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05/11/2008

"Au nom du peuple"

Lors de discussions militantes, on assiste parfois à de drôles de débats entre individus qui, chacun de leur coté, prétendent parler "au nom du peuple" "légitime". D'un coté, des individus dénués d'esprit critique qui prétendent représenter le peuple car ils disent en faire partie, sans réaliser que le discours qu'ils nous sortent n'est que celui qu'ils ont bien appris par coeur auprès des classes dominantes qui les manipulent. De l'autre, les donneurs de leçons à la petite semaine, qui, parce qu'ils parviennent à échapper à la représentation de la réalité forgée par les classes dominantes, ont en même temps échappé au peuple, et se voient contraints de lui expliquer de l'extérieur, qui il est réellement et ce qu'il veut réellement.

Dans les deux cas, on invoque un "peuple" auquel on semble venir à la rescousse; en réalité, c'est lui qui vient à notre rescousse, car c'est lui qui nous permet de justifier - sous les grands mots de "démocratie", "volonté générale", ... - les thèses que l'on a à défendre. "Ce n'est pas une prise de position personnelle, je défends la volonté du peuple !". Or, ce soi-disant "peuple" qui revient à tour de bras, bien pratique qu'il est pour se justifier, n'en est pas moins un fantôme qui ne correspond en fait qu'aux cadres de pensée des divers protagonistes du débat. La notion de peuple n'est qu'un cheval de Troie destiné à nous faire accepter tout discours positionné en le parant de la vertu du "bien commun". C'est le genre de notion qui oblige à l'assentiment et permet à son porteur de ne pas assumer le fait qu'il parle bien d'un certain endroit. En même temps, ce recours a la volonté générale subit un drôle d'effet pervers, ayant pour conséquence qu'il ne peut jamais fonctionner...

I. Quand les dominés parlent au nom des dominants

Dans le premier cas, la position défendue semble de bon sens : "Moi je fais partie du peuple, je rame pour un mauvais salaire, alors je sais ce que l'on veut, nous, les gens du peuple". Qu'est-ce que vous voulez ? "Je revendique au nom du peuple la liberté de travailler plus !". Ah. Bien. Bon, d'accord, que dire de plus ?

Dans ce type de cas, ce qui permet à l'individu de prétendre qu'il parle "au nom du peuple", c'est qu'il fait partie de cette classe majoritaire et défavorisée de la population qu'on appelle "le peuple". En réalité, cet individu confond faire partie d'un groupe et défendre les intérêts de ce groupe. Il se pourrait très bien qu'un individu fasse partie d'un groupe, mais soit amené à défendre des positions qui n'avantagent pas ce groupe. Logiquement, ce n'est pas contradictoire, simplement, pour admettre cette hypothèse, il faut admettre que l'individu ne sait pas réellement qu'il ne défend pas son groupe, qu'en fait il croit le défendre. Il défend alors non ce qui est bon pour lui, mais ce qu'on lui a dit qui était bon pour lui.

Et qu'est-ce qui pourrait pousser un individu à croire que tel énoncé vise à défendre son groupe, alors que ce n'est pas le cas ? Une manipulation. Par exemple, si des médias n'arrêtaient pas de dire que la seule solution au mal-être c'est l'augmentation du temps de travail, pour pouvoir consommer plus de produits, il se pourrait que, malgré le caractère extravagant de cette affirmation, une grande partie de la population finisse par le croire. Or, c'est le cas. Et pas seulement dans le cas du travail : pour chaque domaine de notre existence, les dominants, qui possèdent les moyens de transmettre leurs messages et l'information qu'ils veulent, nous proposent, de manière plus ou moins subtile, une solution comme étant la bonne. La bonne pour qui ? Selon les médias, pour nous bien sûr; mais si l'on y regarde de plus près, on voit qui elle avantage vraiment. En plus d'une domination matérielle, le dominé subit alors une domination symbolique lorsqu'il intériorise l'hégémonie conceptuelle que lui inculquent les barons des médias. Ce sont les mêmes actionnaires qui possèdent l'usine qui l'asservit et la télé qui, sous prétexte de le divertir, modèle son imaginaire. À partir de là, il n'est pas compliqué de deviner dans quel sens cet imaginaire sera modelé...

Ainsi on en arrive à cette situation paradoxale que les individus appartenant effectivement à la classe des dominés en viennent à relayer la voix des dominants telle qu'elle leur est inculquée dans les journaux, télévisions, publicités, etc., en se servant précisément de cette situation de dominé pour justifier ces thèses qui privilégient les dominants. Lorsque le dominé prétend parler "au nom du peuple", il se trompe. Il parle "du point de vue du peuple", mais ce point de vue est "au nom des dominants".

II. Quand les critiques parlent au nom des non-critiques

Dans le second cas, la situation est tout autant paradoxale. Le peuple possède des propriétés intéressantes : il est opprimé. C'est toujours plus classe de parler au nom des opprimés. Mais il a aussi un petit défaut, voyez-vous, il est bête. Alors, quand il est opprimé, on en fait partie, mais pas quand il est bête ! On est dedans sans être dedans.

L'étendard du "peuple" est alors brandi par des individus qui ont échappé à la manipulation. Ils en connaissent les rouages, savent lire les publicités et "décrypter" (comme on dit si bien...) les journaux. Bref, ils ne sont pas dupes. Et ils sont assez fiers de ne pas se laisser manipuler comme le peuple. Eux, au moins, ils ne recrachent pas un discours dont ils ne se rendent même pas compte qu'il n'est pas le leur, non, eux, ils ont leur propre discours. De quel discours le leur "propre" est-il différent ? De celui du "peuple", c'est à dire celui des individus non-critiques. Donc, à cet égard, ils sont bien heureux de ne plus faire partie du peuple. Pourtant, dès qu'ils parlent, c'est pour défendre le "peuple". "Ce que je dis là ne me concerne pas directement, je le dis pour vous ! Même si je ne suis plus dominé symboliquement, je tiens à défendre ceux qui le sont." Quelle grandeur d'âme ! D'une contradiction (je ne fais plus partie du peuple / je défends le peuple), le critique aboutit à un discours qui magnifie son dévouement pour ceux dont il est fier de ne plus faire partie. Le critique donne l'impression de se "tuer à la tâche" pour ceux que, lorsqu'il discute tranquillement avec ses amis critiques, il appelle les "veaux" et les "moutons".

Le critique souhaite alors expliquer au peuple ce que sa bêtise (c'est le cas de l'écrire) l'empêche de voir : le peuple se croit heureux mais en fait il est opprimé. Il voudrait travailler plus alors que ce qui lui serait profitable, c'est de travailler moins. Il pense que la division sociale est justifiée rationnellement par une quelconque "nature des choses", en fait elle est totalement arbitraire et pourrait être renversée. Ces thèses sont sûrement justes. Mais le problème est qu'elles ne peuvent être proférées que de l'extérieur, car il faut précisément ne plus faire partie du peuple pour pouvoir parler en son nom.

Alors que le peuple avait disparu du discours car il ne savait pas ce qui était bon pour lui, il revient tout à coup au galop comme celui qu'il faut défendre ! Du coup, puisque d'un coté le peuple ne sait pas vraiment ce qui est bon pour lui, et que d'un autre coté il faut le défendre, la solution semble simple : "moi, l'intellectuel omniscient qui, libéré de la manipulation, voit aussi clairement dans le monde social que dans de l'eau de roche, je n'ai qu'à lui dire ce qui est bon pour lui ! Et s'il n'est pas d'accord, c'est qu'il est bête, car moi je sais, et je ne me trompe jamais. Pensez donc, je lis Halimi !". C'est ainsi que la notion de peuple, d'abord révoquée à cause de la malvoyance qu'on prête à celui-ci, est ré-invoquée lorsque cela nous arrange, pour permettre à l'intellectuel de justifier son impérialisme politique. Il doit s'agir d'une subtilité de la dialectique... Les thèses défendues sont peut-être justes, le seul problème vient de ce qu'il prétend les imposer de l'extérieur, et par un tour de passe-passe, à une frange de la société qu'il a reconstruite après coup pour cacher sa partisanerie sous un humanisme douteux.

Car il est partisan. Etre liberé de la manipulation ne signifie pas pour autant être libéré de toute mise en forme de la réalité sociale et ne permet pas l'accès immédiat à la réalité sociale en soi. De quelque bord qu'il soit, le critique, même si, contrairement au peuple il a plus ou moins choisi son idéologie, ne peut pas se dispenser d'une idéologie, et ce n'est que selon celle-ci qu'il prétendra édicter au peuple qui il est, ce qu'il veut, et ce qu'il doit faire. Le discours de la "sortie de l'idéologie" n'est rien de plus qu'une nouvelle idéologie qui se cache derrière son petit doigt.

La principale contradiction vient de ce que le critique prétend parler au nom de ceux dont il n'est plus. Il prétend dire à la place du peuple ce que veut celui-ci, car, croit-il, le peuple, manipulé qu'il est, ne peut le faire lui même. Mais qui est-il pour dire aux autres ce qu'ils veulent ? Le critique dispose peut-être de la clairvoyance qui fait défaut au peuple, mais plus de l'appartenance qui justifie son propos. Il en est alors réduit à plaquer ses conceptions partisanes du bien-être désiré sur une catégorie de la population qu'il doit imaginer de loin et à qui il prête les souhaits qui correspondent à son idéologie. Le critique de connaît plus la réalité populaire que son statut l'a obligé à quitter, il en est réduit à fantasmer sur les désirs et représentations d'une frange de la population qu'il a définitivement quittée...

***

On n'est jamais légitime lorsque l'on parle "au nom du peuple". On le fait toujours soit pour s'enorgueillir de son statut de dominé symbolique afin de resservir avec plus d'authenticité un discours de domination ("au nom du fric"); soit pour parler de ceux dont on n'est plus mais dont on prétend décrire les intérêts ("au nom des simples d'esprit"). Dans tous les cas, lorsqu'on invoque le peuple, il faut se plier; car personne n'osera jamais dire qu'il s'oppose à la volonté du peuple ("Amen").

"Au nom du peuple, du fric, et des simples d'esprit, Amen"

Le seul intérêt de parler "au nom du peuple" provient du "Amen" : cela force l'inclination, le respect. Personne ne contredira quelqu'un qui prétend vouloir le bien général. Mais on le discréditera, soit parce qu'il appartient au peuple, soit parce qu'il n'y appartient pas.

Cruel dilemme. Le dominé se vante de son appartenance à la "France d'en bas" pour légitimer le discours dominant qu'il recrache, alors que le critique se gargarise de sa non-appartenance à cette France pour tenir à leur place le discours de ceux auxquels il n'appartient plus. Dans les deux cas, le discours "au nom du peuple" est discrédité. Soit parce qu'il provient justement du peuple, que l'on soupçonne alors d'être manipulé, soit parce qu'il provient de ceux qui ne sont plus manipulés, mais qui ne font plus partie du peuple et devraient alors uniquement pouvoir dire "notre théorie politique projette ces désirs sur le peuple".