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20/03/2009

Une "autoréduction" qui porte bien son nom

"Tout est à nous !

Rien n'est à eux !

Tout ce qu'ils ont, ils l'ont volé !"

Suite à la manifestation étudiante du mercredi 11 mars contre les réformes de l'enseignement, s'est déroulé, à Rennes, un acte d' "autoréduction", ou de "pillage". "Pillage" (ou "extorsion") est le terme qu'emploient Ouest-France et les observateurs de l'extérieur, qui ne connaissent les principes théoriques de cet acte. "Auto-réduction", "réquisition alimentaire", "réappropriation (prolétarienne)", "communisme immédiat" sont les termes qu'emploient ceux qui le définissent à partir de principes théoriques. Dans tous les cas, il s'agit de la même chose : aller à un grand nombre de personnes dans un supermarché et profiter d'être plus nombreux pour se servir gratuitement. L'objet de ce texte sera d'abord de défendre cette pratique face aux critiques ou omissions des médias et du sens commun, pour ensuite mieux la critiquer du point de vue militant.

Contre la désinformation quant à cette pratique

Vu de l'extérieur, cette pratique s'apparente à du "vol". C'est d'ailleurs ainsi qu'elle est qualifiée par les médias dominants, les passants peu informés, etc : il s'agirait juste, pendant une manifestation, de profiter d'être assez nombreux pour pouvoir voler dans les rayons en toute impunité. En réalité, selon les promoteurs de cette pratique, il ne s'agit pas de "vol", mais d'une "auto-réduction", définie par un ensemble de présupposés théoriques, et s'inscrivant dans une histoire de pratiques militantes.

Partant souvent (sciemment ou non) du constat dressé par Marx selon lequel seule une petite partie de la plus-value créée par le travailleur lui est reversée, et le reste va à son patron (aujourd'hui les actionnaires de son entreprise), les promoteurs de cette pratique la considèrent comme un moyen, pour le travailleur, de se réapproprier la partie de sa plus-value qui lui a été prise par son patron : d'où le qualificatif de "réappropriation prolétarienne". Cette pratique repose donc sur une solide tradition théorique revendiquant notamment l'abolition du salariat.

En ce qui concerne son histoire, elle trouve sa place au sein d'un ensemble de pratiques par lesquelles des personnes démunies refusent de payer ce qu'elles estiment indû ou excessif : parmi celles-ci, les "déménagements à la cloche de bois" du XIXème siècle, où les habitants d'un logement le quittaient sans en avoir payé le loyer, avant que le propriétaire n'en saisisse les meubles. Lorsqu'en Italie, dans les années 1970, certains recalculaient leurs frais de gaz ou d'electricité en s'appliquant à eux-mêmes les tarifs qui étaient concédés aux grandes entreprises, et n'acceptaient de payer que ce tarif recalculé, il s'agissait aussi d' "autoréduction" (l'emploi du terme signifie alors que les gens "réduisent par eux-mêmes" les tarifs). La pratique d'aller voler dans des supermarchés ou des épiceries pour nourrir des communautés était et est encore pratiquée, par les communautés "autonomes" vivant dans des squatts, que ce soit dans les années 1970 ou toujours aujourd'hui, et c'est ainsi que les insurgés grecs d'il y a peu ont nourri leur mouvement.

La pratique d'autoréduction qui nous concerne ici consiste à se rendre en masse dans des magasins afin de paralyser totalement son fonctionnement, en bloquant la circulation et le passage en caisse, et de n'accepter d'en sortir qu'avec des provisions. Le gérant, alerté, négocie souvent avec les militants, et les laisse sortir au plus vite, afin d'éviter d'une part une paralysie trop longue qui diminue le chiffre d'affaires, d'autre part une intervention de la police, dangereuse pour la marchandise aussi bien que pour l'image du magasin ou (le personnel et) les autres clients présents sur les lieux. Ainsi, la plupart du temps, les militants peuvent-ils sortir du magasin avec des provisions, sans la moindre violence, ni intervention policière, avec l'accord du gérant. Ce genre de pratiques a déjà eu lieu à Grenoble, Rennes, Paris, en Argentine, dans certains cas elle était menée par des collectifs de chômeurs et précaires qui allaient redistribuer la nourriture aux associations pour ceux qui ont faim. Elle a été popularisée par les films de Pierre Carles, Attention danger travail ou Volem rien foutre al pays.

Les principes à la base de ces actions peuvent être discutés, comme tous les principes, mais ils existent, et sont fondés sur de solides arguments, ayant derrière eux une longue histoire, de grands noms, de grandes polémiques, des mouvements sociaux.

Pour discuter les principes, on pourrait par exemple faire remarquer que les défenseurs de cette pratique mêlent des références marxistes et libertaires incompatibles entre elles, qui ne font que se rejoindre ponctuellement lorsqu'on aborde superficiellement leur critique du salariat. En ce qui concerne l'action étudiante du 11 mars, on pourrait aussi se demander de quelle manière des étudiants (des favorisés, futurs favorisés, ou des miraculés de l'ascenceur social; en tous cas pas franchement des gens qui se destinent à travailler en usine...) peuvent prétendre se "réapproprier" des valeurs d'échange qu'ils n'ont pas produites, qu'ils ne produiront jamais, et qu'ils exproprieront plutôt à leur tour aux travailleurs lorsqu'ils seront devenus cadres ou membres de l'appareil d'État. La réappropriation du produit de son travail par le travailleur lui-même, d'accord, mais par le futur petit bourgeois ? Mais ces questions-là ne sont pas les plus importantes ici, pour la raison qu'elles se situent déjà à l'intérieur des principes théoriques qui gouvernent l'action, et elles peuvent trouver des réponses pour autant que l'on accepte de discuter de ces principes. L'action des médias est beaucoup plus néfaste puisqu'elle occulte carrément ces principes.

Évidemment, l'ignorance des journalistes des médias dominants les empêche de parler de ces principes, car ils n'en ont jamais entendu parler. Ils ne peuvent alors traiter l'action que de manière superficielle, sur le mode du sensationnel, en l'infantilisant, la criminalisant : en faisant passer ce que ses acteurs rangent sous le concept de "réappropriation" pour un simple "vol" commis par quelques étudiants irresponsables et attardés, trop contents d'être assez nombreux pour pouvoir "chourer dans les magasins" comme font les collégiens. L'idée que les étudiants en question aient lu beaucoup plus de livres, ou qu'ils aient une connaissance beaucoup plus fine de l'histoire des mouvements sociaux que ces journalistes ne leur effleure même pas l'esprit : ils se contentent de vider cet acte de sa substance politique et théorique pour le ranger parmi les petits larcins qui seraient dignes des faits divers, mais qui ont droit aux gros titres en raison de leur caractère spectaculaire.

Sur un point, c'est particulièrement clair : pour les pratiquants de cette démarche, il ne s'agit pas de voler les riches, comme Robin des Bois, mais bien de leur reprendre ce qu'ils nous ont volé. On n'est pas obligé d'adhérer à cette analyse économique, mais il faut au moins accorder que c'est celle qu'ont en tête les acteurs lorsqu'ils agissent. Ils ne se considèrent pas comme des voleurs, certains même sont sûrement contre le vol, il s'agit seulement pour eux de se réapproprier ce dont la propriété des moyens de production nous a dépossédés. Une seconde raison pour laquelle les médias se trompent lorsqu'ils assimilent cette méthode à du "vol" ou à un "pillage", c'est que les intéressés ne dissimulent aucune marchandise, ils ne partent qu'avec l'accord du gérant (et accessoirement quelques sacs, paniers, ou chariots...), qui a accepté de les laisser emporter une quantité définie de nourriture.

Réflexion critique sur cette pratique

Si l'acte d'auto-réduction en question est critiqué ici, ce ne sera donc pas d'un point de vue naïf qui ignore ses présupposés théoriques. Il ne s'agira pas de de dire que "le vol c'est mal", que les étudiants qui ont commis cet acte sont des immatures, irresponsables, qui voulaient se payer du bon temps, des sueurs froides et de la bière fraîche. Il s'agira de prendre au sérieux le fait que ce type d'actes s'inscrit dans une démarche de critique générale et radicale de l'organisation économique qui est la nôtre. Et de voir si elle est cohérente avec une critique poussée jusqu'au bout.

Tout d'abord, qui est pénalisé par ce genre d'action ? Sûrement pas entreprises fabriquant les produits, puisque le magasin les a déjà payés à son fournisseur. Pour le fournisseur, que la marchandise aît été achetée, volée, ou "auto-réduite", cela ne change rien : c'est la même marchandise qu'il a vendue au magasin, et c'est la même que le magasin lui recommandera lorsque ses stocks auront été épuisés. Ainsi, il faut bien avoir en tête que même si le voleur a l'impression que personne ne gagne d'argent lorsqu'il vole, en fait c'est faux : lors d'un vol, le fournisseur est payé par le magasin qui devra se réapprovisionner. Le vol ne pénalise en fait que le dernier maillon de la chaîne de distribution : tout les autres ont droit à leur part du gâteau.

Et même celui-ci, le magasin, n'est pas vraiment pénalisé : il bénéficie sûrement d'une assurance pour les produits volés, il peut aussi répercuter le coût du vol sur les marges (donc sur les clients), et son gérant a librement choisi la concession de quelques marchandises car c'était l'option la moins pénalisante pour son bénéfice. Le gérant accepte de lâcher quelques sacs, pour une valeur de quelques milliers d'€uros (lors de l'autoréduction d'un Monoprix à Paris le 31 décembre, le gérant déclarait 5000€ de pertes), car cette perte est modique par rapport au chiffre d'affaire quotidien d'une grande surface et n'a donc rien à voir avec ce que coûterait une immobilisation totale du magasin pendant une journée entière. Le manque à gagner pour un hypermarché lors d'une alerte à la bombe (l'établisement étant alors totalement hors service pendant plusieurs heures) se chiffre en millions d'€uros. Une panne de courant, entraînant une rupture de la chaîne du froid et l'impossibilité de vendre tous produits frais ou surgelés qui se trouvaient dans le magasin, coûte aussi énormément. 5000€, c'est à peu près l'ordre de grandeur de ce qui est jeté, tous les jours en fin de journée, dans les poubelles de l'hypermarché, ou ce qu'elles refilent au restos du cœur lorsque leurs produits atteignent leur date de péremption (ou qu'ils s'en approchent simplement). Tous les jours, un hypermarché jette énormément de nourriture. Les clochards et les autonomes vivant dans les squatts le savent bien, les employés aussi, qui n'ont pas le droit de ramener ces produits chez eux, "car sinon ils feraient exprès que les produits ne se vendent pas pour pouvoir les ramener à la maison" (dixit un chef de rayon). Bien sûr, il vaut mieux tout jeter le soir, cela leur fait de la peine et ils feront de leur mieux pour qu'il y ait moins de gâchis le lendemain (ben voyons). Les supermarchés jettent 500 000 000 de tonnes de nourriture par an. 5000€, c'est à peine la valeur du gaspillage ordinaire dans nos temples de la surconsommation. Une broutille pour un Mammouth.

Le but des tenants de l'action n'est clairement pas de pénaliser le magasin. Nous avons vu que d'autres actions seraient nettement plus efficaces pour cela, et nous avons vu qu'il était toujours laissé à la discrétion du directeur du magasin de prendre la décision qui l'arrangeait en ce qui concerne les choix à faire. La seule réelle pénalité pour le magasin consiste en sa paralysie temporaire, mais les gérants ont le choix de la raccourcir, et les militants veulent faire vite (notamment parce qu'il s'agit d'une action éclair, à propos de laquelle la police n'avait pas été renseignée, et qu'ils craignent son arrivée si l'action s'éternise). Sous ses airs d'action "radicale", ne perdons pas de vue qu'elle ne pénalise pas autant qu'une manifestation qui bloque la circulation routière, ou qu'une simple grève qui aboutit à l'arrêt des services.

Si le but de l'action n'est pas de pénaliser un magasin ou un fournisseur (cette fois-ci, les étudiants n'ont pas cassé les vitrines des agences d'intérim, ni brûlé le fichier "base élèves" à l'inspection académique), il faut en conclure que la finalité de l'opération réside alors dans... les marchandises récupérées. La visibilité médiatique peut compter aussi, mais plus personne n'est dupe quant au traitement médiatique de tels évènements (et, nous l'avons vu, celui-ci n'a pas fait exception, il a été massacré par les médias), c'est pourquoi la plupart de militants impliqués dans ce genre d'action méprisent tellement Ouest-France et TF1 qu'ils négligent l'impact médiatique dans l'intérêt d'une action. Ainsi, l'important, c'est vraiment les marchandises que l'on récupère.

Or quelles sont les marchandises que l'on trouve dans un hypermarché ? Des produits standardisés, suremballés, pollués, fabriqués par de grandes entreprises multinationales qui délocalisent, font voyager leurs marchandises aux quatre coins du monde pour économiser sur les coûts de production, et paient leurs employés au lance-pierre. Ceci pose plusieurs problèmes :

Le premier problème vient du fait que les étudiants, en volant ce type de produits, cautionnent leurs producteurs, et donc la logique de leur production, puisque, comme nous l'avons vu, les entreprises qui produisent les marchandises et qui les livrent sont payées par le magasin, indifféremment qu'il s'agisse de vol ou d'achat (ou d' "autoréduction"). Il est totalement contradictoire de dénoncer un système qui produit de l'exploitation, de la pollution, de l'uniformisation, l'épuisement des ressources naturelles, et de faire en sorte que les entreprises directement en cause dans ce processus soient payées par l'hypermarché. Non seulement on leur donne de l'argent pour continuer à prospérer sur le dos des employés et de l'environnement, mais on leur dit "continue, j'aime bien ce que tu produis, la preuve, lorsque je peux choisir ce que je veux dans un supermarché, je choisis tes produits".

Le second problème vient du message véhiculé par une action qui prétend avoir pour but d'aider les gens en leur offrant des purs produits d'un mode industriel de production imprégnés par les valeurs de l'oppression. Il est assez symptômatique que des étudiants qui prétendent s'affranchir d'un système industriel et déshumanisant ne veuillent pas se procurer des matières premières qui leur permettrait de construire par eux-même des alternatives à ce système, mais préfèrent consommer des produits qui en sont le fleuron. Lorsque les étudiants s'empareront de farine, d'œufs (voire de poules), de lait (voire de vaches (ou de riz)), pour fabriquer eux-mêmes leurs gâteaux, ils contesteront sûrement plus efficacement le capitalisme qu'en postillonnant des miettes de Pepito qui leur empêchent d'articuler clairement leurs slogans révolutionnaires. Le prolétaire d'aujourd'hui n'est pas seulement dépossédé de ses moyens de production au travail, il l'est aussi chez lui, incapable qu'il est devenu de subvenir à ses propres besoins sans l'aide de Danone, LU, Findus, et autres dépossédeurs de créativité culinaire et plastique.

Le troisième problème vient du fait qu'en allant voler dans un supermarché, on accepte de rester prisonnier du carcan conceptuel qu'offre la gamme préselectionnée de produits de la grande distribution. L'abondance de la viande pousse à en remplir naturellement son panier, sans s'interroger sur la part raisonnable dont on devrait en manger. La présence inquestionnée d'eau en bouteilles empêche de s'interroger sur la débilité profonde que constitue son achat. L'utilisation d'un même rayon pour les produits bio et les "produits naturels de santé" ou "produits de régime" empêche de voir leur consommation comme provenant d'un questionnement politique et le réduit au souci narcissique de la ménagère qui tient à sa ligne et à son teint. L'absence de produits vendus en vrac fait oublier l'omniprésence inquiétante des emballages. La petite quantité de matières premières vendues par rapport aux produits tout prêts fait oublier la possibilité de se faire soi-même à manger. L'absence d'indication quant au pays d'origine d'un produit empêche de s'interroger sur les transports engendrés par le système industriel. Tous ces artefacts présentent comme naturel ce qui est l'objet d'un choix de mode de vie fait à notre place par les technocrates de la grande distribution.

Enfin, le quatrième problème provient de la revendication sous-jacente portée par ce type d'action. Toute action militante repose sur des revendications, qu'elles soient explicites ou cachées. Quelles sont celles qui sont ici à l'œuvre ? En présentant la possession des produits du supermarché comme le but ultime de l'action, celle-ci revendique le libre accès à la frénésie consumériste pour tous. Le fait de pouvoir acheter des produits industriels dans un supermarché est alors perçu comme un privilège qu'il faut rendre accessible à tous, comme le summum de l'accomplissement humain dont il faut faire bénéficier les démunis qui n'y auraient pas accès. En menant de telles actions, les militants affichent avant tout leur totale soumission face à l'idéologie selon laquelle être heureux, c'est consommer plus. En prétendant déjouer une domination matérielle, les auto-réducteurs ne font que témoigner leur domination symbolique et idéologique.

Les militants qui ont réquisitionné du foie gras et du saumon fumé pour fêter le nouvel an étaient heureux, ils se croyaient enfin (de manière ridiculement erronnée) parvenus au degré de prodigalité décadente de la bourgeoisie. Mais ils ne réalisèrent pas que, en prétendant, le temps d'un soir, partager les privilèges de la bourgeoisie, ils avalisaient par-là le fait que consommer des produits coûteux était un privilège. Pouvoir dépenser beaucoup d'argent n'est un privilège que dans la tête de ceux qui considèrent l'enrichissement monétaire comme le but ultime des êtres humains. Le véritable rebelle n'est pas celui qui vole son saumon au bourgeois pour pouvoir le singer, c'est celui qui méprise le saumon du bourgeois, considérant le saumon comme l'emblême d'une mentalité pervertie qui croit que l'accomplissement de l'humain se situe dans la possession de produits rares et chers. En prétendant, l'espace d'un soir, "jouer dans la cour des grands", on signifie surtout que l'on accepte de se définir comme petit et de définir le bourgeois comme grand, et que l'on accepte de retourner trimer dans le bac à sable sitôt que la fête sera terminée. Pourquoi prend-il comme une humiliation le fait de passer le réveillon devant un plat de nouilles ? Parce qu'il a intériorisé le système de valeur de ses oppresseurs selon lequel c'est le foie gras qui fait le bonheur, et pas, par exemple, les instants d'échange chaleureux, l'accès à l'art et à la culture, la satisfaction face à quelque chose que l'on a soi-même créé.

Ce type d'action veut faire croire aux gens que le vrai problème aujourd'hui dans notre société, c'est que l'on ne peut pas consommer assez. Il ne s'agit pas de critiquer une société dont les présupposés économiques poussent à la surproduction et à la surconsommation, mais de dire qu'elle n'est pas assez efficace dans la consommation qu'elle engendre, et qu'il faudrait encore un petit pas de plus, pour qu'enfin tous les ménages de prolos du coin puissent aller donner leurs 600€ de fin d'année à Carrefour et Danone en échange de produits déguelasses qui valent dix fois moins. Le problème vient-il vraiment du fait que l'on vive dans une société où l'on ne peut pas consommer assez ?

***

Oui, les contestataires sont sagement rentrés au bercail, avec leurs Kinder, leurs Pitches, et leurs bières. Les étudiants se sont d'eux-mêmes réduits en parfaits consommateurs, l'auto-réduction porte décidément bien son nom. La réappropriation de la contestation par le consumérisme a bien eu lieu. Tout peut continuer comme avant.

10/12/2007

LRU : Questions/Réponses

Reprise d'une contribution que j'ai faite sur le WIKI LRU. Il s'agit de quelques réponses à des arguments que l'on entend souvent pour défendre la LRU.

Le Budget

Pénurie ? Mais le budget augmente !

L'argument : Vous nous parlez de pénurie budgétaire alors que le Ministère annonce une hausse du Budget destiné aux Universités, vous mentez !

La réponse : C'est vrai que le Budget des Universités va augmenter si la LRU s'applique. Mais l' "élargissement de leurs responsabilités", en matière budgétaire, s'accompagnera d'une hausse des charges, que l'État paye pour l'instant aux Universités, et qu'elles devront désormais payer par elles-mêmes. Par exemple, ce sera désormais aux Universités de payer la gestion du patrimoine mobilier et immobilier, les frais de fonctionnement divers, et les salaires des personnels. C'est très clairement exposé dans le Cahier des Charges : l'augmentation des charges qui incomberont à l'Université devra s'accompagner d'un doublement, voire triplement ou plus de leur budget, en fonction des Universités, si elles souhaitent continuer à fonctionner comme avant. Or regardez l'augmentation prévue du budget : correspond-elle à son doublement ? Pas du tout : à peine à une hausse de quelques pourcents, selon les manières de calculer.

Ainsi, l'État a beau jeu de dire qu'il augmente le Budget de l'Université, il oublie en réalité de préciser qu'il arrête de lui payer tout un tas de charges ! Malgré les effets d'annonce, l'État dépensera moins pour les Universités, et elles se retrouveront en situation de pénurie budgétaire.

De plus, il convient de voir à quoi sera attribué le supplément de budget : Examinons par exemple la promesse qu'il a faite à la rentrée d 1,8 milliards d'€uros en plus.

Sur cette somme, très peu est en fait alloué aux étudiants et à l'université. En effet, 381M€ serviront à l'accompagnement des universités pour mettre en place leur nouvelles responsabilités, alors que 455 millions serviront aux déductions des impôts des donateurs aux universités. De plus, 470 millions sont dégagés pour les salaires et retraites (dont la plupart pour des retard de paiements). Le reste est divisé entre la recherche et les étudiants(173 millions). Sur les 173 millions d'euros qui sont destinés à améliorer la réussite des étudiants, 45 millions serviront à "encourager le travail étudiant par exonération de l'impôt sur les salaires".

Entreprises = plus d'argent ?

L'argument : Vous êtes contre une loi qui nous permet d'avoir plus d'argent de la part des entreprises. C'est de votre faute si l'Université manque de moyens !

La réponse : Premièrement, la LRU ne consiste pas vraiment en un ajout d'investissement des entreprises à celui déjà existant, et demeurant intact, de l'État, mais plutôt à un remplacement du financement par l'État à un financement par les entreprises. Nous avons vu plus haut comment l'État réussit la prouesse de se désengager financièrement tout en déclarant donner plus aux Universités. Ainsi, ce n'est pas "avoir plus d'argent par les entreprises" qui nous arrivera, mais "remplacer le financement par l'État par celui par les entreprises".

Ceci s'illustre particulièrement bien dans la mise en place de fondations : puisque c'est par le biais de fondations que les entreprises financeront l'Université, ceci leur permettra de récupérer 60% de leur investissement sous forme d'exonérations d'impôts. Ainsi pour une même somme investie, là où l'État donnait 100%, il ne donne désormais plus que 60%. L'entreprise, quant à elle ne donne que 40%, mais paraît en donner 100%, et ceci lui permet d'avoir un droit de regard sur le contenu des formations et les orientations de recherche, de demander à ce que soient supprimées les filières qui ne l'intéressent pas, etc.

Interrogeons-nous maintenant sur la différence entre une Université financée par l'État et une Université financée par des entreprises. Dans le premier cas, on est dans le cadre d'un service public d'enseignement supérieur, qui permet l'éducation généraliste et la recherche désintéressée. Si l'Université doit répondre de ses actes, c'est à l'ensemble de la population qu'elle doit le faire, car c'est par l'ensemble de la population qu'elle est financée. Sa vocation est donc de répondre aux exigences de la population dans son ensemble.

Dans le second cas, on s'inscrit dans la logique préconisée aux entreprises en mal de rentabilité : l'externalisation des coûts. Il a été constaté qu'il est beaucoup plus rentable pour une entreprise de faire effectuer ailleurs un travail coûteux que de le faire soi-même. En payant l'Université pour ne pas avoir à former elle-même ses employés, l'entreprise gagne de l'argent. Par contre, cela signifie que l'Université est devenue un lieu de formation à bas coût pour les entreprises qui la financent. Elle n'a plus vocation à une formation généraliste et ouverte à tous, mais seulement à enseigner à un nombre restreint d'étudiants un contenu qui pourra être réutilisé par les entreprises. Puisqu'elle est financée par le patronat, ce n'est plus à l'ensemble de la société qu'elle doit rendre des comptes, mais au patronat uniquement. Or il n'est pas nécessaire de dire que tous les patrons sont l'incarnation de Satan pour comprendre que leurs intérêts peuvent être différents de ceux de la société dans son ensemble. Un patron vous le dira vous-même : "Même si je n'ai rien contre l'enseignement des l'histoire ou la philosophie, dans le contexte économique actuel, je ne pourrais pas me permettre de financer des formations qui ne me rapportent rien."

Pas de hausse des frais d'inscription

L'argument : Le ministère nous a offert la garantie que les frais d'inscription n'augmenterait pas : vous mentez !

La réponse : Premièrement : la garantie que les frais d'inscription n'augmenteront pas est fixée par un décret. Or un décret peut être posé ou sauter selon le bon vouloir du gouvernement, aucune concertation préalable n'est nécessaire pour cela. Ainsi, nous avons déjà vu que l'État, dans sa circulaire emplois 2008 du 07/09/07, lorsqu'il recommande de transférer aux enseignants-chercheurs les charges administratives, se déclare prêt à assumer les surcoûts de fonctionnement pour la première année seulement. Ceci peut nous éclairer sur sa manière d'agir : pour l'instant l'augmentation des frais d'inscription, si elle était déclarée, serait suicidaire, mais il est fort probable que la circulaire puisse sauter dans quelques temps, une fois l'opinion publique calmée. Lorsque les frais d'inscription augmenteront, cela se fera localement dans chaque Université, et il sera impossible d'envisager une mobilisation au niveau national.

Deuxièmement : il existe des manières contournées d'augmenter les frais d'inscription, notamment la mise en place de Diplômes d'Université, ou la levée de fonds de concours, prévue par l'article33. Au sein des Universités où la LRU est appliquée de manière précoce, on a observé une augmentation des Diplômes d'Universités. Rappelons que certains peuvent coûter jusqu'à 4800€. 

Troisièmement : certaines Universités augmentent déjà leurs frais d'inscription malgré le décret et ne sont aucunement poursuivies (par exemple, Rennes 2 prend 20€ illégaux sur certains masters d'histoire, en toute allégresse)

Sur la question des frais d'inscription, un grand nombre de président d'Université a déclaré qu'elle serait une conséquence inévitable de la mise en place de la LRU. Lisons avec profit Laurent Batsch, président de Paris Dauphine :

"Une rapide simulation sur l’université Paris-Dauphine apporte les indications suivantes. Si les droits d’inscription en Licence étaient portés en moyenne à 1000 euros, et si les droits d’inscription en Master montaient en moyenne à 2000 euros, l’université gagnerait quelques 7,8 millions d’euros de recettes complémentaires chaque année, soit près du tiers de son budget propre."

Dans sa Lettre d'orientation pour le contrat quadriennel du 12 novembre :

"Moyens matériels aussi: l'Etat a promis un effort; la Fondation donnera à Dauphine des ressources indispensables à moyen et long terme; mais rien ne pourra remplacer la contribution des étudiants eux-mêmes."

Pédagogie

Les licences pro

L'argument : Vous êtes contre la généralisation des licences pro alors qu'elles permettront aux étudiants de mieux s'intégrer sur le marché du travail

La réponse : Voir ici la réponse détaillée En bref : les licences pro n'auront aucune influence sur le nombre de postes qu'une entreprise peut ou veut bien créer, elles ne modifient que la manière dont sont choisis les postulants, dans ce nombre fixé de postes.

Le bureau d'aide aux étudiants

L'argument : Grâce à la LRU va être créé un bureau d'aide aux étudiants pour leur permettre de trouver un travail ou des stages !

La réponse : En effet, l'article21 prévoit la création d'un bureau de la sorte. Mais, premièrement, un juriste vous dira que ce genre de mesure n'a rien à faire dans la LRU, c'est plutôt l'objet de décrets (tout comme l'article39 sur les épreuves de médecine...). Deuxièmement, il existe déjà tout un tas de bureaux de ce genre (au CROUS, au CRIJ, à l'ANPE, ...) et, tout comme les licences professionnelles, ils n'ont aucune influence sur ce qu'une entreprise décidera de créer comme staes ou comme emplois. Troisièmement, ce bureau a pour rôle de "présente[r] un rapport annuel (...) sur le nombre et la qualité des stages effectués par les étudiants, ainsi que sur l'insertion professionnelle de ceux-ci dans leur premier emploi". On voit donc qu'il s'agit en fait d'élaborer des statistiques pour comparer entre elles les filières à débouchés rapides et celles à débouchés lents. Dès lors, il y a fort à parier que ces statistiques seront déterminantes pour l'attribution des crédits aux filières en question...

Gouvernance

Ça existe déjà

L'argument : Certaines choses que vous dénoncez avec la LRU existent déjà.

La réponse : Et alors ? Est-ce pour autant qu'il faut en faire une loi ? Je vois des gens griller des feux rouges dans la rue, vais-je pour autant faire une loi qui autorise les gens à griller des feux rouges parce qu'ils le font déjà ?

Ce dont ne se rendent pas compte ceux qui avancent cet argument, c'est qu'en disant cela, ils reconnaissent déjà que la LRU rend possible certaines dérives. La seule différence est que pour l'instant, ces dérives sont plus ou moins ponctuelles car à la limite de la légalité, ou totalement dans l'illégalité. Or, le principe de la LRU serait de rendre légal quelque chose sont on vient de reconnaître que c'était une dérive. Ici, le non-sens de cet argument prend toute sa signification.

Le gentil président

L'argument : Vous prenez le président pour un monstre.Une augmentation de ses pouvoirs n'est pas gênante, au contraire, s'il est gentil il pourra l'être encore plus !

La réponse : Nous ne nous abaisserons pas à répondre "oui mais s'il est méchant, il pourra l'être encore plus !" Nous nous contenterons de réfléchir sur ce qu'est une loi et ce à quoi elle doit servir.

Une loi est censée mettre un certain nombre de gardes-fous à des pratiques déviantes ou abusives, pour permettre à chacun de jouir de ses droits en ayant la place qui lui convient au sein de la société. Son problème n'est donc pas de savoir si la personne à qui elle s'appliquera sera gentille, méchante, grande, ou petite, mais si la place que cette loi donne à cette personne rend possible ou non certaines dérives ou certains abus. Or il se trouve que la LRU rend possible des abus de pouvoir : le président nomme les personnalités extérieures au sein du CA, il dispose d'un droit de veto sur l'embuache de personnels, affecte des primes, etc. Tout ceci fait que la LRU rend possible des dérives et des abus de pouvoir. Que ces dérives existent ou pas dans le futur, cela ne change rien au fait qu'elle ne remplit pas sa fonction de loi.

Cet argument du gentil président consiste un peu à dire "je vais faire une loi qui autorisera les gens à griller des feux rouges, mais je leur fais confiance, je sais qu'ils n'en grilleront pas !" : c'est totalement stupide.

Ressources humaines

La LRU contre les CDD précaires

L'argument : La LRU est une avancée dans le domaine de la sécurisation de l'emploi à l'Université (!) car elle permet désormais d'embaucher en CDI des gens qui jusqu'alors ne pouvaient bénéficier que de CDD

La réponse : En effet, l'article19 rend désormais possible l'embauche de CDI. Mais il y a deux choses à répondre à cela.

Premièrement, il existait déjà une mesure qui permettait de concrétiser sous forme de CDI un CDD ou une suite de CDD durant depuis 6 ans ou plus. La LRU n'est donc pas vraiment une nouveauté.

Deuxièmement, et de toutes façons, lorsque quelqu'un travaille à l'Université, c'est à dire dans le service public, ce n'est pas un contrat du type de celui d'une entreprise privée qu'il lui faut, mais un statut de fonctionnaire ! Sur ce plan, la réelle "avancée" de la LRU est qu'elle va remplacer des statuts de fonctionnaire par des contrats de nature de ceux que l'on a en entreprise...

14:10 Publié dans LRU | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : LRU, loi, autonomie, universités

09/12/2007

Argumentaire anti-LRU

"LRU" désigne la Loi Relative aux Libertés et Responsabilités des Universités. Après plusieurs remaniements, une version définitive a été adoptée le 10 août 2007 et publiée le 11 août au Journal Officiel. Elle comprend 6 titres et consiste en modifications, ajouts, ou suppressions des Codes actuellement en vigueur (principalement le Code de l'Éducation, mais aussi le Code Général des Impôts). Elle a été adoptée en plein été, par une procédure parlementaire d'urgence, empêchant ainsi toute discussion.

Les Universités s'y conforment petit à petit, selon le degré de difficulté de mise en place des réformes. Il est prévu que les Universités soient totalement passées aux mesures préconisées par la LRU d'ici 5 ans (cf. titre VI, notamment art. 49). La LRU n'étant pas complète, certains détails sont fixés par décrets.
Les mesures qui nous effrayent sont contenues principalement dans les titres II (Gouvernance) et III (les Nouvelles Responsabilités). Nous dénonçons les modifications qu'elle induit, notamment sur quatre axes :

Budget

L'application de la LRU ne se traduira pas d'abord par une diminution du budget des Universités, mais par leur augmentation. Par contre, les charges que l'État paye actuellement à la place de l'Université (gestion et entretien du patrimoine mobilier et immobilier, salaires, frais de fonctionnement...) incomberont désormais à celle-ci (cf. Cahier des Charges, pp3-6). Certes le budget des Universités augmentera, le Gouvernement s'en vante suffisamment dans les médias. Mais cette augmentation ne suivra pas celle des nouvelles charges que l'Université devra désormais payer elle-même.

Ceci permet à l'État de déclarer qu'il augmente le budget de l'Université tout en économisant sur les charges qu'il n'a plus à lui payer. Nicolas Sarkozy est clair à propos d'une augmentation réelle du budget consacré à l'enseignement : "Nous insistons sur le fait qu'un bon ministre ne se reconnaîtra pas à la progression de ses crédits, mais à ses résultats et à sa contribution à la réalisation du projet présidentiel, y compris sur le plan financier." (lettre de mission à Valérie Pécresse du 05/07/07).

Cette augmentation insuffisante du budget de l'Université par rapport à l'augmentation de ses charges la mettra finalement dans une position de pénurie financière et l'obligera à trouver d'autres sources de financement (cf. art.33) :

  • les collectivités territoriales : le financement de l'Université par les régions engendre un risque de déséquilibre entre régions riches et régions pauvres, et ceci se traduira par une différenciation accrue de la qualité des prestations fournies par chaque Université.
  • les étudiants : même si ceci n'est pas écrit noir sur blanc dans les versions finales de la LRU, plusieurs présidents d'Universités ont déjà déclaré que l'application de la LRU se traduirait par l'augmentation des frais d'inscription. Le président de Paris Dauphine dit d'ailleurs lui-même "rien ne pourra remplacer l'apport des étudiants eux-mêmes" (discours du 12 novembre). Il dit par ailleurs que l'augmentation des frais d'inscription augmentera le positionnement de son Université dans les classements internationaux (classement de Shanghaï) : alors pourquoi se gêner ! Cette augmentation peut s'effectuer de plusieurs manières : remplacement des diplômes nationaux par des Diplômes d'Université payants (certains jusqu'à 4800€) comme c'est déjà le cas à Paris Dauphine, levée de fonds de concours pour l'entrée à l'Université, ...

Ce point est d'autant plus crucial que les ponctions aux étudiants se feront séparément et de manière différente pour chaque Université si la LRU est appliquée, ceci empêchera totalement une mobilisation à une échelle nationale.

  • les entreprises : la LRU offre la possibilité aux Universités de franchir un nouveau pas en matière de financement par les entreprises : la création de fondations et de fondations partenariales (articles 28, 29, 31, 33). Par le biais de celles-ci, les entreprises peuvent participer au financement des Universités de manière beaucoup plus générales (leur participation actuelle se limitant la plupart du temps à des contrats individuels de recherche). Malheureusement, ce n'est pas par pure bonté qu'une entreprise décide de financer une partie de l'Université : ceci lui permettra en retour d'avoir un droit de regard sur le contenu pédagogique enseigné dans les filières qu'elle finance, ainsi que sur les orientations de recherche. Le président de Paris Dauphine a clairement affirmé sa volonté d' "offrir des diplômes aux entreprises". Le président de Sciences Po de Lille, dans une lettre du 6 novembre à des donateurs potentiels, énonce sans ambages sa volonté de se soumettre à la volonté des donateurs : "Nous allons être sûrement nombreux à nous concurrencer pour tenter de vous convaincre. Saine émulation !"

Ce changement de sources de financement est d'autant plus injuste qu'il ne deviendra pas pour autant gratuit pour la collectivité : en effet, l'État remboursera 60% des donations d'entreprises et 66% des donations de particuliers aux donateurs, par le biais d'exonérations fiscales. Ainsi, l'État prétend ne pas avoir suffisamment d'argent pour financer les Universités, mais ceci ne l'empêche pas de rembourser les entreprises à 60% de leur investissement ! C'est ce que signifie le "désengagement financier de l'État" : à somme égale investie dans l'Université, l'État ne paye plus que 60% de ce qu'il payait auparavant. L'entreprise, quant à elle, ne s'engage qu'à hauteur de 40%, mais paraissant s'engager à hauteur de 100%, peut exiger en toute légitimité d'avoir son mot à dire sur les formations et la recherche.

  • autres : l'article 33 cite quelques autres sources de financement possibles : "la vente de biens, des legs, donations et fondations [les fondations organisent le financement par les entreprises], rémunération de services [l'Université peut ainsi vendre des services comme n'importe quelle entreprise], droits de propriété intellectuelle [possibilité de vendre à des entreprises les brevets déposés par les chercheurs de la fonction publique], fonds de concours [les étudiants doivent payer un concours d'entrée à l'Université], de la participation des employeurs (...) et de subventions diverses [régions, départements, villes, etc. : dépend de la richesse de ceux qui financent]". La vente de bâtiments, outre son caractère déplorable, favorise nettement les Universités situées dans des villes à forte spéculation immobilière. De plus, les fonds de concours autorisent clairement l'Université à mettre en place des concours de recrutement : malgré les dénégations de Valérie Pécresse, ceci consiste bien en une sélection à l'entrée de l'Université.

 

Pédagogie

Le cadre national des diplômes :

La multiplication des Diplômes d'Université, payants, et délivrés par chaque Université, au détriment de nos diplômes nationaux, aura pour conséquence la casse du cadre national des diplômes. La reconnaissance d'un statut égal pour les titulaires de formations équivalentes est inscrite dans les conventions collectives de travail : la révision de ce statut égal obligera donc à remettre celles-ci en cause, et avec elles le Code du Travail.

Le risque à terme est une scission entre deux types d'Universités, à la manière du système anglo-américain : d'une part, des Universités haut classées dans le classement de Shanghaï (aux critères plus que discutables), Universités d'élites en matière de recherche et d'investissements, demandant des frais de scolarité exorbitants; et d'autre part, des sous-Universités, destinées à former à bon marché la main d'œuvre pour les entreprises locales (il existe déjà des licences pro "Disneyland Paris" et "Club Med" à Marne-la-Vallée).

Pour nous convaincre que nous ne sommes pas dans le fantasme, citons Jean-François Dhainaut, Directeur de l’Agence nationale d’évaluation des performances des universités : "Aujourd’hui la France accueille 86 universités, alors qu’il en faudrait tout au plus 25 pour résister à la concurrence étrangère."; ou bien Nicolas Sarkozy "Vous identifierez quelques campus universitaires susceptibles de devenir des campus de réputation mondiale" (lettre de mission à Valérie Pécresse du 05/07/07).

La professionnalisation :

La LRU ainsi que le Cahier des Charges prévoient de manière récurrente (notamment art.20) d'établir des statistiques concernant les taux d'insertion professionnelle des différentes filières. Derrière ceci se cache la volonté de pouvoir comparer entre elles les différentes filières et de pénaliser financièrement, ou supprimer, celles qui sont jugées non rentables. Ceci sera d'autant plus vrai lorsque les entreprises exigeront un droit de regard sur le contenu des formations. Ainsi, le Cahier des Charges préconise (p.6) d' "allouer (...) des crédits (...) en fonction d'une appréciation de la performance des composantes ["composante" désigne notamment les UFRs et labos de recherche] et non pas seulement sur la base de critères physiques (nombre d'étudiants, etc.)". De même, Nicolas Sarkozy, durant sa campagne électorale, disait : "l'État doit (...) mettre progressivement des limites au financement de filières sans débouché". L' "orientation active" des étudiants est un thème récurent dans le discours de Sarkozy (notamment dans la lettre de mission), elle est préconisée par le rapport Hetzel du 24/10/06. Elle consiste à décourager les étudiants de s'engager dans des filières jugées non rentables car on ne perçoit pas leur application immédiate par l'industrie. Elle est entérinée dans la LRU par l'obligation, avant toute préinscription à l'Université, d'avoir subi un dispositif "d'information et d'orientation" (art. 20).

Ce sont ainsi toutes les filières d'enseignement généraliste mais non directement rentable qui sont touchées (sciences humaines, arts, lettres, philosophie, ...). Pourtant, si l'on y regarde de plus près, les arguments de la professionnalisation ne tiennent pas la route. Par exemple, les licences professionnelles sont présentées comme meilleures en termes d'employabilité, pourtant, lorsque l'on opère les statistiques non pas directement à la sortie de la licence, mais à partir de trois ans après son obtention, on constate que ce sont les licences générales qui ont un meilleur taux d'employabilité. De plus, le jour où 80% des sortants de l'Université seront titulaires d'une licence professionnelle, ceci ne signifiera pas que les entreprises verront subitement leur taux d'embauche atteindre 80%. Le nombre de personnes qu'une entreprise décide d'employer ne dépend pas du type de diplômes obtenu à l'Université par les étudiants, mais de ses besoins économiques. À l'inverse, une licence professionnelle hyperspécialisée se révèle être un handicap lorsque l'entreprise pour laquelle on a été formé n'embauche pas : voir le cas des étudiants de l'IGR qui ne sont pas tous embauchés à la sortie du Master Pro Carrefour, les étudiants de licence pro Alcatel à Lannion restés sur la touche après sa délocalisation, etc.

Ainsi, la professionnalisation n'est qu'une excuse pour n'entretenir que les filières rentables pour les entreprises, et supprimer toutes celles qui "se contentent" de fournir aux étudiants une éducation qui leur sera forcément utile par la suite, dans n'importe quel domaine que ce soit. D'ailleurs, Nicolas Sarkozy le dit lui-même : "Si nous voulons modifier en profondeur les structures et les modes d'intervention des administrations publiques, c'est pour que chaque euro dépensé soit un euro utile. (...) L'objet de cette révision générale des politiques publiques sera de passer en revue (...) les administrations publiques, d'en évaluer les résultats et de décider des réformes nécessaires pour (...) [en] rendre [le service] plus efficace et moins coûteux, et surtout réallouer les moyens publics des politiques inutiles ou inefficaces au profit des politiques (...) que nous voulons entreprendre ou approfondir." (lettre de mission à Valérie Pécresse du 05/07/07).

Gouvernance

Un autre aspect de la LRU est qu'il modifie en profondeur le mode de gouvernance au sein de l'Université. Ainsi, le Conseil des Études et de la Vie Universitaire (CEVU), "garant des libertés politiques et syndicales des étudiants" (Code de l'Éducation, L612-6), ainsi que le Conseil Scientifique (CS), garant d'une évaluation sérieuse de la pertinence scientifique de la politique de l'Université, notamment en matière d'embauches, perdent tout rôle décisionnel (art. 8 et 9). Le seul rôle qu'il leur reste est le suivant : "Il peut émettre des vœux" (art. 8 et 9). De même, les commissions de spécialistes, formées d'experts en une discipline, élus au sein des enseignants-chercheurs, chargées de se prononcer sur le recrutement des nouveaux enseignants, sont évincées au profit d'un comité de sélection dont les membres sont nommés par le président. Des prises de décisions sans connaissances scientifiques nécessaires risquent de déplacer les critères de sélection vers d'autres domaines : syndication des postulants, appartenances politiques, ...

La seule instance décisionnelle qui demeure est le Conseil d'Administration (CA). Au sein de celui-ci, la répartition des membres s'en trouve changée (art. 7). Puisqu'il est la seule instance décisionnelle restante, les 20 à 30 personnes qui le composent se prononcent sur tous les domaines : aussi bien la pédagogie que les embauches et la répartition de personnel, la gestion des biens immobiliers, la répartition des crédits, la vie universitaire, ... Les personnalités extérieures représentent de 23% à 40% de l'effectif du CA, elles sont nommées par le président. Elles doivent comprendre au moins un chef d'entreprise et au moins un autre acteur du monde économique. À Rennes1, la configuration la moins défavorable a été adoptée pour le nouveau CA, comprenant le moins possible de personnalités extérieures, et le plus possible de représentants étudiants et non-enseignants. Malgré tout, la représentation des personnalités extérieures a augmenté de 6,66 points, celle des étudiants a diminué d'autant, et celle des personnels non-enseignants (BIATOSS) a diminué de 3,33 points. Ainsi, même dans le meilleur des cas, la représentation des étudiants et personnels diminue au profit de celles d'intervenants extérieurs. À ces intervenants extérieurs, il faut ajouter les personnalités recrutées en tant que contractuels, nommées par le président, qui peuvent siéger comme représentants des personnels pour autant qu'ils dispensent 64 heures de cours par an (art. 24).

Les pouvoirs du président sont nettement accrus (art. 6) : son mandat devient renouvelable, il nomme les jurys, affecte les personnels, ordonne les recettes et dépenses. De plus, "il exerce toute compétence non-attribuée à un autre" (c'est à dire toute compétence qu'il souhaite exercer, puisque c'est lui qui les attribue), et peut opposer son veto au recrutement d'un enseignant-chercheur ("Aucune affectation ne peut être prononcée si le président émet un avis défavorable motivé"). Il peut aussi nommer des contractuels (art. 19) pour enseigner ou pour la recherche, sans condition d'embauche cette fois-ci (aucun diplôme ni concours ne sont requis pour être nommé contractuel). Or, un enseignant contractuel nommé par un président peut à son tour devenir président, la seule condition à ceci est qu'il donne 64 heures de cours... en une année (art. 24) ! Est-il vraiment démocratique qu'un individu étant appelé à exercer autant de responsabilités ne soit plus désigné par les trois Conseils (au total : plus d'une centaine de membres), mais par le seul CA en effectif réduit à une vingtaine de membres ?

De plus, la délégation aux Universités de la propriété et de la responsabilité des bâtiments permet toutes les dérives imaginables : locations à des entreprises, ventes, etc.

Ressources humaines

La LRU entérine une précarisation massive des personnels de l'Université, et des grandes disparités de traitement selon leur appréciation par le président. Outre le droit de veto à l'embauche déjà mentionné, notons l'attribution de primes au personnel. À ce sujet, le Cahier des Charges (p.11) préconise "de concentrer les primes sur un nombre raisonnable de bénéficiaires pour en élever le montant moyen et leur conférer ainsi un caractère incitatif". La possibilité de nommer des personnels avec un contrat à durée déterminée, ou indéterminée (art. 19), comme dans les entreprises, plutôt qu'avec le statut de fonctionnaire, représente aussi une grande avancée de la précarisation au sein de l'Université. Le fait que les statuts de ces personnels contractuels soient définis par le CA rend possible deux types de dérives : d'une part, une rémunération attractive et peu d'obligations pour les enseignants-chercheurs contractuels nommés par le président, s'ils sont dans ses bonnes relations, d'autre part, un enchaînement de contrats à durée déterminée et mal payés pour les personnels d'entretien qui auraient du avoir accès au statut de fonctionnaire.

La dotation de l'État devient globale (art. 18), alors qu'auparavant elle était divisée en grands secteurs. L'Université devient donc libre de choisir la répartition de ses crédits (c'est la "fongibilité asymétrique" dont parle le Cahier des Charges). Ainsi, les personnels de l'Universités sont directement payés par celle-ci, et non plus par l'État. Malheureusement, la somme dédiée aux personnels est limitative et soumise à un plafond. En d'autres termes, il est possible de moduler les crédits en baissant les investissements sur les salaires pour les consacrer à des frais de fonctionnement, mais l'inverse est impossible. Le plafond ne concerne pas le nombre d'emplois, mais la "masse salariale" pour les payer. Ainsi, s'il est nécessaire d'augmenter le nombre d'emplois, mais si le plafond est déjà atteint, il suffit de moins payer ceux qui existent déjà.

Cette liberté de répartition, associée à de nouvelles responsabilités quant à l'entretien de l'immobilier possède un certain nombre de conséquences : on laisse pourrir les bâtiments tant que l'on n'a pas l'argent suffisant pour les entretenir, et lorsqu'un investissement massif devient nécessaire, c'est d'autant que l'on devra ponctionner sur le reste du budget.

C'est désormais le CA qui définit les principes de répartition des charges entre les différents personnels (art. 19). C'est une nouvelle manière d'économiser sur les postes en attribuant aux enseignants-chercheurs des tâches administratives, se dispensant ainsi de payer le personnel nécessaire pour cela. Ce transfert de charges administratives aux enseignants-chercheurs est d'ailleurs préconisé par la circulaire emplois 2008 du 07/09/07.

Le CA définit aussi la répartition du personnel au sein des différentes composantes (notamment, art.7, pt.5). Ce "repyramidage" dont parle le Cahier des Charges permettra de redéployer les effectifs en fonction de critères tels que la rentabilité des filières ou les intérêts des industriels, et non en fonction des besoins réels.

Cette précarisation a de nettes conséquences sur les chercheurs : d'une part, la recherche devient une variable d'ajustement budgétaire, d'autre part, les enseignants-chercheurs sont soumis à une pression accrue en termes de publication et d'exploitabilité des leurs découvertes par l'industrie. Le passage d'un financement autour d'équipes à un financement autour de projets en est un symptôme criant. Les chercheurs seront incités à publier souvent, et des contenus susceptibles d'être ré-exploités par les entreprises qui les financent, ou dont les droits de propriété intellectuelle pourront être revendus par l'Université. On est loin de la recherche fondamentale et désintéressée... Laissons Nicolas Sarkozy illustrer ces priorités : "S'agissant de la recherche, vous ferez évoluer nos grands organismes de recherche vers un modèle davantage fondé sur celui d'agences de moyens finançant des projets.(...) Vous veillerez à ce que nos équipes publiques de recherche soient évaluées dans un cadre ouvert, et surtout à ce que l'évaluation ait des conséquences opérationnelles dans l'attribution des moyens. (...) Vous encouragerez les brevets et la création d'entreprise au sein des universités par un dispositif de zone franche fiscale." (lettre de mission à Valérie Pécresse du 05/07/07).

19:15 Publié dans LRU | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : LRU, loi, autonomie, universités