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24/11/2008

Un autre regard sur la "crise"

Je ne peux résister à l'envie de vous citer ce passage d'Ivan Illich, écrit dans les premières pages du Chômage Créateur (1977). C'est autrement plus éclairant sur le phénomène actuel de la "crise" que toutes les analyses à trente centimes d'€uros que l'on peut lire ici et là dans les journaux. La "crise" dont parle l'auteur concerne le premier choc pétrolier de 1973, qui a eu des conséquences jusqu'à 1978 (d'où la référence à "la nécessité de se procurer plus de pétrole").

“On appelle aujourd'hui « crise » ce moment où médecins, diplomates, banquiers et ingénieurs sociaux de tous bords prennent la situation en main et où des libertés sont supprimées. Les nations, comme les malades, connaissent des crises. Le terme grec krisis, signifiant « choix, moment décisif », a été repris par toutes les langues modernes pour signifier : « chauffeur, appuyez sur le champignon... » Le mot « crise » évoque aujourd'hui une menace sinistre, mais enrayable moyennant un surcoût d'argent, de main-d'œuvre ou d'organisation. La thérapeutique intensive pour les mourants, la prise en charge bureaucratique des victimes de discrimination et la fission nucléaire pour les dévorateurs d'énergie sont, sous ce rapport, des parades typiques. Comprise ainsi, la crise est toujours bénéfique aux administrateurs et aux commissaires, comme aux récupérateurs qui se nourissent des effets secondaires indésirables de la croissance d'hier : les éducateurs qui vivent de l'aliénation de la société, les médecins qui prospèrent parce que le travail et les loisirs ont détruit la santé, les politiciens qui s'engraissent de la distribution des fonds d'aide sociale, constitués précisément par ceux-là même qui sont à présent assistés. La crise comprise comme une nécessité de se procurer plus d'essence ne se limite pas à confier au conducteur une puissance accrue, tout en resserrant d'un cran la ceinture de sécurité des passagers; elle justifie également la dégradation de l'espace, du temps, et des ressources au bénéfice des véhicules motorisés et au détriment des gens qui veulent se servir de leurs jambes.

Mais le mot « crise » n'a pas forcément ce sens. Il n'implique pas nécessairement une ruée forcenée vers l'escalade de la gestion. Il peut au contraire signifier l'instant du choix, ce moment merveilleux où les gens deviennent brusquement conscients de la cage où ils se sont enfermés eux-mêmes, et de la possibilité de vivre autrement. Et cela, c'est la crise à laquelle sont confrontés aujourd'hui les États-Unis, mais aussi le monde entier - c'est l'instant du choix.”

Ivan Illich, le chômage créateur, 1977, trad. Maud Sissung, dans les Œuvres Complètes, volume II, pp. 29-30

Le rituel initiatique de l'orthographe

À quoi sert notre orthographe ? Principalement à faire la distinction entre ceux qui la maîtrisent et ceux qui ne la maîtrisent pas. Elle n'a aucune utilité linguistique, mais seulement un rôle social de justification d'une ségrégation par l'instruction.

Son inutilité linguistique

Apparemment, l'orthographe possède une certaine utilité "linguistique" (disons-le comme ça), lorsqu'elle permet de faire la différence entre deux "mots" qui se prononcent de la même manière : on les écrit alors différemment, on ajoute un "h", etc, et ainsi on peut réaliser qu'il s'agit de deux "mots" différents et non du même "mot". Mais précisément, si l'on comprend quelqu'un qui parle alors qu'oralement il n'y a pas de différence entre "entre" et "antre" ou "or" et "hors", c'est que l'on n'a pas besoin que cette différence soit explicitée pour comprendre le sens du "mot" : la plupart du temps c'est la valeur syntaxique qui fait que l'on sait de quel "mot" il s'agit (par exemple, on sait que quelqu'un dit "de l'or" et pas "de l'hors", car "or" est (ici) un nom et "hors" n'en est pas un ). L'orthographe est donc bien pratique pour nous permettre de faire la différence entre ces deux "mots", mais n'est nullement nécessaire, car on y parvient très bien à l'oral la plupart du temps.

Le problème provient ici du fait que l'on confond parler et écrire. On raisonne comme s'il fallait forcément pouvoir tracer des caractères "adaptés" sur un papier un ou écran pour maîtriser le sens d'un message. On oublie alors qu'il existe des gens qui ne savent pas écrire, et qui sont capables de comprendre n'importe quelle phrase bourrée d'homophones, et qu'il existe même des peuples entiers, sans écriture, qui parlent quand-même (si, si !). Lorsque l'on pense que le fait de savoir écrire "correctement" un "mot" est nécessaire pour le comprendre, alors on relègue sans s'en rendre compte des pans entiers de l'humanité dans l'infantilité de ceux qui ne savent pas parler (pourquoi je parle d'infantilité ? En fait c'est pour donner un exemple du point développé dans le paragraphe suivant : je fais mon érudit, celui qui maîtrise l'étymologie et qui sait qu' "infans" signifie "celui qui n'a pas encore accédé au langage". Lisez vite le paragraphe suivant pour comprendre !).

Son rôle ségrégatif

L'orthographe possède un autre rôle, celui de préciser la provenance étymologique de certains "mots". Ainsi, le "mot" a évolué au fil du temps, passant par exemple du latin au français, d'une prononciation à une autre, d'une écriture à une autre, et parfois conserve dans ses lettres muettes ou lettres doublées un reliquat de sa provenance ou de ses péripéties. Il s'agit là d'une question d'histoire. Et qui mieux que les érudits maîtrise mieux ce qui concerne l'histoire ? Par conséquent, qui mieux que les lettrés est valorisé par la mise en lettres ?

Finalement, l'orthographe n'a que très peu d'utilité linguistique. Son rôle est social : il s'agit de faire la différence entre ceux qui ont reçu une instruction à propos de l'histoire des mots et ceux qui ne l'ont pas reçue, au profit des premiers. De par sa nature historique, la correction orthographique n'est accessible qu'à ceux qui ont reçu l'instruction historique adéquate : l'orthographe n'est rien d'autre que la manière de tester, continuellement et dans les actes les plus anodins de la vie quotidienne, si vous êtes allé à l'école ou non, et si oui jusqu'à ou. L'orthographe n'a d'autre utilité que de faire ressentir douloureusement leur infériorité à ceux qui n'ont pas eu le privilège d'être portés jusqu'au bout du système éducatif : dès qu'ils doivent remplir un quelconque formulaire se rappelle à eux leur lacune.

Quelle est la réelle utilité de conserver des fragments historiques dans une graphie ? Du point de vue de la simplicité ou de la compréhension de l'écrit, aucune. Sa seule réelle utilité consiste à privilégier ceux qui ne travaillent que du bout des doigts et du bout des lèvres sur ceux qui le font les mains dans le cambouis.

En réalité, l'instruction historique n'est pas la seule à entrer en compte. Les fameuses exceptions, terminaisons, verbes du troisième groupe, etc., s'apprennent plus en cours de langue qu'en cours d'histoire. Les cours de latin au collège, un des exemples de ségrégation les plus fameux, sont aussi en cause, de même que la pratique de la lecture, et la fréquentation des lettres. On ne peut pas réduire la connaissance de l'orthographe à l'étymologie, mais dans tous les cas il s'agit toujours de privilégier les gens de lettres sur la France d'en bas.

De la distinction à la hiérarchisation

À l'oral, il y a plusieurs manières de parler. Celle "des quartiers", "des gens de la haute", le jargon professionnel, etc. Il y a distinction, mais celle-ci se situe dans une certaine relativité sociale : on répartit les différentes manières de parler selon les milieux sociaux où elles sont pratiquées, sans jugement quant à leurs valeurs comparées. À l'écrit, ce n'est pas le cas. Il y a une bonne et des mauvaises manières d'écrire. On n'accepte pas l'idée qu'il puisse y avoir plusieurs types d'écriture correspondant chacune à un milieu social : non, il n'y a qu'une bonne écriture. C'est d'ailleurs le sens de "ortho" dans "orthographe" : il s'agit de la graphie correcte. Ce n'est donc pas socialement, mais normativement (ou axiologiquement) que l'on classe les manières d'écrire, contrairement à celles de parler.

C'est ainsi que l'orthographe, de manière d'écrire pratiquée par ceux qui connaissent l'histoire, devient la manière d'écrire correcte. L'orthographe est donc une manifestation de l'impérialisme de classe : elle place sous le signe normatif du correct/incorrect, bon/mauvais, méritant/feignant, etc., ce qui n'est en fait qu'une question de situation sociale somme toute relative. Les instruits ont réussi à faire en sorte que leur manière d'écrire ne soit pas considérée simplement comme une manière socialement distinctive de faire, comme l'est leur manière de parler, mais bel et bien comme la seule manière correcte de faire. On est passé du socialement relatif au normativement correct.

Une fois ce retournement effectué, l'orthographe devient un formidable moyen de pression de la part de ceux qui la maîtrisent sur ceux qui ne la maîtrisent pas. Ces derniers ne pensent pas qu'ils ont "une écriture populaire", mais bel et bien "qu'ils écrivent mal", "qu'ils ne savent pas écrire". Ils n'ont pas réalisé à quel point les préciosités étymologiques étaient inutiles d'un point de vue linguistique, ou sans réelle valeur d'un point de vue normatif, mais qu'elles ne servaient qu'à imposer la manière de faire des instruits comme la seule manière correcte possible. À la domination sociale qui existait déjà par la différence d'instruction s'ajoute une domination symbolique qui vient du fait que les classes populaires intériorisent leur manière d'écrire comme étant la mauvaise manière d'écrire. Ils sont alors convaincus de leur infériorité, et cela renforce d'autant plus la légitimité qu'ils attribuent aux érudits et à leur pédance lettrée.

À la dictée de Pivot, les parvenus bedonnants, repus et suffisants ou les jeunes arrivistes, raie à la gomina et lunettes bien propres se pontifient de la supériorité qu'ils se sont attribuée et qu'ils ont réussi à faire avaler. Sous prétexte qu'ils sont restés plus longtemps que d'autres enfermés dans une classe à entendre un professeur binoclard et barbu leur parler d'un passé poussiéreux, ils se sont arrogé le droit de décréter quelle était la manière correcte de faire passer un message de l'oral à l'écrit. Quelle légitimité ont-ils si ce n'est celle qu'ils se sont attribuée et qu'on leur a concédée ? Pourkoi sèt manier dékrir étèl mouin corèkt kunautre ?

Raymond Queneau n'était pas un simple allumé souhaitant s'amuser avec "le langage". Sa bataille pour la réforme de l'orthographe peut aussi être vue comme une entreprise politique de délégitimisation d'une graphie dominante mais arbitraire et impérialiste. Arrêtons de parler d'"orthographie" : la distinction entre manières différentes d'écrire selon les catégories sociales n'a aucune raison d'être retraduite en jugements de valeur.

(À propos de Queneau, justement, remarquez au passage une prouesse digne de ses exercices de style : j'ai réussi à écrire tout ce texte qui ne parle que de l'orthographe sans savoir si "orthographe" est un nom masculin ou féminin ! Comme j'avais la flemme de chercher dans le dictionnaire, j'ai dû passer par tout un tas de pirouettes stylistiques finalement plus fatiguantes qu'une recherche de la réponse, mais sûrement plus rigolotes !)

14/11/2008

Sociologiser son rapport à l'engagement

Encore une contradiction du militant.

I. Dénaturaliser l'ordre social

Économiquement parlant, il accepte un raisonnement sociologisant selon lequel les différences de classe ne proviennent ni de la nature des choses ni de celle des sujets, mais bien de conventions arbitraires et contingentes. Ce faisant il dénaturalise sa vision de la répartition sociale et se donne une prise dessus, puisque si elle n'est pas l'œuvre de la nature mais bien de certaines actions humaines à certaines époques et à certains endroits, alors il peut penser que les actions qu'il mènera lui-même pourraient avoir une influence sur elle. Car tant que la répartition sociale est attribuée soit à une nature des choses (que ce soit "la volonté divine", "les invariants structuraux d'une société", "les lois du marché") ou celle des acteurs (que ce soit par une théorie des "âmes de plomb d'argent et d'or", une tentative d'expliquer la pauvreté par les propriétés (éventuellement génétiques !) du sujet, ou par le discours méritocratique), elle demeure de l'ordre de la fatalité, et l'on ne peut rien y faire.

L'ordre économique : Légitimité et Immuabilité

Ce discours de la fatalité est d'ailleurs celui qui arrange les dominateurs, ceux qui préféreraient qu'on n'y fasse rien, pour deux raisons : premièrement car ce discours procure une assise légitime à leur position (qui n'est alors pas perçue comme un rapport de domination arbitraire mais comme l'ordre naturel des choses), deuxièmement car, lorsqu'il est bien intériorisé par les masses, est un des plus puissants anesthésiants politiques (c'est vrai ça, "à quoi bon lutter contre la fatalité ?").

Or le militant, en agissant et en prétendant que son action pourra changer l'ordre social, remet en cause ces deux présupposés : premièrement, si quelque chose le pousse à se mobiliser, c'est que l'ordre social possède quelque chose d'illégitime qu'il entend contester; deuxièmement, s'il se mobilise pour changer les choses, c'est qu'il prétend que son action aura des effets sur l'ordre social, et par conséquent que celui-ci n'est pas immuable.

La dénaturalisation de l'ordre social est donc la condition de possibilité de toute entreprise de militantisme. Sans elle ne sont possibles ni le discours contestataire ni les actions visant le changement. C'est la raison pour laquelle tous les militants opèrent au moins tacitement cette dénaturalisation, même si elle n'est pas forcément exprimée en ces termes. Et jusque là, tout va bien.

II. Ordre économique, ordre militant et ordre social

Mais (car il y a un mais...) la hiérarchisation sur la base des rapports économiques n'est pas la seule (et de loin) à fonder le social. Le riche est tenu pour supérieur au pauvre, mais également l'instruit (de la culture légitimée, s'entend) sur l'ignare et... l'engagé sur le passif ! (il existe encore sûrement d'autres distinctions qui classent, cf. notamment Boltanski & Thévenot Les économies de la grandeur, 1987)

Et c'est là que le bât blesse. Le militant de base, nous l'avons vu, accepte de dénaturaliser l'ordre social sous son aspect économique. Des travaux comme ceux de Pierre Bourdieu poussent à dénaturaliser aussi son aspect en termes d'éducation. Mais qui accepte de le dénaturaliser sous son aspect engagé ? Voyons ce que cela suppose.

Dénaturaliser le rapport à l'engagement militant

Le militant accepte de dire que, si telle personne est plus riche que telle autre, ce n'est pas le fait de la nature mais plutôt de certains processus sociaux arbitraires. Il accepte aussi parfois de dire que, si telle personne est plus instruite que telle autre, ce n'est pas le fait d'une supériorité, mais parce qu'il a été soumis à certains processus sociaux qui privilégient la reproduction des classes dans le domaine du savoir (les fils d'instruits restent souvent instruits, les fils d'incultes restent souvent incultes). Et pourquoi ne pousserait-il pas alors le raisonnement jusqu'au bout en disant que, s'il est lui-même engagé et si certains ne le sont pas, ce n'est pas parce qu'il serait d'une quelconque manière supérieur à d'autres, mais parce que lui aussi, d'une certaine manière bien que différente, a été privilégié ?

Il n'est pas donné à tout le monde de porter un regard critique sur l'ordre social. Certes. De ce constat à celui selon lequel le critique est supérieur au non-critique, il n'y a qu'un pas. Mais c'est le pas de trop, qui plonge l'engagé dans le gouffre du mépris des masses qu'il prétend libérer de leur oppression. Plutôt que de se penser supérieur au non-engagé comme le riche se pense supérieur au pauvre, et l'instruit à celui qui ne l'est pas, le militant devrait penser que, comme eux, il a été privilégié. Lui aussi a été soumis à certains processus sociaux qui ont généré son engagement.

Les processus qui engendrent une élite du militantisme et ceux qui engendrent une élite économique ou une élite d'instruction ne sont certes pas les mêmes. Mais les premiers existent malgré tout. Un sociologue qui voudrait travailler sur le sujet de savoir comment se forme un militant pourrait donner des réponses plus fines, les mécanismes premiers qui viennent à l'esprit sont les suivants : l'environnement familial (les fameuses "familles de communistes"), des rencontres marquantes (professeurs de lycée, étudiants déjà engagés pour ceux qui se forment à la critique sociale pendant leurs études), la participation à des mouvements sociaux, etc. Le militant est formé par son environnement, et dans son cas il existe tout autant de constantes et d'invariants qu'il existe dans celui de la formation du riche et de l'instruit : arrêtons de voir le militantisme comme une exception qui échappe à la règle du déterminisme sociologique et qui justifierait une prétendue supériorité morale du militant.

Il existe bien entendu des différences entre les oppositions riche/pauvre, instruit/non instruit, et militant/non-militant. Les militants sont-ils une classe qui se reproduit ? Ce n'est pas certain... Mais l'important provient de ce que l'opposition militant/non-militant est tout autant soumise à des processus sociaux que les autres, et donc c'est avec autant d'illégitimité que pour les autres oppositions qu'elle doit être perçue comme une opposition supérieur/inférieur, méritant/non-méritant, etc.

Le militant, comme le riche et le savant, n'est pas supérieur mais privilégié. Il a bénéficié de certains rouages du système social qui lui ont permis d'obtenir une certaine clairvoyance dans la compréhension du monde social. Sa clairvoyance n'est pas due à une prétendue supériorité intellectuelle, son engagement pratique de tous les jours ne vient pas d'un altruisme exacerbé, ses activités ne peuvent être imputées à un prétendu "mérite de ceux qui se bougent sur ceux qui ne font rien". Tout ceci est le fruit des processus qui l'ont formé et poussé dans ce sens. Le même individu, dans un autre environnement, ayant fait d'autres rencontres, lu d'autres livres, s'étant trouvé "de l'autre bord", ne l'aurait pas fait de lui-même. Le militant a eu la chance de bénéficier de ces processus qui le poussent à voir une domination et tenter de la résorber. Tant mieux pour lui. Mais qu'il n'oublie pas que, comme pour le riche et pour le savant, il s'agit là plus d'une affaire de chance que d'un quelconque mérite personnel.

III. Les raisons d'une cécité

Pourquoi le militant rechigne-t-il à dénaturaliser sa position, alors qu'il le fait bien pour d'autres ? Deux types de raisons viennent à l'esprit.

La confusion privilégié/oppresseur

La première provient des différences effectives qui existent entre l'opposition militant/non-militant et les oppositions que celui-ci dénonce. Le militant n'est pas un dominateur. Il n'appartient pas à une classe et ne tient pas forcément son statut de l'appartenance de ses parents à cette même classe. Mais, sous prétexte qu'il n'est pas dominateur, celui-ci prétend qu'il n'est pas privilégié. Comme s'il y avait besoin d'opprimer les autres pour être un favorisé. Ce n'est pas parce que privilège et oppression se confondent dans le cas des classes dominantes que cela doit être toujours le cas. Il existe des oppresseurs non-privilégiés, et des privilégiés non-oppresseurs. Le militant n'est pas forcément riche et ne bénéficie pas de la reconnaissance que l'on accorde aux savants. Mais ce n'est pas pour autant qu'il n'est pas privilégié, bien que d'une autre manière...

Légitimité et immuabilité : changez de sens aux équipes à la mi-temps, vous jouez toujours au même jeu

La seconde provient des mêmes raisons qui poussaient le riche à vouloir naturaliser sa position de riche : légitimité et immuabilité.

La gratification symbolique

La situation de militant n'est pas tous les jours facile : il se mobilise et s'épuise quotidiennement pour une société qu'il ne verra pas changer et pour des gens qui paraissent ingrats face à son dévouement qu'ils ne comprennent pas. Alors, il faut bien trouver une compensation quelque part. Il la trouve justement dans cette supériorité qu'il s'accorde, en tant que militant, face aux autres. C'est la seule béquille qui lui fournit encore des motivations personnelles pour se bouger. Précisément parce que l'homme n'est pas l'altruiste que le militant se complaît à paraître, il faut qu'il trouve une compensation face à son engagement quotidien, il n'acceptera plus de se mobiliser s'il a la certitude qu'il n'en retirera rien en retour, pas même une petite gratification symbolique. Et c'est donc justement parce qu'il n'est pas totalement altruiste qu'il veut passer pour l'altruiste plutôt que pour le privilégié de l'accès à l'engagement social.

L'ambition cachée

Du fait justement que la catégorie du militant, contrairement à celle du riche ou de l'instruit, n'est pas issue d'un processus de reproduction, il est toujours possible aux laissés-pour-compte des deux autres sélections de participer à cette troisième-ci. Pas besoin d'appartenir à la classe pour obtenir le prestige, il suffit de se former. Ainsi, le militant peut aussi être celui qui voudrait s'affirmer supérieur, mais qui n'est pas né sous la bonne étoile. Il n'a plus alors qu'à se rabattre sous la bannière d'une pseudo-clairvoyance du social et d'un engagement en faveur de la justice dans le monde qui lui permettent de se rehausser au moins sous un certain aspect par rapport au commun.

Contradictions

C'est ce besoin intime de reconnaissance qui pousse le militant à la contradiction : il s'estime supérieur au peuple tout en prétendant parler au nom de celui-ci (contradiction de la légitimité), et il voudrait que son message se généralise tout en souhaitant garder sa position d'avant-garde (contradiction de l'immuabilité). Contradiction de la légitimité tout d'abord : le militant considère que sa position de critique est légitime, car il a su, contrairement au peuple, dénoncer la manipulation. Mais c'est justement ce peuple, dont il se démarque alors, qu'il prétend pourtant représenter dans son discours. À ce sujet, voir "au nom du peuple". Contradiction de l'immuabilité ensuite : le militant souhaite que son message se généralise, en ce sens il lutte contre l'immuabilité de sa position, et pour que son message ne soit plus marginal mais soit entendu et relayé. Mais dans le même temps, il souhaite garder sa position de privilégié du domaine des idées, ce qui le pousse à renier toute position comme "démagogique" dès lors qu'elle s'impose à la majorité. Là-dessus, lire "contradiction de l'avant-gardiste".

Alors que le riche et le savant assument le discours anti-sociologique de naturalisation de leur prédominance, ils n'ont aucun problème à revendiquer leur légitimité et leur immuabilité. Au contraire, le militant sombre dans les contradictions lorsque son entreprise se fonde sur un discours sociologique de dénaturalisation d'un privilège que pourtant il s'octroie à lui-même comme militant. Son discours l'oblige à ne pas assumer la supériorité qu'il s'octroie, et pourtant toute son attitude témoigne qu'il refuse de se départir de ce privilège que semble lui conférer sa position de contestataire de l'ordre établi.

Déceptions de la dénaturalisation

Dans un cas comme dans l'autre (gratification symbolique ou ambition cachée), dénaturalisez le militant, c'est à dire appliquez-lui la même clairvoyance que celle qu'il applique lui-même aux rapports de domination économique, et vous lui ôtez sa raison de militer. Vous n'en faites plus que le résultat d'un processus social général, selon lequel toute société inéquitable sécrète son lot de contestataires par un système de mécanismes que l'on peut décrire froidement. Vous l'avez objectivé et castré de la supériorité morale qu'il s'octroyait par rapport au commun des mortels. De même que la notion d'espérance matrimoniale déçoit celui qui croit à l'idéal romantique des individus "faits l'un pour l'autre", la dénaturalisation du militantisme déçoit celui qui se laissait bercer par l'idéal romantique de l'esprit éclairé guidant la foule.

Intériorité et contradiction

Il existe peut-être encore une autre raison pour laquelle le militant ne souhaite pas s'intégrer lui-même à l'analyse qu'il fait du social (car ce n'est en fin de comptes que de cela qu'il s'agit). Lorsque le militant analyse le monde, il a l'impression d'avoir fait un pas en arrière et de le contempler pour ainsi dire de l'extérieur, à l'inverse de ses besogneuses fourmis trop occupées à nourrir la machine pour pouvoir la regarder fonctionner. Cette société, il la critique, il ne partage pas ses valeurs : il a prétention à se situer à l'extérieur d'elle. Or, quand survient le sociologue de l'engagement, qui lui explique que sa formation militante n'est qu'un produit des rouages de cette société, alors le militant se retrouve brutalement réintroduit au sein de cette société dont il voulait se détacher. Eh oui, lorsque l'on a affaire à l'homme, on n'échappe pas à ce que l'on décrit... Il ne peut plus prétendre l'observer d'en haut, ni prétendre trop la haïr, car sans ces mécanismes de la société qu'il décrie, son militantisme n'aurait pas été produit. Ceci le pousse à une contradiction : il ne peut rejeter totalement la société qui lui a permis de la critiquer. La dénaturalisation du militantisme oblige à voir que la société capitaliste ne génère pas que des inégalités : elle génère aussi des critiques du capitalisme. Ainsi rien n'est jamais tout noir ou tout blanc. Le militant, qu'il le veuille ou non, est un produit du capitalisme, et le capitalisme, quelque ravageur qu'il puisse être, produit ce qui permettra peut-être un jour qu'on le dépasse. Il s'agit alors de passer de la critique prétendument de l'extérieur d'un système tout pourri à celle de l'intérieur d'un système contradictoire. C'est peut-être d'ailleurs dans ce mouvement contradictoire qu'il faut avoir espoir... si le militant le veut bien !