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20/03/2009

Une "autoréduction" qui porte bien son nom

"Tout est à nous !

Rien n'est à eux !

Tout ce qu'ils ont, ils l'ont volé !"

Suite à la manifestation étudiante du mercredi 11 mars contre les réformes de l'enseignement, s'est déroulé, à Rennes, un acte d' "autoréduction", ou de "pillage". "Pillage" (ou "extorsion") est le terme qu'emploient Ouest-France et les observateurs de l'extérieur, qui ne connaissent les principes théoriques de cet acte. "Auto-réduction", "réquisition alimentaire", "réappropriation (prolétarienne)", "communisme immédiat" sont les termes qu'emploient ceux qui le définissent à partir de principes théoriques. Dans tous les cas, il s'agit de la même chose : aller à un grand nombre de personnes dans un supermarché et profiter d'être plus nombreux pour se servir gratuitement. L'objet de ce texte sera d'abord de défendre cette pratique face aux critiques ou omissions des médias et du sens commun, pour ensuite mieux la critiquer du point de vue militant.

Contre la désinformation quant à cette pratique

Vu de l'extérieur, cette pratique s'apparente à du "vol". C'est d'ailleurs ainsi qu'elle est qualifiée par les médias dominants, les passants peu informés, etc : il s'agirait juste, pendant une manifestation, de profiter d'être assez nombreux pour pouvoir voler dans les rayons en toute impunité. En réalité, selon les promoteurs de cette pratique, il ne s'agit pas de "vol", mais d'une "auto-réduction", définie par un ensemble de présupposés théoriques, et s'inscrivant dans une histoire de pratiques militantes.

Partant souvent (sciemment ou non) du constat dressé par Marx selon lequel seule une petite partie de la plus-value créée par le travailleur lui est reversée, et le reste va à son patron (aujourd'hui les actionnaires de son entreprise), les promoteurs de cette pratique la considèrent comme un moyen, pour le travailleur, de se réapproprier la partie de sa plus-value qui lui a été prise par son patron : d'où le qualificatif de "réappropriation prolétarienne". Cette pratique repose donc sur une solide tradition théorique revendiquant notamment l'abolition du salariat.

En ce qui concerne son histoire, elle trouve sa place au sein d'un ensemble de pratiques par lesquelles des personnes démunies refusent de payer ce qu'elles estiment indû ou excessif : parmi celles-ci, les "déménagements à la cloche de bois" du XIXème siècle, où les habitants d'un logement le quittaient sans en avoir payé le loyer, avant que le propriétaire n'en saisisse les meubles. Lorsqu'en Italie, dans les années 1970, certains recalculaient leurs frais de gaz ou d'electricité en s'appliquant à eux-mêmes les tarifs qui étaient concédés aux grandes entreprises, et n'acceptaient de payer que ce tarif recalculé, il s'agissait aussi d' "autoréduction" (l'emploi du terme signifie alors que les gens "réduisent par eux-mêmes" les tarifs). La pratique d'aller voler dans des supermarchés ou des épiceries pour nourrir des communautés était et est encore pratiquée, par les communautés "autonomes" vivant dans des squatts, que ce soit dans les années 1970 ou toujours aujourd'hui, et c'est ainsi que les insurgés grecs d'il y a peu ont nourri leur mouvement.

La pratique d'autoréduction qui nous concerne ici consiste à se rendre en masse dans des magasins afin de paralyser totalement son fonctionnement, en bloquant la circulation et le passage en caisse, et de n'accepter d'en sortir qu'avec des provisions. Le gérant, alerté, négocie souvent avec les militants, et les laisse sortir au plus vite, afin d'éviter d'une part une paralysie trop longue qui diminue le chiffre d'affaires, d'autre part une intervention de la police, dangereuse pour la marchandise aussi bien que pour l'image du magasin ou (le personnel et) les autres clients présents sur les lieux. Ainsi, la plupart du temps, les militants peuvent-ils sortir du magasin avec des provisions, sans la moindre violence, ni intervention policière, avec l'accord du gérant. Ce genre de pratiques a déjà eu lieu à Grenoble, Rennes, Paris, en Argentine, dans certains cas elle était menée par des collectifs de chômeurs et précaires qui allaient redistribuer la nourriture aux associations pour ceux qui ont faim. Elle a été popularisée par les films de Pierre Carles, Attention danger travail ou Volem rien foutre al pays.

Les principes à la base de ces actions peuvent être discutés, comme tous les principes, mais ils existent, et sont fondés sur de solides arguments, ayant derrière eux une longue histoire, de grands noms, de grandes polémiques, des mouvements sociaux.

Pour discuter les principes, on pourrait par exemple faire remarquer que les défenseurs de cette pratique mêlent des références marxistes et libertaires incompatibles entre elles, qui ne font que se rejoindre ponctuellement lorsqu'on aborde superficiellement leur critique du salariat. En ce qui concerne l'action étudiante du 11 mars, on pourrait aussi se demander de quelle manière des étudiants (des favorisés, futurs favorisés, ou des miraculés de l'ascenceur social; en tous cas pas franchement des gens qui se destinent à travailler en usine...) peuvent prétendre se "réapproprier" des valeurs d'échange qu'ils n'ont pas produites, qu'ils ne produiront jamais, et qu'ils exproprieront plutôt à leur tour aux travailleurs lorsqu'ils seront devenus cadres ou membres de l'appareil d'État. La réappropriation du produit de son travail par le travailleur lui-même, d'accord, mais par le futur petit bourgeois ? Mais ces questions-là ne sont pas les plus importantes ici, pour la raison qu'elles se situent déjà à l'intérieur des principes théoriques qui gouvernent l'action, et elles peuvent trouver des réponses pour autant que l'on accepte de discuter de ces principes. L'action des médias est beaucoup plus néfaste puisqu'elle occulte carrément ces principes.

Évidemment, l'ignorance des journalistes des médias dominants les empêche de parler de ces principes, car ils n'en ont jamais entendu parler. Ils ne peuvent alors traiter l'action que de manière superficielle, sur le mode du sensationnel, en l'infantilisant, la criminalisant : en faisant passer ce que ses acteurs rangent sous le concept de "réappropriation" pour un simple "vol" commis par quelques étudiants irresponsables et attardés, trop contents d'être assez nombreux pour pouvoir "chourer dans les magasins" comme font les collégiens. L'idée que les étudiants en question aient lu beaucoup plus de livres, ou qu'ils aient une connaissance beaucoup plus fine de l'histoire des mouvements sociaux que ces journalistes ne leur effleure même pas l'esprit : ils se contentent de vider cet acte de sa substance politique et théorique pour le ranger parmi les petits larcins qui seraient dignes des faits divers, mais qui ont droit aux gros titres en raison de leur caractère spectaculaire.

Sur un point, c'est particulièrement clair : pour les pratiquants de cette démarche, il ne s'agit pas de voler les riches, comme Robin des Bois, mais bien de leur reprendre ce qu'ils nous ont volé. On n'est pas obligé d'adhérer à cette analyse économique, mais il faut au moins accorder que c'est celle qu'ont en tête les acteurs lorsqu'ils agissent. Ils ne se considèrent pas comme des voleurs, certains même sont sûrement contre le vol, il s'agit seulement pour eux de se réapproprier ce dont la propriété des moyens de production nous a dépossédés. Une seconde raison pour laquelle les médias se trompent lorsqu'ils assimilent cette méthode à du "vol" ou à un "pillage", c'est que les intéressés ne dissimulent aucune marchandise, ils ne partent qu'avec l'accord du gérant (et accessoirement quelques sacs, paniers, ou chariots...), qui a accepté de les laisser emporter une quantité définie de nourriture.

Réflexion critique sur cette pratique

Si l'acte d'auto-réduction en question est critiqué ici, ce ne sera donc pas d'un point de vue naïf qui ignore ses présupposés théoriques. Il ne s'agira pas de de dire que "le vol c'est mal", que les étudiants qui ont commis cet acte sont des immatures, irresponsables, qui voulaient se payer du bon temps, des sueurs froides et de la bière fraîche. Il s'agira de prendre au sérieux le fait que ce type d'actes s'inscrit dans une démarche de critique générale et radicale de l'organisation économique qui est la nôtre. Et de voir si elle est cohérente avec une critique poussée jusqu'au bout.

Tout d'abord, qui est pénalisé par ce genre d'action ? Sûrement pas entreprises fabriquant les produits, puisque le magasin les a déjà payés à son fournisseur. Pour le fournisseur, que la marchandise aît été achetée, volée, ou "auto-réduite", cela ne change rien : c'est la même marchandise qu'il a vendue au magasin, et c'est la même que le magasin lui recommandera lorsque ses stocks auront été épuisés. Ainsi, il faut bien avoir en tête que même si le voleur a l'impression que personne ne gagne d'argent lorsqu'il vole, en fait c'est faux : lors d'un vol, le fournisseur est payé par le magasin qui devra se réapprovisionner. Le vol ne pénalise en fait que le dernier maillon de la chaîne de distribution : tout les autres ont droit à leur part du gâteau.

Et même celui-ci, le magasin, n'est pas vraiment pénalisé : il bénéficie sûrement d'une assurance pour les produits volés, il peut aussi répercuter le coût du vol sur les marges (donc sur les clients), et son gérant a librement choisi la concession de quelques marchandises car c'était l'option la moins pénalisante pour son bénéfice. Le gérant accepte de lâcher quelques sacs, pour une valeur de quelques milliers d'€uros (lors de l'autoréduction d'un Monoprix à Paris le 31 décembre, le gérant déclarait 5000€ de pertes), car cette perte est modique par rapport au chiffre d'affaire quotidien d'une grande surface et n'a donc rien à voir avec ce que coûterait une immobilisation totale du magasin pendant une journée entière. Le manque à gagner pour un hypermarché lors d'une alerte à la bombe (l'établisement étant alors totalement hors service pendant plusieurs heures) se chiffre en millions d'€uros. Une panne de courant, entraînant une rupture de la chaîne du froid et l'impossibilité de vendre tous produits frais ou surgelés qui se trouvaient dans le magasin, coûte aussi énormément. 5000€, c'est à peu près l'ordre de grandeur de ce qui est jeté, tous les jours en fin de journée, dans les poubelles de l'hypermarché, ou ce qu'elles refilent au restos du cœur lorsque leurs produits atteignent leur date de péremption (ou qu'ils s'en approchent simplement). Tous les jours, un hypermarché jette énormément de nourriture. Les clochards et les autonomes vivant dans les squatts le savent bien, les employés aussi, qui n'ont pas le droit de ramener ces produits chez eux, "car sinon ils feraient exprès que les produits ne se vendent pas pour pouvoir les ramener à la maison" (dixit un chef de rayon). Bien sûr, il vaut mieux tout jeter le soir, cela leur fait de la peine et ils feront de leur mieux pour qu'il y ait moins de gâchis le lendemain (ben voyons). Les supermarchés jettent 500 000 000 de tonnes de nourriture par an. 5000€, c'est à peine la valeur du gaspillage ordinaire dans nos temples de la surconsommation. Une broutille pour un Mammouth.

Le but des tenants de l'action n'est clairement pas de pénaliser le magasin. Nous avons vu que d'autres actions seraient nettement plus efficaces pour cela, et nous avons vu qu'il était toujours laissé à la discrétion du directeur du magasin de prendre la décision qui l'arrangeait en ce qui concerne les choix à faire. La seule réelle pénalité pour le magasin consiste en sa paralysie temporaire, mais les gérants ont le choix de la raccourcir, et les militants veulent faire vite (notamment parce qu'il s'agit d'une action éclair, à propos de laquelle la police n'avait pas été renseignée, et qu'ils craignent son arrivée si l'action s'éternise). Sous ses airs d'action "radicale", ne perdons pas de vue qu'elle ne pénalise pas autant qu'une manifestation qui bloque la circulation routière, ou qu'une simple grève qui aboutit à l'arrêt des services.

Si le but de l'action n'est pas de pénaliser un magasin ou un fournisseur (cette fois-ci, les étudiants n'ont pas cassé les vitrines des agences d'intérim, ni brûlé le fichier "base élèves" à l'inspection académique), il faut en conclure que la finalité de l'opération réside alors dans... les marchandises récupérées. La visibilité médiatique peut compter aussi, mais plus personne n'est dupe quant au traitement médiatique de tels évènements (et, nous l'avons vu, celui-ci n'a pas fait exception, il a été massacré par les médias), c'est pourquoi la plupart de militants impliqués dans ce genre d'action méprisent tellement Ouest-France et TF1 qu'ils négligent l'impact médiatique dans l'intérêt d'une action. Ainsi, l'important, c'est vraiment les marchandises que l'on récupère.

Or quelles sont les marchandises que l'on trouve dans un hypermarché ? Des produits standardisés, suremballés, pollués, fabriqués par de grandes entreprises multinationales qui délocalisent, font voyager leurs marchandises aux quatre coins du monde pour économiser sur les coûts de production, et paient leurs employés au lance-pierre. Ceci pose plusieurs problèmes :

Le premier problème vient du fait que les étudiants, en volant ce type de produits, cautionnent leurs producteurs, et donc la logique de leur production, puisque, comme nous l'avons vu, les entreprises qui produisent les marchandises et qui les livrent sont payées par le magasin, indifféremment qu'il s'agisse de vol ou d'achat (ou d' "autoréduction"). Il est totalement contradictoire de dénoncer un système qui produit de l'exploitation, de la pollution, de l'uniformisation, l'épuisement des ressources naturelles, et de faire en sorte que les entreprises directement en cause dans ce processus soient payées par l'hypermarché. Non seulement on leur donne de l'argent pour continuer à prospérer sur le dos des employés et de l'environnement, mais on leur dit "continue, j'aime bien ce que tu produis, la preuve, lorsque je peux choisir ce que je veux dans un supermarché, je choisis tes produits".

Le second problème vient du message véhiculé par une action qui prétend avoir pour but d'aider les gens en leur offrant des purs produits d'un mode industriel de production imprégnés par les valeurs de l'oppression. Il est assez symptômatique que des étudiants qui prétendent s'affranchir d'un système industriel et déshumanisant ne veuillent pas se procurer des matières premières qui leur permettrait de construire par eux-même des alternatives à ce système, mais préfèrent consommer des produits qui en sont le fleuron. Lorsque les étudiants s'empareront de farine, d'œufs (voire de poules), de lait (voire de vaches (ou de riz)), pour fabriquer eux-mêmes leurs gâteaux, ils contesteront sûrement plus efficacement le capitalisme qu'en postillonnant des miettes de Pepito qui leur empêchent d'articuler clairement leurs slogans révolutionnaires. Le prolétaire d'aujourd'hui n'est pas seulement dépossédé de ses moyens de production au travail, il l'est aussi chez lui, incapable qu'il est devenu de subvenir à ses propres besoins sans l'aide de Danone, LU, Findus, et autres dépossédeurs de créativité culinaire et plastique.

Le troisième problème vient du fait qu'en allant voler dans un supermarché, on accepte de rester prisonnier du carcan conceptuel qu'offre la gamme préselectionnée de produits de la grande distribution. L'abondance de la viande pousse à en remplir naturellement son panier, sans s'interroger sur la part raisonnable dont on devrait en manger. La présence inquestionnée d'eau en bouteilles empêche de s'interroger sur la débilité profonde que constitue son achat. L'utilisation d'un même rayon pour les produits bio et les "produits naturels de santé" ou "produits de régime" empêche de voir leur consommation comme provenant d'un questionnement politique et le réduit au souci narcissique de la ménagère qui tient à sa ligne et à son teint. L'absence de produits vendus en vrac fait oublier l'omniprésence inquiétante des emballages. La petite quantité de matières premières vendues par rapport aux produits tout prêts fait oublier la possibilité de se faire soi-même à manger. L'absence d'indication quant au pays d'origine d'un produit empêche de s'interroger sur les transports engendrés par le système industriel. Tous ces artefacts présentent comme naturel ce qui est l'objet d'un choix de mode de vie fait à notre place par les technocrates de la grande distribution.

Enfin, le quatrième problème provient de la revendication sous-jacente portée par ce type d'action. Toute action militante repose sur des revendications, qu'elles soient explicites ou cachées. Quelles sont celles qui sont ici à l'œuvre ? En présentant la possession des produits du supermarché comme le but ultime de l'action, celle-ci revendique le libre accès à la frénésie consumériste pour tous. Le fait de pouvoir acheter des produits industriels dans un supermarché est alors perçu comme un privilège qu'il faut rendre accessible à tous, comme le summum de l'accomplissement humain dont il faut faire bénéficier les démunis qui n'y auraient pas accès. En menant de telles actions, les militants affichent avant tout leur totale soumission face à l'idéologie selon laquelle être heureux, c'est consommer plus. En prétendant déjouer une domination matérielle, les auto-réducteurs ne font que témoigner leur domination symbolique et idéologique.

Les militants qui ont réquisitionné du foie gras et du saumon fumé pour fêter le nouvel an étaient heureux, ils se croyaient enfin (de manière ridiculement erronnée) parvenus au degré de prodigalité décadente de la bourgeoisie. Mais ils ne réalisèrent pas que, en prétendant, le temps d'un soir, partager les privilèges de la bourgeoisie, ils avalisaient par-là le fait que consommer des produits coûteux était un privilège. Pouvoir dépenser beaucoup d'argent n'est un privilège que dans la tête de ceux qui considèrent l'enrichissement monétaire comme le but ultime des êtres humains. Le véritable rebelle n'est pas celui qui vole son saumon au bourgeois pour pouvoir le singer, c'est celui qui méprise le saumon du bourgeois, considérant le saumon comme l'emblême d'une mentalité pervertie qui croit que l'accomplissement de l'humain se situe dans la possession de produits rares et chers. En prétendant, l'espace d'un soir, "jouer dans la cour des grands", on signifie surtout que l'on accepte de se définir comme petit et de définir le bourgeois comme grand, et que l'on accepte de retourner trimer dans le bac à sable sitôt que la fête sera terminée. Pourquoi prend-il comme une humiliation le fait de passer le réveillon devant un plat de nouilles ? Parce qu'il a intériorisé le système de valeur de ses oppresseurs selon lequel c'est le foie gras qui fait le bonheur, et pas, par exemple, les instants d'échange chaleureux, l'accès à l'art et à la culture, la satisfaction face à quelque chose que l'on a soi-même créé.

Ce type d'action veut faire croire aux gens que le vrai problème aujourd'hui dans notre société, c'est que l'on ne peut pas consommer assez. Il ne s'agit pas de critiquer une société dont les présupposés économiques poussent à la surproduction et à la surconsommation, mais de dire qu'elle n'est pas assez efficace dans la consommation qu'elle engendre, et qu'il faudrait encore un petit pas de plus, pour qu'enfin tous les ménages de prolos du coin puissent aller donner leurs 600€ de fin d'année à Carrefour et Danone en échange de produits déguelasses qui valent dix fois moins. Le problème vient-il vraiment du fait que l'on vive dans une société où l'on ne peut pas consommer assez ?

***

Oui, les contestataires sont sagement rentrés au bercail, avec leurs Kinder, leurs Pitches, et leurs bières. Les étudiants se sont d'eux-mêmes réduits en parfaits consommateurs, l'auto-réduction porte décidément bien son nom. La réappropriation de la contestation par le consumérisme a bien eu lieu. Tout peut continuer comme avant.

22/01/2009

La naïveté et l'abstentionniste

Lors des élections, on trouve ceux qui vont voter, et ceux qui n'y vont pas. Il peut y avoir plusieurs raisons pour ne pas aller voter : ne pas voir été inscrit sur les listes électorales, ne pas s'intéresser à la politique, ne pas avoir pu se déplacer se rendre au bureau de vote où l'on est inscrit, et ne pas y aller, de manière délibérée, pour signifier que l'on ne croit plus aux élections. C'est à ce dernier type de personnage, l'abstentionniste volontaire, que nous nous intéresserons.

Pour quelles raisons exactement celui-ci ne va-t-il plus voter ? Pour signifier qu'il désapprouve les élections, soit dans leur organisation actuelle (il ne se trouve pas représenté par des candidats qu'il n'a pas choisi), soit les élections tout court (il défend des principes libertaires, et s'oppose donc aux élections par principe). Ainsi donc, nous voyons deux choses : d'une part, il désapprouve les élections, d'autre part il veut le faire savoir. (Pierre Bance, dans un article intitulé "l'abstentionnisme est un acte politique", dans le journal Libération du 07/02/07, dit : "Refuser d'exercer son droit de vote, c'est casser la légitimité du pouvoir fondée sur un épisodique lien électoral et affirmer sa souveraineté individuelle dans un avenir collectif.")

I. L'abstentionniste désapprouve les élections

Nous l'avons dit, l'abstentionniste ne croit plus dans les élections : on l'entendra parler d'une parodie de démocratie dont il ne souhaite pas être dupe. Dans cette parodie, la bureaucratie de partis dégénérés propulse des candidats sur lesquels la masse n'a pas son mot à dire; le candidat élu l'aura été à la suite de guerres intestines au sein du parti, qu'il faudra tout de suite oublier sitôt qu'il est désigné pour arborer l'unanimité de circonstance; les éventuelles décisions d'unions ou de scissions dépendent de considérations scabreuses concernant le nombre d'élus à gratter et l'argent de l'État à racler; les oppositions n'ont plus lieu au nom de grands idéaux mais pour des raisons stratégiques qui autorisent les plus basses des attaques ad hominem; la droite défend des "mesures sociales", et la "gauche" parle d'insécurité, de compétitivité, et se fait l'apologète du travail, alors que "l'extrême gauche", si certaine de sa défaite, ne craint plus de multiplier ses candidatures jusqu'à la dérision; les discours des candidats ne suivent plus la ligne du parti mais les mesures d'opinions effectuées par les cabinets d'experts en relation publiques, sondages, et communication (cf. Century of the self, Adam Curtis, 4ème partie). Face à cette mascarade, l'abstentionniste rit de ceux qui croient encore changer les choses en allant voter. Voter ne sert à rien, les élections ne sont pas démocratiques, et peu importe le candidat, les mêmes mesures passeront, tantôt vétues de bleu, tantôt de rose, ou de marron. Et c'est précisément pour le dire qu'il entend ne pas aller voter : au moins, lorsque les voix seront comptées, on réalisera que tout le monde ne se plie pas à la tartufferie politico-médiatique.

Et c'est là que ça devient drôle.

II. L'abstentionniste veut manifester sa désapprobation

L'abstentionniste pense-t-il vraiment qu'un jour, en comptant les voix, lorsque les politiciens réaliseront que la moitié des français ne vont plus voter, ils se remettront en question ? Pense-t-il vraiment que l'absence de sa voix constitue un message fort ? Qu'un fort taux d'abstention poussera spontanément des individus vertueux, prêts à l'autocritique, et soucieux du bien commun, à quitter leur système gangrené pour laisser le peuple monter une société plus juste ? Les snobinards ventripotents de la droite décomplexée et de la gauche caviar en ont-il quelque chose à foutre du nombre de personnes qui n'ont pas voté ? Tout ce qui les intéresse, c'est le pourcentage, parmi les votants, de ceux qui les ont choisis.

Mais il arrive que l'on parle de l'abstention. Enfin, ce n'est pas vraiment pour souligner son mérite critique. Lorsque le discours médiatique évoque l'abstention, c'est toujours dans une perspective moralisatrice au sein d'un discours pseudo-engagé politiquement qui refuse de voir ses propres insuffisances : "la démocratie c'est important, vous n'avez pas le droit de laisser ça tomber". Sempiternel uppercut rhétorique : "vos ancêtres se sont battus pour elle, certains en sont même morts !". D'une part, certains se sont vraiment battus pour la démocratie, non pour la farce éléctoraliste actuelle. Deuxièmement, s'ils étaient plutôt morts du tabac, cela ne m'aurait pas incité à fumer. Quelque pitoyable que puisse être le discours sur l'abstention, il n'en reste pas moins que c'est celui qui domine, et le seul que l'on entend (en dehors du cercle fermé de ceux qui se gargarisent entre eux de leur clairvoyance...). C'est le seul message que pourra transmettre publiquement une abstention : corrompu par les médias, il n'est plus celui de la critique mais celui de la nonchalance égoïste.

***

L'abstentionniste raille la crédulité des votants. Mais sa crédulité n'est pas moindre lorsqu'il pense que son acte possède une quelconque valeur symbolique. C'est comme s'il avait limité le spectre de sa critique au phénomène des éléctions, alors que les mêmes mécanismes qu'il décrie s'appliquent ailleurs : dans le complet dédain des politiques envers ceux qui ne leur apportent rien, et dans le traitement médiatique de l'abstention par un système médiatique myope, corrompu, et moralisateur.

Cela signifie-t-il qu'il faut voter ? Peu importe. Si une action est vraiment inutile, alors la faire ou ne pas la faire ne changera rien. Voter et s'abstenir sont tout aussi inutiles : on ne peut se contenter de refuser les élections sans refuser le cadre dans lequel elles s'inscrivent, car l'abstention s'inscrit finalement tout autant dans ce même cadre. Ce qu'il faut remettre en question, c'est le cadre plus général. Arrêter la myopie. Ce qui est critiqué ici n'est pas de ne pas aller voter, mais de croire que cela est plus utile que d'y aller.

14/11/2008

Sociologiser son rapport à l'engagement

Encore une contradiction du militant.

I. Dénaturaliser l'ordre social

Économiquement parlant, il accepte un raisonnement sociologisant selon lequel les différences de classe ne proviennent ni de la nature des choses ni de celle des sujets, mais bien de conventions arbitraires et contingentes. Ce faisant il dénaturalise sa vision de la répartition sociale et se donne une prise dessus, puisque si elle n'est pas l'œuvre de la nature mais bien de certaines actions humaines à certaines époques et à certains endroits, alors il peut penser que les actions qu'il mènera lui-même pourraient avoir une influence sur elle. Car tant que la répartition sociale est attribuée soit à une nature des choses (que ce soit "la volonté divine", "les invariants structuraux d'une société", "les lois du marché") ou celle des acteurs (que ce soit par une théorie des "âmes de plomb d'argent et d'or", une tentative d'expliquer la pauvreté par les propriétés (éventuellement génétiques !) du sujet, ou par le discours méritocratique), elle demeure de l'ordre de la fatalité, et l'on ne peut rien y faire.

L'ordre économique : Légitimité et Immuabilité

Ce discours de la fatalité est d'ailleurs celui qui arrange les dominateurs, ceux qui préféreraient qu'on n'y fasse rien, pour deux raisons : premièrement car ce discours procure une assise légitime à leur position (qui n'est alors pas perçue comme un rapport de domination arbitraire mais comme l'ordre naturel des choses), deuxièmement car, lorsqu'il est bien intériorisé par les masses, est un des plus puissants anesthésiants politiques (c'est vrai ça, "à quoi bon lutter contre la fatalité ?").

Or le militant, en agissant et en prétendant que son action pourra changer l'ordre social, remet en cause ces deux présupposés : premièrement, si quelque chose le pousse à se mobiliser, c'est que l'ordre social possède quelque chose d'illégitime qu'il entend contester; deuxièmement, s'il se mobilise pour changer les choses, c'est qu'il prétend que son action aura des effets sur l'ordre social, et par conséquent que celui-ci n'est pas immuable.

La dénaturalisation de l'ordre social est donc la condition de possibilité de toute entreprise de militantisme. Sans elle ne sont possibles ni le discours contestataire ni les actions visant le changement. C'est la raison pour laquelle tous les militants opèrent au moins tacitement cette dénaturalisation, même si elle n'est pas forcément exprimée en ces termes. Et jusque là, tout va bien.

II. Ordre économique, ordre militant et ordre social

Mais (car il y a un mais...) la hiérarchisation sur la base des rapports économiques n'est pas la seule (et de loin) à fonder le social. Le riche est tenu pour supérieur au pauvre, mais également l'instruit (de la culture légitimée, s'entend) sur l'ignare et... l'engagé sur le passif ! (il existe encore sûrement d'autres distinctions qui classent, cf. notamment Boltanski & Thévenot Les économies de la grandeur, 1987)

Et c'est là que le bât blesse. Le militant de base, nous l'avons vu, accepte de dénaturaliser l'ordre social sous son aspect économique. Des travaux comme ceux de Pierre Bourdieu poussent à dénaturaliser aussi son aspect en termes d'éducation. Mais qui accepte de le dénaturaliser sous son aspect engagé ? Voyons ce que cela suppose.

Dénaturaliser le rapport à l'engagement militant

Le militant accepte de dire que, si telle personne est plus riche que telle autre, ce n'est pas le fait de la nature mais plutôt de certains processus sociaux arbitraires. Il accepte aussi parfois de dire que, si telle personne est plus instruite que telle autre, ce n'est pas le fait d'une supériorité, mais parce qu'il a été soumis à certains processus sociaux qui privilégient la reproduction des classes dans le domaine du savoir (les fils d'instruits restent souvent instruits, les fils d'incultes restent souvent incultes). Et pourquoi ne pousserait-il pas alors le raisonnement jusqu'au bout en disant que, s'il est lui-même engagé et si certains ne le sont pas, ce n'est pas parce qu'il serait d'une quelconque manière supérieur à d'autres, mais parce que lui aussi, d'une certaine manière bien que différente, a été privilégié ?

Il n'est pas donné à tout le monde de porter un regard critique sur l'ordre social. Certes. De ce constat à celui selon lequel le critique est supérieur au non-critique, il n'y a qu'un pas. Mais c'est le pas de trop, qui plonge l'engagé dans le gouffre du mépris des masses qu'il prétend libérer de leur oppression. Plutôt que de se penser supérieur au non-engagé comme le riche se pense supérieur au pauvre, et l'instruit à celui qui ne l'est pas, le militant devrait penser que, comme eux, il a été privilégié. Lui aussi a été soumis à certains processus sociaux qui ont généré son engagement.

Les processus qui engendrent une élite du militantisme et ceux qui engendrent une élite économique ou une élite d'instruction ne sont certes pas les mêmes. Mais les premiers existent malgré tout. Un sociologue qui voudrait travailler sur le sujet de savoir comment se forme un militant pourrait donner des réponses plus fines, les mécanismes premiers qui viennent à l'esprit sont les suivants : l'environnement familial (les fameuses "familles de communistes"), des rencontres marquantes (professeurs de lycée, étudiants déjà engagés pour ceux qui se forment à la critique sociale pendant leurs études), la participation à des mouvements sociaux, etc. Le militant est formé par son environnement, et dans son cas il existe tout autant de constantes et d'invariants qu'il existe dans celui de la formation du riche et de l'instruit : arrêtons de voir le militantisme comme une exception qui échappe à la règle du déterminisme sociologique et qui justifierait une prétendue supériorité morale du militant.

Il existe bien entendu des différences entre les oppositions riche/pauvre, instruit/non instruit, et militant/non-militant. Les militants sont-ils une classe qui se reproduit ? Ce n'est pas certain... Mais l'important provient de ce que l'opposition militant/non-militant est tout autant soumise à des processus sociaux que les autres, et donc c'est avec autant d'illégitimité que pour les autres oppositions qu'elle doit être perçue comme une opposition supérieur/inférieur, méritant/non-méritant, etc.

Le militant, comme le riche et le savant, n'est pas supérieur mais privilégié. Il a bénéficié de certains rouages du système social qui lui ont permis d'obtenir une certaine clairvoyance dans la compréhension du monde social. Sa clairvoyance n'est pas due à une prétendue supériorité intellectuelle, son engagement pratique de tous les jours ne vient pas d'un altruisme exacerbé, ses activités ne peuvent être imputées à un prétendu "mérite de ceux qui se bougent sur ceux qui ne font rien". Tout ceci est le fruit des processus qui l'ont formé et poussé dans ce sens. Le même individu, dans un autre environnement, ayant fait d'autres rencontres, lu d'autres livres, s'étant trouvé "de l'autre bord", ne l'aurait pas fait de lui-même. Le militant a eu la chance de bénéficier de ces processus qui le poussent à voir une domination et tenter de la résorber. Tant mieux pour lui. Mais qu'il n'oublie pas que, comme pour le riche et pour le savant, il s'agit là plus d'une affaire de chance que d'un quelconque mérite personnel.

III. Les raisons d'une cécité

Pourquoi le militant rechigne-t-il à dénaturaliser sa position, alors qu'il le fait bien pour d'autres ? Deux types de raisons viennent à l'esprit.

La confusion privilégié/oppresseur

La première provient des différences effectives qui existent entre l'opposition militant/non-militant et les oppositions que celui-ci dénonce. Le militant n'est pas un dominateur. Il n'appartient pas à une classe et ne tient pas forcément son statut de l'appartenance de ses parents à cette même classe. Mais, sous prétexte qu'il n'est pas dominateur, celui-ci prétend qu'il n'est pas privilégié. Comme s'il y avait besoin d'opprimer les autres pour être un favorisé. Ce n'est pas parce que privilège et oppression se confondent dans le cas des classes dominantes que cela doit être toujours le cas. Il existe des oppresseurs non-privilégiés, et des privilégiés non-oppresseurs. Le militant n'est pas forcément riche et ne bénéficie pas de la reconnaissance que l'on accorde aux savants. Mais ce n'est pas pour autant qu'il n'est pas privilégié, bien que d'une autre manière...

Légitimité et immuabilité : changez de sens aux équipes à la mi-temps, vous jouez toujours au même jeu

La seconde provient des mêmes raisons qui poussaient le riche à vouloir naturaliser sa position de riche : légitimité et immuabilité.

La gratification symbolique

La situation de militant n'est pas tous les jours facile : il se mobilise et s'épuise quotidiennement pour une société qu'il ne verra pas changer et pour des gens qui paraissent ingrats face à son dévouement qu'ils ne comprennent pas. Alors, il faut bien trouver une compensation quelque part. Il la trouve justement dans cette supériorité qu'il s'accorde, en tant que militant, face aux autres. C'est la seule béquille qui lui fournit encore des motivations personnelles pour se bouger. Précisément parce que l'homme n'est pas l'altruiste que le militant se complaît à paraître, il faut qu'il trouve une compensation face à son engagement quotidien, il n'acceptera plus de se mobiliser s'il a la certitude qu'il n'en retirera rien en retour, pas même une petite gratification symbolique. Et c'est donc justement parce qu'il n'est pas totalement altruiste qu'il veut passer pour l'altruiste plutôt que pour le privilégié de l'accès à l'engagement social.

L'ambition cachée

Du fait justement que la catégorie du militant, contrairement à celle du riche ou de l'instruit, n'est pas issue d'un processus de reproduction, il est toujours possible aux laissés-pour-compte des deux autres sélections de participer à cette troisième-ci. Pas besoin d'appartenir à la classe pour obtenir le prestige, il suffit de se former. Ainsi, le militant peut aussi être celui qui voudrait s'affirmer supérieur, mais qui n'est pas né sous la bonne étoile. Il n'a plus alors qu'à se rabattre sous la bannière d'une pseudo-clairvoyance du social et d'un engagement en faveur de la justice dans le monde qui lui permettent de se rehausser au moins sous un certain aspect par rapport au commun.

Contradictions

C'est ce besoin intime de reconnaissance qui pousse le militant à la contradiction : il s'estime supérieur au peuple tout en prétendant parler au nom de celui-ci (contradiction de la légitimité), et il voudrait que son message se généralise tout en souhaitant garder sa position d'avant-garde (contradiction de l'immuabilité). Contradiction de la légitimité tout d'abord : le militant considère que sa position de critique est légitime, car il a su, contrairement au peuple, dénoncer la manipulation. Mais c'est justement ce peuple, dont il se démarque alors, qu'il prétend pourtant représenter dans son discours. À ce sujet, voir "au nom du peuple". Contradiction de l'immuabilité ensuite : le militant souhaite que son message se généralise, en ce sens il lutte contre l'immuabilité de sa position, et pour que son message ne soit plus marginal mais soit entendu et relayé. Mais dans le même temps, il souhaite garder sa position de privilégié du domaine des idées, ce qui le pousse à renier toute position comme "démagogique" dès lors qu'elle s'impose à la majorité. Là-dessus, lire "contradiction de l'avant-gardiste".

Alors que le riche et le savant assument le discours anti-sociologique de naturalisation de leur prédominance, ils n'ont aucun problème à revendiquer leur légitimité et leur immuabilité. Au contraire, le militant sombre dans les contradictions lorsque son entreprise se fonde sur un discours sociologique de dénaturalisation d'un privilège que pourtant il s'octroie à lui-même comme militant. Son discours l'oblige à ne pas assumer la supériorité qu'il s'octroie, et pourtant toute son attitude témoigne qu'il refuse de se départir de ce privilège que semble lui conférer sa position de contestataire de l'ordre établi.

Déceptions de la dénaturalisation

Dans un cas comme dans l'autre (gratification symbolique ou ambition cachée), dénaturalisez le militant, c'est à dire appliquez-lui la même clairvoyance que celle qu'il applique lui-même aux rapports de domination économique, et vous lui ôtez sa raison de militer. Vous n'en faites plus que le résultat d'un processus social général, selon lequel toute société inéquitable sécrète son lot de contestataires par un système de mécanismes que l'on peut décrire froidement. Vous l'avez objectivé et castré de la supériorité morale qu'il s'octroyait par rapport au commun des mortels. De même que la notion d'espérance matrimoniale déçoit celui qui croit à l'idéal romantique des individus "faits l'un pour l'autre", la dénaturalisation du militantisme déçoit celui qui se laissait bercer par l'idéal romantique de l'esprit éclairé guidant la foule.

Intériorité et contradiction

Il existe peut-être encore une autre raison pour laquelle le militant ne souhaite pas s'intégrer lui-même à l'analyse qu'il fait du social (car ce n'est en fin de comptes que de cela qu'il s'agit). Lorsque le militant analyse le monde, il a l'impression d'avoir fait un pas en arrière et de le contempler pour ainsi dire de l'extérieur, à l'inverse de ses besogneuses fourmis trop occupées à nourrir la machine pour pouvoir la regarder fonctionner. Cette société, il la critique, il ne partage pas ses valeurs : il a prétention à se situer à l'extérieur d'elle. Or, quand survient le sociologue de l'engagement, qui lui explique que sa formation militante n'est qu'un produit des rouages de cette société, alors le militant se retrouve brutalement réintroduit au sein de cette société dont il voulait se détacher. Eh oui, lorsque l'on a affaire à l'homme, on n'échappe pas à ce que l'on décrit... Il ne peut plus prétendre l'observer d'en haut, ni prétendre trop la haïr, car sans ces mécanismes de la société qu'il décrie, son militantisme n'aurait pas été produit. Ceci le pousse à une contradiction : il ne peut rejeter totalement la société qui lui a permis de la critiquer. La dénaturalisation du militantisme oblige à voir que la société capitaliste ne génère pas que des inégalités : elle génère aussi des critiques du capitalisme. Ainsi rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Le militant, qu'il le veuille ou non, est un produit du capitalisme, et le capitalisme, quelque ravageur qu'il puisse être, produit ce qui permettra peut-être un jour qu'on le dépasse. Il s'agit alors de passer de la critique prétendument de l'extérieur d'un système tout pourri à celle de l'intérieur d'un système contradictoire. C'est peut-être d'ailleurs dans ce mouvement contradictoire qu'il faut avoir espoir... si le militant le veut bien !

05/11/2008

"Au nom du peuple"

Lors de discussions militantes, on assiste parfois à de drôles de débats entre individus qui, chacun de leur coté, prétendent parler "au nom du peuple" "légitime". D'un coté, des individus dénués d'esprit critique qui prétendent représenter le peuple car ils disent en faire partie, sans réaliser que le discours qu'ils nous sortent n'est que celui qu'ils ont bien appris par coeur auprès des classes dominantes qui les manipulent. De l'autre, les donneurs de leçons à la petite semaine, qui, parce qu'ils parviennent à échapper à la représentation de la réalité forgée par les classes dominantes, ont en même temps échappé au peuple, et se voient contraints de lui expliquer de l'extérieur, qui il est réellement et ce qu'il veut réellement.

Dans les deux cas, on invoque un "peuple" auquel on semble venir à la rescousse; en réalité, c'est lui qui vient à notre rescousse, car c'est lui qui nous permet de justifier - sous les grands mots de "démocratie", "volonté générale", ... - les thèses que l'on a à défendre. "Ce n'est pas une prise de position personnelle, je défends la volonté du peuple !". Or, ce soi-disant "peuple" qui revient à tour de bras, bien pratique qu'il est pour se justifier, n'en est pas moins un fantôme qui ne correspond en fait qu'aux cadres de pensée des divers protagonistes du débat. La notion de peuple n'est qu'un cheval de Troie destiné à nous faire accepter tout discours positionné en le parant de la vertu du "bien commun". C'est le genre de notion qui oblige à l'assentiment et permet à son porteur de ne pas assumer le fait qu'il parle bien d'un certain endroit. En même temps, ce recours a la volonté générale subit un drôle d'effet pervers, ayant pour conséquence qu'il ne peut jamais fonctionner...

I. Quand les dominés parlent au nom des dominants

Dans le premier cas, la position défendue semble de bon sens : "Moi je fais partie du peuple, je rame pour un mauvais salaire, alors je sais ce que l'on veut, nous, les gens du peuple". Qu'est-ce que vous voulez ? "Je revendique au nom du peuple la liberté de travailler plus !". Ah. Bien. Bon, d'accord, que dire de plus ?

Dans ce type de cas, ce qui permet à l'individu de prétendre qu'il parle "au nom du peuple", c'est qu'il fait partie de cette classe majoritaire et défavorisée de la population qu'on appelle "le peuple". En réalité, cet individu confond faire partie d'un groupe et défendre les intérêts de ce groupe. Il se pourrait très bien qu'un individu fasse partie d'un groupe, mais soit amené à défendre des positions qui n'avantagent pas ce groupe. Logiquement, ce n'est pas contradictoire, simplement, pour admettre cette hypothèse, il faut admettre que l'individu ne sait pas réellement qu'il ne défend pas son groupe, qu'en fait il croit le défendre. Il défend alors non ce qui est bon pour lui, mais ce qu'on lui a dit qui était bon pour lui.

Et qu'est-ce qui pourrait pousser un individu à croire que tel énoncé vise à défendre son groupe, alors que ce n'est pas le cas ? Une manipulation. Par exemple, si des médias n'arrêtaient pas de dire que la seule solution au mal-être c'est l'augmentation du temps de travail, pour pouvoir consommer plus de produits, il se pourrait que, malgré le caractère extravagant de cette affirmation, une grande partie de la population finisse par le croire. Or, c'est le cas. Et pas seulement dans le cas du travail : pour chaque domaine de notre existence, les dominants, qui possèdent les moyens de transmettre leurs messages et l'information qu'ils veulent, nous proposent, de manière plus ou moins subtile, une solution comme étant la bonne. La bonne pour qui ? Selon les médias, pour nous bien sûr; mais si l'on y regarde de plus près, on voit qui elle avantage vraiment. En plus d'une domination matérielle, le dominé subit alors une domination symbolique lorsqu'il intériorise l'hégémonie conceptuelle que lui inculquent les barons des médias. Ce sont les mêmes actionnaires qui possèdent l'usine qui l'asservit et la télé qui, sous prétexte de le divertir, modèle son imaginaire. À partir de là, il n'est pas compliqué de deviner dans quel sens cet imaginaire sera modelé...

Ainsi on en arrive à cette situation paradoxale que les individus appartenant effectivement à la classe des dominés en viennent à relayer la voix des dominants telle qu'elle leur est inculquée dans les journaux, télévisions, publicités, etc., en se servant précisément de cette situation de dominé pour justifier ces thèses qui privilégient les dominants. Lorsque le dominé prétend parler "au nom du peuple", il se trompe. Il parle "du point de vue du peuple", mais ce point de vue est "au nom des dominants".

II. Quand les critiques parlent au nom des non-critiques

Dans le second cas, la situation est tout autant paradoxale. Le peuple possède des propriétés intéressantes : il est opprimé. C'est toujours plus classe de parler au nom des opprimés. Mais il a aussi un petit défaut, voyez-vous, il est bête. Alors, quand il est opprimé, on en fait partie, mais pas quand il est bête ! On est dedans sans être dedans.

L'étendard du "peuple" est alors brandi par des individus qui ont échappé à la manipulation. Ils en connaissent les rouages, savent lire les publicités et "décrypter" (comme on dit si bien...) les journaux. Bref, ils ne sont pas dupes. Et ils sont assez fiers de ne pas se laisser manipuler comme le peuple. Eux, au moins, ils ne recrachent pas un discours dont ils ne se rendent même pas compte qu'il n'est pas le leur, non, eux, ils ont leur propre discours. De quel discours le leur "propre" est-il différent ? De celui du "peuple", c'est à dire celui des individus non-critiques. Donc, à cet égard, ils sont bien heureux de ne plus faire partie du peuple. Pourtant, dès qu'ils parlent, c'est pour défendre le "peuple". "Ce que je dis là ne me concerne pas directement, je le dis pour vous ! Même si je ne suis plus dominé symboliquement, je tiens à défendre ceux qui le sont." Quelle grandeur d'âme ! D'une contradiction (je ne fais plus partie du peuple / je défends le peuple), le critique aboutit à un discours qui magnifie son dévouement pour ceux dont il est fier de ne plus faire partie. Le critique donne l'impression de se "tuer à la tâche" pour ceux que, lorsqu'il discute tranquillement avec ses amis critiques, il appelle les "veaux" et les "moutons".

Le critique souhaite alors expliquer au peuple ce que sa bêtise (c'est le cas de l'écrire) l'empêche de voir : le peuple se croit heureux mais en fait il est opprimé. Il voudrait travailler plus alors que ce qui lui serait profitable, c'est de travailler moins. Il pense que la division sociale est justifiée rationnellement par une quelconque "nature des choses", en fait elle est totalement arbitraire et pourrait être renversée. Ces thèses sont sûrement justes. Mais le problème est qu'elles ne peuvent être proférées que de l'extérieur, car il faut précisément ne plus faire partie du peuple pour pouvoir parler en son nom.

Alors que le peuple avait disparu du discours car il ne savait pas ce qui était bon pour lui, il revient tout à coup au galop comme celui qu'il faut défendre ! Du coup, puisque d'un coté le peuple ne sait pas vraiment ce qui est bon pour lui, et que d'un autre coté il faut le défendre, la solution semble simple : "moi, l'intellectuel omniscient qui, libéré de la manipulation, voit aussi clairement dans le monde social que dans de l'eau de roche, je n'ai qu'à lui dire ce qui est bon pour lui ! Et s'il n'est pas d'accord, c'est qu'il est bête, car moi je sais, et je ne me trompe jamais. Pensez donc, je lis Halimi !". C'est ainsi que la notion de peuple, d'abord révoquée à cause de la malvoyance qu'on prête à celui-ci, est ré-invoquée lorsque cela nous arrange, pour permettre à l'intellectuel de justifier son impérialisme politique. Il doit s'agir d'une subtilité de la dialectique... Les thèses défendues sont peut-être justes, le seul problème vient de ce qu'il prétend les imposer de l'extérieur, et par un tour de passe-passe, à une frange de la société qu'il a reconstruite après coup pour cacher sa partisanerie sous un humanisme douteux.

Car il est partisan. Etre liberé de la manipulation ne signifie pas pour autant être libéré de toute mise en forme de la réalité sociale et ne permet pas l'accès immédiat à la réalité sociale en soi. De quelque bord qu'il soit, le critique, même si, contrairement au peuple il a plus ou moins choisi son idéologie, ne peut pas se dispenser d'une idéologie, et ce n'est que selon celle-ci qu'il prétendra édicter au peuple qui il est, ce qu'il veut, et ce qu'il doit faire. Le discours de la "sortie de l'idéologie" n'est rien de plus qu'une nouvelle idéologie qui se cache derrière son petit doigt.

La principale contradiction vient de ce que le critique prétend parler au nom de ceux dont il n'est plus. Il prétend dire à la place du peuple ce que veut celui-ci, car, croit-il, le peuple, manipulé qu'il est, ne peut le faire lui même. Mais qui est-il pour dire aux autres ce qu'ils veulent ? Le critique dispose peut-être de la clairvoyance qui fait défaut au peuple, mais plus de l'appartenance qui justifie son propos. Il en est alors réduit à plaquer ses conceptions partisanes du bien-être désiré sur une catégorie de la population qu'il doit imaginer de loin et à qui il prête les souhaits qui correspondent à son idéologie. Le critique de connaît plus la réalité populaire que son statut l'a obligé à quitter, il en est réduit à fantasmer sur les désirs et représentations d'une frange de la population qu'il a définitivement quittée...

***

On n'est jamais légitime lorsque l'on parle "au nom du peuple". On le fait toujours soit pour s'enorgueillir de son statut de dominé symbolique afin de resservir avec plus d'authenticité un discours de domination ("au nom du fric"); soit pour parler de ceux dont on n'est plus mais dont on prétend décrire les intérêts ("au nom des simples d'esprit"). Dans tous les cas, lorsqu'on invoque le peuple, il faut se plier; car personne n'osera jamais dire qu'il s'oppose à la volonté du peuple ("Amen").

"Au nom du peuple, du fric, et des simples d'esprit, Amen"

Le seul intérêt de parler "au nom du peuple" provient du "Amen" : cela force l'inclination, le respect. Personne ne contredira quelqu'un qui prétend vouloir le bien général. Mais on le discréditera, soit parce qu'il appartient au peuple, soit parce qu'il n'y appartient pas.

Cruel dilemme. Le dominé se vante de son appartenance à la "France d'en bas" pour légitimer le discours dominant qu'il recrache, alors que le critique se gargarise de sa non-appartenance à cette France pour tenir à leur place le discours de ceux auxquels il n'appartient plus. Dans les deux cas, le discours "au nom du peuple" est discrédité. Soit parce qu'il provient justement du peuple, que l'on soupçonne alors d'être manipulé, soit parce qu'il provient de ceux qui ne sont plus manipulés, mais qui ne font plus partie du peuple et devraient alors uniquement pouvoir dire "notre théorie politique projette ces désirs sur le peuple".

15/09/2008

Contradiction de l'avant-gardiste

"Bobo ? Ça, c'est un terme de bobos !"

Qu'est-ce que l'avant-garde ? C'est une perpétuelle fuite en avant pour ne pas être rattrapé par ceux que l'on méprise. L'avant-gardiste ne souhaite pas être à la mode : pour lui ce qui est actuellement à la mode est déjà en retard. Ce que l'avant-gardiste souhaite, c'est être dans la position qui demain, sera à la mode. L'avant-gardiste a besoin d'être en avance pour se distinguer des autres. Il ne supporte pas d'être mélé à la masse. Tout ce qui plaît au peuple ne lui semble pas digne de l'intense effort de refléxion dont il se rend capable : l'avant-gardiste ne souhaite décidément pas faire partie de cette société qu'il méprise, il aime être un outsider.

Mais il y a plusieurs manières d'être à l'extérieur de la doxa. On peut être devant, derrière, à sa droite, à sa gauche, au dessus, ou en dessous ! Celui qui se revendique d'avant-garde se place dans une perspective temporelle : il souhaite être avant la masse, avoir les idées qu'elle aura dans 20 ans. En raisonnant dans ces termes, l'avant-gardiste considère de manière sous-jacente que la succession des idées dans le temps est le produit de modes : ce n'est que parce que les idées se succèdent au fil du temps que l'on peut prétendre forger celles qui viendront. Or ce n'est pas cela qui le gène : l'avant-gardiste ne critique pas la mode des idées en tant que processus; la seule chose qui le dérange, c'est ce qui est actuellement à la mode et qui pourrait entâcher de populisme son immaculée intégrité subversive. Non seulement l'avant-gardiste ne critique pas le processus de la mode des idées, mais au contraire il s'inscrit en plein dedans, puisqu'il prétend que c'est grâce à lui si l'on a aujourd'hui les idées qu'il avait hier, et que l'on aura demain celles qu'il a aujourd'hui. L'avant-gardiste se place en créateur de la mode des idées, il se considère comme étant le moteur qui fait tourner la "machine à renouveller les idées". Mais quelle machine fait-il tourner ? S'est-il vraiment un jour posé la question ? L'avant-gardiste est en fait dépendant de ce processus de mode des idées, puisque sans elle, il perd son statut de précurseur temporel. Mais cela, il ne s'en rend pas compte.

Ainsi, l'avant-gardiste n'a pas compris qu'il entretient lui-même ce qu'il prétend dénoncer. Il n'a pas compris non plus que la gloriole dont il se targue est entièrement soumise à ce processus de la mode des idées. Ce processus, il ne le critique que ponctuellement et superficiellement, lorsque le fait d'"être à la mode" risquerait de le mêler à ce si vil bas peuple, mais en se donnant le statut de "précurseur de la mode", il le foritifie en fait jour après jour.

***

Pendant 20 ans, l'avant-gardiste se bat pour des idées qui ne sont pas encore reconnues; puis, le jour où elles le sont, il balaie tout d'un revers méprisant de la main en déclarant : "c'est à la mode en ce moment" : l'avant-gardiste accepte alors de lâcher cette idée qui lui tenait tant à coeur, car s'il la garde il se met à penser comme tout le monde. Comme tout le monde ? Beurk, comme c'est écoeurant ! Pourtant, ce n'est pas sans fierté qu'il explique que, ce que tout le monde pense aujourd'hui, il le défendait à corps et à cris il y a 20 ans, alors que personne n'écoutait. Il est fier d'avoir été un précurseur. Mais voilà, il préfère garder son rôle de précurseur et quitter sa position actuelle pour une position novatrice. La raison qu'il invoquera pour quitter cette idée qu'il avait si durement et si longuement soutenue est bien simple : en se popularisant, elle s'est vulgarisée : forcément, ayant été comprise par la plèbe, elle n'a pu être que mal comprise, dévoyée de son sens premier et de la belle radicalité qu'elle arborait auparavant. Et maintenant que sa belle idée a été dénaturée par ce peuple ingrat, il n'a plus qu'à tout recommencer ! Mais, bizarrement, cela ne semble pas le déranger outre mesure.

L'avant-gardiste éspère-t-il vraiment que ses théories s'appliquent un jour ? Non, car pour qu'une théorie s'applique, il faut qu'elle soit reprise par les masses, or voir sa théorie sortir du petit cercle fermé des branleurs pédants est bien ce qu'il abhorre plus que tout. On ne fait pas la révolution à 5 dans une chambre, mais dès lors que la théorie est adoptée par plus de 5 personnes, ce que pour l'avant-gardiste elle était démagogique, donc mauvaise. Il faut donc tout recommencer, et en attendant, la révolution n'est pas pour demain ! L'avant-gardiste fuit l'appropriation de sa thèse par les masses, qui est pourtant la condition première de son application : il ne souhaite pas changer la société, mais simplement se complaire dans son statut de chic radicalité. L'avant-gardiste préfère s'admirer dans son miroir tous les matins en se félicitant de son "authenticité" plutôt que de véritablement entrer en dialogue avec le peuple qu'il est censé vouloir libérer.

On ne peut pas prétendre affranchir le peuple en le méprisant. Méprisons les méprisants !

Voir aussi Debord trahi