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27/02/2008

Vers un culte de la personnalité ?

Il est partout. Même pas besoin de vous dire de qui je parle, vous le savez déjà. Vous l'avez sûrement vu au moins trois fois aujourd'hui. Sur un journal, à la télévision, sur internet. Sur le web contestataire, même. Tout le monde en parle : que ce soient les journalistes, à qui il offre sans cesse du spectaculaire tout cuit sur un plateau, ou les gauchistes en mal de bouc émissaire à vilipender, à qui il offre aussi leur dose quotidienne de matière à ronchonner.

Pour les premiers, le journalistes, on peut bien sûr s'en lamenter, mais on s'en doutait un peu, car on sait comment fonctionnent les médias, et on se dit que, étant donné la configuration du champ médiatique actuellement, les choses ne peuvent pas vraiment être autrement. De plus, son omniprésence médiatique est souvent dénoncée. Pour les autres, les gauchistes, les contestataires, les personnes censées refléchir et critiquer, c'est un peu plus inquiétant. Et c'est peut-être là-dessus qu'il faudrait réfléchir un peu plus.

Que tout le monde parle de lui, soit, c'est bien dommage, mais on peut peu faire contre ça. Mais que nous en parlions aussi, ça pose problème. Voyons pourquoi les militants de gauche ont aussi leur part de responsabilité dans la création d'un véritable culte de la personnalité à la française.

I. La nouvelle donne du culte de la personnalité

Que constate-t-on aujourd'hui ? L'émergence d'un nouveau culte de la personnalité. Bien sûr, il est adapté à notre contexte socio-historique local et contemporain. On ne peut donc pas directement le comparer aussi simplement que ça avec les autres cultes de la personnalité observés dans l'histoire. Mais il faut passer par dessus les contingences de l'appropriation sociale de ce processus pour mettre à jour son fonctionnement général.

Ce n'est plus l'État qui paye les gros plans de lui qu'on affiche un peu partout, ce sont les journaux, détenus par ses amis. Ce n'est plus la télévision d'État qui diffuse son message et qui ne fait qu'en parler, mais plusieurs chaînes, soit d'État soit appartenant à ses amis, qui poussées par la concurrence sont contraintes (sans vraiment montrer trop de réticence !) de tomber toujours plus bas dans le spectaculaire racoleur, et de diffuser le fameux "casse-toi alors, pauvre con", si les autres chaînes l'ont faite, de peur de devenir out.

Mais quelque différents que puissent être les supports sur lesquels il s'affiche, il est néanmoins partout, sur toutes les langues, dans toutes les têtes. Tout le monde en parle, et surtout, tout le monde le considère comme la cause des évènements politiques. À droite comme à gauche, que ce soit pour le féliciter ou le blâmer, c'est lui qu'on tient pour responsable de l'ordre des choses en France.

II. La gauche se décrédibilise lorsqu'elle sombre dans les mêmes travers que les médias dominants

Plus grave. On n'entend plus "notre bon président" dans la bouche des médias de bonne garde, rassurants pour les français, mais "notre mauvais président" dans la bouche des médias critiques, douteux pour les français. On aboutit au même effet, car être encensé par ceux qui rassurent vaut autant qu'être critiqué par ceux qui font peur. C'est rassurant de se ranger derrière celui que "les extrémistes" n'aiment pas. On se dit qu'il doit être normal, lui, pour de pas être aimé de ces gauchistes barbus incapables de faire et de penser comme tout le monde.

Les contestataires se sont trouvés un épouvantail, et ça rassure bien la bien-pensance, de voir qu'ils s'acharnent de manière aussi ridicule sur lui : ça la légitime à les voir comme des acharnés, bornés, obsessionnels, qui ne savent que lancer frénétiquement des invectives stériles à un punching-ball qu'ils ont désigné. Les gauchistes restent entre eux, et ne se rendent pas compte de l'écart qu'il y a entre ce qu'ils disent sur lui et ce que les braves gens en pensent. Elle se permet de sombrer de plus en plus bas dans la caricature vulgaire, se rendant ainsi totalement hors d'atteinte de la majorité qui, sans approuver forcément tous ses faits et actes, ne cautionne pas cette caricature.

Derrière tout ça, on peut imaginer les politiciens de droite, qui doivent bien rigoler en disant au peuple : "voyez, ce ne sont que des abrutis, ils ne sont capables que de s'acharner sur le président que la France à élu (et ils insistent bien là-dessus), ils ne sont pas crédibles". Et en effet, lorsqu'on voit tant de militants de focaliser leurs yeux sur cette diversion spectaculaire qu'est notre suprême nabot national, on se dit qu'ils ne sont pas très crédibles... Et ils décribilisent les autres, ceux qui essayent de comprendre pour réfléchir.

IIV. Le gauche, en y versant, renforce la vision qu'il tend à nous imposer

Donc, premièrement le discours gauchiste contre lui ne fait que nuire au discours gauchiste qui essaie d'être pertinent. Deuxièmement, il renforce en fait ce qu'il critique.

En effet, il a pour fondement de sa communication au public une conception volontariste et personnalisée de la politique. Il veut nous faire croire que la politique, et l'état actuel du monde, c'est le fruit de la décision d'une personne, lui en l'occurence. Il veut nous faire croire qu'il a le pouvoir de changer les choses. Chaque loi qui passe, c'est lui qui l'a voulue, chaque changement bénéfique dans notre société, ce sera gràce à lui. C'est une des plus grosses ficelles de sa communication : rabaisser la politique toute entière, et dans sa complexité au fruit de la volonté d'une personne.

Cette vision de la politique est totalement fausse. La situation politique n'est pas le fruit de la volonté d'une personne. Elle est le fruit de processus économiques et sociaux principalement, dont la plupart sont involontaires, et même inconnus de ceux qui ne tentent pas de les analyser. Ils se déroulent derrière nous, sans que nous les comprenions. Nous ne pouvons que les subir. Je ne réalise pas que, si je suis viré, c'est parce que mon entreprise est cotée en bourse, qu'elle subit des pressions des actionnaires qui l'obligent à toujours maximiser les profits, et parce qu'une nouvelle technique de production nécessitant moins de main d'oeuvre vient d'être mise au point, ou parce la situation économique d'un autre pays fait que la main d'oeuvre y est moins chère. Je ne vois que la décision de mon Directeur des Ressources Humaines. Je ne vois pas que le taux de chômage en France est dû à un déséquilibre économique entre le nombre total postes à pourvoir et le nombre de postulants. Je ne vois que la signature au bas du refus individuel à mes demandes d'embauche. Toutes ces choses sont pourtant à l'oeuvre dans ce qui m'arrive, mais je ne m'en rend pas spontanément compte.

Je ne réalise pas que ma décision d'acheter tel ou tel produit est conditionnée par mon environnement socio-culturel, puis par les publicités et autres effets de communication auxquels je suis soumis, je ne vois que mon acte individuel d'achat. Je ne vois pas que mon idée est toujours une idée reçue, reçue des journaux, livres, conversations, matraquage publicitaire et de leurs préjugés insidieux (ceux qui semblent aller tellement de soi qu'on ne prend même pas la peine d'y réfléchir). Je ne vois que des avis que je crois être les miens.

De même pour une décision politique. Je ne vois pas les directives européennes, les groupes de pressions, le mécanisme de formation des politiciens, l'élaboration et le vote des lois et les gens qui y participent, je vois un président qui dit "je veux réduire le chômage". Et j'ai l'impression, que, parce qu'il le veut, il fera une loi, et que cette loi va réduire le chômage.

Dès que l'on analyse un tant soit peu la situation politique de près, on réalise qu'elle correspond à des processus très complexes, un enchevêtrement de causes d'ordres divers qui interagissent entre elles pour donner un résultat final. Tout ceci est bien loin de cette vision grossière et caricaturale qu'il voudrait nous en donner.

Au passage, cette idée est censée être le point de départ de tout révolutionnaire. Une révolution n'est pas un changement de personnes au pouvoir avec les mêmes structures, fonctionnant selon les mêmes règles. Une révolution, c'est un changement de fonctionnement (de paradigme si on veut faire chic) socio-économique. Ce que le militant convaincu doit vouloir changer, ce n'est pas ceux qui subiront les déterminismes socio-économiques, mais ces déterminismes eux-mêmes.

Non seulement cette manière de concevoir la politique est incorrecte, mais de plus elle est dangereuse. S'il l'utilise, c'est pour nous faire croire que lui et ses mesures seront capables d'influer sur les constantes économiques telles que le taux de croissance, celui de chômage, etc. Elle pousse à penser qu'une personne, par le simple fruit de sa volonté, est capable de tout, dès lors qu'elle dispose du pouvoir nécessaire pour faire ce qu'elle décide. Il peut réduire la pauvreté, l'insécurité, le réchauffement climatique, la canicule en été, l'agressivité des chiens et le nombre de nuages dans le ciel. Lorsqu'on commence à attribuer autant de capacités à une même personne, les dérives ne sont jamais loin...

Or, précisément, que font ceux qui, à longueur de journée, n'ont que son nom à la bouche ? Exactement la même chose : ils reproduisent par leurs actions la stratégie qu'il a mise en place pour construire son omnipotence. Ils lui attribuent aussi tous les pouvoirs, la seule différence étant qu'ils considèrent qu'il en use pour faire le mal. Si la France est pauvre, c'est de sa faute, si les entreprises délocalisent aussi, et de même si le taux de réussite au bac est mauvais. A-t-il vraiment tout ce pouvoir ? C'est lui faire trop d'honneur que de penser qu'il a vraiment les moyens de faire tout ce qu'il voudrait. Heureusement, pouvons-nous penser, étant donné ce qu'il voudrait faire de la France...

IV. Il n'est qu'un rouage

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Petite devinette... Nicolas et le capitalisme sont dans un bateau. Nicolas tombe à l'eau. Qui est-ce qui reste ?

Ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'il n'est qu'un rouage dans la grande machine du politique. Il n'est qu'un pantin au service d'intérêts qui le dépassent. Il a accepté d'endosser le costume de roi, sans réaliser que sur ce costume étaient attachées des ficelles, reliées à des baguettes. Et encore, avec la métaphore de la marionnette, on retombe dans la personnalisation de la politique, en imaginant quelqu'un derrière qui tient les baguettes. On tombe alors dans la théorie du complot, oubliant ainsi autant qu'auparavant le fait que notre société est régie par des causes de grande ampleur, qui dépassent l'échelle et la compréhension d'un simple individu.

Le plus grave, c'est surtout que cette manière de voir, en nous faisant nous focaliser sur un individu, nous empêche de nous occuper des vrais problèmes. Si l'on est satisfait de la situation, on pense que c'est à lui qu'on doit notre bonheur, si l'on en est insatisfait, on le voit comme la cause de tous nos maux, et on ne cherche pas plus loin. Alors, à chaque nouvelle loi, on s'écrie "encore un de ses mauvais coups !". Êtes-vous vraiment certains que c'est lui qui est derrière tout ça ?

Ce raisonnement conduit certains, à penser que s'il n'avait pas été président, la France aurait été plus belle. Parce qu'elle, elle valait mieux ? D'autres, qui se croient radicaux, pensent qu'en l'éradiquant, la Terre irait mieux. Allez-y, coupez des têtes : elles repousseront toujours, comme des mauvaises herbes, si vous n'en avez pas arraché la racine. On aura un autre nom, un autre visage, un autre style, pour la même politique, car la même place dans la machine. Si vous êtes structuralistes, rappelez vous qu'un élément n'a de valeur que par la position qu'il occupe par rapport aux autres, au sein du système, et non par ce qu'il est en propre.

Plutôt que de continuer à n'avoir d'yeux que pour lui, il y a des questions beaucoup plus intelligentes à se poser : quels sont ces processus globaux qui gouvernent notre société et comment y échapper ? Intéressons-nous à la manière dont fonctionne notre économie : Quel impact à la "concurrence libre et non faussée" sur l'emploi, les prix, les médias ? Quelle influence a la pression des actionnaires sur la politique d'embauche d'une entreprise ? Intéressons-nous à la communications, aux relations publiques, à la publicité : Comment les individus intériorisent-ils des dispositions, des manières d'agir et de penser, qui leur font renforcer la domination qu'ils subissent ? Comment les individus en viennent-ils à voir comme naturel un ordre social qui, somme toute, ne dépend que de conventions arbitraires ?

De la même manière, sa surexposition aussi est le fruit d'un processus. Elle n'est orchestrée par personne. Elle est le fruit du règne de la politique-spectacle, de la peopolisation du politique, des déterminismes qui s'exercent au sein du champ journalistique, ... Avant de la dénoncer, il faut tenter de la comprendre, de la re-situer dans le cadre auquel elle appartient.

C'est pourquoi on peut aussi critiquer la "journée sans lui". Tout d'abord, en faisant la promotion de leur journée un mois à l'avance, et en expliquant pendant la journée pourquoi ils ne parleront pas de "lui", ses organisateurs en ont finalement parlé beaucoup plus que si cette journée n'avait pas eu lieu. Mais surtout, si cette action a le mérite de dénoncer son omniprésence, elle a aussi le défaut de ne pas pousser le raisonnement jusqu'au bout : certes, il est omniprésent, mais pourquoi ? Et est-ce que ces causes qui le rendent omniprésent, je ne les reproduis pas en proclamant haut et fort que je vais organiser une "journée sanslui" ? Son omniprésence n'est pas le fruit du hasard, elle a des raisons, et s'attaquer à elle plutôt qu'à ses raisons, c'est comme s'attaquer à une fuite d'eau en essuyant les gouttes plutôt qu'en bouchant le trou.

Bref, il n'est qu'un effet, attaquons-nous à la cause.

V. Deux raisons d'être dangereux

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Non pas qu'il faille l'excuser ou le déresponsabiliser, mais qu'il faut arrêter de focaliser notre attention sur lui. Beaucoup le voient comme un être dangereux pour la France. Si je pense qu'il est dangereux, ce n'est pas pour les mêmes raisons que la plupart des gens. Je pense qu'il est dangereux car il est bien pratique pour certains. C'est une bonne couverture.

  • Il est bien pratique pour le capital et ses bénéficiaires car il est comme un nonosse, une distraction qu'on jette en pâture à des militants en mal de bouc émissaire, ainsi il permet d'occulter les vrais processus de domination : la structure des rapports économiques, les comportements intériorisés par tous, y compris par les militants.
  • Il est aussi bien pratique pour nous, car il est plus confortable de désigner un grand méchant comme la source de tous nos maux plutôt que d'avoir à réfléchir, et à remettre en question certaines de nos pratiques et idées quotidiennes.

L'anti-sarkozysme primaire est la paresse du militant et la mort de la contestation sérieuse. C'est l'attitude des collégiens qui conspuent bêtement celui qui leur est désigné comme non conforme à leurs critères, pas celle de celui qui veut comprendre et changer la société.