Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

04/02/2008

Le blues du fromager.

L'autre jour j'étais chez mon fromager favori. J'aperçois une tomme affinée dans du marc de raisin, ce qui me parût fort digne d'intérêt et appétissant; je m'empressai donc de lui en demander un morceau. "Profitez-en", me dit-il l'air confit, "un jour ou l'autre, ça finira aussi par disparaître". J'avais entendu dire que les normes d'hygiènes devenant de plus en plus draconiennes, cela posait problème pour certains fromages, affinés dans des feuilles par exemple. Je lui demandai si c'était de cela dont il s'agissait.

En effet, c'était de cela. Mais ce que je ne savais pas, c'était d'où venaient ces normes d'hygiènes restrictives. Mon fromager favori m'expliqua que les commissions chargées d'édicter les règles en la matière étaient sous l'emprise du lobby des fromages au lait pasteurisé. Les fromages au lait pasteurisé sont ceux qui sont fabriqués industriellement par des grandes entreprises et que l'on retrouve dans les grandes surfaces. Ils se font toujours concurrencer par ces irréductibles fromages au lait cru, fabriqués artisanalement, et vendus sur les marchés et dans les fromageries.

Alors, pour parvenir à évincer leur concurrence, ils prennent possession des divers comités de normes et autres émanations bureaucratiques de la psychose bactérienne. Et ils font passer des normes mettant les fromages au lait cru dans l'illégalité. C'est pas beau, ça ?

Ainsi, toujours selon mon fromager favori, il y a quelques années, une productrice de fromage reçut le premier prix d'un prestigieux concours de fromages. On lui dit alors : "votre fromage est le meilleur, mais vous n'avez pas le droit de le vendre". En effet, le procédé de fabrication de son fromage n'était pas conforme aux normes en vigueur. Dans la même veine, on constate une recrudescence des taux de suicide chez les producteurs de fromage, soit pour les mêmes raisons que notre championne illégale, soit parce qu'ils ne parviennent plus à suivre l'avalanche de nouvelles normes.

Par exemple, ce producteur isolé dans les montagnes à qui l'on demandait de monter un laboratoire avec des cuves en inox, et je ne sais quel attirail sophistiqué. Il ne pouvait pas le faire. Quand bien même il l'aurait pu, ce n'aurait plus été le même fromage qu'il aurait produit. Ainsi avait-il le choix entre dénaturer le fruit de son travail et le savoir-faire transmis depuis si longtemps par des générations de prédécesseurs, ou passer dans l'illégalité et ne plus avoir le droit de vivre de son travail. Il a trouvé une troisième option, paix à son âme.

Tout ça a pour conséquence une disparition de certains fromages. Soit personne ne veut prendre la suite de leurs producteurs, soit certains sont contraints d'arrêter car ils n'ont plus le droit de vendre leurs produits. Il existe aujourd'hui tout un tas de fromages illégaux, mais qui se vendent toujours. Jusqu'à quand tolérera-t-on leur vente ? Cela dépendra du bon vouloir des Bel, Rippoz, et autres, et de leurs actionnaires.

Le jour où mon fromager favori n'aura plus à vendre que des Babybels et des Vaches qui rient, moi par contre je ne rirai pas.

On n'aurait jamais cru (hahaha !) que tant d'enjeux politiques se jouent à l'intérieur d'un morceau de reblochon, et pourtant. Même dans le fromage, on retrouve cette lutte permanente entre d'un coté les industriels et leurs actionnaires, et de l'autre les petits producteurs et défenseurs de la qualité et de l'échelle humaine.

Cf. La suite : "le culte de la santé"