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13/03/2010

L'invocation traditionnelle

Nous avons parfois eu l'occasion d'entendre des réflexions à propos de la notion de "tradition", la plupart du temps, pour constater les faiblesses dont elle souffre. Pourtant, force est de constater que, malgré les difficultés d'une telle notion, elle demeure très présente dans les discours à propos des pratiques musicales locales en Bretagne. Comment expliquer qu'une notion soit si répandue, si elle est si inadéquate ? Tentative d'explication.

I. Rappel des critiques du terme "tradition"
On évoque par exemple Guilcher (1), qui dit (pour résumer) que le fest-noz, en sortant les musiques et danses du cadre social dans lequel elles étaient, en leur ôtant le rôle qu'elles jouaient, et en les intégrant dans une logique qui n'a plus rien à voir avec celle de départ, revendique une "tradition" mais opère en fait une forme de "revivalisme". Ce que Guilcher accepte d'appeller "traditionnel", ce sont les danses que l'on pratiquait dans les veillées après le foin, ou d'autres événements : il n'y avait pas de distinction véritable entre "l'artiste" et "les spectateurs" (pas de loges Vieilles Pies : mais comment faisaient-ils ?), c'est Bébert qui à l'occasion sortait son accordéon, ou Martine qui poussait la chansonnette (ce qui n'empêchait pas certains d'être renommés sur un territoire étendu), ni entre le temps de travail et le temps de loisir, tout cela se passait dans un cadre domestique, parmi les rituels qui rythmaient la vie quotidienne; il n'était pas question de payer son entrée, de faire de la publicité, etc. On le voit bien, de pratique domestique, amateure, rituelle, la musique bretonne est devenue publique, professionnelle, considérée comme du loisir, consumérisée. Pour ces raisons, on ne pourrait plus parler de musique "traditionnelle".

Ce sont là des choses que l'on a déjà entendues dans le milieu dufest-noz. On pourrait aussi évoquer l'idée selon laquelle ce n'est que rétrospectivement qu'on s'est mis à désigner ces pratiques comme "traditionnelles". Celui qui chante dans les champs ne disait pas qu'il faisait de la "musique traditionnelle" : pour lui il chantait, tout simplement, puisqu'il ne connaissait que ça. On dirait que c'est justement au moment où cette relation à la musique nous a échappés qu'on a voulu s'y agripper en la désignant comme "traditionnelle". On a alors accolé ce terme un peu savant sur ce qui était simplement une pratique quotidienne de gens qui ne catégorisaient pas ce qu'ils faisaient.

Mais alors, pourquoi parle-t-on autant de "tradition" ?
Bon, tout ça ce sont des choses que l'on a déjà dites. Maintenant, j'aimerais qu'on franchisse un pas supplémentaire. On pourrait se demander la chose suivante : si le terme de "traditionnel" ne tient en fait pas vraiment la route, comment se fait-il qu'on l'utilise autant ? Si ce terme n'a pas de pertinence théorique, car une étude sérieuse de l'histoire nous pousse à l'abandonner, il a en revanche un certain rendement social. C'est à dire que, si on l'utilise malgré sa fausseté, c'est à mon avis parce qu'il est bien pratique. C'est justement parce qu'il est faux, qu'il modifie notre manière d'appréhender le passé, qu'il peut être utile à un certain état d'esprit, et qu'en ce sens, on continue à utiliser l'utiliser, car il s'accommode bien des habitudes de pensée qu'on a aujourd'hui.

C'est en ce sens qu'on peut parler d' "invocation traditionnelle" : le terme de "tradition" est invoqué, comme une formule magique, pour faire naître quelque chose qui nous convient. Ma question est donc la suivante : qu'est-ce qui est invoqué par le terme "traditionnel" ? Quelle habitudes de pensée cela conforte-t-il ? A quoi sert ce terme, et comment se fait-il qu'il soit si répandu malgré sa fausseté ?

L'invention de la tradition
L'histoire et la sociologie peuvent nous donner des pistes sur le sujet. Je pense par exemple à la théorie d'Hobsbawm & Ranger sur "l'invention de la tradition" (2) (cf. aussi ici). Je n'ai pas encore lu leur bouquin, mais je trouve le sujet très intéressant. L'idée est que certaines pratiques que l'on catalogue comme "traditionnelles" sont en fait une invention récente, que l'on utilise afin de justifier un positionnement identitaire, et finalement de générer un sentiment de cohésion autour de certaines "coutumes" que l'on vient de créer. Elle permet de trouver une origine, un fondement dans le temps, à une communauté pour laquelle on veut générer un sentiment d'appartenance. Dans ce sens, la notion de "tradition" servirait des visées "identitaires".

Si l'on regarde de près : le "fest-noz" est une invention récente (puisqu'il a consumérisé et spectacularisé les veillées). Les cercles celtiques sont une invention récente. Les bagadoù sont une évolution récente (1932, à Paris (ça fait du mal à notre chauvinisme, ça, hein ?)). Le gouren est une invention récente. Le Gwenn-ha-Du est une invention récente (Morvan Marchal, 1923). Le Bro-Gozh est une invention récente (Taldir Jaffrenou, 1898; importé du gallois). Pourtant, toutes ces pratiques se revendiquent d'une longue "tradition", "ancestrale", et évoquent une spécificité de la culture bretonne par rapport à celle française. Ne faut-il pas les voir justement comme des manifestations par lesquelles une pensée identitaire, fragilisée par l'assimilation au sein de la société française, a souhaité se démarquer en invoquant un "héritage des celtes" (qui, dans le genre "invocation", n'est pas mal non plus...) ?

Tradition et constructions identitaires
Mon but n'est pas de dire que cette pensée identitaire est forcément une "idéologie nationaliste" nauséabonde. Pour la création de la plupart de nos "emblèmes de la tradition", on trouve des polémiques à propos des compromissions avec le nazisme. Mais mon but n'est pas de parler de tout cela, du moins pas dans ce texte. Même en faisant abstraction de la question du nazisme, on constate que ces emblèmes traditionnels sont des inventions récentes, et même, des invocations. Ils donnent corps à une manière de se définir comme "n'étant pas français", puisqu'étant d'une autre origine, en l'occurrence "celtique". Je ne dis pas forcément que c'est mauvais, je n'en sais rien. Je suppose que cela dépend simplement du degré auquel on peut aller dans cette volonté de se différencier. Mais de toutes façons, si l'on accepte que l'invention de la tradition est un processus général qui fonctionne pour toutes les sociétés, alors on se dit qu'on ne peut pas en sortir, et si l'on souhaitait sortir d'une vision "identitaire" bretonne, ce serait pour entrer dans une autre vision "identitaire", en l'occurrence française, qui comporte elle aussi sa part d'anachronisme et de reconstructions rétrspectives. En ce sens, je ne dis pas forcément que cette invocation est dangereuse à l'échelle de la Bretagne, comme le fait la tradition de gauche laïcarde et républicaniste (certains communistes, trotskistes, chevenementistes, mélenchonistes, etc.), attachée à la République, qui a bien vu que "l'identité bretonne" était une construction récente mais n'a pas vu que celle qu'elle propose à la place fonctionne exactement selon les mêmes processus (en plus accentués, car sur un territoire élargi, il faut encore plus gommer les différences pour créer un sentiment d'appartenance unitaire). Du coup, cette idée d'invocation de la tradition permet de reprendre certains éléments intéressants de l'histoire avancés par des gens comme Pierrick le Guennec ou Françoise Morvan, tout en n'entrant pas dans leurs conclusions, selon lesquelles la promotion de la culture bretonne est mauvaise, et elle permet même d'expliquer d'ou viennent leurs propres critiques : de leur attachement à une autre forme de "communauté" tout aussi idéalisée que que celle de la "culture bretonne" : notre belle "République". Je trouve cette position intéressante car elle permet de rendre compte socialement aussi bien de la position des défenseurs de "la culture bretonne" que de celle de ses détracteurs, en montrant qu'ils raisonnent en fait selon la même logique, la seule différence étant la communauté qu'ils défendent (régionale dans un cas, nationale dans l'autre).

Parallèles avec les questions linguistiques
Cette idée d'invocation de la tradition, qui permet de se trouver une origine, on peut aussi la trouver dans le questionnement à propos de la "langue" bretonne (c'est d'ailleurs par-là que je suis arrivé à ces réflexions). On pourrait dire que la notion de "langue" est elle-même aussi une invocation qui vise à créer l'illusion d'une homogénéité et d'une origine commune là où le linguiste ne constate que diversité et mélanges (3). On peut re-situer dans ce cadre les polémiques autour du Barzaz Breizh (qui, selon Nelly Blanchard (4), tendait à inventer des chansons pour faire exister un "génie celtique" permettant de légitimer certaines politiques de promotion de la "culture bretonne"). On peut aussi comprendre pourquoi le chanoine Falc'hun (5), dont les recherches linguistiques aboutissaient à la conclusion selon laquelle l'origine de la langue bretonne n'est pas du tout "celte" mais... gauloise (! et pan, au autre petit coup !), a été si mal accepté dans le monde intellectuel breton.

(Une autre piste à explorer pour expliquer ce recours à la tradition pourrait utiliser les échelles de la justification de Boltanski & Thévenot, en la voyant comme la valeur invoquée par le "monde domestique".)

Une vision fixiste de la culture ?
Un des problèmes que pose cette création d'une "tradition" est qu'il entérine une vision fixiste de notre appartenance culturelle : ça appartient à un "patrimoine", un "trésor", autant de choses du passé auxquelles on ne peut plus toucher, et qu'on doit s'efforcer de reproduire le plus scrupuleusement possible sous peine d'entacher la pureté de nos racines. L'expression "entre tradition et modernité" témoigne bien de cette vision de la tradition. Et c'est là que les choses deviennent dangereuses à mon avis, car cette vision de quelque chose d'originaire qu'il ne faudrait pas souiller est non seulement la porte ouverte à un certain nombre de dérives idéologiques, mais aussi la porte fermée à toutes créations, rencontres et évolutions. C'est d'autant plus dommage que c'est au nom d'une tradition invoquée qui, comme on l'a vu, est en fait une fiction contemporaine.

Pour résumer, mon idée sur le sujet serait donc que le terme de "tradition" doit être mis au placard dès que l'on essaie de décrire précisément de quoi on parle, par contre il est un outil très efficace pour faire advenir un sentiment de cohésion autour d'une appartenance identitaire pour laquelle on cherche à créer des origines. Or en cherchant à légitimer nos pratiques culturelles par l'évocation d'un passé reconstitué, il semble que l'on s'empêche un certain nombre d'évolutions et d'ouvertures.

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Notes :

(1) : GUILCHER Jean-Marie, La tradition populaire de danse en basse Bretagne, 1963 réed. Coop Breizh 2007

(2) : HOBSBAWM Eric & RANGER Terence, The Invention of Tradition, Cambridge, 1983 (traduction française: L'invention de la tradition, trad. par Christine Vivier, Editions Amsterdam, 2006)

(3) : BOURDIEU Pierre, Langage et pouvoir symbolique, 2001 Seuil; CANUT Cécile, Une langue sans qualité, 2008, Lambert-Lucas; langues à l'encan, 2009, éd. Michel Houdiard

(4) : BLANCHARD Nelly, Barzaz Breiz, une fiction pour s'inventer, PUF 2006

(5) : FALC'HUN François, Perspectives nouvelles sur l'histoire de la langue bretonne ; P., Union Générale d'Édition, 1981.

01/03/2008

La critique d'un livre que je n'ai pas lu

On fait ça souvent, en philo, parler d'un livre qu'on n'a pas lu. On est forts, en philo. Aujourd'hui c'est à mon tour de parler d'un livre que je n'ai pas lu, il s'agit de Résistance et conscience bretonne 1940-1945, par Jean-Jacques Monnier. (399 pages, 20 €)

Qu'est-ce que ce livre ? C'est un livre d'histoire, écrit par un historien, qui relate tous les faits de bravoure et de résistance d'habitants de Bretagne pendant la seconde guerre mondiale. Du point de vue historique, il est sûrement très bien fait, mais je ne sais pas, je ne l'ai pas lu. Et je trouve toujours intéressant les livres d'histoire, je n'ai rien contre ceux qui parlent de la seconde guerre mondiale.

Alors, qu'est-ce que j'ai contre ce livre ? Pour y répondre, je vais déjà vous expliquer ce que l'on entend en faveur de ce livre, mais avant cela, il faut parler de ce à quoi il entend s'opposer : une autre approche historique de la Bretagne pendant la seconde guerre mondiale.

Vous pouvez aussi lire un texte en faveur de ce livre, et un (long) texte contre, écrits par des gens qui l'ont lu, et qui en critiquent le contenu.

Suite à quelques commentaires, il faut que je précise deux ou trois choses : le "texte en faveur du livre" a été écrit par l'éditeur du livre, il est donc susceptible de représenter plus les intérêts mercantiles de celui-ci que l'avis du "mouvement breton" en général. La présentation élogieuse du livre n'est donc pas forcément écrite par des militants, mais par l'éditeur pour faire vendre. De plus, "le livre de .: Monnier tend justement a prouver que les Bretons ou le mouvment nationalsite n´ont ni collaboré, ni résisté plus que les autres. Simplement, comme dans toute mouvance plus politisée que la moyenne, plus de gens se sont engagés d´un coté ou de l´autre, mais dans les mêmes proportions." (commentaire de Kevin). En verité, certains auront bien compris que le livre en question n'est qu'un prétexte pour faire le point sur les accusations faites au régionalisme, certaines étant jugées pertinentes et d'autres non.

I: La critique du "mouvement nationaliste breton"

Il existe en Bretagne un certain nombre de personnes, dont la plus connue est Françoise Morvan, et d'autres sont moins connus (André  Markowicz, Pierrick Le Guennec, le site communautarisme.net, la Libre Pensée, le Groupe d'Information Bretagne, certains organes de la Fédération des Oeuvres Laïques, ...), qui critiquent le "mouvement nationaliste breton".

a: Qu'est-ce que le "mouvement nationaliste breton" ?

Ce terme de "mouvement nationaliste" peut avoir deux sens :

  • Dans un premier sens restreint, il désigne uniquement les nationalistes parmi tous ceux qui militent, d'une quelconque manière, pour quelque chose en rapport avec la Bretagne et sa culture. Il ne désigne alors qu'une minorité de ces militants, puisqu'il exclut d'une part la majorité qui milite exclusivement sur le versant culturel (pour des écoles, des médias, des panneaux en langue bretonne, pour la reconnaissance et la revalorisation de l'existence d'une culture spécifique) et pas sur le versant politique, et d'autre part, parmi ceux dont le militantisme est politique, ceux qui ont d'autres revendications que celle d'une "nation bretonne" (c'est en effet très compliqué chez nous, il y a bien les "nationalistes", mais aussi les "autonomistes", les "indépendantistes", les "fédéralistes", les "séparatistes", les "régionalistes", les anarchiste qui sont contre toute structure gestionnaire mais pour une autogestion à l'échelle de la Bretagne, et j'en passe). En ce premier sens, le "mouvement nationaliste breton" désigne un tout petit nombre de personnes.
  • Dans un second sens, on peut regrouper l'ensemble des militants évoqués ci-dessus sous la houlette du "mouvement nationaliste breton". C'est plutôt le sens que donnent Françoise Morvan et ses comparses à ce terme, puisque leur critique porte aussi bien sur les écoles Diwan que sur des maisons d'édition, des universitaires, et même... des nationalistes ! Pour autant, cette manière de voir est approximative et fort contestable, car elle ne tient absolument pas compte de la diversité des opinions exprimées par les différentes composantes, dont un certain nombre s'excluent mutuellement. Elle tend à unifier des choses qui ne sont pas unifiables. Est-ce par malhonnêteté ou par méconnaissance du sujet ? Difficile à dire, mais s'il y a un reproche que l'on ne peut pas faire à Françoise Morvan, c'est de ne pas connaître le mouvement qu'elle dénonce.

b: Sur quoi porte cette critique ?

La critique du "mouvement nationaliste breton" par Françoise Morvan et ses acolytes porte sur plusieurs points. Une des choses que l'on peut reprocher à ceux qui s'estiment visés par ces critiques est de diaboliser cette dame et ses idées, ainsi que les autres critiques évoquées plus haut, de rejeter tout en bloc, et de ne pas faire le tri. Comme si, lorsqu'une personne énonce des idées, elle avait soit raison sur tous les points, soit tort sur tous les points.

C'est d'autant plus dommage que Françoise Morvan et ses comparses formulent certaines critiques intéressantes : notamment sur la récupération par le marketing de l'image de marque de la Bretagne (avec une juste dénonciation de l'institut de Locarn); sur le risque que la régionalisation de certains pouvoirs, si elle est mal menée, aboutisse à une dérégulation et développe les corporatismes; sur une certaine omerta au sein du mouvement breton, etc. D'une manière générale, la plupart des critiques que font Françoise Morvan et ses amis à certaines revendications bretonnes du point de vue de l'extrême gauche me paraissent pertinentes. Ainsi, elle peut nous faire ouvrir les yeux sur le risque de tomber dans un chauvinisme abrutissant qui est plutôt l'avatar de l'extrême droite. Elle peut nous faire remarquer que la régionalisation peut être un prétexte pour une dérégularisation massive des services publics, ou que sous prétexte de défendre une "culture bretonne", certains ne font en fait qu'entretenir un folklorisme qui ne sert que leurs intérêts pécuniaires, et sûrement pas notre image.

Ce sont des critiques que les défenseurs qui se veulent crédibles de la culture bretonne ne devraient pas laisser de coté : on ne peut pas se le permettre. Nous devons nous poser ces questions, et y trouver une réponse ne signifie pas condamner toute tentative pour sauver notre culture, mais tenter d'éviter l'instrumentalisation de ce sauvetage par la droite. Bref, lorsque certaines de ces critiques sont pertinentes, c'est dommage que le "mouvement breton" y fasse la sourde oreille.

En général, ces critiques ne sont que l'application au niveau local de questions beaucoup plus générales. Par exemple, l'opposition à l'Europe des Régions est un des chevaux de bataille du trotskisme, qui tente de défendre un État fort. Elle ne sort pas de nulle part, mais des principes défendus par les trotskistes. C'est pourquoi on ne peut pas comprendre la question du l'Europe des Régions vraiment bien si on ne la met pas d'abord en rapport avec la question suivante, plus générale et abstraite, mais aussi plus intéressante : "quel rôle doit-on attribuer à l'État ?". On tombe ici en plein dans le débat entre sa critique par les libertaires et sa défense (provisoire, jusqu'à l'avènement du socialisme), par les trotskistes. Ce débat de fond est, la plupart du temps, occulté, d'un coté comme de l'autre, et c'est bien dommage car alors on ne fait que pinailler tout en restant à la surface.

Le critiques qui concernent certains dysfonctionnements du milieu culturel, si elles sont vraies, sont présentées comme une particularité de la Bretagne, afin de la diaboliser, alors que si on réfléchit un peu, on se rend compte qu'ils existent un peu partout. Attention, je ne dis pas qu'il faille excuser le clientélisme et l'entrisme universitaire, le lobbying éditorial, l'omerta sur certains points qui fâchent, et autres, lorsqu'ils se présentent en Bretagne, sous prétexte qu'on les trouve aussi ailleurs. Ce que je dis, ce que ce sont ces processus-là qu'il faut blâmer, et pas la Bretagne à leur place, elle n'a rien à voir là-dedans, elle n'est qu'un des endroits où ils se manifestent. On peut vouloir lutter contre eux, y compris et surtout localement, mais on ne peut pas s'en servir pour blâmer le mouvement culturel breton.

Parmi ces critiques, celle qui nous intéresse aujourd'hui est la suivante : le "mouvement nationaliste breton" serait à tout jamais entaché du nazisme, de racisme, et d'antisémitisme, pour s'être corrompu dans des pratiques et des discours plus que douteux pendant la seconde guerre mondiale et avant. L'idée avancée par Françoise Morvan et les groupes mentionnés plus haut est que ceci n'est pas un hasard, puisque ce mouvement nationaliste repose sur des bases idéologiques xénophobes, antisémites, etc. Vouloir sauver sa culture, ce serait vouloir rejeter celle des autres. De plus, même si aujourd'hui la guerre est finie, le "mouvement nationaliste breton" serait toujours resté plus ou moins suspect.

II: Un livre présenté comme une réponse

Un des défauts de ce "mouvement breton" visé est de rejeter bêtement ces critiques en bloc, sans tenter d'y répondre, de les trier, voire parfois de les comprendre. Les militants visés par Françoise Morvan et consorts se contentent de les insulter, sans essayer de démonter leur argumentation. C'est bien dommage. Je pense qu'une critique sérieuse et respectueuse des arguments de ces groupes aurait beaucoup plus de portée qu'une benjaminmallaussènisation maladive et frénétique. On pourrait notamment faire le tri entre les arguments pertinents et ceux qui ne le sont pas, écarter les seconds pour se concentrer de manière constructive sur les premiers.

C'est d'autant plus dommage que, si l'on regarde de près certaines de ces critiques, et qu'on voit qu'elles consistent souvent à condamner l'ensemble d'un mouvement à partir des imbécillités d'une de ses minorités, alors on se rend compte que cette critique n'est en fait pertinente que pour une infime partie du "mouvement breton", celle-là-même dont on se sert pour délégitimer le reste du mouvement.

Ainsi, dans le désert intellectuel du mouvement culturel breton, lorsqu'au milieu des stériles invectives surgit quelqu'ouvrage doté de tout le prestige accolé à sa crédibilité scientifique, on s'en empare sans trop regarder et le monte sur un piédestal comme le summum de la défense scientifique de nos idéaux. Il suffit que sorte un livre à propos des résistants en Bretagne pour qu'on le brandisse fièrement en disant : "voilà enfin le livre que nous attendions tous depuis longtemps! (al levr edomp holl o c'hortoz abaoe pell). Ce livre apporte la preuve que Françoise Morvan raconte des conneries !". On ne prend pas vraiment la peine de se demander si ce livre (aussi bien fait qu'il puisse être, par ailleurs), peut vraiment servir à défendre la cause des militants bretons. Comme si des faits historiques, par la vertu d'on ne sait quelle magie, pouvait effacer d'autres faits historiques. En particulier, ce qu'on ne remarque pas, c'est que si la critique qui tente d'associer le mouvement breton au nazisme ne tient pas la route, alors une réponse à cette critique dans les mêmes termes ne tiendra pas non plus la route.

III: Une réponse qui ne fait que renforcer la logique de l'attaque

Alors, quel rapport avec le fameux bouquin ? Et bien le voici : là où Françoise Morvan et autres disent "les bretons sont des nazis car il a existé des cas de collaboration durant la seconde guerre mondiale", le mouvement breton fait répondre à Jean-Jacques Monnier : "mais non, les bretons sont des héros car il a existé des cas de résistance durant la seconde guerre mondiale".

Ce que l'on constate, c'est que ni l'un ni l'autre ne tiennent debout. Dans un sens comme dans l'autre, il est absurde de vouloir tirer une conclusion générale sur l'ensemble d'une population à partir de faits isolés de quelques uns de ses membres il y a 65 ans.

Mais si l'argumentation à partir de ce livre d'histoire se contentait d'être absurde, ça ne me gênerait pas. Je dirais simplement qu'elle est aussi absurde que l'autre, et pius voilà tout. Ce qui me gêne, c'est qu'elle renforce le poids de celle de Françoise Morvan et de ses camarades. En effet, en tentant d'utiliser la même stratégie pour répondre à ses attaques, on montre implicitement qu'on considère cette stratégie comme valide, à tel point qu'on l'utilise nous-même. Ainsi, bien qu'en sens inverse, c'est toujours le même raisonnement qu'on utilise, et en montrant qu'on l'utilise, on montre surtout qu'on y adhère. Comme disait Jean Gagnepain, "on a beau changer de coté à la mi-temps, c'est toujours au même jeu qu'on joue".

IV: Cassons plutôt la logique de l'attaque

a: adsav=adsav -> emsav=adsav, ou comment jeter le bébé avec l'eau du bain

Qu'est-ce que c'est que ce titre mystérieux ? "Adsav" est le nom d'un parti d'extrême-droite breton; "emsav" désigne ce qu'on appelle le "mouvement breton", mais sous son aspect plutôt culturel. Si l'on revient sur ce titre, il veut donc dire : "à partir de l'existence d'un parti d'extrême-droite breton qui ne représente que lui-même (adsav=adsav), on déduit frauduleusement que l'ensemble du mouvement breton est d'extrême droite (emsav=adsav)"

Le terme "mouvement breton" désigne d'une manière assez floue tout un tas de personnes différentes, qui militent dans des domaines différents, avec des idées différentes. À mes yeux, est assez difficile de définir le "mouvement breton", du fait de la diversité de ceux qui le composent, de leurs idéaux, leurs revendications, etc. Du coup, il arrive souvent qu'on prenne les errements d'une partie des militants du "mouvement breton" pour jeter l'anathème sur son ensemble, mais ce n'est souvent pas très pertinent. Par exemple, il existe une "extrême droite bretonne", qui reprend les slogans de Le Pen et de Megret, en remplaçant "France" par "Bretagne". Pour autant, dire que l'ensemble du "mouvement breton" est d'extrême-droite constitue un raccourci facile, que les détracteurs du mouvement empruntent de temps en temps. Cette extrême-droite bretonne doit représenter (à mon avis, d'après ce que je vois) moins de 5% de l'ensemble de ceux qui militent pour quelque chose qui se rapporte à la Bretagne. En quoi leur existence fait-elle un raciste du parent d'élève qui milite pour que son enfant apprenne le breton à l'école, ou de celui qui réclame une télévision publique en langue bretonne ? Le seul point commun de ces des personnes en question est que les mots "Bretagne" ou "breton" se trouvent parmi leurs revendications. C'est un peu comme si je confondais "la France aux français" et "la France présidente" (d'ailleurs, j'ai clairement entendu cette confusion dans la bouche d'un membre du Parti des Travailleurs, qui attribuait (encore une fois, par ignorance ou malhonnêteté ?) le slogan "la Bretagne ax bretons" à Emgann, un parti breton d'extrême gauche...)

Si la critique de Françoise Morvan et ses amis se limite à dire "l'extrême droite bretonne est d'extrême droite", "les anciens nazis pro-Bretagne-libre sont des anciens nazis", "ceux qui militent pour libérer la Bretagne et qui sont racistes sont racistes", alors, je ne peux qu'être d'accord avec eux, et je vois mal comment quelqu'un pourrait ne pas l'être. Éventuellement, on peut s'interroger sur l'intérêt de sortir des choses aussi évidentes. En verité, dire cela, ce n'est qu'appliquer un principe de réduction en logique formelle : si l'on a un énoncé de type "a ^ b" ("a et b", où "a" et "b" sont des propositions, "^" signifie "et" en logique formelle), et que cet énoncé est vrai, alors l'énoncé "a" est vrai aussi. Ainsi, si les énoncés "X est d'extrême droite ET X est breton" ou "Mes chaussons sont marrons ET mes chaussons sont trop grands" sont vrais, alors les énoncés suivants sont vrais aussi : "X est d'extrême droite", "X est breton", "Mes chaussons sont marrons", "Mes chaussons sont trop grands". Si Françoise Morvan et autres ne nous disaient que cela, la seule critique qu'on pourrait éventuellement leur faire serait que leur discours ne vole pas haut. Malheureusement, ils ne disent pas que cela (attention, cela ne veut pas dire pour autant que leur discours vole haut !)

Évidemment, le discours de Françoise Morvan et consorts ne se limite pas aux truismes énoncés plus haut. À partir du constat qu'il existe une extrême droite au sein de ce qu'on appelle vaguement le "mouvement breton", ils ne concluent pas seulement que cette partie du "mouvement breton" est d'extrême droite, mais bien que l'ensemble de ce qu'ils regroupe sous un fantoche "mouvement nationaliste breton" l'est.

Pour comprendre à quel point ce raisonnement est non seulement absurde, mais aussi dangereux, appliquons-le non plus à la Bretagne, mais à un autre pays : l'Allemagne. Que diriez-vous, si quelqu'un venait vous dire "les allemands aujourd'hui sont tous des nazis car certains allemands hier ont mis en place la Shoah" ? Vous trouveriez cela totalement ridicule, et vous auriez bien raison. Et si quelqu'un d'autre répondait "mais non, les allemands sont tous vertueux, car certains allemands ont résisté et hébergé des juifs", vous répondriez : ce n'est pas la bonne manière de répondre, elle est tout aussi illogique que la première. De plus, elle est dangereuse : de quel droit peut-on ainsi porter un jugement sur la moralité de l'ensemble des habitants d'un territoire donné à partir des actions menées par certains, il y a 65 ans, sur ce territoire ?

Il nous vous viendrait même pas à l'idée de vous abaisser à mesurer la différence de degrés de compromission entre les allemands et les bretons, pour dire "à tel endroit, la participation populaire au génocide a été plus élevée, donc ici on est un peu moins nazis que chez eux!". On voit bien que cela ne rime à rien.

Je suppose que Françoise Morvan et ses amis répondraient au moins sur un point : ce ne sont pas les habitants de cette région qu'on nomme Bretagne qu'elle critique, mais ceux qui se revendiquent d'un certain héritage et d'une identité culturelle qu'on ne peut plus tenir aujourd'hui, si l'on connaît les agissements de ceux qui s'en sont revendiqués hier. Mais l'argument ne tient pas plus pour autant : ne pas se contenter de vivre sur le territoire allemand, mais se revendiquer de la culture germanique, et oeuvrer à sa promotion, est-ce vraiment être l'héritier du nazisme ?

Ils pourraient aussi répondre : les organisations bretonnes aujourd'hui ont été fondées par des collabos.  Je ne sais pas  quelle part de collaborateurs et de résistants on compte parmi les fondateurs des organisations bretonnes, mais de toutes façons ce n'est pas pertinent. En effet, du constat que le fondateur d'une organisation est un nazi, on ne peut pas conclure que ceux qui ont aujourd'hui des rapports avec celle-ci, ou même qui y travaillent, en sont. Sinon, il nous faut accepter que tous les ouvriers qui travaillent chez Volkswagen et chez Ford sont des nazis, et on aurait un peu de mal à accepter cela. En effet, Volkswagen, "la voiture du peuple" en allemand, a été créée par Hitler dans l'Allemagne des années 30, afin que tous les allemands puissent avoir une voiture. Et sur les rapports d'Henry Ford avec le nazisme, voir cette très bonne emission de là bas si j'y suis. De même, Demeter (un label d'agriculture biodynamique) et La Nef (banque éthique) ont été créés sur la base des principes anthroposophiques de Rudolf Steiner. Or Rudolf Steiner avait des idées plus que bizarres concernant les "races humaines" (savoir s'il était ou non raciste fait aujourd'hui débat). Faut-il pour autant condamner ceux qui, aujourd'hui, s'engagent de bonne foi dans des démarches comme celles de Demeter ou La Nef ? Sûrement pas. De même pour les organisations bretonnes : la plupart des militants sont aujourd'hui totalement ignorants des relations de cousinages, idées politiques, et couleur de chaussettes préférées de ceux qui, il y a des dizaines d'années, ont fondé l'association à laquelle ils adhèrent. Ils y vont pour les idées qu'elle véhicule aujourd'hui et pour les actions qu'elle mène.

b: le nazisme vu comme maladie contagieuse

Sans aller jusqu'à assimiler l'un à l'autre, on peut relever une proximité entre cette manière de raisonner et celle du McCarthisme ou des Khmers rouges.

Petit rappel historique : le McCarthysme est la période de "chasse aux sorcières" communistes dans les États-Unis de l'après-seconde guerre mondiale et de la guerre froide; et la politique paranoïaque des Khmers rouges est la "chasse aux sorcières" "anti-communistes" (je mets "anti-communistes" entre crochets, car être anti-Khmers-rouges au Cambodge à la fin des années 1970 n'est pas forcément être anti-communiste, puisqu'à mon avis le régime Khmer rouge n'avait pas grand chose à voir avec le régime communiste décrit par Marx) au Cambodge à la fin des années 1970; elle a abouti à un massacre atroce fondé uniquement sur des suspicions non vérifiées et des dénonciations obtenues sous la torture (on dénonçait alors n'importe qui pour faire cesser les coups). Ces deux moments historiques reposaient sur une même manière de voir l'idéologie ennemie : quiconque avait approché, de près ou de loin, un communiste (dans la logique McCarthyste, rajoutez "anti" pour les Khmers rouges), avait été contaminé par le virus du communisme et représentait donc une menace pour la sécurité nationale. Ainsi, si vous aviez des communistes dans votre famille, parmi vos amis, vos collègues de travail, vous étiez soupçonné de communisme.

Ici, c'est pareil : si vous avez fondé une école avec quelqu'un qui a écrit des articles dans le même journal que quelqu'un qui a travaillé pour une radio financée par les allemands durant l'occupation, alors vous êtes un nazi. (Malheureusement, je n'extrapole pas ici le raisonnement de Françoise Morvan et ses amis)

À ce sujet, désolé de vous décevoir, mais j'ai moi-même été infecté par le nazisme, puisque ma mère a une amie qui connaît quelqu'un qui soigne Yann Fouere durant ses vieux jours.

c: dénoncer ses ennemis comme étant des nazis, procédé facile et inique

Connaissez vous le point Godwin ? C'est un loi qui régit la vie des forums sur internet : lorsque l'on arrive au moment où, à court d'arguments solides, un membre d'un forum finit par en traiter un autre de nazi, alors on a atteint le point Godwin, point irrémédiable de la discussion. C'est alors le signe que la discussion est tombée dans les pires tréfonds de la calomnie et de l'ignominie, et qu'elle ne pourra continuer que dans la mauvaise foi ou s'aggraver. On point de non-retour a été atteint par celui qui était dans un cul-de-sac.

On attribue alors un point Godwin à celui qui a accusé les autres de nazisme, et on le déclare perdant.

Ailleurs que sur les forums internet, s'auto-déclarer perdant en accusant de nazisme son adversaire est une pratique courante de ceux qui manquent de vrais arguments, Françoise Morvan ne fait donc pas exception à la règle. Ainsi, le suprême Bernard-Henry Lévy a-t-il souvent recours à ce procédé. De même, lorsqu'un intellectuel commence à devenir trop dérangeant, il suffit de l'accuser de nazisme, ou simplement d'antisémitisme ou de révisionnisme (hein, faut pas pousser !), et le tour est joué. On a vu ce genre de pratiques à l'oeuvre contre Bourdieu, Badiou, et même Edgar Morin ou Chomsky ! (c'est d'autant plus drôle (si l'on veut) pour ces derniers qu'ils sont leux-même juifs...).

Mais est-ce vraiment sérieux, honnête, intègre ? En accusant n'importe qui d'être un nazi, on ne fait que banaliser le pire. On en fait alors en fait le jeu, en utilisant à tort et à travers cet évènement horrible, et la souffrance de tant de gens, simplement pour éviter d'avoir à se fatiguer à chercher des arguments. Se rend-on vraiment compte de la portée de tels actes, simplement motivés par un souci de facilité ?

V: Conclusion

Je n'ai pas lu  Résistance et conscience bretonne 1940-1945, mais j'ai lu le "Monde comme si" de Françoise Morvan, j'ai lu ses articles sur internet donnant des preuves de l'antisémitisme de tel auteur, tel groupe d'artistes. Lorsqu'elle (ou d'autres critiques du "mouvement nationaliste breton") soulevaient des critiques intéressantes et pertinentes, je les ai écoutés. Et si j'ai sous les yeux des preuves de l'antisémitisme de Drezen, je n'irai pas les nier. Mais c'est plutôt sur les conclusions à en tirer que je m'interroge. Bien, certains écrivains bretons aussi étaient antisémites. Et alors, qu'est-ce que ça prouve ? Qu'ils étaient antisémites. Et c'est tout. Ça ne veut pas dire que celui qui apprécie leur livre l'est forcément, ni que celui qui milite pour la même langue et la même culture l'est aussi.

Parfois, sur ce genre de sujets, on gagnerait un peu à prendre du recul et voir comment ça se passe ailleurs. Ailleurs, on trouverait totalement aberrant de dire que les lecteurs de Céline, de Heiddegger, voire de Carl Schmitt (et pourtant là, c'est beaucoup plus délicat) sont antisémites. C'est peut-être parce que les bretons n'arrivent pas à faire le tri dans ce que dit Françoise Morvan qu'elle s'est mise à les croire incapables de le faire avec Roparzh Hemon, Youenn Drezen, incapables d'apprécier un livre pour ses qualités littéraires sans sombrer dans le nazisme.

Rassure-toi Françoise, on n'est pas tous agregés de lettres comme toi, mais on sait faire le tri.

En verité, ce n'est pas contre  Résistance et conscience bretonne 1940-1945 que j'ai un problème. S'il se contente d'être un livre d'histoire, alors il ne me pose aucun problème. Ce qui me dérange, c'est que certains militants bretons s'en servent pour tenter de contredire Françoise Morvan, ainsi que toute la publicité qu'on en a faite au sein du milieu culturel breton. Or, en tentant de la contredire en usant de la même argumentation qu'elle, ils ne se rendent pas compte qu'ils ne font que la légitimer. Car on ne s'approprie pas une argumentation que l'on juge ridicule, on ne se l'approprie que si on lui attribue une quelconque valeur. Or, cette argumentation est ridicule, et elle ne tient pas debout. Si les militants bretons veulent contredire Françoise Morvan, qu'ils ne le fassent pas avec des méthodes aussi nulles qu'elle. La culture bretonne vaut mieux que ça.

Voilà pourquoi je pense qu'on peut critiquer un livre sans même l'avoir lu : la question n'est pas de savoir qui, historiquement, nous approtera les faits les plus précis et les plus complets, comme Françoise Morvan tente de la faire dans sa critique du livre, mais est-il vraiment légitime et pertinent d'utiliser de cette manière des données historiques pour entacher idéologiquement ceux avec qui on n'est pas d'accord politiquement ?

Voici ce que je souhaiterais pour un vrai débat entre Françoise Morvan et consorts d'une part, et le mouvement de défense de la culture bretonne d'autre part :

  • Premièrement, que les uns et les autres soient capables de faire le tri, dans les propos de leur adversaire, entre ce qu'ils peuvent accepter et ce qu'il ne le peuvent pas. Toute critique du "mouvement breton" ne doit pas être rejetée en bloc, nous avons à refléchir sur certains points.
  • Deuxièmement, que l'on mette véritablement à jour les présuppossés idéologiques qui sous-tendent la discussion : la question de l'État et de son rôle, la question de ce dont on veut faire de cette culture bretonne qu'on voudrait promouvoir, etc.
  • Troisièmement, que l'on fasse preuve d'un minimum d'honnêteté, d'intégrité (en évitant d'accuser de tous les noms ceux avec qui l'on n'est pas d'accord), et de rigueur intellectuelle (en définissant clairement l'objet dont il est question (qu'est-ce exactement que le "mouvement nationaliste breton" ?), et le rôle que l'on est en droit d'accorder aux faits historiques).

Ce n'est qu'à ces conditions qu'un débat frucuteux pourra avoir lieu.