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04/02/2008

Le culte de la santé

Ce texte est la suite du "blues de fromager"

I. Fromage et radicalité

D'après mon fromager favori, non seulement les fromages au lait pasteurisé sont moins bons, mais même avec des procédés de fabrication hyper-aseptisants, ils ne sont pas plus sûrs, hygiéniquement parlant, que les fromages au lait cru, ce serait même plutôt l'inverse.

Pour autant, la question de savoir quel est le fromage le plus hygiénique n'est pas la bonne question qu'il faut poser. Même si l'avantage allait aux fromages au lait cru, cela ne changerait rien. Ce qu'il faut plutôt se demander, c'est d'où vient cette logique qui veut qu'on évacue tout potentiel germe dans un fromage (ce qui est quand-même un comble, quand on sait que le fromage n'est finalement rien d'autre que du "lait pourri" plein de bactéries). Ainsi, argumenter en disant que manger du fromage plein de germes serait meilleur pour la santé car cela développerait les défenses immunitaires est peut-être vrai, mais il ne ferait que rentrer dans la logique à laquelle il faut s'opposer, celle dans laquelle on fout une peur bleue comme un Roquefort aux individus concernant leur santé pour mieux faire passer les intérêts des industriels. Un argument de défense du fromage au lait cru disant qu'il est meilleur pour la santé reste un argument complaisant (au contraire de l'argument radical) dans ce sens où il en reste à dire que ce qu'on attend d'un fromage, c'est qu'il soit bon pour la santé.

II. La santé ou le commerce de la mauvaise conscience

Derrière ces questions, c'es le mythe de la santé qu'il faut déconstruire. Pourquoi, aujourd'hui, tout le monde tient-il tant à sa santé ? Tous les produits qu'on nous vend sont présentés comme bons pour notre santé, du sucre sans sucre aux extrait d'algues à rajouter dans vos confitures. On nous gave de publicités et de campagnes nous expliquant quels produits industriels consommer pour être en bonne santé. Les gens savent pertinemment que leur mode de vie actuel est malsain, ils en ont mauvaise conscience, et c'est précisément sur cette mauvaise conscience que jouent les industriels. Ainsi nous propose-t-on la petite pilule miracle, garante que l'on prend soin de sa santé. Comme si "prendre soin de soi" consistait à se gaver de gâteaux et de glaces allégés et insipides plutôt que de savourer un bon produit bien riche, mais un seul.

Le mythe de la santé pousse à la consommation. "Puisque mon gâteau est allégé, je peux bien en prendre deux. Et si j'ai mal au ventre, je prendrai une petite pilule revitalisante !"

C'est ainsi qu'on en parvient à faire croire aux gens que boire du lait ribot avec un peu de sucre dans une petite bouteille en plastique le matin (l'Actimel) va améliorer leur santé ! On vend des yaourts pour la santé, des céréales qui aident nos enfants à grandir, des jus d'orange contenant pile la bonne dose de vitamines. Les légumes surgelés constituent aujourd'hui la dose journalière de caution de soin de soi, alors qu'ils ont perdu toute qualité nutritive. On ne dit pas qu'un produit contient de la graisse et du sucre mais "la dose d'énergie pour bien démarrer la journée", et on rajoute un petit slogan "veillez à manger équilibré et à faire du sport".

On quantifie, on mesure, on dresse des tableaux qui rassurent en donnant l'illusion aux gens qu'ils consomment ce qu'il faut pour leur santé. C'est la manière pour les industriels de cacher la misère de ce qu'ils produisent. Personne n'est dupe quant aux réelles vertus ds produits industriels, mais on préfère se leurrer avec des pourcentages qui inventent ces mêmes vertus qui font défaut.

Cette démarche se situe dans le commerce de la mauvaise conscience. Dans un premier temps, on a habitué les individus à consommer les produits des industries, avant de se rendre compte de tous leurs méfaits pour la santé (obésité, carences, ...). Alors, plutôt que de voir les gens se détourner de ces produits, on a voulu leur faire croire que l'on avait inventé une nouvelle génération de produits qui en fait étaient même meilleurs pour la santé que les produits non-industriels. On a écrit des chiffres sur les emballages pour montrer qu'on ne se trompait pas. Et les gens y ont cru, car ils voulaient bien y croire. Ils s'étaient habitués à la consommation des produits industriels, et n'avaient pas envie de s'en détacher. Ils ont vu comme un sauvetage l'idée qu'on leur vendait enfin des produits vertueux. "Je n'ai plus rien à reprocher à McDonald's depuis qu'ils ont rajouté une rondelle de tomate et une feuille de salade dans mon BigMac, et qu'ils m'ont expliqué que mes frites ne contenaient pas de graisse mais un "apport énergétique"."

C'est ainsi que s'explique le phénomène de "l'eau sans sucre". Aujourd'hui, on trouve dans les magasins des bouteilles d'eau dont on nous vante, parmi ses multiples bienfaits, d'être... sans sucre ! Comment cela s'explique-t-il ? D'abord, on a mis de l'eau en bouteille, avec tout ce que cela a de ridicule. Ensuite, pour se distinguer des autres eaux en bouteilles, certains stratèges ingénus ont eu l'idée sublime d'aromatiser leurs eaux : saveurs d'agrume, et que sais-je... Aujourd'hui, certains enfants ne veulent plus boire de l'eau si elle n'a pas un sirop, un arôme quelconque, des bulles, du sucre, et une couleur fluo, tout habitués qu'ils ont été depuis leur tendre enfance à ne boire de l'eau que présentée ainsi. Malheureusement pour les ventes de nos marchands d'eau, certains scientifiques peu scrupuleux de la croissance française ont démontré dans certaines études que la consommation généralisée de boissons aromatisées favorisait le surpoids. Qu'à cela ne tienne, nos braves ingénieurs de la manipulation ont trouvé la parade : ils avaient inventé l'eau sans sucre ! Ainsi pouvons-nous désormais nous abreuver en toute allégresse de breuvages tous plus fantaisistes les uns que les autres, puisque, nous voilà rassurés, ils sont sans sucre ! Puisqu'on vous dit que vous pouvez boire de l'eau, que ça ne fait pas grossir !

III : culte de la santé et culte de l'individu

Le souci de soi est une notion noble, défendue par nombre de philosophes antiques comme contemporains (Foucault, Hadot avec un bémol, car il ne veut pas tomber dans le "dandysme" de Foucault). Et cette notion a été dévoyée par les industriels et publicitaires qui veulent nous faire croire que ce souci de soi s'exerce en consommant et en prenant des médicaments.

Ainsi le souci de soi est-il désormais associé à un individualisme envahissant. Au départ, le souci de soi ne consiste pas en un aveuglement sur sa petite personne, mais la volonté de faire de soi-même quelqu'un de meilleur pour que cela puisse servir aux autres. Pierre Hadot se situe toujours dans une perspective "cosmique" lorsqu'il envisage le travail sur soi des philosophes antiques.Or, le message véhiculé par l'hégémonie sanitaire est le suivant : "Pensez à vous, et ne pensez qu'à vous ! Regardez ce beau produit, tout ce qu'il vous apporte, à vous, à votre petit corps !". Ceci contribue à former le jugement du client envers un produit ou un service uniquement dans les termes de ce que le produit ou le service en question lui apportera directement et individuellement, en faisant totalement l'impasse sur l'influence que le produit, de par son processus de production, a sur les autres : quel effet a mon I-Pod sur la santé de ceux qui ont extrait les minerais nécessaires pour sa fabrication, là-bas, dans les mines insalubres des pays du Sud ? Et pour ceux qui l'ont transporté, ceux qui respireront les gaz dégagés pour le transporter ? Et quelles pressions psychologiques sont exercées sur les vendeurs pour qu'ils soient poussés à toujours m'en vendre plus ?

Puisque l'on juge un produit pour ce qu'il est "directement bon pour moi", on fait totalement abstraction de ce qu'il peut être, indirectement, et pour les autres. Et on ne se rend pas compte non plus que ces conséquences indirectes nous retombent dessus (que ce soit la pollution, la généralisation d'un mode de pensée qui pousse toujours à la surperformance, ...).

Par exemple, on a l'impression que les produits agricoles produits selon des méthodes polluantes coûtent moins cher que les produits bio, car on s'en tient au prix auquel on l'achète directement, et on néglige tous les frais indirects qui devront être supportés par la collectivité : dépollution, frais de santé, recyclage des déchets, restauration des écosystèmes saccagés, traitement des eaux, ...