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24/11/2008

Le rituel initiatique de l'orthographe

À quoi sert notre orthographe ? Principalement à faire la distinction entre ceux qui la maîtrisent et ceux qui ne la maîtrisent pas. Elle n'a aucune utilité linguistique, mais seulement un rôle social de justification d'une ségrégation par l'instruction.

Son inutilité linguistique

Apparemment, l'orthographe possède une certaine utilité "linguistique" (disons-le comme ça), lorsqu'elle permet de faire la différence entre deux "mots" qui se prononcent de la même manière : on les écrit alors différemment, on ajoute un "h", etc, et ainsi on peut réaliser qu'il s'agit de deux "mots" différents et non du même "mot". Mais précisément, si l'on comprend quelqu'un qui parle alors qu'oralement il n'y a pas de différence entre "entre" et "antre" ou "or" et "hors", c'est que l'on n'a pas besoin que cette différence soit explicitée pour comprendre le sens du "mot" : la plupart du temps c'est la valeur syntaxique qui fait que l'on sait de quel "mot" il s'agit (par exemple, on sait que quelqu'un dit "de l'or" et pas "de l'hors", car "or" est (ici) un nom et "hors" n'en est pas un ). L'orthographe est donc bien pratique pour nous permettre de faire la différence entre ces deux "mots", mais n'est nullement nécessaire, car on y parvient très bien à l'oral la plupart du temps.

Le problème provient ici du fait que l'on confond parler et écrire. On raisonne comme s'il fallait forcément pouvoir tracer des caractères "adaptés" sur un papier un ou écran pour maîtriser le sens d'un message. On oublie alors qu'il existe des gens qui ne savent pas écrire, et qui sont capables de comprendre n'importe quelle phrase bourrée d'homophones, et qu'il existe même des peuples entiers, sans écriture, qui parlent quand-même (si, si !). Lorsque l'on pense que le fait de savoir écrire "correctement" un "mot" est nécessaire pour le comprendre, alors on relègue sans s'en rendre compte des pans entiers de l'humanité dans l'infantilité de ceux qui ne savent pas parler (pourquoi je parle d'infantilité ? En fait c'est pour donner un exemple du point développé dans le paragraphe suivant : je fais mon érudit, celui qui maîtrise l'étymologie et qui sait qu' "infans" signifie "celui qui n'a pas encore accédé au langage". Lisez vite le paragraphe suivant pour comprendre !).

Son rôle ségrégatif

L'orthographe possède un autre rôle, celui de préciser la provenance étymologique de certains "mots". Ainsi, le "mot" a évolué au fil du temps, passant par exemple du latin au français, d'une prononciation à une autre, d'une écriture à une autre, et parfois conserve dans ses lettres muettes ou lettres doublées un reliquat de sa provenance ou de ses péripéties. Il s'agit là d'une question d'histoire. Et qui mieux que les érudits maîtrise mieux ce qui concerne l'histoire ? Par conséquent, qui mieux que les lettrés est valorisé par la mise en lettres ?

Finalement, l'orthographe n'a que très peu d'utilité linguistique. Son rôle est social : il s'agit de faire la différence entre ceux qui ont reçu une instruction à propos de l'histoire des mots et ceux qui ne l'ont pas reçue, au profit des premiers. De par sa nature historique, la correction orthographique n'est accessible qu'à ceux qui ont reçu l'instruction historique adéquate : l'orthographe n'est rien d'autre que la manière de tester, continuellement et dans les actes les plus anodins de la vie quotidienne, si vous êtes allé à l'école ou non, et si oui jusqu'à ou. L'orthographe n'a d'autre utilité que de faire ressentir douloureusement leur infériorité à ceux qui n'ont pas eu le privilège d'être portés jusqu'au bout du système éducatif : dès qu'ils doivent remplir un quelconque formulaire se rappelle à eux leur lacune.

Quelle est la réelle utilité de conserver des fragments historiques dans une graphie ? Du point de vue de la simplicité ou de la compréhension de l'écrit, aucune. Sa seule réelle utilité consiste à privilégier ceux qui ne travaillent que du bout des doigts et du bout des lèvres sur ceux qui le font les mains dans le cambouis.

En réalité, l'instruction historique n'est pas la seule à entrer en compte. Les fameuses exceptions, terminaisons, verbes du troisième groupe, etc., s'apprennent plus en cours de langue qu'en cours d'histoire. Les cours de latin au collège, un des exemples de ségrégation les plus fameux, sont aussi en cause, de même que la pratique de la lecture, et la fréquentation des lettres. On ne peut pas réduire la connaissance de l'orthographe à l'étymologie, mais dans tous les cas il s'agit toujours de privilégier les gens de lettres sur la France d'en bas.

De la distinction à la hiérarchisation

À l'oral, il y a plusieurs manières de parler. Celle "des quartiers", "des gens de la haute", le jargon professionnel, etc. Il y a distinction, mais celle-ci se situe dans une certaine relativité sociale : on répartit les différentes manières de parler selon les milieux sociaux où elles sont pratiquées, sans jugement quant à leurs valeurs comparées. À l'écrit, ce n'est pas le cas. Il y a une bonne et des mauvaises manières d'écrire. On n'accepte pas l'idée qu'il puisse y avoir plusieurs types d'écriture correspondant chacune à un milieu social : non, il n'y a qu'une bonne écriture. C'est d'ailleurs le sens de "ortho" dans "orthographe" : il s'agit de la graphie correcte. Ce n'est donc pas socialement, mais normativement (ou axiologiquement) que l'on classe les manières d'écrire, contrairement à celles de parler.

C'est ainsi que l'orthographe, de manière d'écrire pratiquée par ceux qui connaissent l'histoire, devient la manière d'écrire correcte. L'orthographe est donc une manifestation de l'impérialisme de classe : elle place sous le signe normatif du correct/incorrect, bon/mauvais, méritant/feignant, etc., ce qui n'est en fait qu'une question de situation sociale somme toute relative. Les instruits ont réussi à faire en sorte que leur manière d'écrire ne soit pas considérée simplement comme une manière socialement distinctive de faire, comme l'est leur manière de parler, mais bel et bien comme la seule manière correcte de faire. On est passé du socialement relatif au normativement correct.

Une fois ce retournement effectué, l'orthographe devient un formidable moyen de pression de la part de ceux qui la maîtrisent sur ceux qui ne la maîtrisent pas. Ces derniers ne pensent pas qu'ils ont "une écriture populaire", mais bel et bien "qu'ils écrivent mal", "qu'ils ne savent pas écrire". Ils n'ont pas réalisé à quel point les préciosités étymologiques étaient inutiles d'un point de vue linguistique, ou sans réelle valeur d'un point de vue normatif, mais qu'elles ne servaient qu'à imposer la manière de faire des instruits comme la seule manière correcte possible. À la domination sociale qui existait déjà par la différence d'instruction s'ajoute une domination symbolique qui vient du fait que les classes populaires intériorisent leur manière d'écrire comme étant la mauvaise manière d'écrire. Ils sont alors convaincus de leur infériorité, et cela renforce d'autant plus la légitimité qu'ils attribuent aux érudits et à leur pédance lettrée.

À la dictée de Pivot, les parvenus bedonnants, repus et suffisants ou les jeunes arrivistes, raie à la gomina et lunettes bien propres se pontifient de la supériorité qu'ils se sont attribuée et qu'ils ont réussi à faire avaler. Sous prétexte qu'ils sont restés plus longtemps que d'autres enfermés dans une classe à entendre un professeur binoclard et barbu leur parler d'un passé poussiéreux, ils se sont arrogé le droit de décréter quelle était la manière correcte de faire passer un message de l'oral à l'écrit. Quelle légitimité ont-ils si ce n'est celle qu'ils se sont attribuée et qu'on leur a concédée ? Pourkoi sèt manier dékrir étèl mouin corèkt kunautre ?

Raymond Queneau n'était pas un simple allumé souhaitant s'amuser avec "le langage". Sa bataille pour la réforme de l'orthographe peut aussi être vue comme une entreprise politique de délégitimisation d'une graphie dominante mais arbitraire et impérialiste. Arrêtons de parler d'"orthographie" : la distinction entre manières différentes d'écrire selon les catégories sociales n'a aucune raison d'être retraduite en jugements de valeur.

(À propos de Queneau, justement, remarquez au passage une prouesse digne de ses exercices de style : j'ai réussi à écrire tout ce texte qui ne parle que de l'orthographe sans savoir si "orthographe" est un nom masculin ou féminin ! Comme j'avais la flemme de chercher dans le dictionnaire, j'ai dû passer par tout un tas de pirouettes stylistiques finalement plus fatiguantes qu'une recherche de la réponse, mais sûrement plus rigolotes !)