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31/03/2008

Bernays (I) : Qui était Edward Bernays ?

125123738.jpgEdward Bernays (1891-1995) est un nom qui ne vous dit sûrement rien. Presque personne ne le connaît plus aujourd'hui. Pourtant, il est sûrement un de ceux qui ont le plus profondément bouleversé la société au cours du XXème siècle. Non seulement il a poussé les individus à avoir le mode de vie qu'ont les citoyens des pays riches aujourd'hui, modifiant par-là considérablement le poids matériel et financier des industries et des entreprise au sein de notre société, mais il a aussi augmenté leur ascendance symbolique sur le consommateur en créant les techniques pour le pousser à la consommation. Politiquement parlant, il a aussi contribué à façonner l'individu passif et malléable d'aujourd'hui en mettant au point tout un tas de stratégies qui pacifient le citoyen, l'endormissent en le transformant en consommateur de masse. C'est en effet lui qui a mis au point les "relations publiques". Non content d'avoir accompli des exploits spectaculaires en usant de ses techniques de manipulation (cf. ch.II), il est aussi un des théoriciens de l'étouffement de la démocratie par l'assouvissement des pulsions consuméristes des individus. Voilà qui mérite qu'on s'y arrête un instant.

Qui était Edward Bernays ? Le double neveu de Freud. Il connaissait très bien les idées de la psychanalyse puisqu'il avait été immergé très tôt dans ce milieu, de par son environnement familial. Ce sont ces idées qu'il a réutilisées, mais pas vraiment à des fins thérapeutiques... En tant que créateur des "relations publiques", il fut très sollicité par les entreprises pour les aider à vendre leurs produits en touchant les émotions des acheteurs. Observons quelques unes de ses prouesses, puis comment les idées de Freud ont été ré-utilisées afin de soumettre les individus plutôt que les libérer, en les transformant en consommateurs serviles.

Plan :

I. Qui était Edward Bernays ?

  • Introduction
  • Plan
  • I. Épisode 1 : Stars, War

II. Bernays en exploits

  • 1. Bernays a fait fumer les femmes
  • 2. Bernays a fait sourire le président
  • 3. Bernays a fait connaître Freud en Amérique
  • 4. Bernays a rendu le capitalisme démocratique avec une boule blanche
  • 5. Bernays a renversé le Guatemala pour sauver les bananes du communisme
  • 6. Autres faits de Bernays
  • 7. Contemporains de Bernays

IIV. De Freud à Bernays

  • I. La notion d'inconscient
    • I.1. Chez Freud
      • I.1.1. la connaissance de l'inconscient
      • I.1.2. la modification de l'inconscient
    • I.2. La réinterprétation politique de l'inconscient par Bernays
      • I.2.1. l'inconscient prouve que les hommes ne sont pas libres
      • I.2.2. il est possible de manipuler les gens en manipulant l'inconscient
    • I.3. Discussion de l'interprétation de Bernays
  • II. La notion de désir
    • II.1. Chez Freud
      • II.1.1. Désir du superflu
      • II.1.2. Désir intarrissable
    • II.2. L'exploitation du désir par Bernays
      • II.2.1. Pousser à consommer ce dont l'on n'a pas besoin
      • II.2.2. Pousser à consommer toujours plus
    • II.3. Discussion de l'interprétation de Bernays
  • III. D'une utilisation incidente de Freud : la psychologie de comptoir au service de consumérisme

IV. Une lecture de Propaganda

  • I. Organiser le chaos
  • II. La nouvelle propagande
  • IIV. Les nouveaux propagandistes
  • IV. La psychologie des relations publiques
  • V. L'entreprise et le grand public
  • VI. La propagande et l'autorité politique
  • VII. La propagande et les activités féminines
  • IIX. La propagande au service de l'éducation
  • IX. La propagande et les œuvres sociales
  • X. L'art et la science
  • XI. Les mécanismes de la propagande

V. Conclusion

  • I. Quel est le monde que nous préparait Bernays ?
  • II. Pourquoi Bernays est-il beaucoup plus dangereux que Sarkozy ?
  • (Res)Sources

 

I. Épisode 1 : Stars, War

Plutôt que de suivre le chemin que lui avait tracé son père marchand de graine, et de s'engager dans l'agriculture, Bernays opte pour le journalisme. Alors qu'il travaille pour une revue nommée Medical Review of Reviews, Bernays découvre une pièce de théâtre d'Eugène Brieux, Avariés (traduite par "Damaged Goods" en américain). Cette pièce, audacieuse pour l'époque, raconte l'histoire d'un homme atteint par la syphilis, qui le cache à sa fiancée, avec qui il se marie et met donc au monde deux enfants syphilitiques. Il en publie une critique élogieuse dans son journal, puis apprend que le célèbre acteur Richard Bennett est prêt à la faire jouer. La pièce abordant un sujet très controversé à l'époque (les maladies sexuellement transmissibles), Bernays met au point une stratégie pour parvenir à la faire accepter : il monte une fondation, la Sociological Fund Committee de la Medical Review of Reviews, pour donner des airs de noblesse à la cause qu'il compte défendre. Il parvient à convaincre des centaines de célébrités d'y adhérer, et présente la pièce Damaged Goods comme une pièce à vocation informative, pédagogique, et préventive, sur les dangers de la syphilis et les moyens de la prévenir. D'un sujet scandaleux, la pièce traite désormais un sujet honorable, cautionné par des intellectuels influents. C'est ainsi que la pièce sera jouée et très bien accueillie par le public. C'est le premier pas d'une technique que Bernays ne cessera de ré-utiliser : donner des airs de noblesse à un produit pour le faire non seulement accepter par l'opinion, mais surtout l'associer à certaines problématiques qui le travaillent pour lui donner envie de le consommer.

1699691153.jpgAprès ce succès, Bernays décide de devenir agent de presse pour des célébrités. Parmi ses principaux clients, on pouvait compter le célebrissime chanteur d'opéra Caruso, le danseur Nijinsky, les ballets russes. Plutôt que de simplement vanter les qualités de ceux pour qui il travaillait, Bernays s'efforça de relier leur image à des problématiques et des centres d'intérêts de leur public présumé. Le but était de faire en sorte que le public opère une association inconsciente entre le produit et un de ses désirs (on perçoit ici nettement l'influence de Freud).

D'une promotion anecdotique de quelques vedettes de music-hall, la méthode de Bernays changea de registre lorsqu'elle prit une toute autre ampleur et se chargea d'un contenu politique. Au sein de la Commission on Public Information (dite "commission Creel"), Bernays se mit à faire, à l'échelle nationale, de la propagande en faveur de l'entrée en guerre des États-Unis.

Avant la première guerre mondiale, le gouvernement Wilson avait été élu sur la base d'un programme pacifiste. Ainsi, il était fort embarrassé lorsqu'il décida, en 1917, de s'engager dans la guerre, puisque cette décision s'opposait à l'opinion publique. Il fit donc appel à des gens comme Edward Bernays afin de modifier l'opinion publique concernant la guerre, pour rendre la population favorable à celle-ci. Il y parvint en usant de méthodes de propagande.

1541165290.jpgLe travail de propagande se fit tant sur la forme, soit la manière dont on communiquait avec le public pour lui faire changer d'avis, que sur le fond, soit la tenue du discours. Concernant la forme, retenons la fameuse affiche de l'oncle Sam : "I want YOU for US Army", et les four minute men, des célébrités payées par la commission pour proclamer en leur nom et dans des lieux public (réunions, meetings, ...), l'avis du gouvernement. Concernant le fond, une des stratégies utilisées par le président Wilson et ses conseillers fut d'annoncer que les États-Unis n'entraient pas en guerre contre un pays ou pour la restauration d'un ancien Empire, mais pour maintenir un idéal de démocratie, et la propager dans le monde entier (tiens tiens, ce n'est donc pas nouveau comme discours...).

Ce fût pour Bernays le point de départ de sa carrière et de sa démarche : il se dit que, s'il pouvait utiliser ces méthodes de propagande en temps de guerre, pourquoi ne le pourrait-il pas aussi en temps de paix ? Le terme "propagande" étant connoté péjorativement, il convenait en premier lieu de changer de mot, mais pour désigner toujours le même processus. Bernays se mit alors à parler de "relations publiques", terme qu'il fonda.

La suite dans l'article "Bernays en exploits".

12/03/2008

Et la politique devint anecdote...

I. Pré-texte : que je vous dise un peu ce que je ne vous dirai pas...

Il y a plusieurs manières de critiquer le traitement des mouvements sociaux par les médias.

  • On peut dire que, soumis aux pressions de leurs annonceurs et leurs propriétaires, les journaux ne prennent pas position en faveur de ceux qui entrent en grève car ils ne peuvent se permettre de s'afficher contre ceux dont ils dépendent financièrement.
  • On peut dire que, parce qu'ils se sentent obligés de prendre leurs lecteurs pour des veaux, afin de maintenir un nombre de lecteurs suffisamment élevé, ils n'abordent pas les questions qu'ils jugent trop compliquées et se complaisent dans un infantilisme démagogique de leur lecteur.
  • On peut dire aussi que la concurrence entre les médias pousse chacun à racoler dans le plus spectaculaire et le plus aguicheur. Ceci conduit à une surenchère de l'obscène et du violent dans les journaux, afin d'ébahir et de captiver toujours plus le lecteur/spectateur.

Ces raisons, et d'autres sûrement, ont des effets bien connus sur la manière dont sont abordés les mouvements sociaux : on fait l'impasse sur les réelles revendications de ceux qui entrent en grève ou manifestent, car celles-ci sont jugées trop compliquées ou techniques, et risqueraient de susciter un mouvement de sympathie des lecteurs/spectateurs. À la place, on préfère insister sur les évènements violents, dont on est sûr qu'ils attireront le public; et arborer des analyses simplistes dont on est sûr qu'elles conforteront le lecteur dans ses préjugés. On se contente alors de montrer le mouvement social dans son aspect gênant pour les usagers, ce qui permet de stigmatiser assez vite ses acteurs, qui sont perçus comme des égoïstes gênant la bonne marche de la société pour maintenir/obtenir des privilèges.

Ce sont les manières traditionnelles de critiquer le traitement médiatique des mouvements sociaux. Elles sont justifiées. Mais l'objet de ce texte concerne un autre genre de critique, celle d'une dérive plus insidieuse des médias et de l'opinion publique en général : la clientélisation de la politique, et la banalisation d'un mouvement social. Pour pasticher Durkheim, le fait politique est pris comme une chose, mais pas au sens épistémologique où l'entendait le sociologue : il devient une chose au sens banal du terme, un "truc" parmi d'autres, sans plus aucune valeur symbolique, un "machin" qui cause des désagréments aux usagers de temps en temps, une anecdote parmi les évènements de la journée. Et c'est ainsi que l'on en vient à classer les manifestations dans la rubrique des "routes bouchées", en même temps que les travaux de voirie...

II. Texte :

"Manifestations : comment éviter les bouchons."

Ouest-France titrait ça à la une, l'autre jour, sur les affichettes que l'on voit sur le devant des buralistes. Ils semblent en être fiers à Ouest-France. Et tout le monde passe devant, personne n'y fait trop attention, en tous cas, personne n'est choqué.

Peut-être n'a-t-on pas pris le temps de réfléchir à tout ce que ça signifiait. Peut-être faut-il tout reprendre à zéro.

Une manifestation, c'est des personnes qui se réunissent. Bien, c'est un bon début. Mais ils ne se réunissent pas pour faire la fête, ni pour réparer la chaussée. Ils se réunissent car ils ont un message à véhiculer, des revendications à scander, des informations à diffuser, des exigences à porter. Une manifestation porte en elle un message politique qu'elle souhaite faire connaître aux gens de l'extérieur. Non seulement une manifestation est quelque chose de symbolique, mais quelque chose qui vise à rendre public le message qu'elle porte, à le faire entendre au reste de la population. Donc si des gens manifestent, c'est d'abord parce qu'ils ont quelque chose à dire, et ensuite parce qu'ils estiment qu'ils ne sont pas assez entendus.

Voilà qui devrait faire la joie des médias, si ceux-ci jouaient encore leur rôle. Tout d'abord, ils ont en face d'eux des gens porteurs d'un message, des gens prêts à diffuser largement une information, sur leurs conditions de travail, sur une nouvelle réforme qui passe, ou sur un autre sujet. Mais plus encore, ils ont face à eux des gens qui estiment que le travail journalistique d'information est mal fait (sans quoi ils n'auraient pas besoin de manifester) et qui demandent qu'on le fasse. Ainsi, non seulement on leur mâche le boulot en leur fournissant le sujet politique et les informations, mais on ne demande qu'une chose aux journalistes, c'est qu'ils piochent allègrement dans le travail d'information que l'on a fourni, car la seule chose qui compte pour nous c'est qu'elle soit diffusée.

Mais il faut croire que parler de politique, c'est ringard pour les journalistes de Ouest-France. Prendre un mouvement social par ses revendications, ça risquerait de fâcher et faire perdre des lecteurs. Parler d'un projet de loi, c'est trop compliqué pour les lecteurs. Et, puisque ça ne les concerne pas, ça ne les intéressera pas. D'ailleurs, si ça les avait intéressé, ils seraient allés manifester. "Quoi, comment ça, pour aller manifester, il faut d'abord être informé de la manifestation ? Mais vous ne croyez tout de même pas que c'est le travail d'un journaliste que de faire de l'information ?!"

Bref, il vaut mieux parler d'une manifestation comme d'un désagrément passager, au même titre que les travaux de voirie et les contrôles radars. Là, au moins, on est certain de faire de l'information utile pour le consomm... pardon, le citoyen.

J'imagine un enfant biberonné au Ouest-France, tombant par hasard sur une manifestation dont les brillantissimes recherches du journal ne sont pas parvenues à le protéger. Il découvrira alors avec stupeur que les manifestants sont des gens comme lui. Tiens, et ils ont même des pancartes, et ils disent des choses.

- "Qu'est-ce qu'ils disent maman ?"

- "Ne les écoute pas, ils parlent de politique, c'est obscène"

Il réalisera peut-être qu'une manifestation, ce n'est pas une réunion impromptue de personnes en mal de relations sociales, mais que les gens se réunissent pour une raison. Mais ça, ce n'est pas avec Ouest-France qu'il l'apprendra.

Après les frasques de la politique-spectacle, décrite par d'autres avec brio, on tombe ici dans la politique-anecdote. La politique qu'on contourne en tournant au feu à droite 100m plus tôt que d'habitude. La politique qui dérange un peu parce qu'elle fait du bruit et qu'elle bloque la route, mais surtout pas la politique porteuse d'un message. Alors, d'une vision d'ensemble de la société, vous n'y pensez encore moins !

Et le pire, c'est que personne ne s'en émeut. Tout le monde trouve ça normal de voir la politique ainsi vidée de son essence pour être rabaissée au même rang qu'une route bouchée pour raisons d'innondations ou de fortes chutes de neige. On est presque content de savoir quand une route sera bouchée pour pouvoir faire le détour, parce que "quand-même, c'est bien pratique, on peut prévoir avant".

Un jour, chaque ville disposera d'un terrain vague, un peu à l'écart, pour que les mécontents puissent y manifester autant qu'ils le veulent sans déranger personne. Ouest-France pourra affréter des cars pour que les militants puissent se rendre jusqu'à ce terrain vague. Et tout le monde trouvera ça bien pratique.

III. Après-texte : Ce qui n'était pas dit dans ce qui est dit

Au delà de l'anecdote sur Ouest-France et les manifestations, c'est la transformation de la manière dont est perçue la politique qui est en cause. D'un projet de société fondé sur un certain nombre de valeurs et une démarche collective, dont on discute avec d'autres, et que l'on essaie de mettre en pratique, on passe à un évènement parmi d'autres, susceptible lui aussi d'être agréable ou désagréable pour celui qui le vit individuellement. On ne juge plus un fait politique parce qu'il se fonde sur des valeurs que l'on cautionne, parce que son application se traduirait par une société que l'on jugerait plus juste, désormais on le juge pour l'agrément ou le désagrément immédiat qu'il nous procure. "Je suis contre les grèves car elles me nuisent en tant qu'usager", "Je voterai pour tel candidat parce qu'il a promis tel avantage pour les gens de ma catégorie" Mais est-ce qu'il propose une société juste ? "Ça, je m'en fous !".

On ne se demande même plus "vais-je voter pour une société de l'individuel ou bien une société du collectif ?", car on ne vote même plus pour une société, mais seulement pour son intérêt propre d'individu. L'individualisme (la droite) a triomphé en politique, car il s'est insinué non plus dans le contenu du vote, mais dans sa démarche même. Et, puisque désormais les individus vote pour des motifs individuels, nul doute qu'ils voteront du coté de ceux qui orientent le plus leur discours vers l'individu...

Et la gauche qui croit aux élections est obligée de s'adapter à cette nouvelle conception du politique. Elle doit transformer son message : plutôt qu'un modèle de société, elle doit se mettre elle aussi à proposer des avantages individuels directs. C'est ainsi qu'elle en vient à se couper d'une partie de son électorat traditionnel : ceux à qui le vote à gauche n'est pas susceptible d'apporter d'avantages individuels directs, mais pour lesquels il correspond à leurs convictions. Par exemple, les gens bénéficiant d'un fort taux d'éducation, et gagnant beaucoup, qui paieront plus d'impôts sous un gouvernement de gauche, mais qui défendent l'impôt au nom d'une vision collectiviste de la société. Dès lors que la gauche se coupe de cette vision collectiviste pour se vendre comme un banal prestataire de services politiques, ils n'ont plus d'intérêt à voter pour elle. D'autres concurrents offrent des services plus rentables...

Ce renversement des valeurs était patent pendant la campagne présidentielle de 2007, notamment à travers ce slogan de Ségolène Royal qui m'a choqué : "Plus juste, la France sera plus forte". Ainsi, une France juste n'est plus le but que se donne Ségolène Royal, mais uniquement un moyen pour maintenir la suprématie de la France. "Votez à gauche, c'est elle qui garantit le mieux le maintien de vos privilèges !" Et moi qui croyais que la gauche, c'était l'abolition des privilèges ? Ce slogan peut être critiqué sous plusieurs aspects, notamment par le fait qu'il témoigne d'une idéologie compétitiviste dont on se demande comment elle peut s'accommoder d'une quelconque "justice" : la France doit être juste en interne, pour pouvoir écraser les autres en externe ? Mais surtout, ce que l'on voit, c'est que ce sur quoi la gauche a désormais axé sa campagne, c'est les avantages stratégiques qu'elle prétend proposer, alors que les questions de justice sociale qu'elle devrait mettre au tout premier plan sont reléguées au rang de moyen pour acquérir ces avantages. Puisqu'elle ne croit plus pouvoir nous proposer la justice pour elle-même, la gauche tente de nous la refourguer par la petite porte, comme un bon moyen de garder notre niveau de vie. Et si l'on parvenait à démontrer à Royal que c'est l'injustice qui favorise le maintien de nos privilèges ? Étant donné que ce maintien est devenu prioritaire sur la justice, c'est sans scrupules qu'elle devrait abandonner la justice.

Finalement, le vrai problème tient dans ce renversement des valeurs que l'on attribue à la politique, dans le fait qu'aujourd'hui elle ne soit plus considérée comme un projet global pour une société plus juste, mais comme un évènement parmi d'autres, susceptible d'être agréable ou désagréable. Les médias ou le discours actuel du PS ne sont pas responsables de cet état de fait, ils ne font que traduire une évolution des mentalités. Ce contre quoi il faut lutter, c'est justement cette évolution sournoise et insidieuse : la consumérisation de la politique. Tentons d'abord de comprendre les processus qui mènent à cette consumérisation de la politique, et luttons pour sa repolitisation.

Un bon point de départ pour comprendre : le documentaire "Century of the Self" (en anglais), d'Adam Curtis, et notamment son quatrième volet.

Un bon point de départ pour lutter : une dénonciation véhémente de toute la dépolitisation de la politique menée par le PS et par les "syndicats représentatifs", en rappelant que si l'on doit voter pour quelqu'un, ce n'est pas pour les services qu'en tant que prestataire il nous rendra à nous clients, mais pour les valeurs qu'en tant qu'élu il incarnera en notre nom de citoyens.

10/03/2008

De quelle (dé)croissance parle-t-on ?

Un des malentendus fondamentaux dans le débat entre croissance et décroissance consiste dans la nature de ce que l'on voudrait voir croître ou décroître. Dès que l'on confond la définition que les économistes donnent de la croissance avec n'importe quelle autre définition fantaisiste qu'on veut bien lui donner, alors il est facile de faire passer les objecteurs de croissance pour des passéistes. "Vous voulez la décroissance de la qualité de vie, de l'éducation, de la santé, etc." peut-on entendre à l'égard des objecteurs de croissance. D'un autre coté, ceux-ci ne sont bien souvent pas capables de préciser de quelle décroissance ils parlent. C'est pourquoi il peut être utile de s'arrêter un peu plus précisément sur ce à quoi correspond la fameuse "croissance économique" dont les médias nous parlent à longueur de journée, mais qu'on ne définit jamais véritablement.

Pour mesurer le taux de croissance d'une société, on mesure l'augmentation de son PIB (produit intérieur brut), qui correspond principalement à ce qui est produit par l'industrie de cette société. Pour obtenir le PIB, on mesure la valeur ajoutée des entreprises de la société étudiée, et on y ajoute son solde commercial.

Ceci pose deux problèmes :

  • Premièrement, en ne mesurant que la production des entreprises, on occulte un certain nombre de données, comme tout ce qui est créé dans le cadre d'un ménage, des associations, bref, ce que l'on appelle "l'économie informelle". Selon la boutade d'Alfred Sauvy, il suffit de se marier avec sa cuisinière pour faire baisser le PIB.

Or justement, ce que promeut le mouvement de la décroissance, c'est d'augmenter la part de ce qui provient de ce type d'économie informelle, au détriment des produits de l'industrie classique. On trouve dans les milieux décroissantistes des appels pour court-circuiter l'économie traditionnelle, jugée inhumaine, au profit de solutions alternatives : produire soi-même ce que l'on peut, développer les relations d'aides et de services mutuels dans un cadre informel (une manière de comprendre le terme "convivialité"), ou dans un cadre formel (les SEL, ou "systèmes d'échanges locaux" voir aussi sur wikipedia),...

Bref, on voit qu'il est possible d'appeler à une décroissance des échanges commerciaux classiques sans pour autant que cela rime forcément avec austérité, frugalité et ascétisme. Ne plus acheter de crêpes dégueulasses dans des emballages plastiques en grands surfaces, ça fait baisser le taux de croissance du PIB, mais ça n'empêche pas de manger quand-même des crêpes, par exemple celles qu'on fait soi-même avec les oeufs de ses poules, le lait du voisin, et de la farine achetée directement au producteur sur le marché.

Le mouvement de la décroissance en appelle finalement plus à modifier la structure des échanges économiques qu'à renoncer à ce que l'on obtient par ces échanges. Manger des crêpes qu'on a faites soi-même plutôt que celles en plastique : si c'est ça la privation, alors je veux bien me priver plus souvent !

Si la décroissance appelle effectivement à un certain renoncement, celui-ci ne survient qu'après coup : c'est une fois que l'on a quitté le système standard des échanges marchands que l'on réalise l'inanité de certains achats que l'on faisait au sein de ce système. Autrement dit, lorsqu'on passe sa journée à discuter avec d'autres personnes plutôt qu'à se promener dans un supermarché et à être bombardé par la publicité, on sent subitement moins le besoin d'acheter le dernier baladeur mp3 qui vient de sortir.

Pour cet apport de l'économie informelle, on peut le Le Chômage Créateur et Le Travail Fantôme d'Ivan Illich (ces ouvrages se trouvent dans le tome II de ses oeuvres complètes, Fayard 2004).

  • Deuxièmement, en ne mesurant que ce qui est produit par l'industrie, le PIB ne rend pas compte de la totalité du cadre de vie des individus, notamment parce que celui-ci est aussi déterminé par des contraintes naturelles. Ainsi, un cataclysme naturel engendrera une croissance du PIB, puisqu'il conduira à produire plus pour la reconstruction, mais ce n'est pas parce que le cataclysme a fait augmenter le PIB qu'il a rendu les gens plus heureux. Sans parler de la question de savoir si le bonheur se trouve ou pas dans le confort matériel, on constate que le cataclysme aura fait baisser le confort des individus, alors qu'il aura fait augmenter la "croissance". Sur ce point, voir le Sophisme de la vitre cassée (1850) de Frédéric Bastiat (cf. le texte sur wikisource). Le PIB a ceci de frauduleux qu'il ne prend en compte dans son évaluation que les biens qui auront été produits pour reconstruire ce que la tempête a détruit, mais pas ceux qui auront été détruits par la tempête !

Ce second point est aujourd'hui crucial lorsqu'il est appliqué au contexte écologique. En effet, une destruction du contexte écologique génère une croissance économique du PIB, puisqu'il faut reconstruire artificiellement ce que nous avons détruit. Pour autant, cela ne signifie pas, au contraire, une augmentation du niveau de vie. Dans la problématique actuelle de la situation écologique, le contexte est un peu différent de celui de la vitre cassée ou du cataclysme : le cadre de vie n'est pas détruit par accident, c'est l'industrie qui le détruit elle-même pour pouvoir générer du profit sur sa reconstruction.

C'est ainsi qu'il existe aujourd'hui toute une industrie dont le fonds de commerce est justement la destruction de l'environnement et sa reconstruction : c'est le développement durable. Prenons l'exemple de la dépollution de l'eau. Il existe aujourd'hui des entreprises qui se prétendent écologiques car elles dépolluent l'eau. Nul doute qu'elles rendent ainsi un service, et qu'elles améliorent l'environnement. Mais ce que l'on oublie de préciser, c'est que la condition pour qu'elles puissent faire du profit, c'est que l'eau soit polluée. Elles n'ont donc aucun intérêt à la réduction de la pollution à sa source, car celle-ci détruirait son fonds de commerce. Or, puisque les entreprises qui dépolluent l'eau (Veolia notamment) sont grandes et influentes, elles ont les moyens d'exercer quotidiennement des pressions, sur les collectivités territoriales notamment, pour que l'eau continue d'être polluée, et pour pouvoir ainsi continuer à faire du lucre en la dépolluant. Alors, la dépollution de l'eau est-elle vraiment écologique, ou n'est-elle qu'un business qui entretient la pollution pour pouvoir continuer à dépolluer ? Il serait sûrement plus judicieux d'envisager le problème sous l'angle de la réduction de la pollution à sa source, c'est à dire une décroissance des activités qui polluent...

 

Ainsi, à partir de ces éclaircissements sur le PIB, nous avons levé deux contresens qui pesaient sur le débat entre croissance et décroissance. Premièrement, puisque le PIB ne mesure que l'économie industrielle, il est faux de dire qu'une décroissance du PIB correspond à une décroissance de toute création de valeur, il vaut mieux dire qu'elle tend à créer de la valeur par d'autres voies que celle des échanges commerciaux traditionnels. En ce sens elle n'est nullement une privation. Deuxièmement, puisque le PIB ne mesure que ce qui est produit par une industrie, et non la qualité du cadre de vie, il est faux de dire que la croissance du PIB correspond à l'amélioration du cadre de vie. Au contraire, elle repose aujourd'hui dans une certaine mesure sur sa destruction.