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16/01/2008

Debord trahi

I. Debord

Les lettristes et situationnistes, dont Guy Debord, ont insisté sur le caractère révolutionnaire des comportements qui rompent avec les modes de vie habituels et socialement acceptés. En effet, les critères qui font que l'on tient tel mode de vie pour socialement acceptable plutôt que tel autre sont ceux de la bourgeoisie, du pouvoir en place, et en voulant à tout prix se conformer à ces critères, on ne fait qu'intérioriser de plus en plus le cadre de pensée de ceux qui sont au pouvoir, cadre dans lequel leur domination est considérée comme légitime.

Les situationnistes ont donc appelé à dénaturaliser les conventions et les habitudes, c'est à dire réaliser que les règles sociales ne sont pas des lois de la nature, mais des règles instituées par une certaine catégorie de la population qui bénéficie de l'autorité. Cette catégorie de privilégiés profite de cette autorité pour instaurer des règles qui l'avantage.

Cette dénaturalisation, c'est par exemple lorsqu' Anatole France constate que les lois, dans leur majesté, interdisent aussi bien au pauvre qu'au riche de dormir sous les ponts la nuit. Ceci fait dire à Anatole France que l'égalité, ce n'est pas vouloir la même chose pour tous, mais prendre en compte les différences de situations dans lesquelles chacun se trouve pour tendre à amoindrir ces différences.

Une fois réalisé le caractère arbitraire et finalement anti-social de certaines lois, la porte s'ouvre à l'imagination : et pour quelles raisons n'agirais-je pas comme cela ? Et pourquoi n'aurais-je pas le droit de faire comme ceci ? C'est simplement parce que la morale bourgeoise me l'interdit, mais si je rejette la morale bourgeoise, je m'autorise beaucoup plus de choses.

Ceci permet à l'individu de réellement façonner sa vie et son comportement, dans le sens où il ne les fait plus dépendre de la morale de ses oppresseurs, mais de sa créativité propre.

C'est ainsi que les lettristes et les situationnistes, pour des bonnes raisons théoriques, en viennent à faire l'apologie du comportement déviant, c'est à dire du comportement qui n'est pas conforme aux normes de la bourgeoisie. C'est en ce sens qu'ils ont étudié, en pionniers, l'impact de l'urbanisme, de l'architecture, ou du discours artistique dominant sur les valeurs que nous intériorisons et les comportements que nous avons (c'est ainsi qu'il faut comprendre leurs pérégrinations "psychogéographique", ou l'étude sur les trajets quotidiens des étudiants; et c'est aussi pourquoi on peut expliquer que le journal "Potlach" de l'Internationale Lettriste ne se vendait pas (il serait alors rentré dans la logique marchande qu'il dénonce), mais s'offrait à des destinataires bien choisis). C'est aussi ce qui les a poussé (on l'a vu en mai 68) à critiquer les valeurs communément acceptées sur la sexualité comme étant les valeurs qui favorisent le maintien de l'ordre en place (ne me demandez pas comment !).

Aujourd'hui, il faut se poser les mêmes questions sur les valeurs qui nous sont transmises par la publicité : apologie du cadre traditionnel de la famille, bonheur dans la consommation, ... Ce sont ces institutions qui nous poussent à intérioriser une certaine conception que nous avons de "ce qu'est une vie conforme" et "ce qu'est le bonheur". Si l'on se demandait "conforme aux intérêts de qui", et "pour le bonheur de qui", on réaliserait que les valeurs transmises par la publicité ne correspondent pas à "la morale en-soi", mais à "la morale que certains veulent nous inculquer en vue de servir leurs intérêts".

Il y a donc chez les situationnistes l'idée que c'est avant tout dans sa vie quotidienne que l'on applique sa critique de la société, plutôt que dans des grandes théories révolutionnaires. C'est particulièrement flagrant sur une affiche que le comité enragés-internationale situationniste placardait à la Sorbonne en mai 68, qui est en fait une reprise du "Traité de Savoir-Vivre à l'usage des jeunes générations" (de Raoul Vaneigem, autre illustre situationniste) : "Ceux qui parlent de révolution et de lutte des classes, sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu'il y a de subversif dans l'amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre".

Une manière d'appliquer dans la vie quotidienne la critique de la morale bourgeoise dominante a donc été de vivre en marge de la société, dans la liberté sexuelle et la consommation de drogues... Et c'est là que ça commence à coincer.

II. Trahi

On peut imaginer que chez Debord déjà, la critique des valeurs bourgeoises dominantes pouvait servir d'excuse à son alcoolisme avéré et particulièrement catastrophique (il en est mort à 64 ans, cf. son tout-dernier communiqué : "Maladie appelée polynévrite alcoolique, remarquée à l'automne 90. [...] C'est le contraire de la maladie que l'on peut contracter par une regrettable imprudence. Il y faut au contraire la fidèle obstination de toute une vie."). Mais au moins il avait, comme nous l'avons vu, un solide attirail théorique pour expliquer ses actes.

Ensuite vinrent les jeunes chiens fous. Séduits par Debord pour son ton vindicatif et péremptoire, pour son talent dans l'usage de l'invective méprisante et gratuite, propre à celui qui se déclare à l'avant-garde; et surtout séduits par la difficulté et le flou des textes, qui leur donnait toute liberté d'interprétation.

Ils trouvèrent dans Debord une excuse toute-prête, bien pratique, et très chic pour justifier toutes leurs dérives : "la coke est subversive, c'est Debord qui l'a dit !". Ils ne se servirent de Debord que pour l'autorité qu'il semblait conférer à leurs pratiques, qui loin de s'inscrire dans une contestation pertinente de la société, ne faisait que traduire leurs soumission envers leurs pulsions les plus primaires.

Il n'est pas exclu que les situationnises confondaient déjà, en certaines occasions, "les valeurs de la morale bourgeoise" et "toute forme de morale, quelle qu'elle soit". Mais cette confusion a été savamment entretenue par ceux qui se déclarent ses descendants, et qui en réalité ne font qu'utiliser ses thèses pour justifier leurs excès.

Aujourd'hui Debord ne sert plus que de gage à l'irresponsabilité des jeunes chiens fous, par le même processus d'autorité et de soumission à l'expertise que celui qu'il paraissait critiquer mais entretenait par son style et sa désinvolture.

Celui qui ne voulait surtout pas être récupéré est celui qui l'a été de la manière la plus vile. Debord est devenu l'expert qui certifie la débauche conforme à l'avant-gardisme politique.

Pas Raoul.

(voir aussi Contradiction de l'avant-gardiste)