Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

08/02/2008

Gueule de bois de fin de mouvement

Allez, un blog c'est bien fait, en théorie, pour raconter sa vie, alors pour une fois, je (me) la raconte... Je vais parler des impressions que j'ai eues quant à la manière dont s'est déroulé le mouvement contre la loi LRU, maintenant qu'il est terminé.

I : Le mouvement anti-LRU : idéaux et réalité

Au départ, il y avait les idéaux et les convictions qui guidaient ma vision de ce que devait être le mouvement dans l'idéal :

  • des décisions prises en commun, au consensus le plus souvent possible,
  • une participation de chacun à sa manière : bref, quelque chose d'autogeré (ou "auto-organisé" ? Il paraît qu'il y a une différence, mais je ne suis pas assez calé sur le sujet pour voir laquelle...).

J'ai agi en accord avec cette manière de voir le mouvement :

  • lorsqu'il y avait des décisions à prendre, je donnais mon avis,
  • je participais selon la contribution que je pouvais apporter (étant étudiant en philo, elle se traduisait principalement par la dissection des textes (le texte de loi, le cahier des charges, les analyses de la loi, les divers autres textes concernés, ...), leur présentation (explication dans le détail d'un point de la loi LRU pendant les assemblées générales, ...), et la rédaction de textes)

Du coté des autres étudiants du mouvement, je me suis senti globalement confronté à une inertie :

  • peu de personnes donnaient leur avis
  • le nombre de personnes à s'investir réellement était assez restreint, il s'agissait toujours des mêmes, dont une grande proportion d'étudiants syndiqués

Finalement, cette inertie conduit à élever ceux qui participaient au dessus des autres militants qui se contentaient d'assister aux assemblées générales :

  • puisque peu d'étudiants donnaient leur avis, les rares qui le donnaient avaient beaucoup plus de chance d'être entendus. Une fois que l'on prit l'habitude de les écouter, non seulement ils se sentirent en confiance pour donner de nouveau leur avis, mais les autres étudiants avaient pris l'habitude de se "fier à leur opinion".
  • de la même manière, le fait que peu d'étudiants aient à gérer un grand nombre de tâches pour mener à bien le mouvement (recherche et diffusion de l'information, rédaction et diffusion de tracts, préparation et collage d'affiches, préparation des assemblées générales et interventions, "débrayages" pendant les cours, planification des commissions, manifestations et autres actions, gestion du blocage, de l'occupation, de l'intendance, des listes de piquets, de la caisse de grève, de la liste de contacts, de la coordination nationale et particulièrement des mandats, relations avec les journalistes, liaison avec les autres secteurs de lutte, ....) eût forcément pour conséquence une concentration des responsabilités dans les mains de quelques uns. Dès lors, un très petit nombre d'étudiants avaient les informations, le matériel, les habitudes, les contacts, pour gérer le mouvement, et l'on considéra alors qu'il était plus facile de les laisser continuer là où ils avaient si bien commencé.

Au départ ne participant qu'en tant que "grévistes standards", mais étant les seuls à le faire, quelques étudiants furent vite hissé au sommet d'une pyramide militante. Ainsi, la non-participation massive a eu pour conséquence de reproduire des rapports de hiérarchie au sein d'un mouvement. C'est ainsi que la passivité de la majorité des étudiants eut pour conséquence d'ériger des ténors et des experts, auxquels on confiait des responsabilités (la responsabilité de l'opinion à avoir dans un cas, celle des actions à mener dans l'autre).

C'est ainsi que je fus moi-même intégré à cette classe envers laquelle j'ai tant de réticences : la classe des meneurs. C'était là en totale contradiction avec mes idéaux, et ce n'était absolument pas le fruit de ma volonté et d'un savant calcul, mais celui de la délégation et la déresponsabilisation de la plupart des étudiants.

II : La création des meneurs par la masse

Le meneur n'est pas toujours un individu machiavélique, entriste, et ambitieux, qui se hisse à la tête d'un mouvement par la seule force de sa soif de pouvoir : il y est en fait hissé par la masse. Celle-ci, dans son inertie, laisse la place ouverte à toutes les charges disponibles. Les charges restant ainsi ballantes, c'est soit celui qui accepte volontairement de s'en emparer, soit celui qui s'en sent obligé, qui s'empare d'elles toutes.

II.1 : Les processus de cette création

II.1.1 : personnalisation de la politique et confiance en soi

Pour expliquer cette non-participation de la plupart qui pousse à déléguer à peu de militants, on peut d'abord évoquer un manque de confiance en soi, une moindre envie de participer. Un mouvement social, avec tout ce qu'il véhicule de symbolique et d'affectif, surtout aux yeux d'étudiants qui connaissent leur première expérience de politique appliquée, représente une charge dont la plupart des individus n'ont pas envie de vouloir être tenus pour coupables s'il échoue. Cela repose sur une personnalisation du mouvement, l'idée que l'issue d'un mouvement dépendra de la vertu de quelques personnes plutôt que de processus socio-économiques beaucoup plus généraux (le fameux "climat social", la couverture l'interprétation médiatiques, la situation socio-économique d'autres secteurs susceptibles de se joindre à la lutte,...).

Comme si l'issue du mouvement dépendait d'un slogan, d'une prise de parole en Assemblée Générale, du tracé d'une manifestation, de la rédaction d'un tract, plutôt que de l'humeur sociale ambiante, des rapports de force entre l'État et les contestataires, de l'existence d'autres luttes sociales et la possibilité de convergence, etc.

Cette idée que le salut d'un mouvement dépend de la vertu de ses militants occulte les vraies causes latentes de celui-ci, mais son principal défaut est surtout qu'elle dissuade les potentiels militants de s'engager et de devenir "ceux dont dépendra l'avenir de" notre Université, nos retraites, notre service public, etc...

II.1.2 : Consécration de experts et vision inaccessible de l'activité militante

Au fur et à mesure que certains participants à un mouvement gagnent en visibilité et prennent de plus en plus de pouvoir, se renforce l'idée que les quelques personnes à même de mener un mouvement social sont quelque chose comme des "surhommes". Ces quelques individus qui sont propulsés au devant de la scène, plus par la nécessité qu'en raison de leurs réelles compétences, sont érigées en idoles et sacralisées, ce qui contribue à fortifier l'idée que "seuls des gens aussi forts peuvent gérer un mouvement", "je n'en serais pas capable", "ce n'est pas pour moi", ...

Comme s'il fallait forcément être un expert chevronné en militantisme pour rédiger un tract, pour faire une affiche, pour tenir un piquet de grève. Comme si les compétences en militantisme ne s'acquéraient pas sur le tas, par la pratique, mais étaient un talent, un don inné que la Providence Divine a daigné accorder à quelques rares élus.

Finalement, le problème d'un mouvement est que les militants accordent une telle importance aux actions individuelles qu'ils ne se sentent pas capables de les effectuer eux-mêmes, et le fait que certains les fasse à leur place contribue à renforcer cette logique de l'importance accordée aux actions individuelles : "s'il peut faire cela qui est si difficile, c'est qu'il est vraiment fort, et si cette action a été faite par quelqu'un d'aussi fort, c'est vraiment qu'elle n'était pas pour moi."

II.2 : Le confort de cette création

Le militant passif est en fin de comptes satisfait de cet état de fait, car il a trouvé une manière de légitimer son désengagement et sa fuite envers ses propres responsabilités. Si jamais le mouvement ne fonctionne pas, il n'aura rien à se reprocher, c'est à ceux qu'il a hissés au sommet de l'activité militante qu'il le reprochera. Ainsi il ne se rend même pas compte que c'est le fait même de ne pas vouloir avoir à se reprocher l'échec du mouvement qui contribue à l'échec du mouvement (car un mouvement est beaucoup plus faible s'il ne dépend que de quelques personnes, surtout lorsque celles-ci viennent à s'essoufler de si lourdes responsabilités) et qu'on pourrait lui reprocher.

Le militant passif a l'impression de payer sa dette à celui qu'il accable du fardeau de ses responsabilités par son idolâtrie envers celui-ci. Il considère en effet que le meneur jouit d'un statut privilégié, du fait de sa reconnaissance, et que ce statut vaut bien les menus travaux qu'on lui délègue. Du fait même qu'il ne participe pas à ces travaux, le militant passif ne se rend pas compte de la charge qu'ils représente, et du fait de sa méconnaissance des idéaux de ceux qu'il a érigés comme meneurs, il ne réalise pas qu'il est possible que ce "statut privilégié" soit en total désaccord avec les convictions du meneur. La soumission des autres militants est précisément ce dont ne veut pas un militant sincère, car c'est finalement à cette même forme de soummission qu'il s'oppose dans la société en général, et la reproduction de cette soumission au sein même d'un mouvement censé la contester est vécue pour lui comme la pire des trahisons. Mais ceci, le militant passif ne s'en rend pas compte, de bonne foi il a l'impression que sa soumission est une offrande au militant actif.

Le militant passif n'a donc l'impression de ne rien avoir à se reprocher, puisqu'il paye le prix de sa non-participation. Non seulement ceci lui permet de ne pas participer, mais il a presque l'impression d'aider le meneur dont il magnifie la grandeur. Le militant passif s'est trouvé une bonne raison de ne pas participer : c'est trop dur pour moi. Finalement, il n'ira pas examiner plus avant cette conviction, car elle l'arrange bien. S'il réalise en effet que l'action militante peut être effectuée par n'importe qui, alors lui vient tout de suite l'idée qu'elle devrait être effectuée par n'importe qui, et en premier chef par lui-même. C'est pourquoi il préfère se dire qu'elle est l'apanage des surdoués de la contestation sociale. Le militant passif brade ainsi son honneur pour son confort. Il ne tient absolument pas à désacraliser son meneur, car s'il réalisait que le meneur est un individu qui lui ressemble, aussi capable et aussi faillible que lui-même, alors il ne peut s'empêcher de se voir à la place de ce meneur, et cette vision d'horreur de lui-même en train de s'investir et devoir répondre de ses actes l'effraie.

Cette manière d'ériger un meneur permet au militant passif de consommer du mouvement social : bien calé dans son canapé, il observe comment les autres militants se débrouillent, plutôt que de les aider, et peut ainsi se permettre de les juger s'ils se sont trompés : en effet, ils ne lui ont alors pas fourni le service pour lequel il les a payés de son idolâtrie.

II.3 : Les conséquences de cette création

Ceci nous amène à la conclusion désespérante suivante : les rapports de hiérarchie ne sont pas le propre de l'État oppresseur moderne, puisqu'au sein même d'un mouvement social, ils se recréent. Le renversement de l'État et son remplacement par les fruits du mouvement qui l'a renversé n'aboutiront pas à une autogestion, mais à la répétition de ces rapports hiérarchiques. Ceux-ci seront même, pendant un certain temps, tenus pour plus légitimes que la domination étatique, car la domination militante par les meneurs sera perçue comme justifiée par les qualités des meneurs qui ont permis une pseudo-libération, alors que la domination étatique était perçue comme arbitraire.

De plus, les rapports hiérarchiques ne sont pas créés par une classe qui souhaite s'imposer à une autre, mais par l'individu qui préfère se soumettre volontairement, pour ne pas avoir à subir les charges de la responsabilité. Il est alors possible d'aller plus loin que La Boétie: la servitude n'est pas volontairement acceptée par les asservis, elle est créée par ceux qui s'asservissent d'eux-mêmes pour le confort de la passivité.

Toute autogestion semble alors impossible dans l'état actuel des consciences militantes.

II.4 : Les raisons de cette création, une tentative désespérée de les combattre

Tel qu'il est présenté jusqu'à présent, cet exposé semble dire que les individus sont eux-mêmes responsables de leur oppression, et par conséquent qu'il ne vaudrait même pas le peine d'essayer d'éradiquer celle-ci. C'est une vision très pessimiste, et un moyen, peut-être artificiel, mais salutaire, de se débarrasser de ce pessimisme consiste à ce dire que cette attitude de création des idoles n'est pas une constante irrévocable de la nature humaine, mais le produit d'un conditionnement. C'est peut-être illusoire, mais c'est une illusion nécessaire pour continuer à militer.

Qu'est-ce qui conditionnerait les individus à se comporter ainsi ?

  • Lors de l'analyse des processus de cette création des idoles, nous avons mis à jour la conception personnaliste des évènements politiques, c'est à dire l'idée (que Sarkozy tend à répandre aujourd'hui) que les changements politiques sont le fruit de la volonté d'un seul individu, et non pas le produit de facteurs socio-économiques globaux. Un moyen de lutte contre cette vision consisterait à enseigner une approche socio-économique globale des faits politiques, et que cet enseignement permettrait aux individus de dédramatiser leur engagement personnel.
  • Nous avons évoqué la question de la confiance en soi. Elle est très fortement liée au premier point de cette liste. Si les individus ne souhaitent pas se lancer dans un mouvement social, c'est qu'ils ne s'en estiment pas capables. Ils considèrent que la gestion d'un mouvement social, et de toutes les affaires politiques en général, doivent être confiés à une avant-garde éclairée. En enseignant l'histoire des mouvements sociaux et en soulignant qu'ils ont souvent été dirigés par des individus communs, il serait possible de rendre le fait contestataire plus accessible au commun. Mais cela n'est pas suffisant. Il faut aussi développer la confiance en soi, or ceci semble beaucoup moins facile à transposer dans des applications concrètes.
  • Nous avons aussi lancé l'idée qu'un mouvement social était perçu par les individus comme trop complexe pour pouvoir être geré par des individus aussi simples qu'eux. Pour combattre cette vision, il faut expliquer que la gestion d'un mouvement social consiste essentiellement en décisions concrètes et terre-à-terre, et qu'un mouvement social ne s'organise pas à la manière d'un pachyderme étatique, mais qu'il est souvent la fédération de plusieurs réalités locales qui se gèrent chacune sur une petite échelle. Une conception fédéraliste d'un mouvement social doit donc être vigoureusement défendue pour la facilité de prise en main par n'importe qui qu'offre la réduction des échelles. Cette facilité devrait pourvoir encourager tout un chacun à participer, puisqu'il n'aurait à répondre que de ce qu'il fait à un niveau local.
  • Le militant passif en vient à considérer l'attribution des pleins pouvoirs à une avant-garde éclairée comme quelque chose de normal, du fait des qualités de cette avant-garde et de sa forte implication au sein du mouvement. Il faut absolument déconstruire cette idée. Le plus grand des meneurs de luttes sociales, tout comme le président ou n'importe quel musicien, n'est toujours qu'un humain, en proie à des basses pulsions et parfois à la diarrhée, vivant des journées de 24 heures et commettant des erreurs. Personne n'est supérieur aux autres d'une manière qui justifierait des privilèges par rapport à eux. Tout privilège doit être considéré comme illégitime et contre-productif pour une vision participative du mouvement.
  • Le dernier point évoqué concerne l'attitude consumériste de l'individu par rapport à un mouvement social. Il le considère comme quelque chose dont il est le spectateur plutôt que l'acteur, et à propos duquel il peut porter des jugements et demander des comptes. Quoique ce soit inconfortable, il convient de marteler que, tout individu ayant de la même manière des possibilités de s'impliquer dans un mouvement social, la défaite d'un mouvement devrait plus être attribuée à ceux qui ne s'y sont pas impliqués qu'à ceux qui ont tenté mais n'ont pas réussi seuls. On ne dit pas qu'il faut blâmer ceux qui n'ont pas participé, car la non-participation à un mouvement social peut finalement s'expliquer et se justifier, mais plutôt que la seule personne à qui un non-participant peut faire des reproches dans un mouvement social, c'est elle-même. Les comptes ne se demandent pas mais se rendent. La non-participation d'un individu à un mouvement social ne doit pas être vue comme l'autorisant à le blâmer de l'extérieur : dès lors où il a lieu, le mouvement social concerne l'individu, qu'il le veuille ou non. Ainsi, il ne peut artificiellement se mettre en dehors du mouvement, il est forcément dedans, et par conséquent sera partie intégrante de ce qu'il faudra juger si le mouvement en vient à être jugé. On ne s'extrait pas d'un mouvement social pour pouvoir le blâmer, on est blâmé pour croire qu'on peut le quitter.

Bien entendu, nous avons vu aussi que cette position de passivité et de délégation était confortable. Ceci engendrera des réticences de la part des individus eux-mêmes, peu enclins à quitter le confort des pantoufles pour faire face à leurs responsabilités. Ce sera sûrement la principale difficulté à laquelle devra faire face le militant : modifier une masse contre son gré. Si la publicité et le conditionnement en faveur du maintien des rapports sociaux en général fonctionnent aussi bien, c'est parce qu'ils flattent certains bas sentiments de plaisir. Au contraire, l'émancipation est douloureuse et peut ne pas être voulue. Platon ne dit rien d'autre avec l'allégorie de la caverne. L'ennemi le plus dur à abattre est en nous-même.

 

cf. Lilian Mathieu, "Un "nouveau militantisme" ? A propos de quelques idées reçues", sur Contretemps