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28/11/2009

revendication ecologique partie 5

V. Oui mais, ... vous proposez quoi ?

V.1. La différence n'est que dans le mot d'ordre

Concrètement, les changements à opérer chez les écologistes qui accepteraient les arguments présentés plus haut seraient pratiquement invisibles. Il s'agirait toujours de constater et dénoncer les désordres, de faire en sorte de ne pas y contribuer, et de faire pression sur ceux qui y contribuent pour qu'ils arrêtent ou le fassent moins. Simplement, les revendications auraient changé de statut : on ne lutte pas contre les désordres "pour la planète", ni au nom de l'écologie. À la place, on prend conscience que ces désordres sont le fruit de positions politiques (même si le réseau entre la position politique et la conséquence est très complexe et passe par tout un tas de médiateurs). Ce sont alors ces positions qui passent au premier plan. Si l'on continue à lutter contre les désordres écologiques, c'est parce que l'on est conscient de l'état d'urgence qu'ils impliquent : ils revêtent une priorité chronologique. Par contre, on considère désormais que, même s'il faut lutter contre eux dans le présent, ils ne constituent pas en eux-même le problème : ils n'en sont que la conséquence. Le problème en lui-même consiste en un système de valeurs qui dicte des choix politiques et industriels, c'est contre celui-ci qu'il faut lutter avant tout : il revêt une priorité logique. Bref, on peut continuer à lutter contre le réchauffement climatique, la pollution, la disparition des ressources, l'extinction des espèces, mais on ne le fait plus "pour les dauphins", "par écologie". On considère désormais que "l'écologie" est la valeur derrière laquelle veulent nous rallier les décideurs, financiers et industriels que l'on conteste pour pouvoir continuer leur travail de sape en déplaçant le mal avec notre assentiment.

V.2. Se préoccuper de l'environnement sans faire de l'écologie

Alors que l'on entend aujourd'hui dire de plus en plus souvent "l'écologie est détournée, elle est éloignée de ses sources par des profiteurs", "pour éviter le greenwashing, il nous faut élaborer une écologie radicale", le présent article va à rebours de ces constats. La vraie leçon à tirer d'une "écologie" qui se voudrait radicale, c'est qu'il faudrait arrêter de faire de la symptomatologie écologique, pour se mettre à faire de la politique. Le vrai détournement de l'écologie, ce n'est pas le passage de René Dumont à Hélicolas Hulot, mais celui d'un constat scientifique véridique et alarmant vers une revendication geignarde, culpabilisatrice, apolitisée, qui sublime les industriels repentis en sauveurs de l'humanité et rehausse encore de moralité les privilégiés de l'action écologique.

La tendance écologiste est actuellement divisée en deux : d'une part, les tenants d'un "développement durable", annonçant une doctrine qui, se voulant à la fois écologique, sociale, et économique, semble ne pas tomber dans le panneau décrié ici; d'autre part, les tenants d'une "décroissance", qui, en critiquant à juste titre le premier bord sous prétexte qu'il ne permettrait pas de remettre en cause le système en son fond, semble proposer un raisonnement proche de celui-ci. Alors, si aucun écologiste ne semble visé par le propos de cet article, quelle est son utilité ? D'une part, effectivement, le but de cet article n'est de "viser" personne, au sens où, s'il constate un désaccord, il ne conçoit pas comme manifestation d'une stupidité ou d'une mauvaise foi inhérente à l'interlocuteur, mais d'une autre manière de voir qui a aussi son intérêt. Pourtant, cet article s'oppose en fait autant aux revendications du "développement durable" que de la "décroissance", celles-ci étant dans les deux cas limitées à l'écologie (répétons que s'opposer aux revendications n'empêche pas un accord sur les constats et les manières d'agir : on peut être d'accord sur l'état de la planète, sur les manières concrètes de remédier au problème, tout en faisant reposer ces constats sur d'autres interprétations et ces actions sur d'autres revendications). Le courant de l'écologie politique semblerait ne pas être atteint par ces critiques, mais là encore, il continue en fait à se revendiquer de l'écologie.

Il existe en fait déjà certaines positions très proches de celles de cet article, qui ne fait finalement que récolter des idées dans l'air du temps. Par exemple, Hervé Kempf ou Paul Ariès ont déjà rappelé qu'il était impossible de dissocier la question écologique des problèmes politiques. Cet article ne fait finalement que développer cet argument, en poussant le bouchon jusqu'à l'affirmation provocatrice selon laquelle il ne faut plus faire d'écologie. Trop "d'écologie" tue l'écologie.

Le développement durable

Le développement durable divise son flou théorique en trois domaines : écologique, social, économique. Ainsi, peut-on penser, re-situe-t-il la question écologique au sein d'un ensemble cohérent englobant d'autres types de facteurs. Sur la question de la place l'écologie au sein de son système théorique, il est vrai qu'il marque un point. Mais le contenu théorique du système est contestable à plusieurs autres égards.

Tout d'abord, nous pouvons faire remarquer que "développement durable" est encore un monument de notre double-pensée orwellienne : un oxymore qui tente de concilier par les mots deux entités inconciliables par les faits, comme le sont aussi "commerce équitable" et "consomm'acteur", déjà mentionnés. L'avantage de le faire par les mots, c'est que l'on peut toujours déformer suffisamment leur sens pour que leur doctrine paraisse justifiable. Mais le sens n'est déformé que temporairement, au moment de la justification, et dans la vie quotidienne, le matraquage d'une association comprenant ces deux termes, que l'on prend alors en leur sens commun, laisse à penser que "développement" est compatible avec "durable". Lorsque l'on critique ces termes, il convient alors de bien avoir à l'esprit lequel des deux sens est visé : le sens casuistique de la glose conceptuelle ou le sens commun de la persuasion par la répétition. Si une telle précaution n'est pas prise, le développementiste peut s'en sortir par une pirouette sémantique en disant simplement "vous avez raison, mais ce n'est pas de ce développement-là dont je parlais".

Ainsi, que signifie "développement durable" ? Dans un cas, le terme "développement" peut signifier "croissance économique du PIB" : il s'agit de dire que l'écologie ne doit pas remettre en question le dogme du toujours plus de production et de consommation, idée qui, on l'aura compris, est contestée ici. Dans un sens plus large, "développement" peut s'associer à l'idéologie du progrès, dont les grands principes sont, rappelons-le, d'une part que l'humanité avance toujours vers le mieux, d'autre part que certains avancent plus vite que d'autres, et que ces attardés de sauvages sont terriblement en retard par rapport à nos laves-vaisselles et Ipods. Ainsi, le concept de "développement", pris en ce sens vague et indéterminé d'une certaine forme d'épanouissement progressif, repose-t-il sur une vision évolutionniste de la culture, mais aussi une vision impérialiste considérant qu'"être développé", c'est "être occidental". Que ce soit en son sens restreint, celui de la croissance économique, ou en son sens plus large, celui de la progression des peuples, le terme de "développement" est contestable.

Qu'en est-il maintenant du terme "durable" ? Ce terme repose sur l'idée implicite que certaines pratiques (l'agriculture intensive, etc...) ne sont pas faites pour "durer", puisqu'elles épuiseraient trop les ressources de la planète et seraient donc inscrites dans une vision à court terme de l'intérêt. L'idée de "durable" évoque donc une vision à long terme, quelque chose qui peut se perpétuer dans le temps en raison de son caractère raisonné. Remarquons que ce terme de "durable" semble en fait ne s'appliquer qu'à la dimension écologique, puisque les dimensions sociales et économiques peuvent tout à fait concilier iniquité et durabilité (comme en témoignent les théories de la reproduction, ou le troisième Reich qui "devait durer mille ans"...). Il s'agit donc d'une première prise en défaut d'un concept qui s'annonce comme englobant trois dimensions alors que la notion de "durabilité" ne dit rien du caractère souhaitable ou non d'un système en ses termes économiques et sociaux. La critique va même plus loin. En effet, si nous acceptons l'idée que c'est la même industrie qui produit en même temps, et pour les mêmes raisons, la pollution, le iniquités, et la marginalisation, alors nous pouvons voir dans l'idée de "durabilité" une envie d'effacer la dimension qui pourrait la compromettre à court terme, celle de l'environnement, afin de pouvoir maintenir sur le long terme les autres dimensions. L'idée que l'industrie devient "durable" n'a donc rien de réjouissant, s'il s'agit pour elle de se pérenniser en limitant sa sollicitation environnementale, afin de pouvoir maintenir en place un système toujours aussi inégalitaire et marginalisant. Or que signifie "durable", sinon le fait que l'industrie souhaite pouvoir se garantir qu'elle pourra continuer à fonctionner en paix, toujours selon les mêmes lois de la concurrence, toujours en méprisant ses employés, toujours en créant des besoins fictifs pour écouler ses produits ? Le terme de "durable" s'oppose à une remise en question de fond du problème, il souligne la volonté de s'accommoder des nouvelles exigences imposées par l'écologie tout en touchant le moins possible aux principes fondamentaux du système. Le pire qui puisse arriver à "l'écologie" est alors qu'elle soit complice de ce mouvement par lequel la question environnementale est phagocytée par la doctrine néo-libérale pour mieux pouvoir continuer son travail de destruction sociale. Plutôt que d'être un élément qui montre les dysfonctionnements du système et fournit une bonne raison de le critiquer dans son ensemble, elle devient un garant de sa bonne foi par lequel il cache ses méfaits sociaux.

Nous voyons ainsi que le concept de "développement durable" souffre d'une contradiction dans les termes : alors qu'il est annoncé comme couvrant des dimensions aussi bien environnementales que sociales ou économiques, il renferme une notion de "durable" qui n'a un caractère positif que dans la dimension environnementale (une oppression "durable" n'en est pas mieux pour autant, bien au contraire...), et qui désigne en fait la volonté de modifier la dimension de son fonctionnement dont on constate qu'elle ne peut être pérenne, afin de maintenir en place les autres dimensions contestables, celles de l'oppression sociale et économique. Le développement durable est le conatus industriel agrémenté d'un soupçon de verdure. Le "développement durable" signifie : nous allons continuer à fonctionner comme avant, en nous contentant de modifier les paramètres qui auraient pu nous en empêcher.

Ces critiques du "développement durable" ne sont pas nouvelles. On trouve dans les textes de Georgescu-Roegen ou d'Illich (notamment le chapitre IIV de "La Convivialité") des idées qui permettent de critiquer cette notion. Aujourd'hui, le courant de la décroissance avance lui aussi des arguments pertinents contre cette notion de "développement durable".

Conclusion : le "développement durable" est une chimère théorique forgée par ceux qui sentent que la nécessité se fait sentir d'intégrer au moins un semblant d'intérêt écologique à leurs préoccupations, mais qui ne voudraient pas que cette composante les oblige à remettre en question l'ensemble de leurs habitudes. Ainsi pensent-ils imposer un ensemble conceptuel qui laisse à croire que leurs pratiques sont conciliables avec une salubrité environnementale et inter-humaine. Le "développement durable" n'est qu'une manière d'exploiter la revendication écologiste de durabilité pour maintenir en place un système social inégalitaire reposant sur un arrière-fond d'impérialisme nauséabond.

La décroissance

Les tenants de la décroissance ne partagent pas cette vision progressiste et continuiste du développement durable. Ils font savoir que, selon eux, la question environnementale oblige à remettre en question un des principes de l'économie : celui de la croissance perpétuelle du PIB. Leur maxime est la suivante : "une croissance infinie est impossible dans un monde fini", ainsi trouvent-ils leurs sources chez les auteurs qui ont étudié l'incompatibilité du modèle d'une croissance infinie au sein du système clos qu'est la terre : Marion King Hubbert pour les ressources énergétiques qui s'épuisent, Nicholas Georgescu-Roegen arguant à partir du principe d'entropie que la quantité d'énergie disponible sous sa forme utilisable ("libre") est vouée à diminuer, et que les théories économiques doivent s'adapter en conséquence, le club de Rome. Sous cet aspect, les tenants de la décroissance sont bel et bien dans la démarche d'utiliser la question écologique dans le but d'une remise en question globale des principes de notre système.

Le problème de la revendication de décroissance est le suivant : les termes "croissance" et "décroissance" ne désignent que des indicateurs économiques. Or il n'est pas pertinent de s'opposer à un indicateur économique, sauf pour montrer qu'il n'est pas pertinent (cf. "De quelle (dé)croissance parle-t-on ?"). On rirait au nez de quelqu'un qui milite pour la baisse du taux de chômage : on lui dirait qu'à part trafiquer les données comme le fait l'État, la seule manière de faire effectivement baisser le taux de chômage consisterait à prendre des mesures politiques (contre les délocalisations, les licenciements, ou, selon une autre vision, en baissant les charges patronales et flexibilisant l'emploi...). C'est la différence entre militer pour la baisse du taux de chômage et militer contre la baisse du chômage. Bref, il n'existe pas de revendication statistique, il n'y a que des visions politiques qui se proposent d'avoir ensuite des effets que les statistiques pourront révéler. On ne prend pas de mesure quant aux chiffres affichées, on prend des mesures politiques qui se répercutent sur les chiffres. Or, c'est de ce problème dont souffre la revendication de la décroissance.

Souvent, le terme employé est simplement "décroissance", sans qu'il soit précisé ce que l'on entend faire décroitre. La lecture des textes en faveur de la décroissance montre bien de quoi il s'agit : décroître la production, la consommation, le temps de travail. Le terme est utilisé pour s'opposer à celui de "croissance" qui revient en permanence dans les médias. Or, la "croissance" des médias, c'est celle du PIB, indice économique qui mesure justement la somme dégagée par les activités de production et consommation. Ainsi, "la décroissance" est en fait une "décroissance du PIB" qui souvent s'ignore. Or, on ne peut pas militer pour que le PIB décroisse. On peut militer en faveur d'un nouveau mode de calcul qui le fera revoir à la baisse, on peut militer contre l'utilisation du PIB comme indicateur du bonheur d'une population, ou on peut militer pour des mesures politiques qui auront pour conséquence des modifications du PIB. C'est d'ailleurs ce que les tenants de la décroissance ont la plupart du temps en tête, mais cette idée n'est pas révélée par une revendication telle que celle de "décroissance". Mais alors, si les tenants de la décroissance ont une vision politique en tête, pourquoi faire semblant de leur attribuer une visée seulement centrée sur les indicateurs ? Est-ce qu'il s'agit de chipoter sur les termes ? Non, il s'agit de préciser la revendication : dans un cas, on s'oppose stérilement à un indicateur économique qui ne fait que relever les tendances d'une société, dans un autre, on propose un programme politique. Tant qu'à avoir une conception politisée de la question, autant l'afficher dans ses revendications.

Il ne s'agit pas ici de critiquer le courant de la décroissance sous prétexte qu'il ne serait pas politique. Il faudrait plutôt le pousser à clarifier son message : puisqu'il possède généralement un contenu politique, alors il doit abandonner cette revendication de "décroissance du PIB" qui n'est pas pertinente pour son propos. Il s'agit simplement de s'assumer en politique. La critique faite au courant de la décroissance serait simplement qu'il arbore une revendication qui ne rend pas compte de la dimension politique des questions qu'il propose. C'est justement parce que la revendication de "décroissance" est limitée au domaine de l'économie et n'intègre donc pas de composante politique qu'il est aussi possible de trouver une décroissance de droite voire d'extrême droite. Certains écologistes de gauche passent alors leur temps à tenter de se démarquer d'une "mauvaise décroissance" en prônant une "version saine de la décroissance", sans se rendre compte que c'est justement l'ambiguïté d'un mot d'ordre seulement économique tel que celui de "décroissance" qui a pour conséquence presque constitutive de ce mot d'ordre qu'il soit utilisé à toutes les sauces politiques, sauce rouge, mais aussi sauce blanche ou sauce brune. Les "écologistes de gauche" tels que ceux qui écrivent dans le journal "la décroissance" ou "silence" feraient donc mieux d'abandonner ce mot d'ordre forcément ambivalent car apolitique, pour assumer clairement l'aspect politique de leurs revendications. Ils pourraient défendre les mêmes idées, mais cette fois sous un mot d'ordre cohérent.

Avoir pour mot d'ordre "la décroissance" laisse à penser que la priorité est la baisse de l'indicateur économique. Mais l'important n'est pas de croître ou de décroître, l'important tient dans les raisons pour lesquelles on décroit, et la manière dont cela a lieu. On peut imaginer une récession économique accompagnée d'une déflation et d'une baisse de salaires conséquente, ce qui aurait pour conséquences de mettre dans la misère économique les personnes qui ont emprunté de l'argent avant la récession (puisqu'ils doivent toujours payer la même somme fixe qu'avant la récession, mais leur salaire ayant décru en raison de la déflation, cette somme représente désormais une proportion plus grande de leurs revenus). C'est exactement le cas de la crise des subprimes, qui voit la faillite des familles américaines endettées, et leurs maisons rachetées pour une bouchée de pain par des riches sans scrupules. Ce cas représente un exemple de décroissance économique, qui n'est évidemment pas celui que prône le courant de la décroissance. Mais tant que l'on s'en tient, avec la revendication de "décroissance", à la mesure d'un indicateur économique, on ne peut pas faire la différence entre une "bonne" et une "mauvaise" décroissance. La seule manière d'y parvenir est d'entrer en politique, c'est à dire d'établir des critères d'une vie souhaitable, auxquels on peut comparer la situation, ainsi qu'un programme qui décide de quels changements de société auront pour conséquence une décroissance : s'agira-t-il d'une baisse des crédits de l'armée, ou la disparition de la Sécurité Sociale ? Du point de vue des chiffres, les deux choix auraient pour conséquence une décroissance, mais pas du point de vue politique. Un indicateur économique des fluctuations du PIB ne saurait être une revendication souhaitable car il ne permet de rendre compte ni des principes politiques qui ont engendré ces fluctuations ni des conséquences sociales de ces fluctuations.

En vérité, les principes proposés par cet article sont concrètement assez proches de ceux qui peuvent être prônés par la décroissance, en ce sens qu'ils poussent à utiliser les désordres écologiques comme un indicateur de premier ordre des dysfonctionnements d'un système qu'il faut alors remettre en question dans sa totalité. Les principes dénoncés sont, dans les grandes lignes, les mêmes : un certain état d'esprit qui pousse les masses à s'épuiser dans une production et une consommation frénétiques et avilissantes, pendant que les possédants s'enrichissent de ce fourmillement besogneux et peuvent se vautrer dans un luxe ostentatoire, toutes ces pratiques reposant sur une assimilation du bonheur à la possession matérielle. Rares sont les tenants de la décroissance qui en restent à une vision économique ou écologique de la question : la plupart abordent en fait un réel questionnement politique. À ce titre, il n'est pas anodin que le journal "La décroissance" soit lancé par "casseurs de pub" : la critique de la publicité est une analyse des processus qui façonnent l'imaginaire consumériste dans ses fondements. Certains penseurs de la décroissance se revendiquent même d'un héritage de contestataire politique comme celui d'Illich, avec ceci de cocasse qu'Illich a virulemment critiqué une mise en exergue de la question écologique qui ne l'ancrerait pas dans un socle politique profond, ce que pratiquent justement certains parmi ceux qui s'en réclament. Il est assez ironique qu'un certain nombre d'écologistes dépolitisés critiqués ici se cherchent une Père fondateur dans la figure d'Illich alors qu'une bonne partie des arguments de cet article provient de la lecture d'Illich.

Le paradoxe du courant de la décroissance peut alors être formulé ainsi : alors qu'un certain nombre de ses penseurs propose un raisonnement qui a le mérite d'insister sur les déterminations politiques et sociologiques des désastres environnementaux, ils le font sous la bannière d'une revendication économique ambigüe qui ouvre donc la porte à tous les amalgames politiques possibles (ce dont ses détracteurs savent bien se servir). Ce paradoxe de la décroissance illustre donc bien l'importance d'une clarté dans les revendications : elles ne sauraient être "écologiques" ni économiques, elles doivent être politiques. Le parti-pris de cet article est de faire sien un certain nombre des réflexions théoriques des penseurs de la décroissance à la seule condition qu'elles soient clairement situées dans le cadre d'une dimension politique de la revendication.

L'écologie politique

Il semblerait qu'un certain nombre d'arguments similaires à ceux de cet article, insistant sur la nécessité de politiser l'écologie, aient déjà été formulés par un courant qui porte justement le nom d'"écologie politique". Pourtant, le présent article se distingue de ce courant, puisqu'il propose carrément de se départir du terme "écologie" au sein de ses revendications. En vérité, la démarche est plus ou moins la même que celle de l'écologie politique, il est vrai, mais cet article pousse simplement le raisonnement jusqu'au bout en disant qu'une écologie qui accepte d'entrer entièrement dans un raisonnement politique doit en tirer la conséquence de la nécessité de sa disparition comme écologie pour faire place à la politique. Il ne s'agirait alors plus de parler d'"écologie politique", mais de "politique de l'écologie". C'est un renversement, mais il change tout. De même que pour la décroissance, il est possible de garder des éléments de la réflexion de ce courant tout en les situant dans une revendication plus claire : parler "d'écologie politique", c'est continuer à focaliser sur les problèmes environnementaux, pour lesquels on remonte jusqu'aux causes politiques, mais qu'on ne lie pas aux problèmes que ces causent génèrent sur d'autres dimensions. Parler de "politique de l'écologie", c'est avant tout faire de la politique, tout en précisant que l'on a choisi de se spécialiser sur les questions liées à l'environnement. On n'accorde à ces questions ni un primat logique ni une indépendance par rapport aux autres questions politiques, on admet que le système produit la même pollution sociale qu'il produit de la pollution environnementale, mais on choisit simplement d'insister sur la dimension environnementale des choix politiques, soit parce que l'on est plus calé sur le sujet, ou plus directement concerné par celui-ci, ou encore parce que l'on considère qu'il possède une forme de priorité chronologique sur les autres questions (thèse qui consiste à affirmer que les prolos pourront bien attendre quelques années pour leur libération, mais que le climat, lui, ne le pourra pas : c'est discutable, mais c'est une position qu'il est possible de défendre et d'entendre, surtout en ce moment).

Il en est de même de ce que l'on peut appeler "l'écologie radicale" : nous pourrions dire qu'être vraiment radical, c'est abandonner la revendication "écologique" et se mettre à faire de la politique.

Une écologie toujours indépendante

La conséquence des arguments avancés dans cet article est que l'écologie devrait perdre son indépendance pour devenir un élément d'un cadre politique cohérent de critique. D'un point de vue interne, l'écologie y gagnerait en ce que son discours ne pourrait plus être faussé par des éléments inégalitaires, et d'un point de vue externe, le cadre en entier y gagnerait, en ce que l'écologie ne pourrait plus être utilisée pour entretenir un système inéquitable. Tous les courants écologiques abordés ci-dessus possèdent beaucoup d'éléments intéressants, mais ils gardent souvent le défaut de défendre une théorie écologique distincte d'autres dimensions. La plupart d'entre elles soulignent que les problèmes écologiques sont liés à des problèmes politiques, mais pour considérer deux choses comme liés, il faut encore penser qu'il en existe deux. Or ici, ce que nous avançons, c'est qu'il n'y a pas deux choses, mais une seule : ce n'est pas que les problèmes écologiques soient liés à des problèmes politiques, les problèmes écologiques sont des problèmes politiques.

Il ne suffit pas d'accepter des liens entre deux éléments que l'on tient malgré tout pour distincts, mais bien de dire qu'il n'y a en fait qu'un type d'objet. L'écologie ne devrait tout simplement pas être perçue comme spécifique par rapport à la question politique.

Septième contre-sens à éviter

Cette nouvelle conception ne nie pas complètement le fait que, parmi les questions politiques, celles qui traitent d'environnement nécessitent une approche qui correspond au domaine particulier où elles s'appliquent. Il ne s'agit pas d'occulter le fait que, pour répondre aux questions politiques dans les cas où elles s'appliquent à de l'environnemental, il faudra faire appel à des biologistes, chimistes, physiciens, etc., et les luttes devront intégrer des données qui ne ressemblent pas à celles que l'on utilise dans le cas d'une lutte pour la réquisition des logements vides, ou pour l'égalité entre hommes et femmes. Simplement, cette particularité sera désormais perçue comme la particularité d'un sous-ensemble à l'intérieur de l'ensemble politique, et non comme une indépendance (même tissée de quelques liens) entre deux sphères distinctes, celle de l'écologie et celle de la politique.

Conclusion

Cet article est-il réellement une critique de l'écologie, dans la mesure où il n'attaque ni les constats des écolologues ni les pratiques des écologistes ? On pourrait dire que non. Il s'en prend seulement à la revendication écologiste, considérée comme une limitation de vue de la part des militants, qui empêche de passer du constat des écologues à la recherche des causes de ce qu'ils constatent, et qui circonscrit l'ampleur des actions possibles à une symptomatologie. Aujourd'hui, les seuls ayant encore intérêt à nous faire concentrer toute notre attention sur les conséquences écologiques d'une démarche politique plutôt que sur leurs causes, ce sont justement ceux qui se situent au niveau des causes. Aujourd'hui, une entreprise qui veut continuer à fonctionner est obligée de porter des revendications écologiques. Cela lui permet de maintenir ses pratiques contestables au point de vue économique et social, et même de continuer à polluer en proclamant le contraire. Le loup, sommé de montrer patte verte depuis le rapport du GIEC, se badigeonne les griffes de farine animale. Ne soyons pas la caution de ces pratiques-là. Aujourd'hui, il est possible de s'informer quant à l'état des choses du point de vue écologique, et d'agir efficacement, que ce soit individuellement ou en faisant pression au sein d'un collectif, sans pour autant porter une bannière "verte" qui n'est plus qu'un étendard creux, empêchant de traiter le fond du problème, et dédouanant les responsables.

Si nous voulons résumer les arguments de cet article, nous pouvons relever les griefs suivants envers la revendication "écologique" : Premièrement, elle n'a pas lieu d'être, puisque faire de "l'écologie" consiste à se contenter de constater des faits sans pouvoir identifier la cause, politique. Deuxièmement, non contente de ne pas permettre de localiser la cause du problème, elle est utilisée par ceux qui se situent justement au niveau des causes comme une couverture afin de contenir les revendications dans un domaine superficiel. Troisièmement, elle engendre une nouvelle forme de commerce, le commerce de la mauvaise conscience, qui présente les produits écologiques comme un luxe et relègue ceux qui n'en ont pas les moyens dans le domaine du péché environnemental. Quatrièmement, le fait de focaliser sur les conséquences engendre une nouvelle industrie, l'industrie de la pollution, qui se contente de réduire certaines nuisances superficielles, tout en créant par ailleurs d'autres types de nuisances et engendrant un système industriel qui devient dépendant de la pollution comme matière première à laquelle attribuer sa plus-value. Cinquièmement, elle génère une confusion politique à propos des revendications tout en étant inutile à une pratique qui serait véritablement respectueuse de l'environnement. Puisque ne plus parler au nom de "l'écologie" permet d'être concrètement autant sinon plus respectueux de la planète tout en gagnant en profondeur théorique d'analyse, il faut en conclure que le remplacement de la revendication "écologique" par une revendication politique offre un certain nombre d'avantages.

En ce qui concerne les constats faits par les scientifiques, la politisation de la question permet de situer les désordres relevés au sein d'un cadre plus large, comme étant déterminées par un certain nombre de facteurs relevant des choix humains de société : elle permet de remonter la chaîne causale d'un maillon. Si l'écologie comme science est en mesure de décrire les conséquences, l'explication des causes est politique : la science écologie peut décrire les conséquences de la déforestation sur la survie des espèces animales, mais elle ne permet pas de comprendre les choix, jeux de pouvoirs, valeurs sous-jacentes, conflits d'intérêts, etc., qui dictent la déforestation.

En ce qui concerne les revendications, la politisation a le mérite de replacer la question légitime de la sauvegarde de l'environnement au sein d'un ensemble cohérent de positions. Les désordres écologiques sont alors pris comme une des conséquences parmi d'autres d'un mode de fonctionnement qu'il faut remettre en question dans sa globalité. Le fait qu'elle devienne un des aspects parmi d'autres du déséquilibre ne lui ôte pas son primat et son caractère de priorité : bien au contraire, intégrer la question environnementale dans une réflexion politique tout en insistant sur son urgence fournit un levier qui permet de proposer comme imminente la remise en question générale du fonctionnement socio-économique. Les maux environnementaux deviennent alors un prétexte pour ouvrir le raisonnement à une critique globale de notre système économique dont il font sentir l'impérieuse nécessité.

En ce qui concerne l'action pratique, l'intégration de la revendication "écologique" au sein d'un questionnement politique plus large n'empêche pas d'agir concrètement, que ce soit individuellement ou en groupe, en faveur de l'environnement, elle change simplement le mot d'ordre sous lequel l'action est effectuée. La seule chose qui change est que cette intégration permet d'éviter les perversions d'une revendication légitime qui engendrent le commerce de la mauvaise conscience et l'industrie de la pollution.

Une des lacunes de cet article pourrait être la suivante : il insiste sur le fait que les constats et actions en faveur de la sauvegarde d'une environnement vivable doivent être intégrés au sein d'une conception politique, car lorsqu'ils sont autonomes de toute politisation, ils ne peuvent qu'être récupérés pour créer une revendication factice, ectoplasmique, schizophrénique, la revendication écologique. Très bien, mais si l'on accepte de remplacer la revendication écologique par une revendication politique englobant les questions politiques dans un cadre cohérent qui les met en rapport avec les autres troubles sociaux, dans quel schéma politique faut-il la placer ?

C'est volontairement que cet article aborde pas cette question. Une fois rentrée dans l'arène politique, il est normal que la question écologique devienne alors un lieu de plus dans lequel pourront se manifester les oppositions politiques, manifestations fructueuses lorsqu'elles soulèvent un débat et portent à réfléchir. Bien entendu, lorsque la question écologique ne sera plus en état de lévitation théorique, mais aura été appropriée comme un problème politique par les militants (impliquant que ses causes ne sont pas d'ordre naturel, mais politique, et que comme conséquence d'un choix politique, elle n'est qu'un exemple parmi d'autres de la revendication à porter), alors, certains s'en trouveront dépossédés. Comment l'UMP peut-elle prétendre "faire de l'écologie" aujourd'hui, alors que si elle devait vraiment prendre les questions écologiques à leur racine, elle se verrait obligée de renier ses principes politiques fondateurs ? Elle ne peut le faire que parce que l'écologie n'est aujourd'hui encore abordée que comme une symptomatologie superficielle : c'est ce qui lui permet de galvauder un message, négliger ses fondements profonds, et l'accommoder dans son système de valeurs. Le jour où la revendication écologique sera devenue politique, alors ne sera plus permise la tartufferie qui consiste à se prétendre écologiste tout en se reposant sur des valeurs telles que la concurrence, la surproduction, la surconsommation, le crédit, le pouvoir aux gros possédants plus qu'aux personnes localement impliquées par les choix, etc. En gros, la droite sera exclue de l'écologie, car l'exigence de creuser les questions jusqu'aux valeurs de fond qui les soutiennent révélera que les principes de droite et les principes qui ont pour conséquence une défense de l'environnement sont contradictoires. Il se peut même que la gauche sociale-démocrate soit elle-même touchée : le keynesianisme s'accorde-t-il avec la sauvegarde de l'environnement ? Ce sont des questions qu'il faudra poser lorsque les revendications écologistes auront disparu et auront été remplacées par un questionnement politique.

Donc, le but de cet article est seulement de dire que les problèmes écologiques doivent être pris dans leur dimension politique, et donc que l'écologie peut avoir un sens comme constat ou comme pratique, mais pas comme revendication. Dire cela, c'est déjà dire beaucoup, et quant à la question de savoir quelles valeurs politiques s'accordent mieux avec les constats et pratiques en faveur de l'environnement, c'est une autre question qui restera ouverte et qui devra faire l'objet des débats politiques à venir. Bien sûr, à travers cet article, on peut déceler de manière implicite quelles valeurs sont considérées comme compatibles avec une pratique écologiquement viable, et surtout quelles valeurs sont exclues : concentration du pouvoir, mercantilisation des esprits et de la conception du bonheur, concurrence et règles du "libre échange", réductionnisme économique, polarisation des moyens d'action, etc. Mais tout cela demeure sujet à débat, un débat qui ne pourra avoir lieu qu'en ayant pour préalable un passage de la revendication écologique à celle politique.

Précaution quant aux termes employés

Contre-productivité

Dans ce texte est employé assez souvent le terme de "contre-productivité", ou un terme équivalent, dans plusieurs arguments du même type selon lesquels la revendication écologique (ou sociale, ou sanitaire) va en fait contre son but lorsqu'elle n'est pas intégrée au sein d'un système politique plus général. Ce terme de contre-productivité peut faire penser aux arguments d'Illich selon lesquels, lorsqu'une institution se développe énormément et en vient à détenir le monopole de la définition de sa finalité, alors elle se retourne contre le but pour lequel elle avait été créée au départ. Les deux arguments peuvent effectivement être rapprochés l'un de l'autre, puisque nous pouvons dire que la contre-productivité intervient dans l'écologie lorsque celle-ci est érigée comme une réalité en elle-même qui possède sa propre finalité, et n'est plus considérée comme dépendant de choix politiques et devant répondre à des principes avant tout politiques. En ce qui concerne les raisons pour lesquelles les institutions, se développant à outrance, deviennent contre-productives chez Illich, nous pouvons proposer une interprétation particulière selon laquelle un tel développement pousse à un déplacement de la finalité de l'institution, du rôle politique qu'elle est censée jouer vers un simple conatus, c'est à dire l'effort pour persister dans son être. C'est lorsque l'on ne défend plus une volonté de former les jeunes, mais que l'on ne veut plus que permettre à l'institution école de continuer à exister exactement de la même manière qu'actuellement, que son but consistant à ne plus faire que se reproduire peut alors conduire à des pratiques totalement antipédagogiques. C'est lorsque l'on ne défend plus la valeur de la mobilité des personnes, mais une vision très située de cette mobilité, la définissant comme capacité à rouler à grande vitesse sur une route en bitume dans une boîte de fer d'une tonne, que cette nouvelle définition peut en arriver à s'opposer à la valeur mobilité sur laquelle elle a, un temps, reposé. C'est lorsque l'on passe de la revendication politique de sauvegarde des environnements de vie, à la réification d'un nouveau type de profession chargé d'évaluer les impacts environnementaux des produits industriels, que cette nouvelle entité peut en venir à jouer contre la revendication qui la fondait.

Dans tout ces cas, puisque les cristallisations institutionnelles peuvent toujours se revendiquer de la valeur sur laquelle elles ont été fondées bien qu'elles la contredisent désormais, leur critique est toujours ardue, car elles répondent alors toujours que critiquer l'institution, c'est critiquer la valeur qui l'a fondée. C'est alors une argumentation très développée qu'il faut parvenir à développer pour pouvoir montrer qu'il est possible de critiquer la cristallisation institutionnelle justement au nom de la valeur sur laquelle elle prétend être toujours fondée. C'est ici toute la difficulté argumentative de cette critique de "l'écologie", dont on aura bien compris qu'elle ne s'oppose pas aux valeurs sur lesquelles reposent les pratiques écologiques, mais qu'elle part justement de ces valeurs, en rappelant leur dimension politique, pour critiquer la cristallisation institutionnelle qu'elles ont pu connaître en se trouvant prises aux mains des ingénieurs, publicitaires, industriels, et autres profession qui prétendent disposer du monopole du droit de choisir pour les autres.

Il est à noter que l'on ne peut parler de contre-productivité que si l'on part de cette valeur de départ. En effet, du coté des industriels, cette vision consumérisée de la revendication écologiste n'est absolument pas contre-productive, puisqu'elle leur permet au contraire de s'assurer un nouveau domaine de développement tout en affichant une vertu. Et le fait que cette vision de l'écologie conduise en fait à des pratiques qui ne font finalement qu'augmenter les désordres écologiques n'est pas non plus considéré par eux comme contre-productif, puisque cela augmente encore l'extension du domaine qu'ils pourront exploiter sous l'étendard de l'écologie. L'industriel écologiste ressemble à cette figure de quelqu'un qui exploiterait un certain catastrophisme pour augmenter sa propre contribution à la catastrophe, augmentation dont il se réjouirait car elle lui permettrait de crier encore plus fort à la catastrophe afin d'exploiter encore plus le catastrophisme et augmenter toujours plus la part de catastrophe qu'il cause lui-même.

Système

Ce texte emploie souvent le terme de "système", dans deux sens différents. Le premier sens est une forme de raccourci pour désigner la société dans son ensemble, englobant aussi bien les pratiques de ses membres que leurs buts, leurs valeurs, positions sociales, modes de production et de consommation, imaginaires, rapports sociaux, etc. Le second, employé seulement dans la partie IV.1., ne s'applique qu'à une entreprise et la conçoit, l'espace d'un instant, de la même manière qu'un métabolisme, c'est à dire un mécanisme de régulations des valeurs d'entrée et de sortie, celles-ci pouvant être économiques, matérielles, symboliques, environnementales, etc.

Si le second sens ne consiste qu'en une analogie dans un but de présentation, le premier sens pourrait poser problème s'il était pris au pied de la lettre. Je n'emploie le terme "système" que comme un raccourci pratique pour dire que toutes ses composantes énumérées plus haut sont reliées entre elles de manière complexe et interdépendantes. Il s'agit donc seulement de sous-entendre une manière d'aborder les questions sociales qui insiste sur les interactions entre différents domaines que l'on aurait autrement tendance à séparer. Dans ce cas précis, il s'agit évidemment de souligner que les questions écologiques sont déterminées par des facteurs sociaux et politiques, et non en état de lévitation sociale comme la revendication "écologique" le laisse penser.

La précaution quant à ce terme est la suivante : en aucun cas mon emploi d'un terme comme "système" ou encore "société" ou quelque autre chose de ce genre ne présuppose que je considère ces termes comme désignant des entités réifiées. Concrètement, il n'existe pas "un système" ou "une société", qui fonctionneraient de manière homogène et cohérente, que l'on pourrait attraper et mettre dans une grande poubelle, pour les remplacer par un autre. Il existe un réseau complexe de relations entre divers acteurs, et le terme "système" n'a ici aucun autre but que de désigner la complexité de ces relations : il n'a donc aucune substance.

Cette précaution consiste en une certaine manière à prendre en compte des mises en garde comme par exemple celles de Bruno Latour.

Industrie

Le terme "industrie" est souvent employé dans ce texte, comme désignant ce qui doit être critiqué. Qu'il soit bien clair ici que l'objet de la critique n'est pas un mode de fabrication en usine, mais un ensemble plus large intégrant diverses composantes telles que : l'impératif de produire toujours plus à un moindre coût, la soumission aux lois de la concurrence, l'utilisation de la publicité et des méthodes dites de "relations publiques", le primat de l'impératif de rentabilité sur tout autre type de considération, etc. Il s'agit donc d'un réseau complexe comprenant des objets concrets qui peuvent être des usines, mais aussi des ateliers pour produits de luxe, ou les bureaux des prestataires de services, et reposant sur un système de valeurs abstraites qui peut être désigné rapidement par le terme d'"idéologie néo-libérale".

Le mode de production en usine ne saurait être critiqué par lui-même. Dans certains cas, l'usine peut permettre une rationalisation de la production qui minimise les impacts environnementaux, la quantité de travail nécessaire, et augmente l'accessibilité sociale d'un produit. Par exemple, le mode de déplacement à vélo nécessite que des vélos soient produits en grandes quantités, qu'ils soient abordables. Le fait de les produire à la chaîne permet des économies d'échelle, que ce soit dans son aspect énergétique ou financier. Le problème n'est pas que certains objets soient conçus en usine, mais que les conditions de travail de ces usines particulières soient déplorables. Il existe des ateliers de fabrication d'accordéons en série qui ne ressemblent pas à une usine Citroën remplie d'OS automatisés.

Le problème, plus que l'usine, est celui de la généralisation de certaines valeurs qui pousse à "rationaliser" toute forme de production comme devant être produite en usine. Si l'idée d'une usine peut être défendable pour la production de vélos, elle ne l'est que pour un ensemble limité d'outils de ce genre. La confection de nourriture en usine témoigne d'un travers de mentalité qui a généralisé l'état d'esprit "industriel" à des domaines où ce n'est pas justifié. De la même manière, les meubles produiraient plus de richesse sociale, de stimulation économique locale, et engendreraient un impact environnemental moindre s'ils étaient produits par des ébénistes locaux plutôt que par un géant nordique.

La question des usines ne s'applique pas seulement aux produits qui pourraient être fabriqués de manière artisanale, ou domestique, ou en usine; elle pose aussi la question de l'émergence de nouveaux produits qui doivent leur existence aux conditions de fabrication en usine. Sans usine ne seraient jamais nés les appareils électroniques. Mais c'est une épineuse question, qui doit être réglée au cas par cas, de savoir quels sont les produits électroniques réellement indispensables, pour lesquels la fabrication en usine est défendable, et lesquels sont des purs produits de l'industrialisme. L'opposition entre l'artefact et le gadget n'en a pas fini de faire parler d'elle... Dans le cas d'une remise en question généralisée de l'industrialisme, on pourrait imaginer des assemblées palabrant sans fin sur le statut ambigu du grille-pain, de la machine à laver, et de l'ordinateur : doit-on y consacrer des usines en raison de leur utilité sociale, ou bien sont-ils à classer, parmi Ipods, consoles de jeu, sèches-cheveux, stations météo domestiques, au rang des objets dont la seule utilité est de faire tourner les usines qui les fabriquent et d'exhiber le statut social de leur propriétaire ?

Dans la plupart des cas, l'application de la critique de "l'industrie" ou de "l'industrialisme" ne consisterait donc pas dans la suppression des usines, mais dans un renversement des valeurs guidant la production de certains objets : on pourrait continuer à produire des véhicules motorisés tout en se détachant de l'image de la capsule individuelle rapide au profit de véhicules collectifs, lents et robustes, permettant de transporter les lourdes charges de chacun sur de grandes distances sans déformer le rapport à l'espace, comme le propose Illich. De même, on pourrait arrêter la fabrication de laves-linges individuels ultraperfectionnés et hyperfragiles au profit des machines que l'on trouve dans les laveries, celles-ci devenant publiques à la manière d'un four banal dans certains endroits du Maghreb, et permettant à une collectivité de bénéficier d'un mécanisme simple, efficace, et peu coûteux, tout en faisant passer la production d'une unité par tête renouvelée fréquemment, à une unité par communauté, qui serait réparée plutôt que jetée en cas de dysfonctionnement.

revendication ecologique partie 4

IV. "L'écologie" cause des désordres écologiques

Une bonne raison que l'on pourrait avoir de vouloir maintenir en place la revendication écologiste serait la suivante : oui bon d'accord, elle n'est pas pertinente du point de vue théorique, mais au moins contribue-t-elle plus à minimiser les désordres écologiques que son absence. Mais est-ce vraiment certain ? La manière la plus efficace d'agir pour l'environnement est-elle de dépolitiser la question environnementale afin de lui permettre d'être intégrée au sein d'une logique managériale et concurrentielle ? N'est-on pas plus efficace lorsque l'on agit sur la base de revendications politiques ?

IV.1. Critique et contre-critique

En premier lieu, il serait possible de parler du décalage existant entre le discours des pseudo-repentis de la pollution et leurs actes. Ces faits sont souvent soulignés et ont même reçu le nom de greenwashing : pratique consistant à arborer une communication verte alors que l'on garde une attitude polluante. S'il est important de souligner ces contradictions, elles ne seront pas ici considérées comme essentielles, tout simplement parce qu'un tel type de présupposé demeure prisonnier de la revendication écologique. Il s'agit toujours de juger, par exemple, les entreprises, en comparant leur discours écologique que l'on accepte et leur empreinte que l'on évalue, pour dire que l'un ne coïncide pas avec l'autre. Mais ce faisant, on accepte en fait implicitement les présupposés de la communication verte des entreprises, par exemple l'idée qu'elle pourrait limiter son impact écologique tout en augmentant parallèlement sa production et en baissant ses prix, pour se contenter de dire que les objectifs de l'entreprise, auxquels on n'a rien à reprocher, n'ont pas été atteints.

Lorsqu'au contraire on prend le problème sous un angle politique, alors on n'accepte pas la communication verte des entreprises, puisque l'on considère qu'elle repose sur la mystification entretenue selon laquelle il serait possible de modifier les outputs écologiques d'un système (le terme "système" désigne ici l'entreprise analysée, vue comme une gestion globale entre ses entrées et ses sorties) moyennant quelques aménagements superficiels, sans avoir besoin de le modifier en profondeur. Lorsque l'on dénonce cette hypocrisie de la conversion de Carrefour et Danone aux préoccupations "écologiques", on ne considère plus l'inadéquation entre le discours et la pratique comme quelque chose de surprenant et scandaleux qu'il faudrait dénoncer, mais comme quelque chose de tout à fait logique : étant donné le fonctionnement général du système, l'impact écologique global ne peut être que ce qu'il est.

Il ne s'agit pas de critiquer les dénonciations de greenwashing ou de dénier la caractère de mensonge des entreprises qui communiquent à propos d'écologie, mais simplement de dire que ces dénonciations restent prisonnières de la revendication "écologique", ce qui ne peut que leur conférer la candeur de celui qui croit qu'une entreprise a vraiment pour buts ceux qu'elle affiche sur ses panneaux publicitaires. La conception politique de la question prend aussi acte du mensonge de l'entreprise, mais considère que l'entreprise repose de toutes façons d'emblée sur un fonctionnement critiquable, pour des raisons bien plus larges que la seule question du greenwashing, et que, par conséquent, étant donné la manière dont elle est organisée, l'entreprise actuelle ne peut que rejeter des externalités négatives dont la pollution n'est qu'une dimension; et, face à la pression du grand public pour être écologiquement solvable, il est presque constitutif de son fonctionnement qu'elle se présente comme verte tout en ne l'étant pas.

IV.2. L'industrie de la pollution

Si la critique du greenwashing est considérée comme naïve, voyons alors de quelle autre manière il est possible de dire que la revendication "écologique" comme elle se présente actuellement, c'est à dire aseptisée de toute composante qui lui permettrait de remettre plus fondamentalement le système en cause, contribue à la reproduction du désordre écologique. L'idée sera la suivante : la revendication "écologique" génère une industrie de la pollution.

Lorsque l'on se contente de constater les effets sur l'environnement d'un système de pratiques, on en est réduit à compter les quantités de déchets qui s'amassent, le carbone émis, et à mesurer le taux de pollution de l'eau. Face à ces symptômes effrayants, l'aspirine de notre société consiste à recycler les déchets, trouver de nouvelles sources d'énergie, et dépolluer l'eau. À cet effet, on embauche des ingénieurs, on met en place une industrie. Puis des grandes entreprises, flairant un marché juteux, s'investissent dans le domaine. Veolia prend le monopole de la salubrité publique. Voilà l'industrie qui se met à fonctionner, les déchets sont triés et certains sont recyclés, on trouve et installe des manières "propres" de produire de plus en plus d'énergie, et l'eau de nos rivières redevient propre. Que reprocher à cela ? Rien, naturellement. Mais voilà, l'industrie fonctionne bien, et elle ne voudrait pas que quelque chose vienne la rendre inutile. Quelque chose comme une réduction des quantités de déchets, de la consommation d'énergie, des émissions polluantes à la source, par exemple. Ainsi, ceux qui gagnent leur argent en supprimant la pollution s'arrangent avec ceux qui le gagnent en la produisant, pour que personne n'empêche son collègue de fonctionner, et de faire du bénéfice. Le mécanisme est alors devenu le suivant : une industrie devenue puissante, mais demeurant dépendante de déséquilibres environnementaux divers a tout intérêt à maintenir ces déséquilibres en place pour pouvoir les réduire par elle-même, plutôt que de les voir réduits à la source, voyant alors son occasion de faire du bénéfice se tarir. La pollution devient un business comme un autre, qu'il ne faut surtout pas réduire. Ces entreprises, disposant de puissants moyens de pression, que ce soit par les publicités ou le lobbying, en viennent à peser sur le système pour qu'il continue à polluer et qu'elles puissent continuer à faire des recettes sur le délabrement planétaire. Et si le marché pouvait même s'ouvrir, ce serait encore mieux. Cela signifie simplement qu'elles encourageront toute nouvelle forme de pollution, voyant tout de suite la nécessité d'une dépollution qu'elle engendrera et l'intérêt mercantile que cela représente.

Une industrie de retraitement, pour pouvoir transformer un produit d'impropre à propre, doit lui faire subir un certain nombre de traitements qui engendreront eux-mêmes d'autres types de rejets néfastes à l'environnement, que ceux-ci aient la forme de déchets, de substances rejetées, de fumées dans le cas d'un incinérateur, ou de CO2. Alors que l'industrie grandit sans cesse, ces émissions secondaires grandissent elles-même tout autant : ainsi la pollution, loin d'être supprimée, n'est elle que déplacée vers des secteurs moins voyants. Mais cela ne pose pas véritablement problème à l'industrie de la pollution... car toute forme de déchet, même ceux engendrés par elle-même, fournit une nouvelle occasion de faire du lucre. L'industrie de la pollution en vient donc à créer elle-même la matière première d'un type particulier dont elle a besoin pour fonctionner : on engendre un système en spirale, qui tourne en rond mais s'agrandit peu à peu à chaque nouveau tour.

IV.3. Symptomatologie écologique et étiologie politique : les différences concrètes

D'où vient l'argent pour la dépollution ? Il se trouve soit intégré au prix du produit, sous forme d'écotaxe, en prévision du coût de sa neutralisation écologique, soit il provient des Impôts. Ainsi, plutôt que de d'aller à un système de répartition des richesses, l'impôt sert dans ce cas à reverser de l'argent à une industrie polluante pour qu'elle fasse semblant de se dépolluer en générant une nouvelle forme de pollution qui nécessitera de nouvelles finances publiques, en sommes toujours croissantes. Par ce système, l'industrie en vient à un véritable détournement de fonds publics qui vise à dépouiller les collectivités d'un argent qui aurait pu être investi dans des mesures vraiment écologiques, ou sociales, mais qui ici ne servira qu'à nourrir une nouvelle variété d'usines qui a la drôle de propriété de prétendre réduire l'impact environnemental de ses cousines tout en augmentant en fait l'impact général de l'industrie.

L'industrie de la pollution est globalement polluante : d'une part, reposant sur l'existence d'une pollution, elle maintient la pression pour que celle-ci ne soit pas réduite à la source, d'autre part, générant elle-même une forme secondaire de pollution, elle fournit la légitimation de sa propre augmentation, mais cette augmentation ne fait qu'augmenter à nouveau les pollutions secondaires. Cette nouvelle forme d'industrie à façade verte est financée par les impôts, et détourne au profit d'une industrie polluante un argent qui pourrait être utilisé intelligemment dans des mesures réellement efficaces d'un point de vue environnemental.

Plutôt que de financer le tri des déchets, on pourrait taxer les entreprises selon les quantités engendrées par chaque produit (en les évaluant à chaque stade de la vie du produit), et généraliser certaines pratiques telles que la vente en vrac et la consigne. Plutôt que d'implanter partout des panneaux photovoltaïques, dont la construction demande une quantité phénoménale d'énergie, repose sur des minerais rares, et nécessite un traitement chimique des composants générant des émissions polluantes, ou pourrait miser sur l'isolation des logements, la neutralisation du mode veille des appareils électriques, et les changements d'habitudes. Plutôt que de filtrer l'eau pour engendrer des déchets qui devront être stockés plus loin, on pourrait proposer de véritables incitations fiscales à des modèles agricoles et industriels qui n'ont pas la pollution de l'eau pour conséquence.

Bien entendu, puisque les déchets sont actuellement présents en grandes quantités, puisqu'il est nécessaire d'utiliser des sources d'énergie rejetant moins de CO2, et puisque l'eau est polluée, des mesures immédiates de réduction des symptômes sont aujourd'hui nécessaires en parallèle des mesures de fond. Mais il doit être possible de traiter ces problèmes sans engendrer une industrie qui se nourrit elle-même de ses rejets pour croitre perpétuellement et pomper toujours plus des impôts qui devraient servir à autre chose. Il faut faire le pari que nous serions capables de traiter des symptômes immédiats sans en devenir myopes pour autant.

revendication ecologique partie 3

IIV. "L'écologie" comme déplacement des problèmes

À limiter sa revendication au domaine "écologique" sans saisir le problème de fond dont il provient, on ne se contente pas d'ignorer les questions sociales et économiques, on en renforce les problèmes. Aujourd'hui que la question écologique est entrée dans les conscience, l'impact environnemental est un argument marketing supplémentaire, parmi d'autres que sont le prix avantageux, la valeur distinctive, la nouveauté du produit. Le moindre impact environnemental tant vanté d'une crème au soja chinois bio est une raison de plus d'en augmenter le prix.

IIV.1. Généalogie d'un retournement

Dans un premier temps, l'industrie productiviste-concurrentielle a produit de la merde. Polluante, antisociale, mauvaise pour la santé. Par une stratégie marketing efficace, elle est parvenue malgré tout à faire en sorte que le "consommateur" achète ses produits, les apprécie, s'y habitue. Pourtant, un certain nombre de critiques quant à ses pratiques se firent entendre. Et, plutôt que de réviser ses pratiques, l'industrie les a recyclées pour en faire une néo-industrie de luxe pour ceux qui peuvent se payer la bonne conscience d'acheter les produits qui se soustraient à ces critiques. Les critiques contre la pollution ont été recyclées en produits "bio" suremballés, les critiques quant aux pratiques sociales ont été retournées par le "commerce équitable" (encore un monument du double langage, oxymore voulant nous faire oublier que le commerce, quelle forme qu'il ait, ne peut être qu'inéquitable, tout simplement parce que quelqu'un revendra une marchandise plus cher que le prix auquel il l'avait achetée (c'est la fameuse "plus-value"), toute marge nourrissant le commerçant ne pouvant se faire qu'au dépit du fournisseur de départ ou de l'acheteur final), et les critiques à propos de la santé ont engendré les produits diététiques. Ces trois produits, bio, équitables, diététiques, se trouvent d'ailleurs dans le même rayon d'un supermarché, le rayon réservé à ceux qui ont du fric. Par ces parades, non seulement l'industrie a pu lancer une nouvelle gamme de produits, mais aussi transférer la responsabilité sur le consommateur : "Tu critiques mes pratiques sociales ? Mais sache que je propose une gamme équitable. Si tu ne l'achètes pas, c'est toi le méchant. Comment ça, tu n'as pas l'argent ? Ce n'est pas mon problème : si tu n'achètes pas mes produits équitables, tu n'as pas la légitimité pour critiquer mes pratiques sociales".

La création d'une gamme de produits semblant répondre aux revendications de tous poils engendre en fait l'exception qui confirme la règle : il s'agit, le temps d'un instant, de faire semblant de se conformer aux normes, pour montrer que l'on fait des efforts. Le nouveau produit créé, doté d'un supplément de moralité, s'érigera comme le produit qu'il faut acheter, en même temps que le supplément de moralité en légitimera la hausse du prix. Le produit avalisé par nos consciences morales s'impose alors comme la norme : c'est celui que tous les gens biens devraient acheter. Et s'ils ne l'achètent pas (et le prix garantit qu'ils ne l'achèteront pas tous), alors c'est de leur faute. Ainsi, en lançant une gamme marginale de produits réputés moraux, l'industrie produit huit effets :

  • Premièrement, elle crée un nouveau genre de luxe, qui ne joue plus sur l'ostentatoire de la distinction, mais sur le caractère moral, la possibilité, quand on en a les moyens, de s'acheter une bonne conscience;

  • Deuxièmement, elle se couvre du point de vue de sa moralité, en montrant par cette gamme son souci éthique;

  • Troisièmement, elle s'assure par cette couverture des moyens de continuer la majorité de sa production sur des bases anti-sociales, anti-écologiques, au mépris de la sécurité physique de ses usagers, sans plus désormais tomber sous les critiques;

  • Quatrièmement, en maintenant des prix élevés sur ses produits estampillés moraux, elle s'assure qu'ils ne seront consommés que par une minorité, et donc que le reste de la production, la partie "rentable", pourra continuer à s'écouler;

  • Cinquièmement, elle érige un nouveau "must" de produits, la gamme-des-produits-qu'on-est-un-nul-si-on-ne-les-a-pas, engendrant la frustration de ceux qui ne peuvent pas les consommer et les poussant à vouloir travailler plus pour atteindre ce nouvel Everest du consumérisme;

  • Sixièmement, elle retourne la critique, de ses pratiques internes, vers les habitudes de consommation des usagers, en leur montrant bien que l'amoralité ne se situe plus dans le camp de l'industrie qui s'est rangée du coté des bonnes pratiques, mais de celui des méchants individualistes qui préfèrent consommer au moins cher (dans sa grande mansuétude, elle propose malgré tout une gamme de produits à ces individualistes, et, regardez bien la publicité, la série du discount n'est pas issue de la loi de la concurrence, mais provient bel et bien d'un souci d'aider les pauvres !);

  • Septièmement, elle engendre une nouvelle forme de stigmatisation : le pauvre ne souffre pas seulement d'être pauvre, le non-éduqué d'être non-éduqué, désormais il est aussi devenu un salaud, à qui l'on fait bien sentir le poids environnemental, social, et sur sa santé, des achats que son portefeuille lui oblige à faire;

  • Huitièmement, en présentant la bio, l'équitable, et le diététique comme un type parmi d'autres de produits au sein de rayons standardisés de supermarché, elle propose une vision neutralisée de cette stigmatisation : si tu n'achètes pas bio, ce n'est pas parce que tu es pauvre, ni parce que tu n'as pas été suffisamment sensibilisé pour pouvoir t'opposer au matraquage publicitaire, mais c'est parce que, au moment de choisir le produit sur le rayon, tu as porté ton bras vers le moins cher : égoïste !

Finalement, l'industrie a tout gagné : une minorité de néo-snobs éthiques accepte de payer plus cher pour une nouvelle gamme de produits, alors que la majorité est réduite au silence quant aux critiques qu'elle pourrait émettre, prise qu'elle est par la mauvaise conscience d'être pauvre, c'est à dire de ne pas pouvoir acheter sa dose de bonté intégrée dans son paquet de nouilles.

IIV.2. Le commerce de la mauvaise conscience

L'intégration de la revendication écologique (mais c'est aussi vrai du social et de la santé) par la grande distribution aboutit donc à une nouvelle forme de commerce : le commerce de la mauvaise conscience. Quiconque a les moyens peut se racheter une bonne conscience, comme les pays riches peuvent acheter des crédits carbone, et comme les industries pourront demain acheter des terrains non-pollués pour avoir le droit de polluer ceux qu'elles occupent. Quant aux pauvres, ils sont condamnés à la culpabilité : culpabilité s'ils achètent des produits non-bio, si ce sont des petits pays qui ne peuvent pas compenser leurs émissions de carbone, s'ils n'ont pas de quoi planter un arbre pour chaque geste polluant que le système les pousse à faire.

Alors qu'à la fin du vingtième siècle, on bavait devant un 4X4, en ce début de vingt-et-unième, on rougit, dans sa vieille carcasse polluante, devant la voiture hybride du patron. L'environnement devient un nouvel argument de vente, et l'on se donne l'impression que c'est en achetant que l'on sauvera la planète. Les marginaux ne sont plus seulement exclus du confort matériel ou de la reconnaissance de leur savoir, ils sont aussi désormais rejetés hors du domaine de la moralité.

L'émergence d'une nouvelle valeur : la valeur de conscience

À chaque produit est désormais accolée une nouvelle valeur virtuelle permettant de calculer son taux de moralité incorporé. À la distinction entre valeur d'usage (technique) et valeur d'échange (économique et socialement distinctive) chère à Marx, il faut désormais ajouter un nouvel élément : la valeur de conscience (axiologique). La valeur de conscience est ce par quoi l'on peut classer un produit du point de vue de sa moralité. Il pourrait être possible de calculer avec précision la valeur de conscience de chaque produit, en prenant en compte un ensemble de facteurs tels que le taux de carbone qu'il a contribué à émettre (lors de sa fabrication ou pendant son transport), le taux de substances d'autres types qu'il a contribué à rejeter, son impact quant à l'évolution des environnements (épuisement des ressources, déforestation), la quantité et la qualité des emballages qu'il nécessite, mais aussi des données non écologiques telles que les conditions sociales dont son achat favorise le maintien, la rémunération des personnes l'ayant produit, transformé, transporté, vendu, les actionnaires à qui sa vente bénéficie, son impact sur la santé des producteurs et consommateurs (actifs et passifs). Une nouvelle évaluation se forge, qui ne repose plus sur le prix auquel le produit peut circuler dans un marché, ni sur l'utilité pratique qu'il apporte à ses usagers, mais bien plutôt sur le degré de bonne conscience que son achat procure au consommateur.

Position polaire de la valeur de conscience

Nous pouvons considérer que la valeur de conscience est l'analogue, sur le plan de la moralité à ce que la valeur d'échange est sur le plan socio-économique et la valeur d'usage est sur le plan de l'utilité technique. Dans son plan propre, que nous nommons axiologique, la valeur de conscience s'oppose polairement à une autre valeur : la valeur de satisfaction. Reconsidérons rapidement les affres du désir légitime : le désir humain a ceci de particulier qu'il ne se contente pas, comme celui de nos amis les bêtes et les psychopathes, de se diriger primairement vers la source de sa satisfaction, il ne le fait qu'en s'astreignant à certaines conditions qui le rendent légitime. Ainsi le mouvement premier consistant à sauter sur l'objet de désir, toujours présent en nous, est-il contrebalancé par l'exigence éthique par laquelle nous conditionnons la satisfaction de ce désir. D'un coté, la satisfaction triviale, de l'autre l'exigence morale, tout le jeu du désir humain consiste à trouver un compromis qui permet d'obtenir la plus grande quantité de chacun de ces deux composants, chose difficile sachant que tendre vers l'un des deux pôles oblige toujours à s'éloigner de l'autre. Si nous reconsidérons maintenant l'existence de la valeur de conscience au sein de cette conception du désir normativé, nous pouvons dire qu'elle se situe du coté du pôle de l'exigence morale, qui s'oppose à celui de l'assouvissement direct, mesuré par la valeur de satisfaction. Les bonbons vendus aux caisses des supermarchés jouent sur la valeur de satisfaction, de même que les cigarettes, le chocolat, les écrans plats, d'autres objets. À l'opposé de ce type d'achats, nous observons l'émergence de certains objets dont la consommation satisfait plus l'exigence éthique que le désir, il s'agit de ceux qui se classent selon leur valeur de conscience. Produits bio, "équitables", sains, répondent à ce pôle du désir humain qu'est celui de la normativité.

Après avoir tenté d'associer l'acte d'achat à un pôle de l'émotivité, à savoir le désir, la nouvelle stratégie marketing le lie désormais au pôle opposé, son refoulement. Les premières campagnes de relation publiques, dans la jeunesse de Bernays, étaient certes moins rustiques que les réclames qui les précédaient, mais elles n'en demeuraient pas moins relativement rudimentaires. En associant certains objets (cigarettes, voitures, ...) à la symbolique phallique, elles ravivaient trivialement notre pulsion bestiale de désir, et stimulait l'acte d'achat en laissant penser qu'il procurerait les satisfactions sexuelles auxquelles il avait été associé. Mais il n'est pas possible d'entretenir éternellement une démarche infantilisante d'achat compulsif reposant sur le désir, le "coup de tête". Le marketing a suivi dans ses raffinements ceux du désir humain, et a intégré la dimension du refoulement. Ayant bien compris qu'on ne s'accorde un plaisir qu'à condition de le trouver légitime, ce qui pousse à nier son obtention directe pour le mettre en forme d'une manière qui satisfait nos exigences éthiques, l'industrie de la création des besoin a alors perçu l'intérêt de jouer sur cette mise en forme. Ce n'était plus la question de la satisfaction qui se trouvait associée à l'achat, mais celle de sa légitimité. À partir de ce moment fût alors élaborée une nouvelle stratégie de vente, qui n'opérait plus sur les mécanismes par lesquels se forge un désir, mais sur ceux par lesquels on lui donne un assentiment. Le but était que le sentiment associé à l'acte d'achat ne soit plus un assouvissement, mais un réconfort envers l'estime de soi du client.

Il faut bien différencier la stratégie visant à présenter l'achat comme souhaitable d'une part parce qu'il permet de répondre à un désir, et d'autre part parce qu'il permet de se distinguer socialement (l'ostentatoire de Baudrillard). La distinction sociale par l'ostentatoire n'est pas la seule fin présentée de la consommation. Il est possible de trouver des publicités prétendant répondre à un désir qui n'est pas celui de se distinguer : il est possible de jouer sur la suggestion de la sexualité, sur la pulsion vers la nourriture, sur le désir de connaissance, etc. L'ostentatoire peut tenir une place importante au sein des stratégies marketing, il faut néanmoins considérer qu'il n'est qu'une manière particulière pour la publicité de faire ressentir un désir et de se proposer de l'assouvir. Dans ce cas particulier, le désir en question est de l'ordre du relationnel, mais il se trouve lié par les mêmes principes que les désirs tournés vers un plaisir autarcique que sont les envies de nourriture, pulsions sexuelles et autres.

Double-pensée et abdication critique

Ce double conditionnement perpétuel, entre stimulation du désir et de sa répression, possède des effets néfastes sur le psychisme du consommateur. Son environnement mental alterne perpétuellement entre la vision de femmes nues promouvant l'achat de voitures et d'écrans plats, et celle d'une planète qui chauffe à cause des voitures et écrans plats qu'il a achetés. Mais il n'a qu'à retourner dans la rue ou allumer sa télévision pour se trouver de nouveau assailli par de nouvelles exhortations à consommer. Bombardé constamment de sollicitations contradictoires, il est poussé à faire tout et son contraire, et trouve toujours une raison de regretter l'acte qu'il vient de commettre. Lorsqu'une des stratégies publicitaires est parvenue à lui faire lâcher ses barrières en lui faisant céder sur son désir, c'est l'autre qui prend le relais en lui faisant comprendre qu'il s'est comporté comme un égoïste et qu'il devrait tout de suite se racheter par l'achat d'un produit bio. Mais à peine a-t-il acheté son produit bio, est-il déçu de n'avoir que cette quantité de désir satisfait par rapport à la somme qu'il a dépensée, puisqu'on lui dit ailleurs que pour la même somme il aurait pu en avoir beaucoup plus avec un autre type de produit. Le voilà donc tiraillé entre une frustration et une culpabilisation perpétuelles.

Au bout d'un certain temps, face à de tels assauts contradictoires, le consommateur ne peut plus s'en remettre à sa rationalité : ce qu'il vit dépasse les bornes de ce que son entendement peut concilier. Il fait alors tomber ses dernières barrières, et abandonne alors totalement l'idée d'évaluer son comportement d'achat par sa propre rationalité, pour finalement s'en remettre à la manipulation de ses désirs par l'industrie. Alors qu'une contradiction aussi flagrante que celle qui oppose les deux stratégies publicitaires devrait le convaincre de leur inconsistance et le pousser à ne plus accorder aucun crédit à leur égard, leur omniprésence, et leur place de valeur inquestionnée dans notre société empêche totalement de penser que c'est de là que vient le problème. Ces messages sont aujourd'hui implantés avec une telle force, et font tellement violence à notre environnement mental quotidien, qu'ils paraissent indépassables, et laissent à penser que, si une des deux logiques doit être remise en question, c'est celle du consommateur.

Ainsi s'explique le malaise du consommateur : il est écartelé entre deux messages qui le poussent à une instabilité permanente du désir, à la remise en question perpétuelle de ses valeurs. Son besoin de stabilité mentale, notamment celui qui consiste à posséder une quelconque assurance quant à la fixité de certaines valeurs, s'en trouve bafoué. Une certaine manipulation de l'environnement mental lui donne, par des moyens brutaux, l'impression qu'il est obligé de danser perpétuellement et qu'il ne peut tenir aucune valeur comme un appui, comme lorsqu'un cow-boy vous tire dans les pieds pour vous faire sauter dans tous les sens. Cette manipulation mentale dispose d'une telle force pour s'imposer à lui qu'elle l'oblige à admettre que c'est lui qui déraille, et qu'un système de valeurs aussi largement accepté (même de manière seulement implicite) qu'est l'idéologie mercantile ne saurait être dans le faux. Ainsi est-il poussé à ne plus croire en sa propre rationalité pour s'en remettre entièrement aux messages des publicitaires : il abdique, se pare d'une impuissance, et laisse les ingénieurs en communication choisir pour lui ce qu'il devra vouloir.

Fond de culpabilité et valeur salvatrice

Pour que la valeur de conscience puisse être associée à l'acte d'achat, il faut que l'on en ait fait ressentir le besoin. De la même manière que la valeur de satisfaction n'accède au premier plan que sur un fond de sollicitations et frustrations perpétuelles, en ce qui concerne la valeur de conscience, elle n'apparaît nécessaire que sur un fond de culpabilisation perpétuelle.

Ce n'est qu'après que ses mirettes aient été harcelées par un flot continu de panneaux publicitaires montrant des voitures, des femmes nues, et des barres chocolatées que le badaud, devenu sensible à ces assauts permanents contre son sens de la mesure, adoptera le comportement tant attendu qui consiste en l'acte d'achat. À ce titre, l'impact d'une affiche publicitaire est moins de vanter l'achat de tel ou tel produit particulier que de constituer, parmi toutes les autres affiches, le pixel d'une mosaïque qui installe un fond et une ambiance de sollicitations perpétuelles envers le désir du consommateur. Baigné dans un environnement où on lui présente plusieurs fois par minute de nouveaux objets de désir les plus variés les uns que les autres, et où l'affichage du produit sous-entend un message comme "Cédez à votre désir ! Il suffit de dépenser telle somme.", le consommateur, au bout d'un certain temps, sentira le besoin de se tourner vers un produit qu'on lui aura présenté comme doté d'une forte valeur de satisfaction.

De la même manière, le consommateur ne sentira-t-il le besoin de se rassurer par l'achat d'un produit qu'on lui présente comme doté d'une forte valeur de conscience que parce qu'il aura été baigné, en même temps, dans un discours de culpabilisation permanente de ses actes. Superposé à l'environnement qui crée des pulsions auxquelles on invite à céder, se trouve un environnement qui crée de la mauvaise conscience (celle d'avoir cédé à la pulsion), que l'on invite à réparer par l'achat d'un produit rassurant car garanti en moralité. Cet environnement est créé par une certaine utilisation médiatique des données environnementales, par les "scandales" qui frappent parfois quelques filières de production (ceux des petits enfants indiens ou de la vache folle par exemple), et par la mise en épingle d'informations "scientifiques" à propos de la nocivité de notre mode de vie.

Si ces données entachent provisoirement les industries touchées par le scandale, elles leur fournissent surtout un prétexte pour pouvoir ensuite assurer le public de leur rédemption. Ainsi, ayant montré les titres de leur blanchiment, peuvent-elles se targuer d'offrir une valeur de conscience supplémentaire par rapport à ce qu'elles proposaient avant le scandale en question. Des reconversions comme celle de Benetton, ou encore McDonald's après l'affaire de la vache folle ne sont qu'un exemple particulièrement parlant du mécanisme par lequel des données environnementales, sociales, ou sanitaires entachant d'abord l'image de l'industrie lui permettent ensuite de montrer qu'elle s'est lavée, et de justifier l'augmentation de prix qui coïncide avec celle de sa vertu affichée.

L'évocation perpétuelle du réchauffement climatique est ce qui permet de vendre de nouveaux réfrigérateurs économiques en énergie, de même que le discours de Nicolas Hulot est ce qui permet de vendre les produits estampillés Ushuaïa.

C'est justement parce que les données de l'écologie ne sont pas intégrées au sein d'un système fort de revendications politiques qu'elles peuvent à ce point être détournées et servir finalement d'élément de la culpabilisation ambiante permettant au système de vendre des produits qu'il prétend garantis en moralité. Lorsque les données de l'écologie sont reprises au sein d'un discours qui s'en sert pour critiquer un certain ensemble de pratiques industrielles et commerciales, elles ne peuvent alors plus être incorporées au sein de ces pratiques. Inversement, tant que l'on continuera de croire au mythe de la séparation entre la question écologique et les problèmes politiques, on pourra toujours utiliser des données qui auraient dû servir à remettre en cause certaines pratiques politiques afin de renforcer ces pratiques. Ce n'est que lorsque l'écologie aura disparu comme revendication distincte et été intégrée au sein d'une vision politique globale que l'on pourra éviter de l'utiliser à contre-courant.

Ce constat est tout aussi vrai pour la question des inégalités sociales, qui ne seront pas réglées tant qu'elles demeureront inscrites dans la perspective de la charité néo-colonialiste que représente le commerce équitable, c'est à dire tant que l'on considère la question de la disparité des revenus comme indépendante de celle de la répartition des pouvoirs. Et c'est encore vrai de la santé, qui ne pourra s'avérer que contre-productive tant que l'on continuera à considérer que sa question se règle dans les mains des gestionnaires, c'est à dire tant qu'on ne luttera pas pour la réelle possibilité de choisir par soi-même son mode de vie. Choisir par soi-même son mode de vie, cela signifie que l'on dispose véritablement du choix, à la fois formel et matériel, de ne pas obligatoirement accepter les définitions communes du temps de trajet acceptable moyen, de l'activité socialement bien perçue, de la relation sentimentale et la vie en commun, de la norme de consommation, et du traitement auquel se soumettre en cas de malaise.

Première distinction de la valeur de conscience : calculable et affichée

Bien que la valeur de conscience pourrait être déterminée avec précision, en vérité son attribution dépend essentiellement des informations dont on dispose sur le produit (sa composition, son lieu et mode de production, l'entreprise qui le produit, ...). Or, la circulation de ces informations étant relativement opaque, et le nombre des produits sur lesquels il faudrait s'informer étant de plus en plus grand, il se trouve que le consommateur se voit bien souvent contraint de tirer son information... de l'emballage qu'a forgé pour lui un spécialiste en communication payé par l'entreprise qui le commercialise. Ainsi faut-il distinguer entre la valeur de conscience calculable et la valeur de conscience affichée. Si le fait qu'une nouvelle forme de valeur émerge au sein de chaque produit fait simplement l'objet d'un constat, le fait que cette valeur repose, dans la pratique, sur la communication de son fabricant peut faire l'objet d'une critique.

Seconde distinction : évaluation spontanée et évaluation stimulée

La valeur de conscience fait encore l'objet d'une autre distinction : lorsque l'on dit que cette nouvelle forme d'évaluation, non plus utilitaire ni économique mais axiologique, repose sur le degré de bonne conscience que son achat procure au consommateur, il faut distinguer entre deux manières possibles de soulager sa conscience.

La première consiste en une démarche volontaire de l'acheteur, souhaitant s'assurer que ses actes sont en conformité avec ses principes, c'est à dire que ses achats n'impliquent pas des conséquences qu'il réprouve. Cette première manière fait appel à la moralité de chacun et à sa conscience civique, elle ne saurait être qu'encouragée.

La seconde consiste en une réaction envers une culpabilisation artificielle créée par l'industrie. Celle-ci repose sur la nouvelle stratégie des conseillers en relations publiques de notre époque.

Cette seconde manière de proposer une évaluation du produit peut être comprise en observant le phénomène du label. Il est finalement assez récent dans l'histoire de la consommation que les produits soient dotés d'un label. Un label est un motif visuel garantissant que le produit sur lequel il est apposé s'est soumis à un certain cahier des charges. Ce cahier des charges spécifie un certain nombre d'exigences, qui, si elles sont respectées, peuvent autoriser à dire que le produit a été produit selon des méthodes "écologiques" ou entre dans le cadre du "commerce équitable". Le label peut donc être perçu comme une manière simple et rapide de rassurer le consommateur quant aux pratiques du producteur, en utilisant le vecteur du packaging.

Pour qu'il puisse remplir son rôle rassurant, le label doit lui-même respecter un certain nombre d'exigences qui garantissent sa rigueur : c'est parce que l'on est rassuré à propos du label en lui-même que l'on est rassuré par le produit sur lequel il est collé. Quiconque ne croit pas en la valeur du label ne croira pas en celle du produit sur lequel il est apposé.

Si le label est parvenu à s'imposer à l'accréditation publique par ses titres d'intégrité et son implantation médiatique, alors il sert de pastille rassurant le consommateur. Il engendre une distinction dichotomique dans la valeur de conscience : il y a les produits qui bénéficient du label, et ceux qui n'en bénéficient pas. Le label est devenu alors suffisant pour attribuer par lui-même une valeur de conscience dans une évaluation devenue binaire de la moralité des produits. Les évaluations binaires de la moralité ne sont jamais très rassurantes du point de vue de l'idéologie qu'elles sous-tendent, en plus de quoi elles ne reflètent absolument pas l'état des choses.

Par exemple, dès lors que l'évaluation de l'impact écologique d'un produit ne passe plus que par la vérification qu'il arbore bien son label "AB" (comme "Assez Bien" ?), on en arrive à des aberrations, comme celles consistant à privilégier des pommes "bio" d'Argentine par rapport à des pommes produites à 20km par un petit producteur qui n'a pas les moyens de payer son accréditation, ou bien de penser qu'une pizza bio emballée et surgelée est plus écologique qu'une pizza faite soi-même avec de la farine, des tomates de saison, et du fromage local sur lesquels n'aurait pas été apposé le sceau de la bénédiction environnementale. Dans les grandes surfaces, les légumes "bio" sont vendus conditionnés sous emballage plastique, pour éviter que l'on se serve en légumes bio que l'on irait peser sous l'étiquette des légumes polluants. Alors que la démarche de la bio était au départ de réduire l'impact environnemental du produit, cette préoccupation se trouve désormais totalement évacuée, le besoin de rassurer le consommateur sur la moralité de ses achats ayant pris le pas, ce qui implique que l'on s'autorise à vendre des produits "bio" sous un conditionnement qui génère plus de déchets que les légumes issus de l'agriculture conventionnelle. Tant que les légumes possèdent le label, c'est désormais la seule chose qui importe, et la question de savoir quel est le réel impact écologique de faire venir des aubergines du Portugal en plein hiver pour les mettre sous plastique n'a plus sa place dans le débat, la seule priorité étant d'ordre mercantile, et porte sur la nécessité de fournir au consommateur le produit correspondant au caprice qu'on lui a mis en tête, tout en s'assurant qu'il ne fraudera pas sur la marchandise. C'est là un bel exemple de contradiction d'un système qui prétend considérer le consommateur comme "responsable" lorsqu'il achète "bio", mais qui s'assure malgré tout qu'il n'ira pas frauder sur l'étiquette pour gagner 3 centimes... Tant que l'on raisonnera dans des termes qui permettent de concilier le label bio avec la vente en grandes surfaces, on ne pourra que continuer à observer la répétition de ce genre de détournements de l'idéal de sobriété environnementale par un système mercantile.

Le label, devenu un garant de moralité proposé par le producteur, dispense le consommateur de faire fonctionner son esprit critique. L'entreprise sait que pour paraître morale, elle n'a qu'à se fier aux exigences inscrites dans le cahier des charges. Elle pourra toujours trouver un moyen de dévier par d'autres aspects non listés, elle n'en aura pas moins son label, et sera toujours considérée comme morale. Ensuite, on pourra toujours vider le label de son sens (par exemple, en autorisant jusqu'à 0,9% de produits génétiquement modifiés à l'intérieur d'un produit "bio"...).

Il en est exactement de même en ce qui concerne le label "Max Havelaar". Nombreuses sont les critiques, dans les milieux informés, selon lesquelles ce label n'offre aucune garantie et repose en fait sur une certification des plus floues. Sont souvent mentionnés notamment le statut ambigu de Max Havelaar, étant en même temps chargé d'évaluer les pratiques de la marque, d'apposer le label, et d'empocher les bénéfices; ainsi que le fait que Max Havelaar n'évalue les conditions de travail qu'à l'étape de la production, et pas à celles du transport, de la transformation, ou de la commercialisation, ce qui permet à un produit estampillé "équitable" de voyager dans un cargo où règnent les pratiques néo-esclavagistes puis d'être vendu en grande surface par des caissières au statut précaire et aux conditions de travail déplorables. Mais tant qu'il est estampillé "équitable", on se rassurera en l'achetant. Et de la même manière que pour le logo AB, on en vient à préférer un produit lointain doté du label "équitable" à un produit local. La vision du "commerce équitable" que propose Max Havelaar vise à privilégier une charité néo-impérialiste envers les "pauvres" pays du Sud qui permet d'entretenir leur condition plutôt qu'une prise de responsabilité au sein d'une économie locale.

Ainsi la valeur de conscience peut-elle être produite de deux manières : soit elle est issue d'une mise en question active de la moralité de tel produit quant à son achat, soit elle est inculquée au consommateur par une campagne de communication qui vise à lui montrer qu'il a raison d'acheter ce produit, qu'en le faisant il est quelqu'un de bien, et qu'il pourra dormir sur ses deux oreilles ce soir. Cette seconde manière d'attribuer une valeur de conscience peut se faire sur la base d'une quantité d'informations fortement rognée.

De quelle valeur de conscience voulons-nous ?

L'émergence de la valeur de conscience n'est pas critiquable en soi. C'est un fait, que l'on se contente de constater. Par contre, les deux distinctions opérées plus haut nous permettent de déduire que la valeur de conscience peut connaître deux types d'usages bien différents, dont l'un pourra être critiqué.

Le premier type de valeur de conscience sera dit actif. Il résulte de la conjonction de deux des facteurs mentionnés plus haut : c'est la valeur de conscience spontanée que l'on attribue à un produit à partir d'informations calculables. Le fait que l'évaluation soit l'objet d'une démarche spontanée pousse à remplir son contenu par les facteurs propres qui intéressent en particulier l'évaluateur. Selon sa sensibilité, sa situation sociale, et d'autres facteurs, il sera plutôt porté à valoriser des produits à impact écologique faible et à négliger la dimension sociale, ou le contraire. Certains préfèrent acheter de l'équitable Nord-Sud, d'autres du local Nord-Nord. Son évaluation sera donc opérée sur la base du système de valeurs que son histoire sociale particulière lui a fait incorporer, ainsi qu'en fonction des connaissances dont il dispose. La démarche présidant l'évaluation, dans ce cas, est la suivante : l'acheteur possède un certain nombre de principes, et il souhaite que ses actes quotidiens, parmi lesquels on trouve les achats, y soient conformes. À ce titre, l'évaluation des produits achetés résulte en fait exactement du même type de processus que celle du travail qu'il choisira de faire (s'il est en position de choisir son travail, et s'il possède un travail, ses principes peuvent aussi le pousser à reprouver le travail), du candidat pour lequel il compte voter ou bien du fait même de voter ou ne pas le faire, des personnes qu'il apprécie, des loisirs et supports culturels qu'il fréquente, des revendications qu'il entend porter ou soutenir, etc. Il s'agira dans tous les cas d'évaluer des gestes quotidiens dans leur conformité avec des principes individuels. Que le contenu inséré dans ce mécanisme soit un emploi du temps, une signature, ou une patate ne fait de différence que dans les conditions dans lesquelles le mécanisme s'exerce, mais pas dans celui-ci en son fond. Les principes à l'aune desquels la démarche individuelle est évaluée peuvent être assimilés à des revendications politiques. À ce titre, la valeur de conscience particulière attribuée à tel ou tel produit proviendra de ce que l'on appelle la conscience politique du sujet.

Le second type de valeur de conscience sera dit passif. Il résulte de la conjonction de deux des facteurs mentionnés plus haut : c'est la valeur de conscience stimulée à partir d'informations affichées. La finalité de cette attribution de valeur n'est pas la même que dans le cas précédent. Ici, il ne s'agit pas de savoir si un produit est conforme ou non à un certain nombre de principes, mais de produire un argument de vente supplémentaire garantissant à l'acheteur que l'achat de ce produit particulier le préservera de la culpabilisation produite par les mêmes personnes et les mêmes supports que la manière d'y échapper. À cette fin, les vendeurs de bonne conscience observent quels éléments de la situation ils peuvent exploiter pour créer une culpabilisation dont l'achat constituera une délivrance. Les éléments les plus flagrants aujourd'hui sont les suivants : certains produits sont polluants, produits dans des conditions qui ne respectent pas les employés qui les produisent, et mauvais pour la santé. Il n'est pas besoin d'aller chercher bien loin pour trouver ces éléments culpabilisateurs : il suffit d'ouvrir l'oreille aux critiques que les politisés adressent au système industriel, et de les retourner en argument marketing. Après avoir détecté les contenus moraux à haut rendement lucratif, les spécialistes en relations publiques dressent un profilage marketing de leurs cibles : la revendication écologiste pour les romantiques et alternatifs, celle sociale pour les gauchistes de supermarché, et celle de la santé pour la quinquagénaire moyennement friquée. Parfois, les arguments marketing peuvent être associés deux par deux, voir trois par trois : on trouve un produit équitable, bio, et bon pour la santé. Il est à base de plantes, il est "authentique". Le profilage établi, on crée un emballage adapté pour le vendre au chaland. L'emballage évoque la simplicité, couleurs vertes, motifs végétaux. Le logo attestant que l'entreprise paie bien une taxe obligatoire pour le recyclage des déchets qu'elle produit bénéficie d'un regain de popularité et est replacé de manière plus visible, sans trop d'explications sur ce dont il s'agit, sinon que c'est lié au recyclage. Le sucre et la graisse sont coquettement renommés "apports énergétiques". Si le produit est équitable, on cherche la photographie du sourire édenté d'un bolivien quelque part, et on paie les droits à l'agence qui l'a prise pour pouvoir la mettre sur l'emballage. L'imaginaire du consommateur fera le reste. On ajoute des phrases creuses qui n'engagent à rien, selon lesquelles l'entreprise, "depuis 20 ans", "fait des efforts particuliers pour vous apporter les bienfaits de la nature". Dans le cas de la bio, on peut mentionner que le produit est exempt d'OGM, même pour les variétés dont la commercialisation est de toutes façons interdite en France, sinon on peut toujours dire qu'il est issu de "l'agriculture raisonnée", qui n'engage au demeurant à rien de plus que le respect de la législation en vigueur. Bref, on manipule les informations et on crée un packaging destiné à donner bonne conscience au consommateur. Ici, le processus pour vendre une gamme particulière de produits est exactement le même que celui que l'on emploie pour vendre une voiture à crédit, un home cinéma, ou un repas au McDonald's. Les arguments sont simplement adaptés au public visé. De même que Lidl et Rolex ne font pas leurs campagnes avec les mêmes slogans, car ils ne visent pas les mêmes cibles, l'émergence des critiques du système industriel engendre un nouveau public potentiel chez ceux qui y sont sensibilisés, et nécessite donc aussi une campagne de vente adaptée. Mais, au delà de la diversité des contenus, on constate l'identité des méthodes, qu'il s'agisse pour l'industrie de vendre sa montre, sa pizza version hard discount ou version bio. La valeur de conscience particulière qui résulte de ce processus repose donc sur le même modèle : générer un besoin chez l'usager (ici le besoin de garantie de son intégrité morale), puis présenter un produit qui prétend le satisfaire.

Dans le premier cas de figure, l'évaluation du produit est le fait d'un citoyen actif, préoccupé d'appliquer au quotidien les idées qu'il défend. Il est résolu et cherche par lui-même à interroger l'intégrité des produits par rapport à son système de valeurs personnel. Il se renseigne à propos des produits, fait plus attention à tel ou tel composante de leur valeur morale totale, selon des choix qu'il assume, et se dirige finalement en direction de ce qu'il a choisi de son plein gré comme étant la meilleure conciliation de toutes ses préoccupations. Dans le second cas de figure, l'évaluation est toute proposée par l'industrie du désir, elle est claironnée sur les emballages à grands coups de fanfaronnades fracassantes. Elle s'adresse à un individu qu'elle considère comme passif, c'est à dire influençable à tel point qu'elle est capable de lui dicter quoi acheter. Comme toute stratégie de vente, elle engendre d'abord un sentiment de manque avant de se proposer de le combler, mais à la différence de sa cousine, la vulgaire industrie du désir, le manque qu'elle génère est celui de moralité, auquel elle propose de répondre en exhibant les créances de ses bonnes intentions. Le consommateur qu'elle vise a d'abord été touché par le discours selon lequel "tout le monde doit faire un effort pour sauver la planète", et a déjà eu l'occasion de remarquer que sa part d'effort à lui n'était pas suffisante. L'industrie de la mauvaise conscience est là pour le lui rappeler, tout en lui disant parallèlement : "si tu achètes ce produit, tu feras ta dose quotidienne d'effort pour sauver la planète". Le pauvre consommateur stigmatisé pour avoir seulement cru aux campagnes publicitaires d'ancienne génération, voit dans celles-ci l'occasion de sa rédemption à moindre frais : en achetant sa pizza bio au supermarché, c'est un peu comme s'il avait réduit la distance qu'il fait en voiture, du moins n'a-t-il désormais plus besoin de remettre celle-ci en question, puisqu'il a une pizza bio dans son caddie.

Dans les deux cas présentés ici, la place de l'écologie ou des autres revendications au sein de l'attribution de valeur de conscience est totalement différente. Dans le premier type de cas, l'écologie est un des constituants d'un système de valeurs politiques intériorisées par le sujet. Dans le second, elle joue le rôle d'un argument marketing qui a ceci de particulier qu'il ne repose pas sur une frustration préalable, mais sur une culpabilisation préalable. Dans le premier cas, que le critère d'évaluation soit orienté vers l'impact écologique n'empêche pas qu'il s'agit d'un critère, au sein d'un système général de valeurs politiques, que l'on applique activement dans une démarche militante. Dans le second cas, le fait que l'argument mentionné pour la vente porte sur une vertu écologique et non sur un faible coût n'empêche pas qu'il s'agit d'un argument de vente, intégré dans une stratégie marketing, que l'industrie façonne à sa guise pour leurrer le chaland. Dans le premier cas, les critères écologiques sont indissociables des critères politiques, puisqu'ils en font partie, et nous observons que l'intégration d'une préoccupation écologique au sein d'une démarche politique ne peut qu'être garante que la démarche en question ne sera pas détournée au point de devenir contradictoire avec ses principes de départ. Dans le second cas, l'écologie ne reposant pas sur un questionnement politique de fond, elle n'est perçue que comme une question dans l'air du temps, car l'ampleur du désastre écologique force le constat, et c'est donc sans aucun problème qu'elle peut être intégrée au sein du système mercantilo-publicitaire qui crée lui-même les désastres écologiques. Dénier une spécificité à la question de l'écologie par rapport à d'autres questionnements politiques permet d'aborder la question environnementale en citoyen, avec les mêmes exigences de cohérence et de pertinence que lorsque l'on évalue un discours politique. Au contraire, considérer l'écologie comme une problématique indépendante de toute position politique permet de la saisir au vol, et de l'intégrer dans un discours qui s'adresse au consommateur, perçu comme une matière malléable dont on voudra modeler les besoins, que ceux-ci soient de l'ordre de l'assouvissement ou de la légitimation.

Cinquième contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas de critiquer un changement d'habitudes des industriels et commerciaux de masse en faveur de l'environnement, qui aurait pu être appréciable. Il s'agit de remarquer que, derrière un apparent changement qui reçoit tout un renfort de communication, se cache une intégration des critiques, qui les rend muettes, qui permet la continuité des pratiques, et qui accentue la polarisation sociale. Si les critiques avaient réellement touché la conscience des grandes industries, et non ses bureaux de marketing, elles ne se seraient pas contentées de mettre sur le marché une gamme de produits rehaussés en bonne conscience, elle aurait converti l'ensemble de sa production, en maintenant des prix abordables.

Mais il est aussi simpliste de s'en prendre aux entreprises : elles sont tenues à la rentabilité par leurs actionnaires et par la concurrence, les actionnaires pouvant eux-mêmes consister en des fonds de pension, c'est à dire de simples individus qui se rassemblent pour augmenter leur retraite parce que celle-ci n'est pas suffisante en raison du système social en vigueur. Il n'y a pas de bouc émissaire, il y a une organisation économique et sociale générale complexe qu'il faut tenter de comprendre plutôt que de pointer quelques uns du doigt.

IIV.3. Le nouvel élitisme vert

En plus de faire abdiquer l'esprit critique du citoyen qui examine ce qu'il achète pour le remplacer par l'adhésion aveugle du consommateur envers la propagande que lui proposent les vendeurs, la récupération de l'évaluation (écologique) par le consumérisme engendre un nouveau phénomène de distinction sociale par la consommation étiquetée "responsable".

La distinction par le vert

Le produit "bio", "équitable" ou "sain", ayant été promu par tant de supports publicitaires, devient le produit fashion. C'est celui qu'il faut avoir pour être dans le coup, car c'est celui qui est partout vanté. On réalise pas à quel point une démarche réellement pertinente en matière d'écologie s'en prendrait en fait à la racine, à cette construction qui claironne la nécessité de consommer certains produits pour être "dans le coup"; et à ce titre on ne voit pas que vanter un produit promu comme écologique au sein de cette même construction qui détruit l'écologie sonne comme une des contradictions les plus intenables.

Le comble du raffinement, lorsqu'on reçoit, c'est de proposer des produits "bio", un plat à base de tofu AB venu de Chine et emballé sous plastique, de courges ressuscitées, et un dessert au sucre Rapadura équitable qui ne donne pas de caries. Par un glissement discret mais lourd de sens, la bio (la méthode d'agriculture biologique) devient le bio (le produit ou le label bio) : on n'évalue plus une méthode d'agriculture selon son impact environnemental, mais bien plutôt un type de produit porteur d'un logo qui garantit avant tout la valeur distinctive qui justifie son prix.

La simplicité derrière laquelle le riche se cache

Le bio devient l'apanage du bobo, le bourgeois-bohème qui drape son rang social sous des airs de simplicité cool. Nicolas Hulot devient l'apôtre d'une nouvelle classe dominante qui ne se sent pas à l'aise dans le bling-bling sarkozyste car elle n'assume pas son rang, et qui préfère prôner des valeurs de simplicité et se cacher sous des tentures verdies. Les vacances aux Baléares sont dépassées, désormais le bobo s'offre une randonnée dans le Sahara. Cela fait sûrement partie des choses simples de la vie que n'importe qui peut se payer.

Une partie de la bourgeoisie s'est sentie touchée par certaines critiques à propos de l'indécence du mode de vie qu'elle affiche en face de celui des pauvres, et parler d'écologie lui permet désormais de se racheter dans une simplicité affichée qui ne lui donne plus la mauvaise impression de profiter de la misère des autres. Elle peut désormais nous seriner un discours politiquement œcuménique dans lequel tous, riches et pauvres, pourrions communier ensemble dans une sobriété et un "retour aux vrais valeurs". L'écologie devient alors un prétexte utile à la bourgeoisie pour se départir d'une image de dominateur snob qui la met mal à l'aise et la troquer contre l'image de la personne simple qui retourne aux vraies valeurs. Il s'agit de l'idéologie bobo dans toute sa splendeur.

Non content de permettre à cette frange complexée des dominants de présenter une pseudo-simplicité d'un raffinement malgré tout exquis, cette posture permet d'annuler virtuellement l'antagonisme social reposant sur les différences de ressources. "Tous égaux face au climat" devient une manière pour le dominant de gommer ce qu'on appelait autrefois l'existence de classes, et présenter une image candide et neutralisée de la société dans laquelle toute domination aurait disparu et tous convergeraient dans une lutte salvatrice pour le maintien de notre climat. Cette visée angéliste des préoccupations est corrélée à l'illusion de l'identité des méthodes de luttes pour le climat : d'une part elle occulte la différence entre les méthodes de luxe par lesquelles le riche entend réduire son impact environnemental sans concession sur son confort, et le comportement quotidien de celui qui se serre la ceinture par obligation financière; d'autre part elle permet d'occulter l'idée, désagréable à la bourgeoisie, que ce n'est peut-être pas à ceux qui ont du mal à vivre décemment de faire un effort pour la planète, et que si un effort doit être fait, c'est avant tout aux riches de renoncer à leur luxe. Car pour certains, la question de l'impact environnemental trouve tout simplement ses limites dans la dimension du portefeuille, et cela, nos rédempteurs œcuménistes de la bourgeoisie ont une fâcheuse tendance à l'oublier.

Marchandisation de la vertu écologique

Lorsqu'elle se trouve insérée dans notre système économique actuel, la valeur de conscience est, à peu de choses près, alignée sur la valeur d'échange. Cela signifie que, plus un produit est moral, plus il coûte cher. Il faut d'abord payer pour s'acheter des panneaux solaires photovoltaïques si l'on veut un jour, au bout de 20 ans, pouvoir récupérer la somme investie. Les sèches-linges qui consomment peu d'électricité coûtent plus cher que ceux qui consomment beaucoup : l'économie d'énergie est réservée à ceux qui n'en avaient pas besoin financièrement, car ils avaient les moyens de s'acheter le sèche-linge économe. Si la vente d'économie d'énergie n'a pas pour but l'accessibilité sociale (puisqu'elle coûte d'abord plus cher), son rôle est celui de la ségrégation. Elle permet de faire la différence entre ceux qui ont de quoi s'acheter un faible empreinte écologique, et ceux qui n'ont pas de quoi, comme on faisait hier la différence entre ceux qui pouvaient s'offrir une télévision ou une radio, et ceux qui devaient aller la consulter chez les autres lors des soirs d'élections.

Ainsi cette nouvelle gamme de produits vertueux non seulement permet-elle d'être au goût du jour et de fournir une forme de légitimation de la domination par un discours de pseudo-frugalité, mais elle permet aussi de maintenir, d'une manière actualisée, la différenciation entre les riches et les pauvres. Les critères par lesquels cette différenciation s'observe ont certes changé, mais celle-ci est maintenue. Et c'est "l'écologie" qui sert désormais de prétexte à ce nouvel avatar de la violence symbolique.

Un retournement de valeur

C'est l'ultime étape du snobisme, le comble du raffinement bourgeois, par lequel celui qui, à grand renfort de tapage publicitaire, a d'abord appâté le chaland de la plèbe en direction d'une accumulation de gadgets clinquants, se donne désormais le droit de mépriser cette valeur qu'il a transmise. Le dernier retournement est le suivant : après avoir abondamment propagé les valeurs de consumérisme ostentatoire en présentant la possession de nombreux objets de luxe comme l'idéal d'une vie réussie, les détenteurs de la définition ratifiée du succès narguent tout ce faste et prônent désormais la vie pauvre en CO2. La culture populaire est toujours embourbée dans une quête effrénée vers la possession matérielle infinie, alors que les idoles qui ont propagé ce modèle sont déjà passés à un autre stade, celui de la vertu climatique. La Rolex de Séguéla et le bling-bling tape-à-l'œil de Sarkozy sont dépassés. Désormais, le 4X4 est réservé aux classes moyennes, ceux qui ont vraiment compris la marche du monde ayant opté pour la voiture électrique. "L'écologie" est devenue l'argument marketing de demain.

De la même manière que la haute bourgeoisie, pour se distinguer de l'hypercorrection linguistique de la petite bourgeoisie, s'offre le luxe d'un relâchement verbal qui manifeste encore mieux sa distinction car elle seule peut se le permettre avec légitimité, ici le riche, lassé de voir le plébéien le rattraper dans son accumulation matérielle, se tourne désormais vers d'autres valeurs. Le but est toujours de montrer que la classe inférieure a un train de retard, et que nous n'avons pas les mêmes valeurs. "Comment ? Vous êtes encore à comparer vos lecteurs DVD ? Mais mon brave, l'heure est maintenant à l'écologie ! Moi je vais au cinéma, c'est plus culturel et ça pollue moins !"

Sixième contre-sens à éviter

L'auteur de ces lignes est bien conscient que consommer bio ne coûte pas forcément plus cher. Il suffit de consommer autrement, par circuits courts, en achetant des produits de base et en cuisinant soi-même. Une alimentation faite de légumes achetés sur le marché et de céréales et légumineuses achetées en vrac peut ne pas dépasser 35 € par personne et par semaine. Il existe des structures telles que les Groupements d'Achat à Service d'Épicerie, qui n'entrent pas dans la logique bioconsumériste des grandes surfaces, de La Vie Claire, et de Biocoop.

Mais justement, si ces démarches sont porteuses, c'est bien parce qu'elles ne se limitent pas à la question écologique, mais qu'elles reposent aussi sur d'autres types d'interrogations : Qui est-ce que je cautionne lorsque je vais faire mes courses là-bas ? Est-ce que ça me plaît de donner de l'argent à tel organisme pour qu'il continue à fonctionner ? Comment puis-je être informé et avoir voix au chapitre sur les types de produits achetés par la structure où je fais mes courses ? Comment concilier l'accessibilité économique, la convivialité de l'acte d'achat, et le faible impact environnemental ? Les structures qui ne déplacent pas le problème de la question écologique vers celle sociale sont celles dont le questionnement est plus large et plus profond, intégrant des questions économiques (circuits courts, soutien aux démarches locales et aux petites structures), sociales (accessibilité financière), relationnelles (dimension de la convivialité), et politiques (fonctionnement coopératif, abolition de la hiérarchie, prise en compte des pratiques salariales d'un fournisseur quant à sa sélection, préférence donnée au consensus plutôt qu'au vote), etc. C'est justement lorsque l'on accepte de ne plus cantonner ses revendications à l'écologie et que l'on formule une théorie et une pratique d'ensemble cohérentes que le faible impact environnemental ne rentre plus dans le jeu de l'élitisme, du consumérisme, de la concurrence.

revendication ecologique partie 2

II. "L'écologie" comme distraction

Si l'on a bien compris que tout désordre écologique n'apparaît jamais comme une cause contre laquelle il faudrait lutter, mais comme une conséquence dont il faut chercher la cause, alors on peut se demander à quoi sert "l'écologie". La science nommée "écologie" sert à constater les désordres, le mode de vie dit "écologique" sert à les résorber, mais la revendication "écologiste" ? La revendication "écologiste" possède bien une utilité, mais celle-ci ne consiste ni à nous éclairer sur notre situation, ni à nous proposer des pistes d'action : elle permet de récupérer un problème devenu indéniable pour permettre à un certain système de se maintenir en place.

II.1. Se concentrer sur les effets pour ne pas voir les causes

Tant que l'on en reste à faire de "l'écologie", on s'empêche de voir les réelles causes des problèmes soulevés par les écologues. On focalise sur le nombre de lapins disparus de nos fossés, le nombre de fossés disparus, la quantité d'hormones présentes dans les poissons, en oubliant ainsi de se demander ce qui les cause. On élève des lapins en captivité pour les ré-introduire dans la campagne, on reconstruit des fossés, et à défaut de pouvoir prescrire un lavage gastrique à tous les poissons, on installe une usine qui filtre l'eau de la rivière. Comme si une agriculture productiviste avec des fossés n'était plus une agriculture productiviste. Comme si les lapins avaient disparu d'eux-mêmes, comme si le problème venait de ces imbéciles de poissons qui ne savent pas trier ce qu'ils ingèrent. Heureusement, avec l'évolution, ils s'adapteront... Ou pas. Et s'ils ne s'adaptent pas, pensera-t-on un jour à réduire les émissions à la source ? En fin de comptes, "l'écologie" empêche de voir d'ou vient le problème. Bien sûr, ce n'est pas parce que l'on cherche le problème que l'on s'abstient alors d'en corriger les effets, en attendant, mais la correction des conséquences, lors de la suppression de la cause, n'a qu'un statut de provisoire. "L'écologie", c'est du provisoire qui dure. C'est à dire qu'à défaut de supprimer la cause, on se condamne à réparer perpétuellement les conséquences. "L'écologie" est le rocher de Sisyphe de la myopie politique.

Pendant que le peuple a les yeux rivés sur les gouttes d'eau qui tombent une à une et s'affaire à les éponger, au moins personne ne regarde le robinet, et ceux qui trouent le joint pour profiter de la fuite peuvent continuer en paix. Étant parvenus à river tous les yeux sur les conséquences de leurs actes que sont les problèmes écologiques, ils ont détourné notre regard des causes de ces problèmes, et peuvent reverdir leur blason en nous assurant que leurs actions n'engendreront plus de problèmes "écologiques". "L'écologie" rassure tout le monde : elle rassure le bon peuple, convaincu que les efforts parviendront bientôt à résorber les désordres, de même qu'elle rassure les scélérats, convaincus que, tant qu'ils respectent les normes environnementales, ils pourront continuer leur travail de sape en toute impunité. La seule contrainte qu'on leur fixe désormais est que l'industrie dégueulasse qu'ils nous vendent engendre ses désordres ailleurs que sur le domaine écologique, ou alors sur des domaines que l'on n'a pas encore découverts (comme les perturbateurs endocriniens présents dans les "nouvelles générations" de plastiques...).

II.2. De la compréhension sociale au jugement individuel

Après avoir caché les choix politiques et industriels présents derrière les conséquences écologiques, "l'écologie" permet de transférer le fardeau de la responsabilité. Une fois masquées les réelles origines des problèmes écologiques, il devient plus facile de les déplacer... sur le méchant pollueur du peuple.

L'écologie se transforme alors en un nouveau catéchisme moralisateur, dans lequel on vante les "vertus" individuelle de celui qui installe des panneaux solaires contre les "vices" de celui qui va chercher son pain en voiture. Cette posture vise à condamner plutôt qu'à comprendre, et en se centrant sur les actions individuelles, elle détourne de la possibilité de fonder une théorie générale de l'ensemble des comportements. Il s'agit du triomphe de la description individualiste, qui, en considérant toutes les personnes comme des atomes isolés et en les jugeant séparément, empêche de concevoir qu'il existe du social, et que les comportements, qu'ils soient pro- ou anti-écologie, sont soumis à des normes sociales générales. La capacité à vivre de manière écologique n'est pas une vertu en état de lévitation sociale attribuée par un Dieu et permettant un jugement au tribunal du Carbone : elle est le produit de déterminations sociologiques qui ont poussé chacun à se comporter de telle ou telle manière.

Comment ceux qui vivent d'une manière respectueuse de l'environnement en sont-ils venus à adopter leurs attitudes ? Par tout ce que la sociologie décrit : socialisation (en apprenant des choses dans la famille, à l'école, dans d'autres environnements), rencontres, débats, lectures, prises de conscience plus ou moins fortuite. Il faut en effet avoir suivi une sacrée sensibilisation aux questions environnementales afin de se permettre de vivre à rebours d'un système qui pousse perpétuellement à la surproduction, surconsommation, surefficacité, etc. Comment ceux qui vivent de manière (né)faste en sont-ils venus à vivre ainsi ? Leur consommation est un produit de la publicité, leurs habitudes quotidiennes façonnées par les clichés, notamment télévisuels, et chaque aspect de leur vie jusqu'au plus intime a été, au moins partiellement forgé par le marketing, lobbying, benchmarking, storytelling, les valeurs implicites présentées comme allant de soi dans tous les discours médiatisés, les évidences de leur environnement social, etc. Pourquoi ne changent-ils pas de manière de vivre ? D'une, parce qu'ils sont sous l'emprise de ces mécanismes sociaux, de deux, parce qu'ils n'ont pas le privilège d'avoir accès à une information assez forte pour leur permettre de se libérer de cette emprise.

Il n'y a pas de gentils et de méchants, il y a ceux qui ont pu bénéficier d'un rapport privilégié à l'information, et ceux qui doivent se contenter d'une propagande consumériste de masse. Le vertueux "écologique", du haut du capital-vert(u) qu'il a empoché dans les endroits qu'il a eu la chance de fréquenter, oublie sa position de favorisé, et retourne la situation, en décrivant le pollueur populaire quotidien comme un méchant gaspilleur. La prise de conscience, qu'elle porte sur le mode de vie écologique ou sur d'autres aspects, n'est pas le signe d'une bonté intrinsèque de son porteur, mais celui du milieu social qu'il a fréquenté.

Deuxième contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas de dire que l'information écologiste ne serait pas encore passée dans tous les milieux : Nicolas Hulot est peut-être aujourd'hui aussi populaire dans tous les milieux que Zinédine Zidane. Mais il serait simplement naïf de croire qu'une bribe de discours moralisateur assénée pendant quelques minutes sur un écran de télévision par un animateur dans son hélicoptère serait suffisamment forte pour retourner tous les mécanismes sociaux qui forgent un mode de vie. Ce qu'il faut pour faire quelqu'un modifier pleinement son comportement, c'est un traumatisme, une remise en question de fond, et non une séance de catéchisme cathodique où Gaïa a remplacé la vierge Marie. Seulement instillé par bribes culpabilisatrices au sein d'un environnement qui continue à façonner en vue de la frénésie consumériste, le discours "écologiste" ne peut avoir d'effet que contre-productif, faisant intérioriser à son spectateur son statut de méchant-par-nature-parce-qu'il-pollue, sans lui fournir les outils nécessaires pour le faire changer. Bien sûr que le discours "écologiste" est aussi présent dans les milieux populaire, mais la manière dont il est présenté et le contexte qu'il ne supprime pas ne peuvent contribuer qu'à favoriser l'infériorisation du pollueur au détriment de son émancipation pratique.

II.3. Le nouveau discours de la méritocratie verte

L'écologiste qui n'a pas compris que son comportement résulte d'une chance dont il a bénéficié peut alors forger le discours culpabilisateur envers le démuni de l'information écologique. L'exhortation légitime à modifier son comportement de manière à réduire son impact environnemental se transforme en Croisade verte visant à la conversion des impie-toyables pollueurs. Un nouveau système de valeurs se forge, où la sobriété environnementale remplace l'ancien ostentatoire bling-bling, tout en en conservant la fonction : il faut pouvoir se les payer, les panneaux solaires... Le nouveau discours focalise sur les comportement individuels, qu'il pare des attributs de vertueux ou vicieux selon son bilan carbone, ce qui permet de détourner les esprits des décisions collectives, de la répartition de la possibilité de les prendre, des valeurs que l'on communique de manière sous-jacente, de la vision de l'humain prônée par ces discours, ... Il est toujours plus simple de désigner des boucs émissaires, surtout lorsque ceux-ci sont défavorisés (pas forcément financièrement ni en termes de position sociale ou de culture générale (notre bling-bling-Président en est bien la preuve, du moins pour les deux premiers paramètres...), mais défavorisés quant à l'information qui permet un mode de vie "écologique") que de s'interroger sur les mécanismes qui façonnent en profondeur les comportements et les valeurs que l'on trouve derrière ces mécanismes.

Ce nouveau discours de la vertu écologique reprend en fait l'idéologie méritocratique du self-made man, en l'appliquant à la nouvelle valeur de notre société qu'est l'impact environnemental. Que l'impact environnemental devienne une nouvelle valeur aussi importante que celles de justice et d'égalité, il n'y a là aucun problème, bien au contraire. Le problème survient lorsque cette valeur sert à discriminer les "méritants" des "individualistes", comme l'est par exemple la valeur Travail. Prétendre que l'attitude écolo-soutenable et l'ascension sociale relèvent tous deux du seul mérite personnel, c'est faire dans les deux cas un constat du même acabit : il s'agit de soutenir une idéologie de droite prétendant occulter toute part de détermination sociale dans la situation des personnes pour la remplacer par un discours qui naturalise cette position en la faisant passer pour une qualité intrinsèquement détenue par son porteur.

Si tu n'es pas PDG, cela n'a rien à voir avec le fait que tu sois fils d'ouvrier, c'est simplement que tu es nul, et que tes parents t'ont transmis le gène de la nullité. Si Jean Sarkozy est présenté comme apte à diriger l'E.P.A.D., c'est qu'il a hérité des "qualités génétiques" (comme le dit si bien Brice Hortefeux) de son père que sont "la passion et la raison". De la même manière, si tu n'agis pas comme un écolo, cela n'a rien à voir avec le fait que tu aies eu accès ou non à un certain niveau de sensibilisation présent dans les milieux bobo-chébrans ou les milieux vraiment politisés, c'est simplement que tes ouvriers de parents t'ont transmis le gène de l'individualisme.

Le nouveau discours méritocratique de l'écologie fait passer la manière d'agir de chacun comme dépendant uniquement de sa volonté, son altruisme, sa capacité à renoncer par sacrifice pour les autres à une opulence présentée comme un bonheur. En d'autres mots, c'est le discours du mérite et de la vertu que l'on entend si souvent pour distinguer entre "celui qui a réussi car il travaille beaucoup" et "celui qui profite des sacrifices que les autres font pour lui", entre le travailleur qui se lève tôt le matin et l'immigré polygame qui l'incommode par le bruit et l'odeur et profite des allocations familiales; c'est ce discours que l'on nous ressert aujourd'hui pour expliquer que, si les pauvres s'enlisent dans une fascination pour l'opulence matérielle et l'ostentatoire, c'est par un vice congénital qui se situe sur le même chromosome que le gène de la pauvreté, et non en raison d'un conditionnement social.

On pourrait se poser la question suivante : "pourquoi les classes populaires, malgré ce qu'elles savent de l'impact de McDonald's sur leur santé, sur l'environnement, et des pratiques sociales du groupe, continuent-elles à fréquenter cet établissement ?". Cette question très intéressante mériterait une étude sociologique qui mettrait à jour les mécanismes par lesquels cette couche de la population est attachée à ce mode de consommation : habitudes, implantation géographique, horaires étendues, tarifs, rapidité, dispositifs pour les enfants, mais surtout, une communication énorme. Tous ces mécanismes destinent entièrement le lieu à une certaine couche sociale de la population. Comment s'y prennent-ils pour, sinon les faire oublier, du moins faire passer les critiques à l'arrière plan ? Au lieu de se poser ces questions, on se contente de juger le choix individuel de celui qui mange chez McDonald's. Comme si l'on allait de son plein gré manger de la merde, consommer des produits contestables. La critique contre tous ce genres d'établissements est légitime, mais elle restera myope tant qu'elle se contentera de stigmatiser ceux qui les fréquentent, sans tenter de voir par quels mécanismes habiles la fréquentation est produite, et maintenue en place face aux scandales que les établissements produisent. Comment McDo a-t-il riposté au scandale de la vache folle ? Pourquoi désormais propose-t-il des salades et des fruits sous sachets plastique ? Quelle image d'elle-même la chaîne cherche-t-elle à donner par ses campagnes publicitaires à ceux qui la fréquentent ? Autant de questions qui échappent au moralisateur, qui se contente de juger les incultes, du haut de sa "sensibilisation écologiste".

Troisième contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas ici de dire que les industriels, politiciens, syndicats agricoles, etc., ne sont jamais remis en cause par les écologistes, loin de là. Simplement, lorsqu'ils dénoncent par exemple les choix d'expansion de telle grande entreprise, ou le lobby d'un trust sur nos décideurs, on peut dire que les écologistes ne font alors plus de "l'écologie", mais de la politique, encore que leurs dénonciations ne visent trop souvent un problème qu'au nom de ses conséquences écologiques, soit ni au nom d'autres conséquences (sociales, par exemple !), ni en son nom propre comme concrétisation d'un système de valeur.

Il existe deux manières d'aller manifester contre un projet de construction d'incinérateur. La première consiste dans la démarche que l'on nomme "NIMBY" (Not In My BackYard, pas dans mon jardin), où l'on manifeste contre le projet car il aurait des conséquences écologiquement néfastes à quelques kilomètres à la ronde. La seconde consiste à replacer le projet dans son contexte politique général, et à s'y opposer en raison de l'idéologie qu'il représente. Cette seconde démarche, pour être cohérente, implique alors de se mobiliser aussi contre toute autre concrétisation de cette idéologie, qu'il s'agisse de la construction d'autres incinérateurs, ailleurs, mais aussi de l'alimentation de tous les maillons de la chaîne qui permettent, en dernier ressort, d'évoquer le besoin d'un incinérateur. Certaines luttes écologistes peuvent reprendre fortuitement les arguments politiques afin de renforcer leur argumentation sans pour autant pousser la démarche jusqu'à étendre la contestation vers toutes les cibles que viserait un questionnement politique. La pratique consistant à amonceler des arguments d'origines différentes sans se soucier de la cohérence de la démarche est relativement courante, et pousse, dans le sens inverse, certains militants luttant contre les OGM pour des raisons politiques pertinentes à reprendre hypocritement des arguments démagogiques à propos de la santé en raison de leur plus grande capacité à mobiliser l'adhésion populaire.

Quatrième contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas non plus, lorsque l'on dénonce la culpabilisation du citoyen moyen, de considérer qu'un questionnement politique de réelle envergure exempterait totalement celui-ci de toute responsabilité face à ses actes - ceux qui connaissent mon mode de vie au quotidien sont bien placés pour le savoir. Mais on peut pousser un citoyen à agir en faveur de l'environnement, même de manière très poussée, sans tomber dans le préchi-précha moralisateur des médias. Pour prendre un exemple concret, on passe du "bouh ce n'est pas bien, tu n'as pas encore acheté le nouveau frigo qui consomme moins d'électricité" (tiens, au fait, en passant : on en a consommé combien pour le fabriquer, l'apporter jusque chez toi ? On en consommera combien pour détruire l'ancien qui fonctionnait bien ? Et, problème de l'électricité mis à part, on fait quoi des déchets et émanations produits par la fabrication du neuf et la mort de l'ancien ?) à une revendication comme "tu sais que, quand tu achètes tel produit, tu cautionnes symboliquement et financièrement une entreprise qui a viré des peuples indigènes et détruit une forêt primaire pour implanter une mine à ciel ouvert ?". Critiquer la culpabilisation n'est pas prôner une inaction et s'opposer à toute sorte de démarche visant à aider les prises de conscience. C'est simplement s'adresser d'une manière différente aux gens. Alors que le discours "écologique" culpabilisateur des pollueurs pseudo-reconvertis de fraîche date s'adresse à des consommateurs pour les pousser vers l'achat de produits de luxe dont l'emballage a verdi et le prix a doublé pour un impact écologique dont les effets se sont simplement déplacés vers les domaines non comptabilisés du désastre écologique, le discours politique, quant à lui, s'adresse à des citoyens, qui ont la possibilité de cautionner ou non, par leurs choix une industrie dont ils sont conscient des choix idéologiques comme de leurs conséquences dans la pratique. Dénonçons la culpabilisation, celle qui vante le "bio-consomm'acteur", ce monument du double-langage orwellien qui tente de nous faire oublier par un oxymore des plus laids que la consommation c'est précisément la passivité, et qu'un "acteur" ne pourra réduire son empreinte écologique qu'en sortant de la consommation, et non pas en glissant vers une consommation néo-bobo qui vend de la bonne conscience en doublant le prix du produit.

Dire que le comportement écologique est déterminé par un contexte social ne consiste pas à déplacer la responsabilité de l'acteur vers un système dont on ne voit rien d'autre que le large dos. L'individu, même conditionné par un système, est toujours considéré comme responsable de ses actes, et par conséquent de son impact écologique. Mais il ne l'est plus en raison d'une volonté supposée soustraite à toute influence de son environnement social, il l'est pour sa contribution au maintien d'un environnement mental qui possède cette influence. En effet, l'individu est certes influencé par un système, mais ce système n'est pas une chape éthérée, structure sociale en lévitation sur la tête des acteurs : le "système" est construit par les individus eux-mêmes, et en ce sens, même si l'on reconnaît que l'individu est poussé à la pollution par son environnement social, il est néanmoins possible de reprocher à quelqu'un de reproduire l'environnement mental qui engendre un tel conditionnement poussant à la pollution.

Et c'est justement sur ce point que la culpabilisation écologique est contre-productive du point de vue environnemental : alors qu'elle semble pousser les individus à l'action en faveur de l'environnement, en vérité elle ne fournit aucun moyen de lever les puissants leviers qui contribuent à leur inaction, en même temps qu'elle reproduit un discours, qui en installe de nouveaux. Le discours selon lequel les pratiques polluantes relèvent d'une vertu intrinsèque pousse en fait l'individu à culpabiliser sur sa propre essence à laquelle la Providence n'a pas daigné accorder de mérite écologique, et le conduit alors à l'inaction résignée.

Lorsque l'on condamne les pratiques personnelles en en renvoyant à un mérite providentiel, on propage l'idée d'une essence individuelle immuable; lorsque l'on analyse les rouages par lesquels un système influence ses membres, on laisse ouverte la possibilité de faire changer ce système. D'un coté, la résignation de ceux qui ont accepté la naturalisation de leur comportement, de l'autre, une analyse militante qui pointe du doigt les mécanismes de la société à modifier pour modifier les comportements en conséquence. Lequel des deux discours pousse le plus à l'inaction ?

Pour que la revendication écologique fasse place à celle politique-1/5

Introduction

Cet article voudrait être une critique de l'écologie, entendue non comme la science des populations et environnements (présentée sans guillemets dans le texte), mais comme la revendication de leur sauvegarde (présentée comme "l'écologie", avec des guillemets). Plusieurs précautions doivent être prises avant d'entrer dans le sujet.

D'une part, s'il s'agit de critiquer "l'écologie", ce n'est pas pour nier les données des climatologues, écologues, géologues, et autres spécialistes qui constatent le réchauffement climatique, la disparition des espèces naturelles, la pollution, l'épuisement des ressources fossiles, etc. Je suis d'accord, et plus que d'accord avec tous ces constats, et n'irai pas chercher des données qui les contredisent, comme le ferait un Claude Allègre. Je me suis intéressé à Marion King Hubbert, et trouve pertinent les arguments de ceux pour qui le pic pétrolier a été atteint en 2006.

D'autre part, si l'on accepte ces constats, on se voit obligé d'accepter aussi l'idée qu'il faut faire quelque chose contre ces évolutions : on ne pourrait pas se contenter d'observer que le monde souffre de déséquilibres graves, sans vouloir les atténuer. Cet article n'est donc pas non plus un appel à la passivité, au laisser-faire, etc. Dans ma vie quotidienne, je suis souvent perçu par mon entourage comme un "intégriste écolo attardé" : mon studio meublé était équipé d'un réfrigérateur que j'ai débranché pour ne pas dépenser trop d'électricité, je n'allume le ballon d'eau chaude que deux heures par jour, me nourrit essentiellement de produits achetés sur le marché à des agriculteurs bio du coin, produit assez peu de déchets pour ne vider mes poubelles qu'environ une fois tous les deux mois (sauf le compost), etc.

Une fois que l'on a compris que cet article n'a pour but ni de nier le désastre écologique, ni de s'opposer à un changement d'attitudes (bien au contraire), alors nous pourrons nous demander : sous quel angle l'écologie y est-elle critiquée ? On ne trouvera dans cet article une critique de l'écologie que comme revendication, mais c'est déjà beaucoup.

La thèse est que le constat des dérives quant au climat, l'extinction biologique, la pollution, ou à l'épuisement des ressources (qu'on résumera ensuite par "les désordres") ne doit pas être mis au compte de "l'écologie", de même que les actions pour contrer ces désordres. "L'écologie" est un mot d'ordre dont on peut bien se passer, et une fois cela fait, on peut alors vraiment avancer dans l'analyse des causes des désordres écologiques, et dans les actions à mener. Il est même possible d'aller plus loin : non seulement on peut se passer de la revendication "écologie", mais même, il est indispensable de s'en passer si l'on veut véritablement parvenir à comprendre ce qui se passe et à agir efficacement : l'écologie, actuellement, n'est qu'un étendard brandi par les scélérats qui ont causé les désordres et qui souhaitent désormais nous enrôler parmi eux pour en causer de nouveaux.

L'écologie, c'est l'arbre qui cache la forêt, la distraction qui permet de ne pas voir tout le reste. Aujourd'hui, la revendication "écologique" ne sert qu'à cela : détourner les regards des causes réelles de dysfonctionnements de notre société, pour les braquer vers une conséquence parmi d'autres de ces causes, les désordres écologiques, afin que, celui-ci réglé, le reste du système tout entier puisse continuer à fonctionner.

L'écologie comme constat et comme pratique est nécessaire; mais comme revendication, elle est dangereuse : elle n'est que l'outil du maintien d'un système causant des désordres bien plus larges.

 

Plan

Introduction

Plan

I. Il n'y a pas de "problème écologique"

I.1. Les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes

I.2. La solution ne provient pas de "l'écologie"

Premier contre-sens à éviter

I.3. Les problèmes du "problème" écologique

Intermède : il était une fois... le tri des déchets

II. "L'écologie" comme distraction

II.1. Se concentrer sur les effets pour ne pas voir les causes

II.2. De la compréhension sociale au jugement individuel

Deuxième contre-sens à éviter

II.3. Le nouveau discours de la méritocratie verte

Troisième contre-sens à éviter

Quatrième contre-sens à éviter

IIV. "L'écologie" comme déplacement des problèmes

IIV.1. Généalogie d'un retournement

IIV.2. Le commerce de la mauvaise conscience

L'émergence d'une nouvelle valeur : la valeur de conscience

Position polaire de la valeur de conscience

Double-pensée et abdication critique

Fond de culpabilité et valeur salvatrice

Première distinction de la valeur de conscience : calculable et affichée

Seconde distinction : évaluation spontanée et évaluation stimulée

De quelle valeur de conscience voulons-nous ?

Cinquième contre-sens à éviter

IIV.3. Le nouvel élitisme vert

La distinction par le vert

La simplicité derrière laquelle le riche se cache

Marchandisation de la vertu écologique

Un retournement de valeur

Sixième contre-sens à éviter

IV. "L'écologie" cause des désordres écologiques

IV.1. Critique et contre-critique

IV.2. L'industrie de la pollution

IV.3. Symptomatologie écologique et étiologie politique : les différences concrètes

V. Oui mais, ... vous proposez quoi ?

V.1. La différence n'est que dans le mot d'ordre

V.2. Se préoccuper de l'environnement sans faire de l'écologie

Le développement durable

La décroissance

L'écologie politique

Une écologie toujours indépendante

Septième contre-sens à éviter

Conclusion

Précaution quant aux termes employés

contre-productivité

système

industrie

 

I. Il n'y a pas de "problème écologique"

Voilà une petite phrase un brin provocatrice. Ici, elle n'a pas le même sens que dans la bouche d'Allègre. Pourquoi dire qu'il n'y a pas de "problème écologique" ? On constate des désordres écologiques déjà mentionnés, on se rend compte de toutes leurs conséquences néfastes, en ce sens, on peut dire qu'il y a un problème car il existe une situation critique et imminente qu'il faut régler. Pourtant, les choses ne sont pas si simples.

Si l'on dit ici que les désordres écologiques ne sont pas des "problèmes", c'est dans le sens où ils ne sont que des conséquences du fonctionnement de notre société. Un problème arrive par lui-même, et c'est à lui-même qu'il faut s'attaquer pour le résoudre. Or, dans le cas de l'écologie, cette double condition ne fonctionne pas : les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes, mais comme conséquences de choix politiques et d'un fonctionnement industriel, et si l'on veut les résoudre, ce n'est pas à eux-même qu'il faut s'y prendre, mais aux choix de société qui y aboutissent.

I.1. Les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes

Prenons un exemple de quelque chose qui arrive par lui-même et que je dois résoudre : il y a une tache de tomate sur mon pull, je dois le laver. La tache est une conséquence, puisqu'elle provient de la chute d'un morceau de tomate sur mon pull. Je peux même dire que ce morceau est tombé parce que je mangeais ma tomate sans assiette, sans précaution, sans serviette, etc.. Je peux observer les conditions qui ont rendu possible l'émergence du problème, pourtant, la chute du morceau de tomate est accidentelle. Qu'elle soit une conséquence, et qu'elle soit gouvernée par un certain nombre de lois (par exemple, la pesanteur), n'empêche pas qu'elle soit un problème, car elle est survenue par elle-même, fortuitement : la tache est là, sur mon pull, et je dois la laver. Puisque l'évènement qui l'a causé est révolu (j'ai fini de manger ma tomate), je ne peux plus agir dessus et je n'ai plus qu'à me concentrer sur le problème : comment nettoyer la tache ? Éventuellement, je peux aussi en tirer des leçons sur ma manière de manger des tomates la prochaine fois, afin de diminuer les circonstances qui facilitent l'accident, mais je ne peux rien contre un accident.

Prenons un exemple de quelque chose qui n'arrive pas par lui-même : des gouttes d'eau tombent régulièrement et constamment de mon évier. Ce qui m'embête, c'est cette chute régulière de gouttes d'eau, pourtant je sais que le problème ne vient pas des gouttes qui, accidentellement, tombent une à une, mais qu'il provient d'une fuite d'eau. Dans ce cas, le symptôme est la chute des gouttes, mais la chute des gouttes n'est pas un problème : le problème vient d'un robinet mal fermé, ou d'un joint à changer, d'un tuyau percé, ou de quelque chose de ce genre, ce qu'on appelle une "fuite". La "fuite" ne désigne pas la chute de chaque goutte, contrairement à la chute du morceau de tomate, ici elle désigne la configuration technique qui aboutit obligatoirement à des chutes incessantes. Alors que dans le cas précédent, certaines conditions pouvaient éventuellement augmenter la probabilité qu'un morceau de tomate soit projeté par hasard sur mon pull, dans ce cas-ci, les choses sont différentes : un mauvais joint engendre immanquablement une chute régulière de gouttes d'eau.

Lorsque l'on se trouve face à une projection accidentelle de bout de tomate, il s'agit d'un problème. Lorsqu'il s'agit d'une chute régulière de gouttes d'eau, pour appréhender la situation il faut, si l'on peut dire, remonter à la source, et trouver quel défaut antérieur constitue le problème, la fuite, dont la chute des gouttes n'est alors qu'une conséquence.

Quelle est la différence fondamentale entre le problème de la tache, et la chute des gouttes d'eau, qui n'est pas en lui-même un problème ? C'est que, dans le cas de la tache, je ne peux pas agir sur la cause, mais seulement sur les conséquences : la cause est quelque chose qui est arrivé ponctuellement et qui depuis a disparu. En revanche, dans le cas de la chute des gouttes d'eau, je peux agir sur la cause, quelle qu'elle soit (trou, joint, etc.), puisque la cause est un phénomène chronique qui continue à se perpétrer en même temps qu'il fait sentir ses conséquences. D'où la mise en lumière d'une règle assez simple que nous appliquons habituellement dans notre comportement : face à un évènement gênant, si ce qui l'a causé est révolu, je considère l'évènement comme un problème et je tente de le résoudre; par contre si ce qui l'a causé continue de fonctionner, alors je le considère comme la conséquence d'un problème, et non comme un problème lui-même, et mon action ne sera réellement efficace que si c'est à sa source que je remonte pour le supprimer.

Les "problèmes" écologiques tiennent du cas de la chute de gouttes, et non de celui de la tache de tomate. Une tempête, un tremblement de terre, une éruption volcanique, une glaciation, sont des "problèmes" écologiques, événements sui generis bien que totalement déterminés. La pollution de l'air, de l'eau, de la terre, l'apparition des algues vertes sur les plages, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, l'épuisement des réserves naturelles, etc., ne sont pas des "problèmes", pris en ce sens, puisqu'ils ne surviennent pas d'eux-mêmes. Tout comme pour les gouttes qui tombent, on peut, pour cette seconde catégorie d'évènements, remonter à la source qui génère ces problèmes. On se rend compte alors que ces évènements sont les conséquences de choix politiques, ou de facteurs plus larges comme le choix d'un modèle industriel et agricole, ou d'autres facteurs. Ces facteurs peuvent être complexes et entremêlés : par exemple, l'augmentation de l'usage de la voiture a d'abord remodelé les territoires, les habitudes de vie, les trajets types d'une journée, les distances moyennes acceptables pour certaines tâches, les exigences professionnelles, et désormais c'est cet ensemble complexe de facteurs qui pousse vers un usage accru de celle-ci. Mais quelque complexes qu'ils soient, ils possèdent malgré tout une caractéristique : ils résultent de choix humains, et sont des causes chroniques de dérèglements.

Revue Silence, n° 372, p.16 : on y lit qu'un appel d'offre lancé par la commune de Lambesc pour sa cantine, dans lequel la commune demande aux fournisseurs de procurer de la nourriture bio et locale, est contesté par le Préfet. La commune passe alors devant le Tribunal Administratif. Motif ? "Inclure une notion de distance dans l'approvisionnement est illégal car cela contrevient aux règles européennes de la libre concurrence". La commune perd le procès. C'est un système économique reposant sur l'axiome de la "concurrence libre et non faussée" qui a contraint la commune à renier ses prétentions à une fourniture locale. Alors, le problème est-il vraiment écologique, ou bien est-il politique ?

I.2. La solution ne provient pas de "l'écologie"

Pour pouvoir considérer un évènement comme un "problème", au sens que nous lui avons donné, outre le fait d'être survenu par lui-même, ou pour le dire avec plus de rigueur, causé par une cause devenue inaccessible, la seconde condition est que l'action à effectuer pour l'enrayer soit dirigée vers l'évènement lui-même.

C'est le cas pour une tache de tomate : pour résoudre le problème, je nettoie la tache, c'est à dire que l'évènement qui m'embête et l'évènement sur lequel j'agis sont identiques. Dans le cas des gouttes d'eau qui tombent, une telle attitude consisterait à éponger une par une chaque goutte qui tombe, indéfiniment : on voit que ce ne serait pas très fructueux. Dans ce cas, il faut agir non pas sur l'évènement qui m'embête mais sur celui qui le produit : il est plus utile de fermer le robinet ou changer le joint que d'éponger chaque goutte qui tombe. Rien n'empêche d'ailleurs de s'occuper aussi des gouttes qui tombent, qui peuvent devenir gênantes si elles sont trop nombreuses, mais on voit bien qu'il serait stupide de s'occuper seulement d'elles.

Si l'on accepte l'analogie selon laquelle les évènements déjà mentionnés tels que la pollution de l'air, de l'eau, de la terre, l'apparition des algues vertes sur les plages, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, l'épuisement des réserves naturelles, etc., sont plus de l'ordre de la chute de gouttes d'eau que de celui de la tache de tomate, alors il faut aussi en tirer la conclusion : si "problème" il y a qu'on voudrait vraiment régler, alors la solution ne consistera pas à agir à chaque fois de nouveau sur un nouvel évènement préoccupant, mais bien plutôt agir sur ce qui les produit. Comme nous l'avons dit, cela ne signifie pas qu'il faudrait négliger les tentatives de dépollution, stockage de carbone, sauvegarde des espèces, prospective en vue de nouvelles réserves, etc., mais simplement, que, tant qu'on se contente de ce type de mesures, on ne fait rien d'autre qu'éponger les gouttes d'eau. Si l'on cherche l'équivalent du robinet mal fermé ou du joint défaillant, on tombe sur les éléments déjà mentionnés, et dont il ne faut pas négliger la complexité : des choix industriels, politiques, sociaux, d'aménagement du territoire, etc. Bref, la solution véritablement utile pour régler les problèmes "écologiques" à la source n'est pas d'ordre écologique : il ne s'agit pas de maintenir en place des éléments naturels assaillis en permanence par un système, mais bien plutôt de supprimer les assauts. Or ces assauts proviennent de choix politiques.

Premier contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas de dire que les solutions à court-terme visant à réduire l'impact écologique immédiat du système actuel sont à bannir. Les solutions qui visent à réduire les symptômes écologiques de nos choix politiques sont sûrement utiles, peut-être même que certaines sont nécessaires, mais en tous cas elles ne sont pas suffisantes. Ce qui est critiqué, ce n'est pas de vouloir remettre l'environnement dans un état d'équilibre, c'est seulement de penser qu'il est possible d'ignorer ce qui cause les déséquilibres. Or, comme nous le verrons, le véritable problème est là : en proposant des actions qui n'abordent que les conséquences écologiques de surface, et en présentant celles-ci comme des solutions au problème "écologique", un système politique et industriel ne fait qu'augmenter sa légitimité en redorant son image, avant tout pour continuer à fonctionner et produire les causes de ces désordres écologiques. Et lorsque le traitement des désordres en devient même un business, partie prenante du système en question, les désordres deviennent tout simplement nécessaires à la thérapeutique environnementale : le maintien d'un patient dans un état de souffrance prolongée assure au nouveau "médecin de la Terre" autoproclamé la pérennité de ses honoraires.

L' "écologie", c'est l'art de ne traiter volontairement que des conséquences pour pouvoir continuer à en produire les causes tout en produisant du bénéfice et une image légitime.

I.3. Les problèmes du "problème" écologique

Nous voyons alors quels dangers il peut y avoir à considérer les "désordres" causés par l'humain comme des "problèmes".

Premièrement, la notion de "problème" laisse à penser qu'ils sont arrivés spontanément, c'est à dire à gommer la dimension de la responsabilité humaine en éludant leur caractère de conséquences d'un choix humain. La pollution d'une usine ne peut pas être comparée à celle d'un volcan. Si la seconde est un problème, la première est plus que cela : elle ressort de notre responsabilité.

Deuxièmement, la notion de "problème" laisse à penser que la solution consisterait à réduire les conséquences (stocker le carbone excédentaire, dépolluer l'eau, trier les déchets) plutôt qu'à supprimer les causes (arrêter les émissions excessives de carbone, les industries polluantes, la production des déchets). Bien évidemment, nous en sommes arrivés à un tel état de délabrement que réduire les conséquences environnementales de nos actes est devenu une nécessité. Le but de cet article n'est pas de s'opposer à ces "solutions". Mais il nous faut simplement garder à l'esprit qu'elles ne peuvent être que provisoires, et elles ne doivent pas nous cacher la véritable source des troubles en question.

Prenons l'exemple du tri des déchets. De la même manière que pour l'écologie, le but de cet article n'est pas de nier un constat (en disant par exemple : "les cartons et plastiques peuvent être mélangés sans problèmes"), ni de pousser à l'inaction (en disant : "arrêtez de trier vos déchets !"). Par contre, il existe une certaine tendance à croire que le tri des déchets est une solution suffisante, et presque définitive, au problème posé par l'existence de déchets en telles quantités. Et sur ce point, il est possible de critiquer ceux qui défendent le tri des déchets (qui le vantent trop fort, et qui le présentent comme la panacée). En réalité, le tri des déchets n'est qu'un palliatif temporaire à la question de leur existence. Mais lorsque le palliatif s'enracine trop longtemps, la souche infectieuse s'immunise... et le tri des déchets se retourne contre son but. Les déchets sont comme les gouttes d'eau, et les trier est comme éponger les gouttes. Fermer le robinet, ce serait supprimer le système tout entier qui en vient à leur production. Mais ce système est grand et complexe : il couvre aussi bien le mode de production industriel, que le système économique rendant l'importation moins chère que la production locale, le système de transports permettant des échanges sur grandes distances, ou les avancées technologiques permettant une conservation des produits frais, et aussi la publicité intégrée au support (l'emballage). Le déchet est le produit final d'une convergence de données complexes, voilà pourquoi il semble plus simple de traiter la gêne apparente que de remonter à la source qui le cause : cette démarche oblige à s'en prendre à un monstre énorme, terriblement complexe, mettant en jeu un très grand nombre de contraintes, d'acteurs, etc. À la place, on préfère faire de "l'écologie", c'est à dire s'en prendre à la manifestation superficielle sur le terrain de l'environnement.

Arrêtons de nous contenter de décrire des symptômes, il est temps de passer à l'étiologie. L'écologie est à la politique ce que le DSM-IV est à la psychologie.

Intermède : il était une fois... le tri des déchets

On commence par produire trop de déchets, alors on cherche une solution, et on se propose de les trier, ainsi, une certaine partie d'entre eux pourra être revalorisée sous une autre forme, et ne pas croupir comme déchet. Cette revalorisation étant de forme différente selon le type de matière, on entrevoit la nécessité de séparer les différents déchets afin de pouvoir les recycler ou les brûler. Le tri se met progressivement en place, et on incite les gens à trier leurs déchets. Alors on dit aux gens qui ont trié leurs déchets : "c'est bien, bravo, continuez, merci, vous sauvez la planète !". Et à aucun moment il ne vient à l'esprit qu'on pourrait aussi tenter de réduire les déchets à la source, ou de choisir des manières de produire et d'acheter qui n'en génèreraient pas. La question du tri occupe tous les esprits et fait diversion.

Une industrie se met en place. Elle possède une image verte, puisque c'est l'industrie du tri des déchets. Seul problème : son existence même dépend de l'existence des déchets. Alors, est-ce les nouveaux spécialistes du tri qui vont nous pousser à supprimer ce qui fait leur gagne-pain ? L'industrie du tri engage des experts en communication. Elle lance une campagne : "le tri des déchets, c'est écologique". Elle a raison : le tri des déchets, c'est de "l'écologie", et c'est justement là tout le problème. L'idée rentre dans la doxa, par le biais des mêmes supports publicitaires que ceux qui nous font acheter des yaourts suremballés et des kinder pour nos gamins. Les gens se sentent écologistes parce qu'ils mettent quotidiennement leurs 3 Kgs de cartons, plastiques, et autres, dans des poubelles de couleur différentes. Ils ne savent pas qu'une grosse partie de leurs déchets sera simplement brûlée pour produire de l'énergie avec un rendement de moins de 30%, et des gaz nocifs avec un rendement beaucoup plus élevé. Ils ne savent pas non plus que le contenu de leurs poubelles sera transporté en camion jusqu'en Allemagne, où il sera revendu à une entreprise privée.

Pendant que tout le monde s'affaire à trouver de nouvelles zones pour implanter des décharges, et à construire de nouvelles usines d'incinération, le volume global des déchets continue d'augmenter dans les chaumières. On ne parvient plus à imaginer qu'il serait possible de vivre sans des produits enrobés de carton et de plastique, jetés journalièrement. On oublie qu'ailleurs dans le temps, on a vécu de cette façon, et qu'ailleurs dans l'espace, beaucoup vivent encore sans avoir besoin de jeter un actimel dans un sac plastique tous les matins. Ce sont des attardés, de toutes façons. L'existence de produits voués à devenir déchets est devenue une évidence, une certitude inébranlable, de celles que l'on se contente de vivre tous les jours sans plus jamais l'observer ni s'interroger sur ses modalités d'existence (la bouteille d'eau en plastique est-elle nécessaire ? Est-elle contingente ? La question ne se pose même plus : elle est , tous les jours depuis tellement longtemps. Pourquoi irais-je imaginer faire autrement ? Qu'est-ce qui me pousserait à réaliser qu'il y a peut-être trente ans, elle n'existait pas dans les foyers, et qu'aujourd'hui, elle n'existe que chez dans les nations de privilégiés dispendiaires ?). Cette certitude est devenue d'autant plus précieuse qu'elle permet de maintenir le train-train, ennuyeux à mourir mais bien douillet, dans lequel on s'est englué.

Alors, quelqu'un vient critiquer le tri des déchets. Il dit que ce n'est pas si écologique que cela, que le tri permet avant tout à une industrie de continuer à fonctionner, qu'elle se donne une image plus légitime en prétendant résoudre un problème, mais que ce n'est qu'une prétention de surface, et que le traitement des déchets crée écologiquement de nouveaux désordres, qui seront tus jusqu'à ce qu'il devienne impossible de les ignorer. Il dit que l'industrie fondée sur le tri des déchets court à sa perte, car elle en engendre toujours plus, jusqu'au point où elle deviendra incapable d'en gérer les flux. Mais les nouveaux gestionnaires du rebut domestique n'y voient que de nouvelles opportunités de marché. Ils attendent avec impatience la sortie du nouveau rasoir à cinq lames, les nouvelles normes européennes de conditionnement. Et lorsque le petit homme arrive, avec ses arguments, face à cette industrie devenue géante, et face à une population aux certitudes ancrées, il est nécessairement taxé de réactionnaire. C'est un vilain passéiste qui veut retourner au temps où l'on enveloppait son poisson dans du papier journal cancérigène. Désormais, le papier journal est recyclé via une dépense énorme d'énergie et de produits synthétiques, le poisson part en farines pour animaux, et les deux couches qui l'enveloppent sont "valorisées" dans un incinérateur aux émanations douteuses. Ça doit être ça, le "progrès". Le "petit homme", avec ses arguments, veut passer pour un écologiste radical, mais il ne se rend pas compte qu'il propose l'impossible. Et critiquer le tri des déchets, si c'est pour ne rien faire, hein. Et puisque je vous dit que j'en ai besoin, moi, de mes sucreries industrielles en paquets.

Donc on en reste là. Et on continue à produire de plus en plus de déchets, à les recycler de plus en plus, à dégager de plus en plus de gaz et autres "externalités" sympathiques, à augmenter encore et toujours les distances, les volumes, les surfaces.

C'est sûrement ça, "l'écologie"...

09/05/2009

Bouffons sacrés

I. Mouvements du sacré

Croire que le sacré a disparu de nos sociétés contemporaines témoigne d'un aveuglement. Le sacré véritable demeure aveugle aux yeux de ses adorateurs, sans quoi il perd sa valeur de sacré. Lorsque les balivernes chrétiennes sont démasquées, elles perdent leur caractère sacré, mais celui-ci ne disparaît pas : il se déplace simplement sur un autre support. De même que les bantous ou les sociétés d'antan n'expliquent pas leurs mythes et rites comme un processus social arbitraire, mais comme le produit d'un ordre divin, nos sociétés contemporaines ne verront pas leurs idoles comme un produit social, elles ne sauront que justifier son existence par des arguments dotés d'un caractère mythique qu'elles ne sauront percevoir. Une société est incapable de voir ce qu'elle tient pour sacré, il faut que cela soit relevé par un observateur extérieur. Mais si celui-ci lui communique ses résultats, il montre à la société en question que les objets déifiés ne sont que le fruit d'un fétichisme communautaire appliqué à un objet arbitraire : le sacré est alors démasqué, et la société pense perdre pour un temps ses grands mythes, tandis que l'invariant du sacrément cherche simplement une nouvelle figure dans laquelle s'incarner incognito, une nouvelle niche.

Le sacré est un invariant nécessaire à la constitution de toute société, aussi ne saurait-il disparaître. C'est lui qui permet un partage homogène des valeurs sans recourir à la coercition. Le sacré est la manière la plus économique d'assurer l'ordre social autour de certaines valeurs, car assurer par la force l'assentiment des récalcitrants coûte plus cher que de le façonner en amont. Ces valeurs seraient-elles discutables par un esprit critique, le sacré les soustrait à l'entendement, en ce qu'il les érige en évidences indiscutables, il les place dans ce bon vieux sens commun donné d'avance sur lequel on ne se retourne jamais. On ne peut pas réfléchir à propos des catégories tenues pour sacrées, tout simplement parce que l'on réfléchit à l'intérieur de ces catégories. Pour que le malvoyant puisse voir ses lunettes, il faut d'abord qu'il les enlève de ses yeux, puis qu'il mette d'autres lunettes (puisque le malvoyant ne peut voir sans lunettes), et ce n'est qu'alors que ses anciennes lunettes peuvent passer de ce par quoi il regardait à ce qu'il regarde. Il est donc sot de penser que le sacré a disparu de nos sociétés. Il y est tout aussi présent qu'avant, tout aussi implicite, il façonne toujours autant notre pensée.

Parfois, les contingences historiques d'une époque exigent que l'on renverse les valeurs sacrées en place. Cela ne laisse jamais vide la place du sacré, mais se contente d'y placer d'autres valeurs. Le christianisme a remplacé le paganisme, et fût lui-même remplacé par d'autres valeurs que nous peinons à percevoir car ce sont nos valeurs sacrées d'aujourd'hui. Les Lumières n'ont pas fini le travail, il faut le recommencer dès que les valeurs qu'elles nous ont inculquées ne représentent plus un progrès pour notre époque. C'est le cas aujourd'hui. Le sacré contemporain est dans un cul de sac. Ses valeurs doivent être remplacées par d'autres. Nous ne devons pas avoir la prétention de démystifier le monde, mais simplement de nettoyer une place encombrée de catégories poussiéreuses, pour que s'installent les nouveaux mythes provisoires de notre époque.

La difficulté d'une telle entreprise provient du caractère non-dit du sacré : tout sacré démasqué perd en même temps son caractère sacré. Aussi ne pouvons-nous pas nous occuper d'instaurer les nouvelles valeurs : les nommer, ce serait les déformer et leur empêcher de jouer leur rôle de concepts aveugles et implicites du raisonnement. Les nouvelles valeurs s'instaureront d'elles-mêmes, par le jeu des déterminismes sociaux. Notre rôle actuel doit se limiter à évacuer les vestiges des rituels obsolètes de notre société. Pour cela, il suffit de nommer le rituel comme rituel, de décrire une valeur comme sacralisée, et, lorsque l'on réalisera par quel processus un objet arbitraire a été érigé au rang de support inconditionnel de l'adoration, alors l'arbitrarité du processus sautera aux yeux et rendra caduque toute absolutisation de la valeur. Mais c'est aussi parce que le sacré est tabou qu'il est difficile de le percevoir, et que se débarasser des mythes d'aujourd'hui en les nommant n'est pas une entreprise aisée. Le jour où les rites peuvent être perçus, c'est en général qu'ils ne sont déjà plus des rites.

Le système scolaire et le permis de conduire sont nos nouveaux rituels initiatiques. L'accomplissement professionnel notre nouveau paradis. La capitalisation est notre nouveau cadre de pensée : notre corps possède un capital santé, notre peau un capital solaire, notre démarche un capital de séduction, notre journée doit inclure un capital sommeil, la planète possède un capital de ressources naturelles à ne pas exploiter excessivement. La productivité est la nouvelle dimension de l'évaluation : tout temps qui n'est pas exercé à une activité stimulant la croissance du PIB, par la production d'un produit ou par la consommation d'un service, est considéré comme du "temps perdu". La flânerie, la poésie sont considérés comme improductifs. La bourse est notre nouvelle magie, et la société toute entière a les yeux constamment rivés sur les expérimentations de ses chamans-traders, qui font perpétuellement apparaître et disparaître de nouveaux capitaux. La contemplation passive de la télévision, trois heures par jour, assure la livraison à domicile de la prière quotidienne. Le supermarché est le temple d'un nouveau pèlerinage. Chaque société possède ses rituels, ses cérémonies, ses valeurs sacrées, ses concepts, sa magie, ses prières, ses temples, et ses fétiches. Il faudrait étudier la mythologie contemporaine sous tous ses aspects.

Les tentatives d'une ethnologie de notre monde se sont contentées d'observer les reliquats de magie noire campagnarde ou les nouveaux rituels des Cités. Cela permet surtout de se voiler la face quant aux véritables mythes qui environnent notre société toute entière : on ne fait que reléguer les campagnes et les Cités à l'archaïsme païen des sociétés animistes, ce qui permet de se croire supérieur car délivré des sornettes crédules d'un autre temps. À la naïveté de se croire débarassé à tout jamais des mythes s'ajoute la prétention de pouvoir objectiver le voisin, auquel on attribue la superstition que l'on ne sait percevoir en soi-même. Ce qu'il faut faire, c'est au contraire commencer par l'humilité de se prendre soi-même pour un mystifié. Ensuite, il faut chercher le plus commun du sens commun, réfléchir sur le plus évident.

II. L'artiste, figure du sacré

Parmi les évidences modernes s'en trouve une qui sera abordée ici : la dévotion envers "l'artiste". L'"artiste" d'aujourd'hui est le veau d'or d'antan. Il est celui qui prétend se trouver en dehors des valeurs communes (il ne passe pas huit heures de sa journée à s'ennuyer au travail pour le profit de son employeur), alors qu'il incarne justement leur sacralisation. L'érection de l'artiste au rang de fétiche procède de trois mouvements : d'une part, l'organisation économique de notre société le produit de toutes pièces; ensuite, l'artiste érigé à son rang glorieux prétend incarner les vélléités contestataires de la population; enfin, en canalisant la contestation par une voie qui ne permet de réfléchir que dans les cadres de pensée de la société qui l'a créée, l'artiste contribue au maintien du système qui l'a vu croître. Dans les deux derniers mouvements, il incarne le rôle joué autrefois par le bouffon. Pour le premier mouvement, il constitue le nouveau fétiche. Pour cette raison, l'artiste est le bouffon sacralisé.

L'artiste, pur produit de consommation

Dans notre société et dans ce texte, parler de "l'artiste", ce n'est plus parler de quelqu'un qui s'adonne à une activité créative. Le chanteur d'aujourd'hui qui gratouille sur une guitare sèche les trois accords qu'un autre a écrit pour lui ne fait pas dans l'artistique : il se contente de répéter mécaniquement des gestes que l'on peut apprendre en deux heures de cours de guitare, et de s'adonner à une activité pratiquée spontanément par tout le monde : le chant. Que ces gestes aboutissent à l'émission d'un son, et que ce son soit considéré comme "artistique", ne provient pas d'une prétendue inspiration créatrice de l'auteur, mais bien de mécanismes sociaux qui transforment le "son" en "produit artistique" : c'est le statut social de la personne qui chante, l'infrastructure matérielle qui l'environne, et l'idéologie régnante, qui font l'"artiste" au sens que nous lui donnons ici, et pas la créativité de la pratique. Le chant sous la douche et dans la rue possède les mêmes propriétés acoustiques que le chant sur scène. Pourtant, le second est considéré comme artistique, justement parce que celui qui chante se trouve sur une scène, devant des spectateurs, alors que ce n'est pas le cas du premier. Que le premier aît été en train de composer ou d'improviser une musique révolutionnaire sous sa douche, alors que le second fournira une reprise mal avisée de Brassens n'y changera rien : c'est toujours le second que l'on désignera aujourd'hui comme un "artiste".

L'"artiste" d'aujourd'hui n'est donc pas le créateur, le transformateur, l'inspiré, l'interprète : l'artiste est celui qu'un producteur a "produit" (comme on dit si bien) sur un "spectacle". Lorsque celui qui se donne en spectacle est aussi un créateur, il peut arriver que les sens étymologique et actuel du terme "artiste" coïncident, mais aujourd'hui, cela n'est plus nécessaire. Pour être "artiste", on n'a plus besoin de faire de l'art, il suffit de faire du spectacle.

Mais il n'est pas donné à n'importe qui d'être un "artiste" que "l'on produit" sur scène (ou dans une exposition, ...). L'"artiste" est séléctionné par l'industrie du divertissement à prétention culturelle, en fonction d'un certain nombre de critères : il doit en même temps donner l'impression d'une superficielle nouveauté tout en reconduisant les catégories ésthétiques auxquelles sont habitués les auditeurs, il doit avoir les dents blanches, "bien présenter", savoir répondre à des interviews, ne pas choquer les spectateurs par son aspect physique ingrat ou surprenant tout en possédant éventuellement une caractéristique physique qui puisse faire son "originalité" (car c'est bien connu que l'originalité artistique provient de l'apparence physique, c'est la moustache de Piazzolla qui faisait son talent, et c'est à ce titre que l'industrie du divertissement d'aujourd'hui cherche toujours quelques stigmates goffmaniens surmontés dans une résilience cyrulnikienne pour voiler la conformité des autres artistes. C'est pourquoi il est toujours utile d'avoir sur un plateau un Chabal barbu (car la définition actuelle de l'artiste est à ce point éloignée de l'activité proprement artistique qu'elle inclut Chabal), une Mimie Mathy naine, un Gilbert Montagné aveugle, un Carlos obèse, un Lagaff' chauve, ou quelques noirs, bossus, boutonneux, et autres pour contrer l'accusation de conformisme et donner l'illusion de "personnages de caractère". Ces exceptions peuvent faire croire par l'industrie du divertissement qu'elle ne choisit pas selon des critères physiques, alors qu'elle a simplement l'espace d'un instant, modifié ses critères physiques de sélection pour ne pas paraître trop monotone et ségragative), etc. L'individu qui remplit tous ces critères est alors soumis à un conditionnement, ou une formation, il est hissé sur une scène, équipé de musiciens. Son emploi du temps est prévu pour lui, et il est bringuebalé de lieu en lieu, comme un objet, par une industrie qui revendique la propriété de son produit et empoche les bénéfices financiers et symboliques.

C'est ainsi qu'une partie du budget des ménages est prévue pour être dépensé chaque mois dans des "produits culturels" toujours renouvellés par une industrie qui se contente de fournir une nouvelle tête et un nouvel habillage au même conformisme. À l'intérieur de son caddie de supermarché, parmi le même shampooing, les mêmes bières, frites surgelées, serviettes hygiéniques, et produits d'entretien que le client achète tous les mois, on trouve aussi le même CD acheté tous les mois, mais avec un visage différent sur la pochette. C'est aujourd'hui ce que les supermarchés et la télévision appellent "art" ou "culture", et l'artiste là dedans en est le pur produit : il est l'employé de l'industrie chargé de donner un visage et un corps concrets aux pseudo-nouveautés qu'elle a produites.

La prétention critique de l'artiste

L'"artiste" moderne, pris en ce sens non pas de créateur d'art, mais de figure façonnée par l'industrie culturelle, doit manifester son originalité, comme nous l'avons vu. Toute l'habileté de l'industrie du divertissement tient en ce qu'elle parvient aujourd'hui à créer à merveille des orginialités conformes. Paradoxalement, elle habille la plus dédéspérante des banalités sous les oripaux de la nouveauté. Une des caractéristiques par lesquelles l'"artiste" prétend se distinguer du commun des mortels tient dans son mode de vie et son rapport à l'argent. L'"artiste", en effet, n'a pas besoin de travailler huit heures par jour au profit d'un employeur qu'il ne connaît pas. Libéré artificiellement des contraintes matérielles qui sont imposées, tout aussi artificiellement d'ailleurs, au reste de la population, il peut s'adonner aux "choses essentielles" de sa vie d'artiste. Son aisance matérielle créée par l'industrie du divertissement à prétention culturelle lui permet d'afficher un certain dédain envers les préoccupations bassement terre-à-terre de la plèbe qui cherche à se nourrir. Lui, l'"artiste", peut proclamer son mépris de l'argent et dénoncer l'avarice des grands et des petits, en oubliant l'espace d'un instant que c'est justement parce qu'il est plein de fric qu'il peut le faire, et parce que ce sont les cupides que sa petite prose bien-pensante dénonce qui l'ont installé à sa place.

Lorsqu'il est riche, l'"artiste" se permet "des folies", qu'on lui excuse par son humeur de créateur. Il possède tellement d'argent qu'il n'en mesure plus la valeur. Il affiche donc son indifférence à l'égard de l'argent, mais ce n'est pas l'indifférence de la pauvreté librement consentie, car son dédain à lui dépend en fait de l'argent que lui donne l'industrie culturelle. Curieuse indifférence ! Pour lui, cette indifférence semble la distinction ultime de celui qui s'est hissé au sommet de la pyramide des besoins et n'a plus qu'à se soucier de peinturlurer un tableau ou gratouiller trois accords, pour le peuple, elle a l'allure de l'indécence et du paradoxe.

L'"artiste" possède une vie de rêve. Il ne s'aliène pas au travail, il est liberé du besoin d'être productif car il est "créatif". Il peut passer son temps à faire des "rencontres", des "voyages", ou à "travailler son art". L'artiste semble incarner des valeurs essentielles, authentiques. Il est le modèle de ce que pourrait faire le travailleur s'il n'était pas aliené à son bureau ou à sa chaîne de production. Il ne se rend pas compte qu'il est lui-même l'employé de l'industrie culturelle, qui le charge de faire le mariole et d'endosser provisoirement la paternité des produits industriels qu'elle confectionne. L'"artiste", en offrant un autre rapport au temps et à l'argent, montre l'idéal d'une société où les gens s'épanouieraient dans une créativité et seraient libérés de la nécessité (artificiellement créée) de travailler huit heures par jour. L'"artiste" semble donc, par son mode de vie, posséder une dimension subversive dont il se glorifie : il montre "qu'un autre mode de vie est possible", "que certaines valeurs sont plus importantes que l'argent", etc.. Mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, l'artiste, comme tout objet sacré, est un puissant moyen de conservation du système actuel en l'état.

L'"artiste" conservateur

L'"artiste" permet le maintien du système en place pour deux raisons : la première est qu'il est le fétiche dans lequel s'incarnent les valeurs de notre société qu'il ne fait pas remettre en question, celles qui ont la dimension du sacré. La seconde est que, tout comme le loto, il permet de canaliser les frustrations populaires, en manifestant l'infime probabilité d'une richesse soudaine et inopinée.

Les valeurs qu'il supporte

L'"artiste" participe à sacraliser les axiomes du capitalisme. L'"idole" porte tout à fait bien son nom : il est la figure de l'adoration de notre société contemporaine. L'"artiste" d'aujourd'hui est voué à un culte, sacralisé, sanctifié. On le considère comme un demi-Dieu. On va même jusqu'à le considérer comme supérieur à un Dieu : après tout, (les) Dieu(x) n'a/ont créé que le monde matériel, alors que l'"artiste", quant à lui, crée du spirituel ! Sa création est assimilée à l'opération d'un démiurge qui sort une nouvelle matière du néant. Le problème n'est pas ici que cette vision de la création artistique soit totalement érronnée, même si c'est aussi le cas. Le problème vient plutôt du statut que cette posture attribue à l'"artiste" : on en fait un objet moderne d'adoration. La fanattitude est à ce titre totalement symptomatique de ce nouveau mouvement : les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus dans leur chambre de Christ sur une croix, mais des posters de Kurt Cobain. L'apparence a (un peu) changé, mais le rôle demeure le même : il s'agit de se prosterner devant un corps que l'on a doté de valeurs divines.

L'"artiste" porte en sa chair les valeurs mythiques de nos jours :

  • la réussite individuelle du self-made man : l'"artiste" donne l'exemple du discours méritocratique, selon lequel c'est la "valeur travail" qui permet l'ascension sociale. Pendant que Cecil Taylor et Thelonious Monk mangent des pâtes des années durant, on nous ressort le discours du parvenu, qui, par la force de son "caractère" et de son "talent", s'est hissé au sommet de la "gloire". Que la promotion soit principalement l'effet du piston, que les grands créateurs soient dédaignés car la nouveauté choque l'oreille de l'habitué, le discours méritocratique de l'artiste n'en a cure : il se contente de montrer les exemples factices de personnes parvenues, uniquement de leur propre chef, à la gloire.
  • l'arbitraire de la gloire : La Nouvelle Star et les autres sornettes pseudo-artistiques mettent la carrière d'artiste sur le même plan que la gain au loto : il ne s'agit que d'un coup de bluff. Dans chaque ville, des milliers d'individus sans aucune fibre créatrice s'amassent devant les portes d'un rituel chargé de désigner les nouveaux Élus. Entre l'aléatoire traditionnel des entrailles de poulet ou de l'astrologie et l'arbitraire moderne de la loi du Marché se situe le coup de dés qui décide qu'un individu commun quittera un jour sa triste banalité pour accéder un jour au statut sanctifié d'artiste. La mythe MySpace contribue aussi à cette logique de contes de fées, où un jour, un producteur providentiel passera, sur son cheval blanc, par le profil d'une Cendrillon de l'art dont il tombera amoureux et qu'il transformera en princesse. Le soupirant artiste fignole son profil si banal tout en fantasmant la visite miraculeuse d'un messie artistique qui "remarquera son originalité", et, sous l'effet d'un coup de foudre, décidera de le "produire" en tant qu' "artiste". Et pendant ce temps-là, il donne de l'argent à Murdoch pour élaborer sa propagande raciste et impérialiste.
  • l'occultation des processus sociaux au profit d'une sanctification du "caractère" : L'"artiste" est un personnage de caractère, qui se joue de la société. Les déterminismes de la sélection sociale semblent n'avoir aucune prise sur lui. L'"artiste" est le prétexte facile pour occulter tout type de mécanismes par lesquels les classes dominantes conservent le pouvoir, et les remplacer par la vision d'un monde régi par les "coups de tête" et "coups de cœur" (aïe) de l'artiste, électron libre de la société qui "fait ce qu'il veut", comme s'il était aujourd'hui possible de "faire ce que l'on veut", et comme s'il l'était de décider ce que l'on veut vouloir faire.
  • La personnalisation : l'artiste accepte de prendre sur lui l'admiration des foules. Il souhaite être le support sur lequel sera projetée cette admiration. Tout comme, pour d'autres raisons, l'idéologie actuelle préfère nous rendre fiers de notre équipe de foot, notre président (c'est raté), et préfère faire focaliser les communautés d'origine africaine sur l' "exemple de la réussite" qu'est Rama Yade, et celles maghrebines sur Rachida Dati (encore raté), il nous faut un autre support en personne pour projeter nos sentiments d'admiration. Lorsque l'on veut cacher un processus social, il faut bien trouver quelqu'un pour faire écran, que l'on rend responsable d'un état. Ce peut être Sarkozy, ou Johnny.
  • l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle : pourquoi considère-t-on que l'"artiste" a réussi ? Car il est devenu riche, car il fréquente les grands de ce monde, car son temps est important, il se déplace loin et à grande vitesse, et possède des privilèges dus à son rang. Il semble que la création de quelque produit "artistique" n'aît été qu'un prétexte pour avoir une vie que l'on qualifie de "réussie", ce que l'on assimile au fait de se bâfrer dans la débauche d'un luxe indécent et fréquenter les canailles puissantes de ce monde. Aux yeux de cette mythologie, il semble que l'artiste qui parvient à vivre chichement de son art mais qui peut s'y épanouir n'a pas vraiment réussi tant qu'il n'a pas joué au Zenith ou à l'Olympia, devant 20 000 minets et minettes dans l'état de transe mystique propre à nos cérémonies modernes. La différence est flagrante entre celui qui se sert d'un pseudo-art pour justifier une ambition démesurée et celui qui se contente de s'épanouir dans une activité créatrice en ne demandant que les moyens nécessaires pour y continuer.
  • l'inégalité de départ entre les humains : l'"artiste" possède du "talent", faculté inégalement répartie entre les humains. Certains en effet n'ont pas de "talent", ils ne pourront donc jamais devenir des "artistes". Le "talent", vu comme capacité innée, inégalement répartie entre les individus, ouvre la porte à un discours qui prétend justifier les inégalités sociales sur des inégalités prétenduement naturelles. Celui qui est prêt à admettre la validité du concept de "talent" est alors prêt pour accepter celui d'"intelligence", de "mérite", de "volonté", et croire que l'école permet d'évaluer ces "capacités" présentes d'avance (dans le code génétique !) chez les humains. La vision de l'"artiste" comme "doté de talent" est la fable moderne, qui remplace la théorie des âmes de plomb, d'argent et de fer chez Platon, par une théorie plus moderne en termes de "capital" : à sa naissance, l'individu est doté par une Providence de certains "capitaux" : un "talent", une "intelligence", un "charme". L'idée que ces produits soient en fait déterminés par le contexte d'éducation s'efface devant celle d'une loterie originelle, distribution aléatoire des chances, que l'on ne peut alors qu'accepter comme une fatalité. La déduction logique qui s'impose alors est qu'il faut se résigner devant les inégalités sociales, qui ne fait que retraduire cette "inégalité des chances", inéquitable par Nature. Que le fils de Johnny Haliday devienne chanteur ne dépend ni du réseau de connaissance de son papa, ni du milieu dans lequel il a été élevé : il a simplement eu la chance d'hériter du "capital talent" de son père, sous la forme du gène de la guitare.
  • l'émancipation inaccessible : en faisant passer l'art pour la pratique d'une capacité innée, l'"artiste" renforce un autre aspect de la ségrégation sociale : il fait croire que quiconque n'est pas doté de cette capacité ne pourra jamais exercer de l'art, ni même véritablement le comprendre. Il ferme la porte de la prétention artistique au commun pour ne laisser entrer dans sa boîte de nuit que ceux que l'industrie avait affublé du "génie créatif". L'art de cet "artiste" n'est pas accessible par une éducation : il est la pratique qui s'offre naturellement à ceux à qui la société a attribué la capacité. Tout comme le chaman d'antan est le seul à pouvoir faire de la magie, l'"artiste" est le seul à pouvoir faire "de l'art", puisqu'il est doté de la "créativité artistique", nouvel emblème de ces pouvoirs que l'on attribuait autrefois aux sorcières. C'est d'ailleurs ce qui explique ses frasques : c'est parce qu'il est "quelqu'un d'exceptionnel" que l'artiste peut en même temps, selon le mythe romantique du XIXéme siècle toujours aujourd'hui en vigueur, créer une matière ex nihilo, et qu'il possède un caractère capricieux et imprévisible. D'où les bonbons dans les loges. L'artiste est le nouveau sorcier de nos sociétés, qui crée par un processus que personne ne comprend une matière qui fait peur. La création artistique n'est alors plus ce libre exercice de la créativité, capacité potentiellement disponible pour chacun, pourvu qu'elle soit développée, elle devient alors l'exercice incompréhensible d'une sorte de rituel magique accessible aux seuls initiés.
  • L'admiration du dépossédé enveurs son dépossesseur : Le peuple, dépossédé de sa créativité, ne peut plus extérioriser son énergie positivement. Il en est réduit à une forme dégénérée de l'expression de son énergie créatrice, la seule qui lui est autorisée dans un monde où l'on a sacralisé l'artiste : la vénération. Plutôt que de s'exprimer lui-même, il en est réduit à une sorte de transe mystique emplie d'énergie sexuelle mal assumée, que l'"artiste" s'empresse d'accepter pour devenir un nouveau fétiche sexuel autorisé et vivant. La frustration du peuple dépossédé de sa créativité se retourne en une adoration scabreuse envers celui qui accepte d'être transformé en totem mobile et sonore. L'artiste se déhanche dans les postures les plus ridicules car il sait que ce sera considéré comme un objet d'admiration pour ses "fans", qui verront ces postures comme autant d'occasions de vénérer leur fétiche, comme autant d'expression divine d'un art qu'ils auraient en fait pu pratiquer eux-mêmes, mais d'une manière nettement moins vulgaire.

Ces valeurs peuvent être contradictoires entre elles : la réussite individuelle semble incompatible avec l'arbitraire de la gloire, l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle semble contredire le rôle critique auquel prétend l'artiste. Pourtant, le discours sacré n'a jamais peur des contradictions, puisqu'il n'entre pas dans le domaine du logique, mais celui de l'implicite. La particularité du mythe est qu'il peut toujours éloaborer des fables pour s'auto-entretenir : les paradoxes théologiques de l'incarnation et des limbes étant perçus comme signe d'une grandeur qui échappe à l'entendement humain (qui ne peut donc que les trouver illogiques), les paradoxes du mythe artistique actuel, lorsqu'ils sont remarqués, ne font que renforcer l'idée que l'art se soustrait aux déterminismes de notre société, quand bien même il en est un des produits les plus archétypiques.

Le rôle de canalisation des frustrations

Une des différences entre la mythologie ancienne et la mythologie moderne est qu'aujourd'hui, l'idolâtrie a pour objet le bouffon. Le bouffon n'est pas seulement celui qui a pour rôle de divertir, il sert aussi à faire diversion, c'est à dire à faire dériver la critique, de critique sérieuse qu'elle pourrait être, en un simple farce : alors que l'ancien bouffon bénéficiait d'un statut social privilégié, il s'en servait pour se moquer du roi, d'une manière subtile, à peine voilée, et il permettait ainsi de donner corps à la contestation tout en la canalisant, par le ridicule. Tout en faisant mine de divertir, l'ancien bouffon critiquait. Mais en critiquant discrètement et par le rire, il imposait l'unique voie d'une contestation possible en évitant en même temps toute forme de contestation un tant soit peu sérieuse ou rigoureuse du pouvoir monarchique.

Le bouffon moderne fait de même : lorsqu'il se targue de vivre en dehors du système marchand, d'être au dessus des nécessités quotidiennes d'une plèbe trop occupée à payer son pain quotidien, il représente l'ébauche d'une critique de l'aliénation au travail et de l'enrichissement pécuniaire comme finalité. Le bouffon incarne pour cette plèbe l'espérance d'une autre vie, il montre qu'il y a toujours une possibilité de devenir riche et heureux sans s'échiner à une tâche ingrate. Ce n'est que par cette espérance que la plèbe parvient encore à accepter son statut. En donnant au peuple l'image d'une porte continuellement entr'ouverte, mais qui ne s'ouvrira jamais pour lui, l'artiste empêche le peuple de réaliser qu'il se trouve dans une prison aux murs fermés.

Le peuple peut alors plutôt rêver de gagner au loto ou de devenir un artiste plutôt que de se poser la question d'améliorer ses conditions de vie dans le monde réel. L'"artiste" et le gagnant du loto ouvrent un imaginaire de richesses tombées du ciel, qui, outre le fait de faire assimiler bonheur et richesse pécuniaire, permet aussi au frustré de continuer à rêver d'un monde meilleur au lieu d'agir en conséquence, de continuer à penser que l'amélioration des conditions de vie ne peut être l'objet que d'une de ces fables modernes, et non d'une prise en main concrète.

***

L'"artiste" est donc un des piliers de notre société. Il n'est pas celui qui exerce une activité artistique, mais le produit d'une industrie pour les besoins de la consommation d'une de ses franges qu'elle nomme "culturelle". Il offre l'image de quelqu'un qui remet en cause la nécessité de travailler et la course vers l'argent. Cette remise en cause est déjà paradoxale en soi, puisqu'elle repose sur une industrie qui le délivre de son travail et lui donne son argent, mais quand bien même elle fonctionnerait malgré tout, elle ne sert en fait qu'à renforcer le système actuel. L'artiste est un fort élément conservateur, en ce qu'il réifie puis déifie les valeurs que la société industrielle veut nous inculquer. Enfin, par l'espoir illusoire qu'il offre de pouvoir vivre autrement, il permet à la plèbe de supporter son mal-être quotidien en s'envolant dans un imaginaire doré.

20/03/2009

Une "autoréduction" qui porte bien son nom

"Tout est à nous !

Rien n'est à eux !

Tout ce qu'ils ont, ils l'ont volé !"

Suite à la manifestation étudiante du mercredi 11 mars contre les réformes de l'enseignement, s'est déroulé, à Rennes, un acte d' "autoréduction", ou de "pillage". "Pillage" (ou "extorsion") est le terme qu'emploient Ouest-France et les observateurs de l'extérieur, qui ne connaissent les principes théoriques de cet acte. "Auto-réduction", "réquisition alimentaire", "réappropriation (prolétarienne)", "communisme immédiat" sont les termes qu'emploient ceux qui le définissent à partir de principes théoriques. Dans tous les cas, il s'agit de la même chose : aller à un grand nombre de personnes dans un supermarché et profiter d'être plus nombreux pour se servir gratuitement. L'objet de ce texte sera d'abord de défendre cette pratique face aux critiques ou omissions des médias et du sens commun, pour ensuite mieux la critiquer du point de vue militant.

Contre la désinformation quant à cette pratique

Vu de l'extérieur, cette pratique s'apparente à du "vol". C'est d'ailleurs ainsi qu'elle est qualifiée par les médias dominants, les passants peu informés, etc : il s'agirait juste, pendant une manifestation, de profiter d'être assez nombreux pour pouvoir voler dans les rayons en toute impunité. En réalité, selon les promoteurs de cette pratique, il ne s'agit pas de "vol", mais d'une "auto-réduction", définie par un ensemble de présupposés théoriques, et s'inscrivant dans une histoire de pratiques militantes.

Partant souvent (sciemment ou non) du constat dressé par Marx selon lequel seule une petite partie de la plus-value créée par le travailleur lui est reversée, et le reste va à son patron (aujourd'hui les actionnaires de son entreprise), les promoteurs de cette pratique la considèrent comme un moyen, pour le travailleur, de se réapproprier la partie de sa plus-value qui lui a été prise par son patron : d'où le qualificatif de "réappropriation prolétarienne". Cette pratique repose donc sur une solide tradition théorique revendiquant notamment l'abolition du salariat.

En ce qui concerne son histoire, elle trouve sa place au sein d'un ensemble de pratiques par lesquelles des personnes démunies refusent de payer ce qu'elles estiment indû ou excessif : parmi celles-ci, les "déménagements à la cloche de bois" du XIXème siècle, où les habitants d'un logement le quittaient sans en avoir payé le loyer, avant que le propriétaire n'en saisisse les meubles. Lorsqu'en Italie, dans les années 1970, certains recalculaient leurs frais de gaz ou d'electricité en s'appliquant à eux-mêmes les tarifs qui étaient concédés aux grandes entreprises, et n'acceptaient de payer que ce tarif recalculé, il s'agissait aussi d' "autoréduction" (l'emploi du terme signifie alors que les gens "réduisent par eux-mêmes" les tarifs). La pratique d'aller voler dans des supermarchés ou des épiceries pour nourrir des communautés était et est encore pratiquée, par les communautés "autonomes" vivant dans des squatts, que ce soit dans les années 1970 ou toujours aujourd'hui, et c'est ainsi que les insurgés grecs d'il y a peu ont nourri leur mouvement.

La pratique d'autoréduction qui nous concerne ici consiste à se rendre en masse dans des magasins afin de paralyser totalement son fonctionnement, en bloquant la circulation et le passage en caisse, et de n'accepter d'en sortir qu'avec des provisions. Le gérant, alerté, négocie souvent avec les militants, et les laisse sortir au plus vite, afin d'éviter d'une part une paralysie trop longue qui diminue le chiffre d'affaires, d'autre part une intervention de la police, dangereuse pour la marchandise aussi bien que pour l'image du magasin ou (le personnel et) les autres clients présents sur les lieux. Ainsi, la plupart du temps, les militants peuvent-ils sortir du magasin avec des provisions, sans la moindre violence, ni intervention policière, avec l'accord du gérant. Ce genre de pratiques a déjà eu lieu à Grenoble, Rennes, Paris, en Argentine, dans certains cas elle était menée par des collectifs de chômeurs et précaires qui allaient redistribuer la nourriture aux associations pour ceux qui ont faim. Elle a été popularisée par les films de Pierre Carles, Attention danger travail ou Volem rien foutre al pays.

Les principes à la base de ces actions peuvent être discutés, comme tous les principes, mais ils existent, et sont fondés sur de solides arguments, ayant derrière eux une longue histoire, de grands noms, de grandes polémiques, des mouvements sociaux.

Pour discuter les principes, on pourrait par exemple faire remarquer que les défenseurs de cette pratique mêlent des références marxistes et libertaires incompatibles entre elles, qui ne font que se rejoindre ponctuellement lorsqu'on aborde superficiellement leur critique du salariat. En ce qui concerne l'action étudiante du 11 mars, on pourrait aussi se demander de quelle manière des étudiants (des favorisés, futurs favorisés, ou des miraculés de l'ascenceur social; en tous cas pas franchement des gens qui se destinent à travailler en usine...) peuvent prétendre se "réapproprier" des valeurs d'échange qu'ils n'ont pas produites, qu'ils ne produiront jamais, et qu'ils exproprieront plutôt à leur tour aux travailleurs lorsqu'ils seront devenus cadres ou membres de l'appareil d'État. La réappropriation du produit de son travail par le travailleur lui-même, d'accord, mais par le futur petit bourgeois ? Mais ces questions-là ne sont pas les plus importantes ici, pour la raison qu'elles se situent déjà à l'intérieur des principes théoriques qui gouvernent l'action, et elles peuvent trouver des réponses pour autant que l'on accepte de discuter de ces principes. L'action des médias est beaucoup plus néfaste puisqu'elle occulte carrément ces principes.

Évidemment, l'ignorance des journalistes des médias dominants les empêche de parler de ces principes, car ils n'en ont jamais entendu parler. Ils ne peuvent alors traiter l'action que de manière superficielle, sur le mode du sensationnel, en l'infantilisant, la criminalisant : en faisant passer ce que ses acteurs rangent sous le concept de "réappropriation" pour un simple "vol" commis par quelques étudiants irresponsables et attardés, trop contents d'être assez nombreux pour pouvoir "chourer dans les magasins" comme font les collégiens. L'idée que les étudiants en question aient lu beaucoup plus de livres, ou qu'ils aient une connaissance beaucoup plus fine de l'histoire des mouvements sociaux que ces journalistes ne leur effleure même pas l'esprit : ils se contentent de vider cet acte de sa substance politique et théorique pour le ranger parmi les petits larcins qui seraient dignes des faits divers, mais qui ont droit aux gros titres en raison de leur caractère spectaculaire.

Sur un point, c'est particulièrement clair : pour les pratiquants de cette démarche, il ne s'agit pas de voler les riches, comme Robin des Bois, mais bien de leur reprendre ce qu'ils nous ont volé. On n'est pas obligé d'adhérer à cette analyse économique, mais il faut au moins accorder que c'est celle qu'ont en tête les acteurs lorsqu'ils agissent. Ils ne se considèrent pas comme des voleurs, certains même sont sûrement contre le vol, il s'agit seulement pour eux de se réapproprier ce dont la propriété des moyens de production nous a dépossédés. Une seconde raison pour laquelle les médias se trompent lorsqu'ils assimilent cette méthode à du "vol" ou à un "pillage", c'est que les intéressés ne dissimulent aucune marchandise, ils ne partent qu'avec l'accord du gérant (et accessoirement quelques sacs, paniers, ou chariots...), qui a accepté de les laisser emporter une quantité définie de nourriture.

Réflexion critique sur cette pratique

Si l'acte d'auto-réduction en question est critiqué ici, ce ne sera donc pas d'un point de vue naïf qui ignore ses présupposés théoriques. Il ne s'agira pas de de dire que "le vol c'est mal", que les étudiants qui ont commis cet acte sont des immatures, irresponsables, qui voulaient se payer du bon temps, des sueurs froides et de la bière fraîche. Il s'agira de prendre au sérieux le fait que ce type d'actes s'inscrit dans une démarche de critique générale et radicale de l'organisation économique qui est la nôtre. Et de voir si elle est cohérente avec une critique poussée jusqu'au bout.

Tout d'abord, qui est pénalisé par ce genre d'action ? Sûrement pas entreprises fabriquant les produits, puisque le magasin les a déjà payés à son fournisseur. Pour le fournisseur, que la marchandise aît été achetée, volée, ou "auto-réduite", cela ne change rien : c'est la même marchandise qu'il a vendue au magasin, et c'est la même que le magasin lui recommandera lorsque ses stocks auront été épuisés. Ainsi, il faut bien avoir en tête que même si le voleur a l'impression que personne ne gagne d'argent lorsqu'il vole, en fait c'est faux : lors d'un vol, le fournisseur est payé par le magasin qui devra se réapprovisionner. Le vol ne pénalise en fait que le dernier maillon de la chaîne de distribution : tout les autres ont droit à leur part du gâteau.

Et même celui-ci, le magasin, n'est pas vraiment pénalisé : il bénéficie sûrement d'une assurance pour les produits volés, il peut aussi répercuter le coût du vol sur les marges (donc sur les clients), et son gérant a librement choisi la concession de quelques marchandises car c'était l'option la moins pénalisante pour son bénéfice. Le gérant accepte de lâcher quelques sacs, pour une valeur de quelques milliers d'€uros (lors de l'autoréduction d'un Monoprix à Paris le 31 décembre, le gérant déclarait 5000€ de pertes), car cette perte est modique par rapport au chiffre d'affaire quotidien d'une grande surface et n'a donc rien à voir avec ce que coûterait une immobilisation totale du magasin pendant une journée entière. Le manque à gagner pour un hypermarché lors d'une alerte à la bombe (l'établisement étant alors totalement hors service pendant plusieurs heures) se chiffre en millions d'€uros. Une panne de courant, entraînant une rupture de la chaîne du froid et l'impossibilité de vendre tous produits frais ou surgelés qui se trouvaient dans le magasin, coûte aussi énormément. 5000€, c'est à peu près l'ordre de grandeur de ce qui est jeté, tous les jours en fin de journée, dans les poubelles de l'hypermarché, ou ce qu'elles refilent au restos du cœur lorsque leurs produits atteignent leur date de péremption (ou qu'ils s'en approchent simplement). Tous les jours, un hypermarché jette énormément de nourriture. Les clochards et les autonomes vivant dans les squatts le savent bien, les employés aussi, qui n'ont pas le droit de ramener ces produits chez eux, "car sinon ils feraient exprès que les produits ne se vendent pas pour pouvoir les ramener à la maison" (dixit un chef de rayon). Bien sûr, il vaut mieux tout jeter le soir, cela leur fait de la peine et ils feront de leur mieux pour qu'il y ait moins de gâchis le lendemain (ben voyons). Les supermarchés jettent 500 000 000 de tonnes de nourriture par an. 5000€, c'est à peine la valeur du gaspillage ordinaire dans nos temples de la surconsommation. Une broutille pour un Mammouth.

Le but des tenants de l'action n'est clairement pas de pénaliser le magasin. Nous avons vu que d'autres actions seraient nettement plus efficaces pour cela, et nous avons vu qu'il était toujours laissé à la discrétion du directeur du magasin de prendre la décision qui l'arrangeait en ce qui concerne les choix à faire. La seule réelle pénalité pour le magasin consiste en sa paralysie temporaire, mais les gérants ont le choix de la raccourcir, et les militants veulent faire vite (notamment parce qu'il s'agit d'une action éclair, à propos de laquelle la police n'avait pas été renseignée, et qu'ils craignent son arrivée si l'action s'éternise). Sous ses airs d'action "radicale", ne perdons pas de vue qu'elle ne pénalise pas autant qu'une manifestation qui bloque la circulation routière, ou qu'une simple grève qui aboutit à l'arrêt des services.

Si le but de l'action n'est pas de pénaliser un magasin ou un fournisseur (cette fois-ci, les étudiants n'ont pas cassé les vitrines des agences d'intérim, ni brûlé le fichier "base élèves" à l'inspection académique), il faut en conclure que la finalité de l'opération réside alors dans... les marchandises récupérées. La visibilité médiatique peut compter aussi, mais plus personne n'est dupe quant au traitement médiatique de tels évènements (et, nous l'avons vu, celui-ci n'a pas fait exception, il a été massacré par les médias), c'est pourquoi la plupart de militants impliqués dans ce genre d'action méprisent tellement Ouest-France et TF1 qu'ils négligent l'impact médiatique dans l'intérêt d'une action. Ainsi, l'important, c'est vraiment les marchandises que l'on récupère.

Or quelles sont les marchandises que l'on trouve dans un hypermarché ? Des produits standardisés, suremballés, pollués, fabriqués par de grandes entreprises multinationales qui délocalisent, font voyager leurs marchandises aux quatre coins du monde pour économiser sur les coûts de production, et paient leurs employés au lance-pierre. Ceci pose plusieurs problèmes :

Le premier problème vient du fait que les étudiants, en volant ce type de produits, cautionnent leurs producteurs, et donc la logique de leur production, puisque, comme nous l'avons vu, les entreprises qui produisent les marchandises et qui les livrent sont payées par le magasin, indifféremment qu'il s'agisse de vol ou d'achat (ou d' "autoréduction"). Il est totalement contradictoire de dénoncer un système qui produit de l'exploitation, de la pollution, de l'uniformisation, l'épuisement des ressources naturelles, et de faire en sorte que les entreprises directement en cause dans ce processus soient payées par l'hypermarché. Non seulement on leur donne de l'argent pour continuer à prospérer sur le dos des employés et de l'environnement, mais on leur dit "continue, j'aime bien ce que tu produis, la preuve, lorsque je peux choisir ce que je veux dans un supermarché, je choisis tes produits".

Le second problème vient du message véhiculé par une action qui prétend avoir pour but d'aider les gens en leur offrant des purs produits d'un mode industriel de production imprégnés par les valeurs de l'oppression. Il est assez symptômatique que des étudiants qui prétendent s'affranchir d'un système industriel et déshumanisant ne veuillent pas se procurer des matières premières qui leur permettrait de construire par eux-même des alternatives à ce système, mais préfèrent consommer des produits qui en sont le fleuron. Lorsque les étudiants s'empareront de farine, d'œufs (voire de poules), de lait (voire de vaches (ou de riz)), pour fabriquer eux-mêmes leurs gâteaux, ils contesteront sûrement plus efficacement le capitalisme qu'en postillonnant des miettes de Pepito qui leur empêchent d'articuler clairement leurs slogans révolutionnaires. Le prolétaire d'aujourd'hui n'est pas seulement dépossédé de ses moyens de production au travail, il l'est aussi chez lui, incapable qu'il est devenu de subvenir à ses propres besoins sans l'aide de Danone, LU, Findus, et autres dépossédeurs de créativité culinaire et plastique.

Le troisième problème vient du fait qu'en allant voler dans un supermarché, on accepte de rester prisonnier du carcan conceptuel qu'offre la gamme préselectionnée de produits de la grande distribution. L'abondance de la viande pousse à en remplir naturellement son panier, sans s'interroger sur la part raisonnable dont on devrait en manger. La présence inquestionnée d'eau en bouteilles empêche de s'interroger sur la débilité profonde que constitue son achat. L'utilisation d'un même rayon pour les produits bio et les "produits naturels de santé" ou "produits de régime" empêche de voir leur consommation comme provenant d'un questionnement politique et le réduit au souci narcissique de la ménagère qui tient à sa ligne et à son teint. L'absence de produits vendus en vrac fait oublier l'omniprésence inquiétante des emballages. La petite quantité de matières premières vendues par rapport aux produits tout prêts fait oublier la possibilité de se faire soi-même à manger. L'absence d'indication quant au pays d'origine d'un produit empêche de s'interroger sur les transports engendrés par le système industriel. Tous ces artefacts présentent comme naturel ce qui est l'objet d'un choix de mode de vie fait à notre place par les technocrates de la grande distribution.

Enfin, le quatrième problème provient de la revendication sous-jacente portée par ce type d'action. Toute action militante repose sur des revendications, qu'elles soient explicites ou cachées. Quelles sont celles qui sont ici à l'œuvre ? En présentant la possession des produits du supermarché comme le but ultime de l'action, celle-ci revendique le libre accès à la frénésie consumériste pour tous. Le fait de pouvoir acheter des produits industriels dans un supermarché est alors perçu comme un privilège qu'il faut rendre accessible à tous, comme le summum de l'accomplissement humain dont il faut faire bénéficier les démunis qui n'y auraient pas accès. En menant de telles actions, les militants affichent avant tout leur totale soumission face à l'idéologie selon laquelle être heureux, c'est consommer plus. En prétendant déjouer une domination matérielle, les auto-réducteurs ne font que témoigner leur domination symbolique et idéologique.

Les militants qui ont réquisitionné du foie gras et du saumon fumé pour fêter le nouvel an étaient heureux, ils se croyaient enfin (de manière ridiculement erronnée) parvenus au degré de prodigalité décadente de la bourgeoisie. Mais ils ne réalisèrent pas que, en prétendant, le temps d'un soir, partager les privilèges de la bourgeoisie, ils avalisaient par-là le fait que consommer des produits coûteux était un privilège. Pouvoir dépenser beaucoup d'argent n'est un privilège que dans la tête de ceux qui considèrent l'enrichissement monétaire comme le but ultime des êtres humains. Le véritable rebelle n'est pas celui qui vole son saumon au bourgeois pour pouvoir le singer, c'est celui qui méprise le saumon du bourgeois, considérant le saumon comme l'emblême d'une mentalité pervertie qui croit que l'accomplissement de l'humain se situe dans la possession de produits rares et chers. En prétendant, l'espace d'un soir, "jouer dans la cour des grands", on signifie surtout que l'on accepte de se définir comme petit et de définir le bourgeois comme grand, et que l'on accepte de retourner trimer dans le bac à sable sitôt que la fête sera terminée. Pourquoi prend-il comme une humiliation le fait de passer le réveillon devant un plat de nouilles ? Parce qu'il a intériorisé le système de valeur de ses oppresseurs selon lequel c'est le foie gras qui fait le bonheur, et pas, par exemple, les instants d'échange chaleureux, l'accès à l'art et à la culture, la satisfaction face à quelque chose que l'on a soi-même créé.

Ce type d'action veut faire croire aux gens que le vrai problème aujourd'hui dans notre société, c'est que l'on ne peut pas consommer assez. Il ne s'agit pas de critiquer une société dont les présupposés économiques poussent à la surproduction et à la surconsommation, mais de dire qu'elle n'est pas assez efficace dans la consommation qu'elle engendre, et qu'il faudrait encore un petit pas de plus, pour qu'enfin tous les ménages de prolos du coin puissent aller donner leurs 600€ de fin d'année à Carrefour et Danone en échange de produits déguelasses qui valent dix fois moins. Le problème vient-il vraiment du fait que l'on vive dans une société où l'on ne peut pas consommer assez ?

***

Oui, les contestataires sont sagement rentrés au bercail, avec leurs Kinder, leurs Pitches, et leurs bières. Les étudiants se sont d'eux-mêmes réduits en parfaits consommateurs, l'auto-réduction porte décidément bien son nom. La réappropriation de la contestation par le consumérisme a bien eu lieu. Tout peut continuer comme avant.

28/06/2008

Bernays (V) : Conclusion

Série Bernays, partie V, (I II IIV IV).

V.I. Quel est le monde que nous préparait Bernays ?

À mon avis, l'image même du monde organisé selon les vœux et les méthodes de Bernays, c'est Le meilleur des mondes, celui du roman d'Aldous Huxley. Voici plusieurs points saillants :

  • L'utilisation de la psychologie pour comprendre le fonctionnement de l'humain, générer en lui les désirs que l'on veut qu'il ait, et neutraliser les déviances : dans Le meilleur des mondes, on retrouve clairement ces tendances : le conditionnement néo-Pavlovien pour faire associer certaines émotions à certains objets aux individus, pour qu'ils aient les goûts pour lesquels ils sont prédestinés, les maximes hypnopédiques répétées aux enfants pendant leur sommeil pour qu'ils intériorisent l'ordre social, etc.
  • L'exhortation à la consommation perpétuelle : avec ce slogan que l'on répète hypnopédiquement : "mais les vieux habits sont affreux, nous jetons toujours les vieux habits", "plus on reprise, moins on se grise; plus on reprise, moins on se grise; plus on reprise, moins on se grise", "mieux vaut finir qu'entretenir; mieux vaut finir qu'entretenir; mieux vaut finir qu'entretenir;", "comme j'aime avoir des vêtements neufs ! comme j'aime avoir des vêtements neufs ! comme j'aime avoir des vêtements neufs !"
  • Le sacrifice de toute les autres dimensions de l'humain au profit de celle de la satisfaction de son désir : comme le slogan "happyness machines" de Bernays résonne bien avec les propos de Mustapha Menier !


Il y a aussi, bien sûr, des grosses différences entre le meilleur des mondes et celui de Bernays. Alors que le monde de Bernays repose sur l'entretien permanent de la frustration, celui d'Huxley repose sur sa suppression : ne jamais resentir de manque, consommer du soma en cas de tristesse, ...

Il est intéressant de savoir qu'Aldous Huxley a beaucoup travaillé sur les stratégies de manipulation des masses. Son livre, Retour au meilleur des mondes, fournit une bonne occasion de faire un pont entre Le meilleur des mondes et Propaganda.

V.II. Pourquoi Bernays est-il beaucoup plus dangereux que Sarkozy ?

Plutôt que de toujours parler de Sarkozy, mieux vaudrait parler de Bernays et de ses comparses. Pourquoi ? La raison est simple : vaut-il mieux penser que, si tout va mal dans ce monde, c'est de la faute à un méchant monsieur, ou a des processus économiques qui se sont généralisés et des manières d'agir qui ont été intériorisés par la majorité de la population ? Vous devinez quelle réponse je préfère.

Sarkozy n'est qu'un pantin, une marionnette, au service d'intérêts qui le dépassent largement et qu'il ne comprend sûrement même pas. Le seul véritable danger qu'il représente est qu'il sert d'écran à la critique politique : son rôle est de couvrir l'ensemble de la surface médiatique pour que toutes les critiques fusent sur ses actions anecdotiques et spectaculaires (ses montres en or et son "casse-toi pauvre con !"), pendant que, derrière, certains propagent la véritable politique réactionnaire en modelant nos désirs et nos actions. Sarkozy est une diversion déstinée à nous empêcher de nous intéresser à des gens comme Bernays et à tenter de lutter contre eux.

Bernays, au contraire, a été l'artisan de la propagation du système tel qu'on le connaît actuellement. Bernays a eu énormément plus d'influence sur notre siècle que n'importe quel politicien, puisqu'il a façonné les manières d'agir de la masse. Observons rapidement les changement que lui et ses collègues ont introduits dans notre siècle :

  • D'un point de vue très concret, il a poussé au développement de l'industrie dans les pays riches : il fallait que celle-ci trouve un désir de consommer chez les masses pour pouvoir écouler sa production et prospérer. Si les gens avaient continué à consommer comme il y a cent ans, non pas qualitativement (consommer les mêmes produits et se priver des avancées de la science), mais quantitativement (consommer autant de produits, avec les mêmes critères de durabilité, mais des produits qui peuvent être issus des avancées technologiques), les industries n'auraient tout simplement pas pu se développer comme elles l'ont fait, la majorité de la population d'une certaine époque n'aurait pas travaillé en usine, certaines avancées qualitatives n'auraient pas vu le jour, le paysage et l'urbanisme n'auraient pas été les mêmes, etc. Le développement du désir de consommer toujours plus de produits industriels chez les masses a été un des leviers qui ont façonné le monde tel qu'il est aujourd'hui.
  • Du point de vue des représentations qu'ont les acteurs sociaux, son rôle a été considérable : il a généralisé l'idée que le bonheur s'épanouissait dans la consommation, celle que la bonne santé de la démocratie reposait sur l'industrie, celle que les masses sont soumises à des pulsions irrationnelles qui obligent à les gouverner sans qu'elles s'en rendent compte, et d'une manière générale, a développé l'attitude consumériste. L'attitude consumériste est celle de l'individu qui se comporte désormais en client non seulement dans un magasin, mais aussi par ce qu'il demandes aux politiques, la manière dont il agit dans son cercle privé, dans un mouvement social, etc. Ces représentations sont d'autant plus indécrottables aujourd'hui qu'elles sont désormais perçues comme des évidences, or on le sait bien : plus une idée est évidente, moins on s'arrête sur elle pour l'examiner.

(Res)Sources :

  • Propaganda, le livre de Bernays qui expose les principes de sa stratégie, est disponible sur internet, en français (voir aussi le bonus) et en anglais. La traduction française comporte une bonne préface de Normand Baillargeon dont sont tirées un certain nombre d'informations de cet article. Elle comporte en outre une bibliographie et "internetographie" très complètes. Il est aussi possible de l'acheter en librairie.
  • Citons aussi deux émissions de §§là-bas si j'y suis§§ consacrées à Bernays, à télécharger sur internet : Propaganda, d'Edward Bernays, Chomsky et Cie (2), et Petit cours d'auto-défense intellectuelle.
  • Il existe aussi un excellent documentaire (en anglais malheureusement) /Century of the Self/, d'/Adam Curtis/. Seuls les deux premiers volets concernent Bernays, mais les deux autres aussi sont excellents. Bon nombre d'informations présentes dans cet article viennent de ce documentaire, elles ont été ici traduites en français et mises à l'écrit pour ceux que la compréhension orale de l'anglais rebuterait.
    • Le tome 1 concerne exclusivement la vie de Bernays jusqu'à la seconde guerre mondiale.
    • Le tome 2 concerne le développement des relations publiques aux États-Unis après la seconde guerre mondiale, les considérations politiques sous-tendues par ses promoteurs (notamment Bernays), la vision d'Anna Freud sur l'utilisation de la psychanalyse pour le contrôle de l'individu.
    • Le tome 3 concerne le mouvement de contestation du consumérisme comme produit des relations publiques à partir de 1968 et plus tard, puis la manière dont ces revendications ont été finalement récupérées par les publicitaires et autres contrôleurs des masses.
    • Le tome 4 concerne la manière dont cette vision du consumérisme a forgé un individu consommateur au détriment de l'individu citoyen, et comment la gauche anglaise et américaine, en voulant s'adapter à cette nouvelle personnalité, s'est fourvoyée dans une conception clientéliste de la politique qu'elle ne parvient plus à dépasser aujourd'hui.
  • Vous trouverez quelques articles sur Bernays, notamment ici, et ici. On trouve aussi des choses sur le bog de Normad Baillargeon, notamment sa préface de Propaganda (la même que sur Zones) et un extrait du film Chomsky et Cie où il parle de Bernays.
  • Enfin, certaines informations ont été glanées ça et là sur internet, notamment sur wikipedia.

07/05/2008

Bernays (IV) : une lecture de Propaganda

Ce texte est la suite de Bernays (IIV)  : De Freud à Bernays

« La propagande ne cessera jamais d'exister. Les esprits intelligents doivent comprendre qu'elle leur offre l'outil moderne dont ils doivent se saisir à des fins productives, pour créer de l'ordre à partir du chaos. »

Propaganda est un livre dont je vous conseille la lecture. Il est truffé d'anecdotes intéressantes (de la guerre du dentifrice aux soirées de la femme de présidents de banques en passant par l'industrie du velours, ou l'engouement pour les pianos) et facile à lire. Il est disponible gratuitement sur internet.

Bernays a plus d'un tour dans son sac : en même temps qu'il a pour but de convaincre les industriels de l'efficacité de la propagande pour la manipulation des masses, il doit assurer envers le grand public la crédibilité de son entreprise, sans quoi elle perd toute efficacité. Il doit donc montrer qu'elle est efficace d'une manière qui la rend encore plus efficace. Pour s'y prendre, il fait de la propagande au carré, de la propagande pour la propagande : il s'efforce de nous démontrer son utilité social et son caractère émancipateur, alors même qu'elle devra servir à aliéner les masses pour servir les intérêts de ceux qui sont déjà les plus puissants. C'est cette contradiction qui donne un ton si particulier au texte : sous les formulations les plus candides se cachent les projets les plus inavouables, les fantasmes les plus dominateurs, les opinions les plus élitistes (cf. le chapitre 7 sur le rôle des femmes en politique : derrière des phrases prétendant concéder à la femme le droit de participer elle aussi à la politique se cache en fait un machisme féroce qui ne l'autorise qu'à s'occuper de la décoration des jardins publics et la santé des nouveaux-nés.). On retrouve toujours cette contradiction chez Bernays : comment faire l'éloge de quelque chose (la démocratie, la femme) pour mieux le renverser.

Cette page présente quelques extraits saillants de l'état d'esprit de Bernays, en même temps qu'un résumé des chapitres qui s'en tient aux arguments et non aux exemples. Si elle peut contribuer à vous donner envie de lire le livre, et vous permettre de le faire avec un certain œil critique, je serai content. bien souvent, je ne fais que synthétiser ce que dit Bernays lui-même, considérant que le lecteur est assez grand pour faire lui-même sa critique. Mais ce n'est pas parce que je ne critique pas que je suis d'accord...

I. Organiser le chaos

« Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »

La société d'aujourd'hui (les États-Unis en 1929) serait devenue tellement complexe que, même si nous vivons en démocratie, nous sommes obligés de nous soumettre à des gens haut placés chargés de nous dire quoi faire.

Par exemple, on ne pourrait pas s'y retrouver si on avait à choisir entre des milliers de candidats individuels aux élections, il faut faire confiance à un parti pour qu'à la fin il n'en reste plus qu'entre deux et quatre à élire. De même, on ne peut comparer soi-même les prix et qualités de milliers de versions concurrentes qui nous sont proposées d'un même produit : nous devons faire confiance aux propagandistes.

Une société aussi complexe que la notre ne peut se passer de gens pour choisir à la place du peuple ce qu'il devra choisir. Bien sûr, cela peut mener à quelques dérives, mais c'est le prix à payer pour que quelques personnes mettent de l'ordre dans le chaos de notre société.

II. La nouvelle propagande

« Il est désormais possible de modeler l'opinion des masses pour les convaincre d'engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Étant donné la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable. »

La propagande est simplement une technique qui vise à influer sur l'opinion de la majorité, pour la faire aller en direction des désirs d'une minorité. Le terme a acquis une connotation négative après la première guerre mondiale, pourtant ce qui est à blâmer n'est pas la propagande en-soi, mais les cas où l'on en fait un mauvais usage.

La propagande peut donc aussi être utilisée à bon escient, par exemple pour convertir les mentalités à des causes progressistes, pour sauver une industrie de la faillite et par conséquent les emplois qui y sont liés.

Aujourd'hui la propagande est partout, elle est utilisée par tout le monde dès lors qu'il s'agit d'entreprendre une action. C'est la structure actuelle de la société qui rend nécessaire le recours à la propagande, puisque l'adhésion de la population est nécessaire pour tout grand projet. Vouloir blâmer la propagande en elle-même serait donc un non-sens.

IIV. Les nouveaux propagandistes

« Qui sont les hommes qui, sans que nous en ayons conscience, nous soufflent nos idées, nous disent qui admirer, et qui mépriser, ou ce qu'il faut penser de la propriété des services publics, des tarifs douaniers, du prix du caoutchouc, du plan Dawes, de l'immigration ? qui nous indiquent comment aménager nos maisons et comment les meubler, quels menus doivent composer notre ordinaire et quel modèle de chemise il est de bon ton de porter ? ou encore les sports que nous devrions pratiquer et les spectacles que nous devrions voir, les œuvres de bienfaisance méritant d'être aidées, les tableaux dignes d'admiration, les argotismes à glisser dans la conversation, les blagues censées nous faire rire ? »

Ceux qui font l'opinion et les goûts sont les individus jouissant d'un certain prestige (politiciens connus, vedettes, ...). Mais ces mêmes individus suivent les conseils ou les ordres d'autres personnes vivant dans l'ombre (conseillers, ...), qui constituent le véritable gouvernement invisible.

« Oui, des dirigeants invisibles contrôlent les destinées de millions d'êtres humains. Généralement, on ne réalise pas à quel point les déclarations et les actions de ceux qui occupent le devant de la scène leur sont dictées par d'habiles personnages agissant en coulisse.

Plus important encore, nous ne réalisons pas non plus à quel point ces autorités façonnent à leur guise nos pensées et nos comportements. »

Du fait du coût de ces opérations de façonnage de l'opinion, seuls les individus ou entreprises possédant déjà un certain pouvoir ont les moyens de se les offrir. De plus en plus, ils font appel à des individus dont c'est le métier, qui maîtrisent déjà les canaux de l'information : les Conseillers en Relations Publiques.

Ceux-ci ne se contentent pas d'élaborer un slogan pour qu'il paraisse aguicheur, comme un simple propagandiste. Leur tâche principale consiste à évaluer le terrain des opinions, soit savoir ce qui est bien vu et ce qui est mal vu au sein d'un groupe social donné, afin de conformer l'image de son client à l'image qu'a le public de ce qui est considéré comme bien. D'une part le conseiller en relations publiques doit faire en sorte que l'offre de l'industriel corresponde vraiment à la demande formulée par ses clients, d'autre part il doit faire en sorte que les clients trouvent un intérêt dans ce qu'offre l'industriel.

Du fait de sa position, le conseiller en relations publiques ne peut pas être malhonnête, ni en faisant le choix de défendre des clients immoraux, ni dans les techniques qu'il emploie, puisque sa marge de manœuvre provient précisément de sa crédibilité, et qu'il ne peut pas se permettre de remettre celle-ci en question.

IV. La psychologie des relations publiques

« D'où, naturellement, la question suivante : si l'on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu'elles s'en rendent compte ?

La pratique de la propagande a récemment prouvé que c'était possible[...] »

La psychologie des foules montre que celles-ci ne se comportent pas exactement comme les individus isolés. Pour autant, chaque individu isolé possède toujours en lui sa part de "membre d'une foule" et se comporte toujours en tant que tel. L'appartenance à une foule n'est donc pas le fait physique de se trouver en compagnie d'autres personnes, mais le fait psychique de se comporter aussi selon des pulsions grégairement motivées.

Il est possible de dégager les grands traits d'un comportement au sein d'une foule : les individus auront tendance à imiter un leader en qui ils ont confiance. Elle peut prédire qu'un certain type d'évènement a certaines chances de susciter un certain type de réaction, mais demeure incertaine car elle ne peut pas prendre en compte la totalité des évènements qui interagissent pour former le jugement.

Lorsqu'un individu fait un choix (acheter une voiture, des actions, ...), il existe toujours une raison explicite qu'il invoque et qu'il croit être la seule raison de son choix car c'est la seule à laquelle il a accès. Mais il existe aussi des raisons implicites, inaccessibles à l'individu, qui concernent sa relation au désir et à sa frustration, et la manière dont il associe tous les actes de sa vie quotidienne à ce désir.

« Selon le schéma en usage autrefois, le fabricant suppliait l'acheteur potentiel : « Achetez-moi un piano, s'il vous plaît ! » Aujourd'hui, le schéma s'est inversé et c'est l'acheteur potentiel qui dit au fabricant : « Vendez-moi un piano, s'il vous plaît. » »

Alors que le propagandiste de la vieille école utilise les techniques behaviouristes de conditionnement (la répétition d'un stimulus, la prise à partie individuelle, ...), le propagandiste de la nouvelle école se fonde sur les travaux de Freud concernant l'association inconsciente des objets avec le désir. Plutôt que de concevoir sa publicité sous forme d'ordres envers ses clients, elle tentera de voir ce qui leur inspire confiance et sympathie (la position du médecin, la noblesse d'une cause, la popularité d'une vedette, ...), puis de faire en sorte que ce sentiment de sympathie soit associé au produit à vendre. Le client aura donc l'impression que c'est de lui-même qu'il va vers le produit, puisque c'est son désir qui le guide vers le produit, et non une injonction à consommer; mais en réalité son désir aura été façonné sans qu'il s'en rende compte par les publicitaires.

V. L'entreprise et le grand public

« Ce type d'argument de vente bien spécifique sera ensuite popularisé par la manipulation des principes bien connus du propagandiste – le grégarisme, la soumission à l'autorité, l'émulation, etc. »

Aujourd'hui, l'entreprise doit se soucier de son image auprès du grand public, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, car certains scandales des années passées ont rendu l'opinion vigilante au comportement des entreprises. Deuxièmement, car la production de masse implique une consommation de masse : plus on produit, plus il faut inciter le client à acheter. Troisièmement, la publicité peut aujourd'hui atteindre une population plus grande et peut l'atteindre plus efficacement. Quatrièmement, les entreprises sont aujourd'hui cotées en bourse, et c'est de leur image que dépendra le choix d'acheter ou de vendre leur actions : une rumeur à leur sujet peut être fatale au cours de leurs actions.

Il existe deux manières principales d'influer la vision qu'un consommateur a d'une entreprise :

« L'interprétation continue répond à la volonté de maîtriser les différentes façons de toucher l'opinion, en sorte de lui faire éprouver l'impression voulue, le plus souvent à son insu. L'exaltation des points forts vise quant à elle à capter l'attention du public pour la fixer sur un détail ou sur un aspect caractéristique de l'entreprise tout entière ; »

Aujourd'hui, l'opinion juge une entreprise sur la qualité de ses produite, mais aussi sur la personnalité de son président, la vie mondaine de sa femme, la qualité de vie de ses employés, etc. Une entreprise doit se conformer aux usages sociaux du public qu'elle cible en adoptant, dans sa manière de communiquer, les valeurs en usage au sein du milieu en question.

Il ne s'agit pas, pour le propagandiste, de dresser un portrait flatteur mais mensonger de l'entreprise, ses produits, son président; au contraire il s'agit d'amener à la connaissance du consommateur un certain nombre d'éléments sciemment choisis. Lorsque le propagandiste promeut un produit en l'associant à la justesse d'une cause sociale, il favorise en même temps un engouement pour cette cause, et ce faisant joue un certain rôle social.

« Le principe voulant qu'il existe un commun dénominateur entre les intérêts du vendeur et ceux des acheteurs peut être décliné à l'infini. » : il est dans l'intérêt de l'entreprise de montrer qu'elle œuvre dans l'intérêt du client.

Aujourd'hui, la concurrence n'a plus lieu simplement entre deux marques qui produisent un même produit, mais entre les produits entre eux, qui se battent pour le portefeuille du consommateur : dépensera-t-il son argent dans une voiture ou un piano ? L'un est en concurrence avec l'autre. De même, l'adoption d'un certain bien ou service peut modifier les habitudes de vie pour pousser à se passer d'un autre type de bien ou de service.

De plus, la concurrence entre produits industriels tend généralement vers une baisse de plus en plus grande des prix, qui n'est finalement pas profitable aux producteurs en concurrence. Pour sortir victorieux de la concurrence, mieux vaut le faire en se démarquant par un argument stylistique particulier plutôt que par l'argument du prix bas. Ainsi, on peut continuer à vendre son produit à son prix de départ.

VI. La propagande et l'autorité politique

« On peut amener une collectivité à accepter un bon gouvernement comme on la persuade d'accepter n'importe quel produit. »

Un des problèmes de la politique actuelle est que les politiciens se sentent obligés de s'inféoder à l'opinion du peuple. Or cette opinion est elle-même façonnée par des personnages influents. En jouant sur ce façonnage de l'opinion, le politicien pourrait la contrôler plutôt que de s'y soumettre : il n'adapterait plus son programme à ce que veut le peuple, mais adapterait ce que veut le peuple à son programme.

Les méthodes de propagande moderne sont nées de la politique, en temps de guerre, puis ont été ré-utilisées et affinées par l'industrie, mais la politique n'a pas su tirer en retour les bénéfices de ces améliorations de la propagande par les entreprises. La politique croit qu'elle peut convaincre en se contentant de discours, sans réaliser qu'elle aurait beaucoup plus d'impact en recourant aux émotions.

Voici la stratégie que devrait suivre un politicien : se fixer un but en sondant le terrain des opinions pour savoir quelle popularité ont les objectifs affichés, puis tendre à rapprocher l'un de l'autre, soit en façonnant l'opinion pour que ses préoccupations en viennent à correspondre au programme, soit en modifiant le programme et le discours pour qu'il s'adapte à la réceptivité du public.

« Ainsi, quelle que soit la manière dont il s'y prenne il réussira à attirer l'attention sur le problème avant de s'adresser en personne au public. Le jour où il parlera à la radio, il n'aura donc pas besoin de marteler ses arguments à ces millions de gens qui ont sûrement d'autres sujets de préoccupation, et pourraient s'offusquer qu'on vienne encore les solliciter. Son discours répondra au contraire aux questions qu'ils se posent spontanément ; il exprimera les attentes et les émotions d'un public déjà en partie gagné à sa cause. »

Les politiciens devraient intégrer de manière plus rigoureuse les frais de relations publiques au sein de leur budget de campagne, mais aussi une fois au pouvoir. Il devrait exister une instance spéciale chargée de veiller en permanence au lien entre le public et les gouvernants.

Non seulement le politicien doit élargir la palette des émotions qu'il entend toucher au sein de son public, mais de plus il doit veiller à ce que l'émotion suscitée soit adaptée et corresponde à un message, un style, faisant partie intégrante de son programme et ses objectifs de communication, qu'il entend transmettre.

Le politicien a tout à gagner en diversifiant les supports sur lesquels il opère sa propagande : aux médias habituels, il peut ajouter l'organisation d'évènements culturels, et tenter de s'adjoindre le support de personnalités diverses de la communauté qui ne versent habituellement pas dans la politique.

« Notre démocratie ayant pour vocation de tracer la voie, elle doit être pilotée par la minorité intelligente qui sait enrégimenter les masses pour mieux les guider. »

VII. La propagande et les activités féminines

« De même que dans la vie privée les femmes complètent les hommes, elles les compléteront dans la vie publique en concentrant systématiquement leurs efforts sur ces objets qu'ils ont tendance à négliger. Un espace immense s'ouvre aux femmes désireuses d'être les protagonistes de nouvelles idées et de nouvelles méthodes dans l'administration politique et sociale du foyer. »

En politique, les femmes ne doivent pas empiéter sur le terrain des hommes, ceci pour deux raisons :

- « Elles ont, dans l'ensemble, des centres d'intérêt et des activités bien à elles, qui s'ajoutent à leurs occupations économiques et professionnelles. »

- « La position que les Américaines occupent aujourd'hui dans la sphère politique est beaucoup plus importante du point de vue de l'influence des divers groupes qu'elles ont constitués que du point de vue de l'autorité individuelle découlant des positions de pouvoir ou des charges qu'elles occupent. La femme politique n'a jamais eu beaucoup d'ascendant, jusqu'à présent, et les femmes en général estiment d'ailleurs que ce n'est pas là le plus important. »

Autrement dit : laissons les hommes s'occuper des choses sérieuses, et laissons-les jouir de leur charisme individuel, qui fait tant défaut aux femmes. Est-ce à dire que les femmes n'ont aucun rôle à jouer en politique ? Bien sûr que non ! Elles sont aujourdh'hui organisées en multiples clubs, groupes et organisation, et en usant des méthodes de la propagande plutôt qu'en faisant réellement de la politique, elles peuvent aussi avoir une influence.

« Aussi étonnant que cela paraisse, il était somme toute logique que les dernières recrues du monde politique s'emparent des armes neuves de la persuasion pour contrebalancer leur inexpérience dans ce qu'on appelle, par euphémisme, la « pratique » politique. »

Attention, comme nous l'avons dit plus haut, elles ne doivent pas traiter des sujets sérieux dont traitent les hommes. Par contre, il leur est tout à fait loisible de prendre des initiatives dans les domaines qui les concernent : la protection maternelle et infantile, l'assistance sociale, ...

« D'une portée très large, elles vont de la protection des enfants aux tâches domestiques, en passant par l'éducation, la cherté de la vie, les rémunérations des métiers féminins, la santé et la moralité publiques, l'émancipation civique et juridique des épouses, etc. »

Les femmes sont aussi jugées compétentes pour s'occuper politiquement de tout ce qui a trait à la vie du foyer, à l'art, la musique, et la littérature, « à la santé et à l'hygiène ; à l'approfondissement des connaissances artistiques ; à l'adoption de lois visant à améliorer le sort des femmes et des enfants ; à l'aménagement de terrains de jeu et à l'embellissement des jardins publics ; à la moralité sociale ou politique ; aux tâches ménagères et à l'économie domestique ; à l'éducation, et ainsi de suite. »

Parmi les actions glorieuses qu'elles peuvent commettre : l'organisation de cours de cuisine, le soutien à un mouvement pour la distribution de lait dans les écoles, ou l'ouverture d'un centre de soins pour les enfants en bas âge, le soutien à une radio locale pour qu'elle passe de la musique de qualité, l'organisation d'expositions ou de dissertations, ... Bref, les questions cruciales de la vraie politique, quoi !

IIX. La propagande au service de l'éducation

« La prospérité d'une université d'État dépend en définitive de sa capacité à se vendre à ses bailleurs, autrement dit à la population de l'État. »

Le système éducatif se trouve face à un dilemme : d'une part, il joue un rôle très important et il conviendrait de le doter de moyens nécessaires pour mener à bien sa mission. D'autre part, il souffre d'une certaine déconsidération au sein de la population et des chefs d'entreprises, et c'est la raison pour laquelle il n'obtient pas les fonds nécessaires.

Ceci vient d'une mauvaise vision du système éducatif par les deux partis : à l'extérieur de celui-ci, les critères de "ce qu'est une vie réussie" poussent à admirer beaucoup plus un cadre qu'un professeur, qui gagne peu; et à l'intérieur-même de celui-ci, les professeurs vivent dans une forme de mépris de l'argent et négligent la nécessité d'être bien perçus pour pouvoir attirer des fonds et enseigner correctement.

« La formation qu'ils reçoivent dans les écoles normales devrait les amener à réaliser que leur tâche comporte en fait deux volets : l'enseignement à dispenser aux élèves en tant que professeur, et l'enseignement à dispenser à l'opinion en tant que propagandiste. »

Les établissements d'enseignement devraient donc pratiquer la propagande en faveur de l'éducation en général, et d'eux-mêmes en particulier, en jouant sur leurs particularités. Telle Université a-t-elle mauvaise presse ? Soit cette mauvaise presse n'est pas justifiée, et alors la corriger ne pose aucun problème, soit cette mauvaise presse est justifiée, et l'Université doit alors elle-même se corriger pour se conformer aux attentes de la population.

« Considérée sous l'angle de l'éthique, la propagande entretient avec l'enseignement le même rapport qu'avec l'entreprise ou avec la politique. Elle peut, c'est vrai, être dévoyée, utilisée pour flatter la réputation d'une institution et lui conférer dans l'opinion une valeur artificielle. Rien ne permet de garantir qu'elle ne sera pas abusivement employée. »

IX. La propagande et les œuvres sociales

« Autrefois, c'étaient les chefs de tribu, les rois, les dignitaires religieux qui créaient ou modifiaient l'opinion publique. Aujourd'hui, tout le monde partage ce privilège. »

La propagande est nécessaire non seulement à la propagation des idées humanistes mais aussi à la levée de fonds par les plus riches pour les œuvres sociales.

« En réalité, toutes les activités de nature sociale relèvent de la propagande. [...] En définitive, le service social peut être défini comme une propagande humaniste. »

Elle permet de diffuser les idées progressistes qui amélioreront la vie de demain. Sans elle, l'évolution l'opinion publique se heurte à l'inertie des idées. Elle permet à n'importe qui ayant une démarche altruiste de communiquer son message au public.

X. L'art et la science

« Les industriels n'ont donc pas d'autre solution que de créer dans de nombreux secteurs des conditions concurrentielles fondées sur des valeurs esthétiques. Des entreprises de tous ordres capitalisent sur ces valeurs ; elles capitalisent sur le sens du beau pour s'ouvrir des marchés et augmenter leurs bénéfices. Ce qui revient à dire que l'artiste a maintenant l'occasion de collaborer avec l'industrie et de cultiver ce faisant le goût du public, d'injecter de la beauté en place de la laideur dans des articles d'usage courant, et d'y gagner par-dessus le marché de la reconnaissance et de l'argent. »

L'art peut aujourd'hui s'allier à l'industrie pour être mieux diffusé. Il constitue une valeur ajoutée sur les produits qui leur procure un avantage concurrentiel, leur permettant ainsi de mieux se vendre, et favorisant l'éducation esthétique du peuple.

La propagande artistique consiste à rendre médiatiquement visible un évènement où des personnalités reconnues vanteront les mérites d'un certain type de produit dans un cadre artistique glorieux. Ceci aura pour effet d'éduquer le peuple à apprécier ce qui leur sera suggéré par les autorités reconnues, au travers des médias.

Les musées aussi peuvent user de la propagande pour inciter les gens à les fréquenter. Mais le principal but de la propagande pour les musées doit être de façonner les goûts en conformité avec ce qu'ils y représentent.

« Pourquoi n'instituerait-il pas un haut conseil des arts, chargé de préciser les règles du beau dans la décoration intérieure, en architecture et dans la production commerciale ? »

« Ce qui vaut pour l'art vaut également pour la science, pure ou appliquée. La première fut longtemps protégée et couvée par des sociétés savantes et des associations scientifiques. Aujourd'hui, l'industrie aussi la soutient et l'encourage. Bien des laboratoires de recherche théorique abstraite sont désormais rattachés à une grande entreprise, qui n'hésite pas à consacrer des centaines de milliers de dollars à ces hautes études scientifiques, dans l'espoir qu'elles débouchent un jour sur une invention ou une découverte en or. »

La science et l'industrie gagnent à collaborer : pour la première, l'industrie lui permet des fonds supplémentaires et la propagation de ses résultats au sein du grand public, pour la seconde, la science est un investissement qui permet de rapporter gros lorsqu'il débouche sur une nouveauté technologique.

XI. Les mécanismes de la propagande

Il existe plusieurs types de supports pour la propagande : notamment les journaux, les conférences, le cinéma :

« Il n'y a pas si longtemps, les rédacteurs de presse s'offusquaient de ce qu'ils appelaient « l'utilisation des colonnes des journaux à des fins de propagande ». [...] Aujourd'hui, [...] il n'est ni dans les attributions ni de la responsabilité d'un journal de garantir que rien de ce qu'il publie ne sert les intérêts de qui que ce soit. [...] Telle est la dure loi de l'actualité. »

« Les conférences n'ont plus tout à fait le même pouvoir de persuasion que jadis, et leur valeur s'est réduite à celle, toute symbolique, d'un cérémonial. La seule chose qui compte, pour les objectifs visés par la propagande, est qu'elles aient lieu. »

« Dans notre monde contemporain, le cinéma est à son insu la courroie de transmission la plus efficace de la propagande. Il n'a pas son pareil pour propager idées et opinions.

Le cinéma a le pouvoir d'uniformiser les pensées et les habitudes de vie de toute la nation. [...] Le cinéma ne sert que les idées et les faits à la mode. »

L'école est aussi un lieu dans lequel les industriels peuvent promouvoir leur produit (cf. ici et ici ce qu'en pensent les casseurs de pub)

« La diffusion d'informations scientifiques peut éventuellement passer par l'école. Le fait qu'une entreprise en bénéficie parce que cela contribue à éclairer la nature de ses activités ne condamne pas en soi ce mode de dissémination de l'information, pourvu que celle ainsi traitée ait toute sa place dans les programmes d'étude. Imaginons une boulangerie industrielle qui proposerait à une école des tableaux et des graphiques décomposant le processus de fabrication du pain ; si les explications sont exactes et claires, cette propagande n'a rien de répréhensible, étant entendu que les autorités scolaires auront soigneusement soupesé les qualités pédagogiques de ces documents avant de les accepter. »

Pour finir, en cadeau pour ceux qui sont allés jusqu'au bout, une petite note qui a comme une allure de verité à notre époque... devinez à qui je pense !

« La personnalité des dirigeants est un autre instrument de choix de la propagande. La tactique qui consiste à exploiter les traits de personnalité aurait-elle été poussée trop loin ? Il y a lieu de le craindre, au vu des photographies montrant le président Coolidge en grand attirail de chef indien au milieu de guerriers peau-rouge bon teint – images qui marquent le point culminant de vacances abondamment commentées dans la presse. Un personnage public peut devenir absurde si l'on utilise à contretemps le mécanisme qui a contribué à lui donner son ascendant. »

La suite : Bernays (V) : Conclusion

26/04/2008

Bernays (IIV) : De Freud à Bernays

Ce texte est la suite de "Bernays en exploits".

Nous tenterons de mettre à jour le soubassement théorique des agissements de Bernays, en partant des concepts qu'il a empruntés à Freud. Pour les deux notions clés que sont celle d'inconscient et celle de désir, nous procéderons de la même manière. Dans un premier temps, nous rappellerons brièvement leur teneur dans la théorie freudienne, puis nous verrons l'interprétation particulière que Bernays leur donna, et enfin nous discuterons la justesse de cette interprétation.

I. La notion d'inconscient

I.1. Chez Freud

Une des idées principales portées par Freud est celle selon laquelle il existe des causes latentes qui agissent en nous sans que nous en ayons conscience et donc sans que nous puissions raisonner à leur propos. Dire que ces causes sont inaccessibles, c'est dire deux choses : premièrement, nous ne pouvons pas en avoir connaissance, deuxièmement, nous ne pouvons pas les modifier.

I.1.1. la connaissance de l'inconscient

L'homme se situe dans l'illusion de la transparence à lui-même : il croit qu'il est capable de connaître, donc d'expliquer, tout ce qui se joue en lui et qui détermine ses comportements. Ainsi, on trouve toujours une bonne explication bien concrète à propos des motifs apparents de nos actions. Or, une des hypothèses de Freud est qu'il existe en nous des rouages qui nous poussent à agir mais auxquels nous n'avons pas accès. C'est ce que Freud voulait dire en introduisant la notion d'inconscient, terme qui n'est pas forcément bien choisi, mais qui a le mérite de montrer que certaines choses sont soustraites aux données directes et immédiates de la conscience. C'est ce qui, pour certains, a été si difficile à entendre dans le message de Freud : si jamais nous n'avons pas accès à tout ce qui détermine notre comportement et nous ne pouvons pas modifier cette partie de nous, alors nous ne sommes pas libres ! Car dire qu'il existe un inconscient, c'est aussi dire que toutes nos actions ne sont pas seulement déterminées par les choix que nous faisons explicitement, et pour les motifs apparents que nous donnons : certaines de nos actions proviennent de quelque chose en nous qui nous reste inaccessible.

Il y a là l'impression angoissante de ne plus vraiment être "le maître du jeu". Non seulement nous ne pourrions jamais connaître ce qui nous pousse réellement à agir, mais en plus, nous ne pourrions jamais modifier ceci !

I.1.2. la modification de l'inconscient

Or, justement le but de la psychanalyse est de fournir un certain nombre de techniques qui donnent accès à cette partie implicite en nous-mêmes, pour pouvoir avoir prise sur la manière dont elle détermine nos comportements. Ces techniques d'accès sont celles qui sont utilisées dans la cure psychanalytique : la libre association, l'interprétation des rêves, la traque aux lapsus et autres actes manqués, ... La manière d'avoir prise sur cet inconscient est la suivante : au fur et à mesure que l'on a accès au plus profond de nous-mêmes, nous prenons conscience de certaines tendances en nous, et si nous en avons pris conscience, c'est précisément qu'elles ne font plus partie de l'inconscient. Si nous prenons conscience de certains déterminismes qui nous poussent à agir, il semble que ceux-ci deviennent un peu moins déterminants (mais il reste toujours quelque chose dans l'inconscient, et l'on ne se libère jamais complètement). Par exemple, si je comprends que telle phobie tient à un traumatisme dans mon enfance, je ne suis pas pour autant forcément libéré de cette phobie, mais au moins je ne suis plus ballotté par quelque chose que je ne comprends pas : dès lors que je peux prendre un certain recul sur mes tendances, je peux, dans une certaine mesure, avoir un certain contrôle sur elles. La psychanalyse, en même temps qu'elle dit aux gens "vous n'êtes pas vraiment libres car vous avez un double fond", leur dit aussi "vous pouvez vous libérer en tentant d'accéder à ce double fond".

Mais l'on voit bien que, si ce double fond détermine effectivement nos actions sans que nous en ayons véritablement conscience, on peut vouloir accéder au sien propre pour se libérer, ou au contraire accéder à celui des autres pour les assujettir...

I.2. La réinterprétation politique de l'inconscient par Bernays

La notion d'inconscient a été réinterprétée sous ses deux aspects par Bernays : du fait que l'homme ne connaissait pas et donc ne maîtrisait pas ce qui le poussait à agir, Bernays en a tiré la conclusion que le comportement des individus était irrationnel, par conséquent qu'il était légitime de les manipuler. Du fait que l'inconscient pouvait déterminer les comportements, et que certaines techniques permettaient d'y avoir accès, il a déduit que l'on pouvait pousser les gens à agir d'une certaine manière sans qu'ils s'en rendent compte. L'inconscient a donc été réutilisé à la fois pour sa signification anthropologique sur la valeur de l'homme et pour son influence causale sur les comportements, ces deux points correspondant à peu près au fait que l'inconscient soit inaccessible et à celui qu'il détermine nos actions.

I.2.1. l'inconscient prouve que les hommes ne sont pas libres

L'idée selon laquelle les actions des hommes étaient guidées par des pulsions ancrées profondément en eux et non par leur simple capacité à délibérer amena Bernays à penser que les individus (du moins les plus communs) n'étaient pas fiables. On ne pouvait pas leur confier la bonne marche de la société. La démocratie devait être révisée. Pourtant, les individus n'accepteraient pas que l'on s'empare du pouvoir et qu'on les en prive ainsi : il fallait maintenir le discours démocratique et l'illusion de démocratie (cf. la Democracity dans l'article 2).

Comment alors décider à la place des gens tout en leur laissant l'impression que ce sont eux qui décident ? En les manipulant. Les hommes ont des peurs profondes et des comportements irrationnels et non propices à la vie sociale : soit l'on se laisse submerger par eux, soit on les exploite afin de les contrôler. En leur faisant faire les choix que l'on veut qu'ils fassent, mais en leur laissant l'impression que c'est de leur plein gré qu'ils le font. La véritable aristocratie consistera en un gouvernement invisible (cette notion est présente au chapitre 1 (organiser le chaos) de son livre "Propaganda"), composé de publicitaires, conseillers en relations publiques, etc, qui modifiera en profondeur et de manière sous-jacente les opinions des gens, pour qu'ils adoptent celles que l'on veut qu'ils adoptent.

Ceci semble tout à fait justifié aux yeux de Bernays : les évènements sanglants du XXème siècle montrent que Freud avait raison et que les individus ne sont pas rationnels, par conséquent il est dangereux de leur laisser les rennes de la société. Le gouvernement invisible est un moindre mal : les individus sont heureux car ils ont l'impression de prendre eux-mêmes leurs décisions, mais en même temps, la cité est dirigée par les individus de nature supérieure qui sont capables de surmonter les affres de leurs pulsions inconscientes.

Si les masses doivent contribuer à la bonne marche de la Cité pour Bernays, ce n'est pas en tant que citoyen et pour les décisions qu'ils prendront, mais en tant que consommateurs. L'individu n'est plus perçu comme celui qui dispose d'une capacité à délibérer, mais comme celui qui contribue au fonctionnement économique de la société.

Bernays n'a pas inventé ces idées de toutes parts. Il les a reprises à d'autres, et notamment à Walter Lippman. Selon celui-ci, l'homme ne peut pas se gouverner lui-même, et la psychologie doit être utilisée comme un outil pour comprendre le fonctionnement de l'humain et mieux contrôler l'individu dangereux. Bernays considérait que sa méthode correspondait aux objectifs de Lippmann : endormir les individus en les satisfaisant par la consommation, en faire des "happiness machines" (machines à être heureux), œuvrer par là à l'ingénierie de l'assentiment ("ingeniering of consent").

Il est intéressant de savoir que les thèses de Bernays étaient suivies par Goebbels. Cristallising public opinion était un des livres de sa bibliothèque. Hitler lui-même pensait que la démocratie était dangereuse, car elle poussait les individus au chaos.

I.2.2. il est possible de manipuler les gens en manipulant l'inconscient

Bernays se dit que, si l'on parvient à accéder à ces processus qui déterminent nos comportements, et à influer dessus de manière incidente, alors il sera possible de pousser les gens à agir d'une certaine manière, non seulement sans qu'ils s'en aperçoivent, mais surtout de manière à ce qu'ils aient l'impression que l'impulsion vient d'eux-mêmes.

La "modification" intervient dans les deux sens : premièrement, il faut parvenir à modifier l'inconscient, à l'aide de certaines techniques qui permettent d'y pénétrer, deuxièmement cet inconscient modifiera notre comportement, selon les processus psychiques à l'œuvre chez l'être humain.

La différence par rapport à Freud est que Bernays ne souhaite pas connaître l'inconscient de telle ou telle personne particulière, il souhaite insérer quelque chose dans l'inconscient d'une population entière. Il ne peut donc pas utiliser de techniques comme l'interprétation des rêves (puisqu'un même motif dans un rêve pourra avoir des significations totalement différentes selon les histoires différentes des individus : il n'y a pas de clé des songes), ou la traque des lapsus.

Il reste une technique particulière, qu'il faudra alors un peu modifier : la libre association. Dans la psychanalyse, elle consiste à demander à l'individu de se laisser aller à dériver de sujet à sujet selon les relations que lui inspirent telle ou telle évocation. Petit à petit, on parvient à dresser un réseau de faits liés symboliquement et à s'approcher de ce qui les lie. Chez Bernays, encore une fois, il ne s'agit pas d'avoir accès aux associations de telle ou telle personne, mais de générer des associations dans la tête des masses. Pour cela, il peut pourtant être utile de connaître certaines associations qui sont déjà là dans l'esprit des gens. Par exemple, lorsque Abraham Brill lui expliqua que la cigarette symbolisait le pénis (cf. art. II), Bernays se dit qu'il pouvait profiter de cette association pour la réassocier à l'émancipation de la femme : si l'on parvenait à faire que les femmes fument précisément parce qu'elles ont elles aussi envie d'avoir un pénis pour être l'égal des hommes, alors fumer pour une femme ne sera plus quelque chose de tabou mais sera paré de vertus égalitaires.

Cette technique montre bien la stratégie de Bernays : d'abord, l'on accède à une association habituellement opérée par les gens, puis on parvient à la modifier par des évènements à forte valeur symbolique, et enfin cette nouvelle association poussera les gens à changer d'attitude envers un certain produit de consommation. La manière d'attirer les gens vers un produit ne consiste plus à leur exposer des informations concernant la qualité de ce produit, mais à toucher leurs émotions pour qu'ils réagissent émotivement face à ce que le produit leur inspire.

I.3. Discussion de l'interprétation de Bernays

On peut dire que la racine du débat entre le démocratisme et un anti-démocratisme à la Bernays se situe en fait dans l'opposition entre un optimisme et un pessimisme concernant la nature humaine. Si l'on est pessimiste concernant la nature humaine, on considère qu'une masse d'individus ne sera jamais capable de se gouverner, et qu'il faut en laisser le soin à une minorité d'individus supérieurs, qui peuvent alors jouir de privilèges. Au contraire, si l'on est optimiste, on peut constater que l'état actuel des consciences rend difficile une autogestion des peuples (cf. gueule de bois de fin de mouvement), tout en maintenant qu'il doit être possible, dans l'absolu, de rendre les consciences aptes à se gouverner elles-mêmes. Pour cela, l'éducation est bien sûr indispensable, mais une part non négligeable du travail consisterait aujourd'hui plutôt à déjouer les mécanismes d'aliénation de la masse (le spectacle). Il est peut-être plus judicieux de tenter de résorber le mal qui est déjà fait par les abrutisseurs en chef que de vouloir développer une conscience supposée vierge.

Pour expliquer l'incapacité actuelle des individus à s'autogérer, il est en effet possible d'invoquer deux types de facteurs : les premiers attribuent cette incapacité à une stupidité congénitale de l'homme qui le rendrait incapable de savoir consciemment ce qui est bon pour lui; alors que les seconds considèrent que l'état actuel des consciences est, au moins partiellement, le produit de conditionnements, de mécanismes qui infantilisent et abrutissent l'individu. En mettant à jour et en luttant contre ces mécanismes, il devrait alors être possible d'accéder à un état supérieur des consciences politiques qui rendrait possible l'autogestion.

C'est sur ce point que nous pouvons considérer l'argumentation de Bernays comme fautive : Bernays tente d'expliquer sa volonté de domination des masses en invoquant les premiers facteurs (la stupidité congénitale), alors qu'il met en oeuvre les seconds facteurs (les conditionnements) pour mettre cette domination en pratique. Il ne peut pas nier l'existence des seconds facteurs, puisque c'est lui-même qui les crée. Pourtant, nous explique-t-il, si les hommes sont ingouvernables, ce n'est pas parce qu'il les a abrutis, mais parce qu'ils étaient déjà d'emblée des brutes.

Bernays prend le produit de son travail (l'abrutissement des masses) pour le point de départ qui rendrait ce travail légitime, car il a besoin de trouver quelque chose qui justifie sa volonté de les dominer. Autrement dit, Bernays prend pour donné d'avance un fait qu'il a créé, puis s'en sert pour légitimer sa création. Il abrutit d'abord les individus avant de dire que, puisque ce sont des brutes, alors il est légitime de les abrutir.

Nul doute que les individus possèdent des dispositions qui les rendent perméables aux mécanismes d'aliénation qu'il met en oeuvre : nous avons tous des pulsions irrationnelles qui peuvent être exploitées pour faire de nous des bêtes. Mais Bernays considère que c'est en gouvernant l'homme par ses pulsions, soit par son irrationnel, qu'il sera possible d'atteindre une société convenable : s'il y a donc une part d'irrationnel dans l'homme malsain, la solution de Bernays consiste à exacerber cette part et à s'en servir pour diriger un comportement sain : c'est totalement contradictoire.

II. La notion de désir

II.1. Chez Freud

Une autre notion importante de Freud reprise par Bernays est celle de désir. Le désir s'oppose au besoin, pour deux raisons : il ne porte pas sur le vital, et il est intarissable.

II.1.1. Désir du superflu

Le besoin concerne des choses vitales : le maintien de la température du corps à 37°C, la nourriture, l'instinct de reproduction, le sommeil, les reconnaissances affectives primordiales, etc. Le désir quant à lui, se porte sur du superflu, ou du moins sur une manière superflue qu'a un besoin vital de s'exprimer. Par exemple, j'ai besoin de manger, mais je désire manger tel chou à la crème plutôt que tels choux de Bruxelles.

II.1.2. Désir intarrissable

Le besoin peut être comblé : bien sûr c'est toujours temporaire car, au bout d'un certain temps, l'organisme a de nouveaux besoins. Mais il existe malgré tout une période où, après que le besoin ait été satisfait, il n'est plus ressenti : l'organisme possède ce qu'il lui faut. Le désir, quant à lui, est intarissable. On ne l'assouvit jamais entièrement, directement et complètement, soit parce que la morale nous empêche d'agir de manière à l'assouvir directement, soit parce qu'elle nous taraude si nous avons agi de cette manière, et la mauvaise conscience entrave la pleine jouissance. Par conséquent, l'assouvissement d'un désir est toujours relatif. Chaque situation, si elle contient sa part de satisfaction, contient aussi toujours une part de frustration, que, quoi qu'on fasse, on ne parvient jamais à éradiquer entièrement. C'est pourquoi le désir est un abîme sans fond. On peut toujours consommer plus, on ne sera jamais entièrement satisfait, et on sera toujours poussé à encore consommer. Il s'agit toujours du même désir qui se fait sentir, celui-ci peut se manifester projeté sur différents supports successifs. Mais la diversité apparente des vecteurs de cette passion ne doit pas cacher le fait que c'est toujours la même passion qui se manifeste sur eux. En même temps nous n'avons qu'un désir, en même temps il se manifeste comme le désir de consommer une multiplicité d'objets.

II.2. L'exploitation du désir par Bernays

Bernays réutilise ces deux propriétés du désir : la première pour pousser à consommer ce dont on n'a pas besoin, la seconde, pour pousser à toujours consommer plus.

II.2.1. Pousser à consommer ce dont l'on n'a pas besoin

Aujourd'hui, dans notre société, il est relativement facile pour un individu moyen de satisfaire tous ses besoins, il n'aura pas beaucoup à débourser. Mais si l'on se contente de consommer selon ses besoins, ce n'est pas rentable pour les entreprises. Pour que les entreprises puissent vendre autant qu'elles produisent, et continuer leur expansion, il faut créer chez le consommateur de nouveaux désirs. Il faut leur faire ressentir qu'ils éprouvent un désir envers quelque chose, même s'ils n'en ont pas besoin. On n'achète plus un nouveau manteau parce que l'ancien est usé, mais pour se sentir mieux (à ce sujet, cf. les écrits de Raoul Vaneigem).

II.2.2. Pousser à consommer toujours plus

Nous avons vu que c'est un désir identique qui se projette sur une multiplicité de supports. La libido (si l'on prend ce terme en son sens large) est partout, tout objet est potentiellement la cible d'un désir. En même temps, aucun objet n'apporte jamais une satisfaction entière, ce qui fait que le désir se reportera toujours sur un nouvel objet, à l'infini.

Ceci a pour condition l'éternelle insatisfaction de l'homme. Pousser à la consommation exige une stratégie assez tordue : en même temps il faut faire croire à l'individu que son insatisfaction disparaîtra dans la consommation du produit, en même temps il faut entretenir perpétuellement cette insatisfaction : il faut la nourrir tout en se présentant comme celui qui peut la tuer.

II.3. Discussion de l'interprétation de Bernays

Il est normal de considérer qu'un degré supérieur de l'épanouissement de l'homme consiste à satisfaire non plus simplement ses besoins, mais aussi ses désirs. Si l'on en reste au stade de la simple satisfaction de ses besoins, notre vie ne vaut guère plus que celle d'une brave bestiole à qui l'on apporte sa dose quotidienne de nourriture, d'hygiène, et de sommeil. La particularité de l'homme est justement qu'il éprouve quelque chose de plus, ce désir ambivalent et superflu dont la satisfaction ne peut s'opérer qu'au prix d'un certain effort (qui la justifiera comme méritée) et d'une insatisfaction toujours latente. C'est ce qui le porte vers l'art, la science, la relation amoureuse qui se distingue d'une simple copulation, etc.

Et c'est justement là qu'est toute la question : à travers quels canaux va-t-on canaliser ce désir ? Pour certains, c'est l'amour, la science, ou l'art; pour Bernays c'était la consommation. La consommation, comme toute action humaine, garde toujours une petite touche d'insatisfaction qui fait que l'on continuera à consommer, et si l'on en fait le centre le l'accomplissement du désir de l'humain, on a trouvé un exutoire pour écouler sans fin les biens de consommation produits par l'industrie. Vraiment sans fin ? C'est une autre question... Car la consommation de masse a pour condition l'éternelle insatisfaction du désir de l'homme, mais elle a aussi d'autres conditions : un portefeuille sufisamment pourvu pour pouvoir consommer, des matières premières et un environnement qui permettent la production, etc. Si le désir est une condition qui sera éternellement remplie, ce n'est pas forcément le cas des autres...

L'idée de l'éternelle insatisfaction peut être retournée contre les relations publiques : sachant que, de toutes façons, nous serons toujours insatisfaits, et par conséquent que la consommation n'est pas ce qui nous comblera, pourquoi continuer à tant consommer ? L'intérêt de l'exhortation à la consommation perpétuelle n'est pas celui du consommateur, ou du sujet qui désire, qui ne fait que reconduire sa frustration de support en support : c'est celui des producteurs qui cherchent à écouler leur marchandise en se faisant plus d'argent, ou de celui qui fait désirer. Il est même possible de dire que l'entretien artificiel du désir a pour corollaire celui de la frustration. Nous sommes sans cesse sollicités par ce que nous pourrions avoir mais que nous n'aurons pas, par ce que les autres ont mais que nous n'avons pas : il ne semble pas que cette perpétuelle sollicitation contribue vraiment à l'apaisement des gens, bien au contraire.

III. D'une utilisation incidente de Freud : la psychologie de comptoir au service de consumérisme

La plupart des notions freudiennes passées ici en revue n'étaient pas connues du grand public, alors que Bernays était une vedette aux États-Unis au début du XXème siècle. Par contre, Bernays avait tenté de diffuser l'œuvre de Freud (cf. l'article II). La conséquence de ceci avait été la diffusion de l'une vulgate freudienne au service de la consommation. On venait d'inventer la "psychologie de la consommation", avec des grandes stars payées par Bernays pour déclarer que la manière dont on s'habille était "révélateur de notre personnalité profonde", et que par conséquent il fallait consommer de nouveaux produits pour exprimer ce que l'on avait en soi de particulièrement personnel.

La suite : Bernays (IV) : une lecture de Propaganda