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09/05/2009

Bouffons sacrés

I. Mouvements du sacré

Croire que le sacré a disparu de nos sociétés contemporaines témoigne d'un aveuglement. Le sacré véritable demeure aveugle aux yeux de ses adorateurs, sans quoi il perd sa valeur de sacré. Lorsque les balivernes chrétiennes sont démasquées, elles perdent leur caractère sacré, mais celui-ci ne disparaît pas : il se déplace simplement sur un autre support. De même que les bantous ou les sociétés d'antan n'expliquent pas leurs mythes et rites comme un processus social arbitraire, mais comme le produit d'un ordre divin, nos sociétés contemporaines ne verront pas leurs idoles comme un produit social, elles ne sauront que justifier son existence par des arguments dotés d'un caractère mythique qu'elles ne sauront percevoir. Une société est incapable de voir ce qu'elle tient pour sacré, il faut que cela soit relevé par un observateur extérieur. Mais si celui-ci lui communique ses résultats, il montre à la société en question que les objets déifiés ne sont que le fruit d'un fétichisme communautaire appliqué à un objet arbitraire : le sacré est alors démasqué, et la société pense perdre pour un temps ses grands mythes, tandis que l'invariant du sacrément cherche simplement une nouvelle figure dans laquelle s'incarner incognito, une nouvelle niche.

Le sacré est un invariant nécessaire à la constitution de toute société, aussi ne saurait-il disparaître. C'est lui qui permet un partage homogène des valeurs sans recourir à la coercition. Le sacré est la manière la plus économique d'assurer l'ordre social autour de certaines valeurs, car assurer par la force l'assentiment des récalcitrants coûte plus cher que de le façonner en amont. Ces valeurs seraient-elles discutables par un esprit critique, le sacré les soustrait à l'entendement, en ce qu'il les érige en évidences indiscutables, il les place dans ce bon vieux sens commun donné d'avance sur lequel on ne se retourne jamais. On ne peut pas réfléchir à propos des catégories tenues pour sacrées, tout simplement parce que l'on réfléchit à l'intérieur de ces catégories. Pour que le malvoyant puisse voir ses lunettes, il faut d'abord qu'il les enlève de ses yeux, puis qu'il mette d'autres lunettes (puisque le malvoyant ne peut voir sans lunettes), et ce n'est qu'alors que ses anciennes lunettes peuvent passer de ce par quoi il regardait à ce qu'il regarde. Il est donc sot de penser que le sacré a disparu de nos sociétés. Il y est tout aussi présent qu'avant, tout aussi implicite, il façonne toujours autant notre pensée.

Parfois, les contingences historiques d'une époque exigent que l'on renverse les valeurs sacrées en place. Cela ne laisse jamais vide la place du sacré, mais se contente d'y placer d'autres valeurs. Le christianisme a remplacé le paganisme, et fût lui-même remplacé par d'autres valeurs que nous peinons à percevoir car ce sont nos valeurs sacrées d'aujourd'hui. Les Lumières n'ont pas fini le travail, il faut le recommencer dès que les valeurs qu'elles nous ont inculquées ne représentent plus un progrès pour notre époque. C'est le cas aujourd'hui. Le sacré contemporain est dans un cul de sac. Ses valeurs doivent être remplacées par d'autres. Nous ne devons pas avoir la prétention de démystifier le monde, mais simplement de nettoyer une place encombrée de catégories poussiéreuses, pour que s'installent les nouveaux mythes provisoires de notre époque.

La difficulté d'une telle entreprise provient du caractère non-dit du sacré : tout sacré démasqué perd en même temps son caractère sacré. Aussi ne pouvons-nous pas nous occuper d'instaurer les nouvelles valeurs : les nommer, ce serait les déformer et leur empêcher de jouer leur rôle de concepts aveugles et implicites du raisonnement. Les nouvelles valeurs s'instaureront d'elles-mêmes, par le jeu des déterminismes sociaux. Notre rôle actuel doit se limiter à évacuer les vestiges des rituels obsolètes de notre société. Pour cela, il suffit de nommer le rituel comme rituel, de décrire une valeur comme sacralisée, et, lorsque l'on réalisera par quel processus un objet arbitraire a été érigé au rang de support inconditionnel de l'adoration, alors l'arbitrarité du processus sautera aux yeux et rendra caduque toute absolutisation de la valeur. Mais c'est aussi parce que le sacré est tabou qu'il est difficile de le percevoir, et que se débarasser des mythes d'aujourd'hui en les nommant n'est pas une entreprise aisée. Le jour où les rites peuvent être perçus, c'est en général qu'ils ne sont déjà plus des rites.

Le système scolaire et le permis de conduire sont nos nouveaux rituels initiatiques. L'accomplissement professionnel notre nouveau paradis. La capitalisation est notre nouveau cadre de pensée : notre corps possède un capital santé, notre peau un capital solaire, notre démarche un capital de séduction, notre journée doit inclure un capital sommeil, la planète possède un capital de ressources naturelles à ne pas exploiter excessivement. La productivité est la nouvelle dimension de l'évaluation : tout temps qui n'est pas exercé à une activité stimulant la croissance du PIB, par la production d'un produit ou par la consommation d'un service, est considéré comme du "temps perdu". La flânerie, la poésie sont considérés comme improductifs. La bourse est notre nouvelle magie, et la société toute entière a les yeux constamment rivés sur les expérimentations de ses chamans-traders, qui font perpétuellement apparaître et disparaître de nouveaux capitaux. La contemplation passive de la télévision, trois heures par jour, assure la livraison à domicile de la prière quotidienne. Le supermarché est le temple d'un nouveau pèlerinage. Chaque société possède ses rituels, ses cérémonies, ses valeurs sacrées, ses concepts, sa magie, ses prières, ses temples, et ses fétiches. Il faudrait étudier la mythologie contemporaine sous tous ses aspects.

Les tentatives d'une ethnologie de notre monde se sont contentées d'observer les reliquats de magie noire campagnarde ou les nouveaux rituels des Cités. Cela permet surtout de se voiler la face quant aux véritables mythes qui environnent notre société toute entière : on ne fait que reléguer les campagnes et les Cités à l'archaïsme païen des sociétés animistes, ce qui permet de se croire supérieur car délivré des sornettes crédules d'un autre temps. À la naïveté de se croire débarassé à tout jamais des mythes s'ajoute la prétention de pouvoir objectiver le voisin, auquel on attribue la superstition que l'on ne sait percevoir en soi-même. Ce qu'il faut faire, c'est au contraire commencer par l'humilité de se prendre soi-même pour un mystifié. Ensuite, il faut chercher le plus commun du sens commun, réfléchir sur le plus évident.

II. L'artiste, figure du sacré

Parmi les évidences modernes s'en trouve une qui sera abordée ici : la dévotion envers "l'artiste". L'"artiste" d'aujourd'hui est le veau d'or d'antan. Il est celui qui prétend se trouver en dehors des valeurs communes (il ne passe pas huit heures de sa journée à s'ennuyer au travail pour le profit de son employeur), alors qu'il incarne justement leur sacralisation. L'érection de l'artiste au rang de fétiche procède de trois mouvements : d'une part, l'organisation économique de notre société le produit de toutes pièces; ensuite, l'artiste érigé à son rang glorieux prétend incarner les vélléités contestataires de la population; enfin, en canalisant la contestation par une voie qui ne permet de réfléchir que dans les cadres de pensée de la société qui l'a créée, l'artiste contribue au maintien du système qui l'a vu croître. Dans les deux derniers mouvements, il incarne le rôle joué autrefois par le bouffon. Pour le premier mouvement, il constitue le nouveau fétiche. Pour cette raison, l'artiste est le bouffon sacralisé.

L'artiste, pur produit de consommation

Dans notre société et dans ce texte, parler de "l'artiste", ce n'est plus parler de quelqu'un qui s'adonne à une activité créative. Le chanteur d'aujourd'hui qui gratouille sur une guitare sèche les trois accords qu'un autre a écrit pour lui ne fait pas dans l'artistique : il se contente de répéter mécaniquement des gestes que l'on peut apprendre en deux heures de cours de guitare, et de s'adonner à une activité pratiquée spontanément par tout le monde : le chant. Que ces gestes aboutissent à l'émission d'un son, et que ce son soit considéré comme "artistique", ne provient pas d'une prétendue inspiration créatrice de l'auteur, mais bien de mécanismes sociaux qui transforment le "son" en "produit artistique" : c'est le statut social de la personne qui chante, l'infrastructure matérielle qui l'environne, et l'idéologie régnante, qui font l'"artiste" au sens que nous lui donnons ici, et pas la créativité de la pratique. Le chant sous la douche et dans la rue possède les mêmes propriétés acoustiques que le chant sur scène. Pourtant, le second est considéré comme artistique, justement parce que celui qui chante se trouve sur une scène, devant des spectateurs, alors que ce n'est pas le cas du premier. Que le premier aît été en train de composer ou d'improviser une musique révolutionnaire sous sa douche, alors que le second fournira une reprise mal avisée de Brassens n'y changera rien : c'est toujours le second que l'on désignera aujourd'hui comme un "artiste".

L'"artiste" d'aujourd'hui n'est donc pas le créateur, le transformateur, l'inspiré, l'interprète : l'artiste est celui qu'un producteur a "produit" (comme on dit si bien) sur un "spectacle". Lorsque celui qui se donne en spectacle est aussi un créateur, il peut arriver que les sens étymologique et actuel du terme "artiste" coïncident, mais aujourd'hui, cela n'est plus nécessaire. Pour être "artiste", on n'a plus besoin de faire de l'art, il suffit de faire du spectacle.

Mais il n'est pas donné à n'importe qui d'être un "artiste" que "l'on produit" sur scène (ou dans une exposition, ...). L'"artiste" est séléctionné par l'industrie du divertissement à prétention culturelle, en fonction d'un certain nombre de critères : il doit en même temps donner l'impression d'une superficielle nouveauté tout en reconduisant les catégories ésthétiques auxquelles sont habitués les auditeurs, il doit avoir les dents blanches, "bien présenter", savoir répondre à des interviews, ne pas choquer les spectateurs par son aspect physique ingrat ou surprenant tout en possédant éventuellement une caractéristique physique qui puisse faire son "originalité" (car c'est bien connu que l'originalité artistique provient de l'apparence physique, c'est la moustache de Piazzolla qui faisait son talent, et c'est à ce titre que l'industrie du divertissement d'aujourd'hui cherche toujours quelques stigmates goffmaniens surmontés dans une résilience cyrulnikienne pour voiler la conformité des autres artistes. C'est pourquoi il est toujours utile d'avoir sur un plateau un Chabal barbu (car la définition actuelle de l'artiste est à ce point éloignée de l'activité proprement artistique qu'elle inclut Chabal), une Mimie Mathy naine, un Gilbert Montagné aveugle, un Carlos obèse, un Lagaff' chauve, ou quelques noirs, bossus, boutonneux, et autres pour contrer l'accusation de conformisme et donner l'illusion de "personnages de caractère". Ces exceptions peuvent faire croire par l'industrie du divertissement qu'elle ne choisit pas selon des critères physiques, alors qu'elle a simplement l'espace d'un instant, modifié ses critères physiques de sélection pour ne pas paraître trop monotone et ségragative), etc. L'individu qui remplit tous ces critères est alors soumis à un conditionnement, ou une formation, il est hissé sur une scène, équipé de musiciens. Son emploi du temps est prévu pour lui, et il est bringuebalé de lieu en lieu, comme un objet, par une industrie qui revendique la propriété de son produit et empoche les bénéfices financiers et symboliques.

C'est ainsi qu'une partie du budget des ménages est prévue pour être dépensé chaque mois dans des "produits culturels" toujours renouvellés par une industrie qui se contente de fournir une nouvelle tête et un nouvel habillage au même conformisme. À l'intérieur de son caddie de supermarché, parmi le même shampooing, les mêmes bières, frites surgelées, serviettes hygiéniques, et produits d'entretien que le client achète tous les mois, on trouve aussi le même CD acheté tous les mois, mais avec un visage différent sur la pochette. C'est aujourd'hui ce que les supermarchés et la télévision appellent "art" ou "culture", et l'artiste là dedans en est le pur produit : il est l'employé de l'industrie chargé de donner un visage et un corps concrets aux pseudo-nouveautés qu'elle a produites.

La prétention critique de l'artiste

L'"artiste" moderne, pris en ce sens non pas de créateur d'art, mais de figure façonnée par l'industrie culturelle, doit manifester son originalité, comme nous l'avons vu. Toute l'habileté de l'industrie du divertissement tient en ce qu'elle parvient aujourd'hui à créer à merveille des orginialités conformes. Paradoxalement, elle habille la plus dédéspérante des banalités sous les oripaux de la nouveauté. Une des caractéristiques par lesquelles l'"artiste" prétend se distinguer du commun des mortels tient dans son mode de vie et son rapport à l'argent. L'"artiste", en effet, n'a pas besoin de travailler huit heures par jour au profit d'un employeur qu'il ne connaît pas. Libéré artificiellement des contraintes matérielles qui sont imposées, tout aussi artificiellement d'ailleurs, au reste de la population, il peut s'adonner aux "choses essentielles" de sa vie d'artiste. Son aisance matérielle créée par l'industrie du divertissement à prétention culturelle lui permet d'afficher un certain dédain envers les préoccupations bassement terre-à-terre de la plèbe qui cherche à se nourrir. Lui, l'"artiste", peut proclamer son mépris de l'argent et dénoncer l'avarice des grands et des petits, en oubliant l'espace d'un instant que c'est justement parce qu'il est plein de fric qu'il peut le faire, et parce que ce sont les cupides que sa petite prose bien-pensante dénonce qui l'ont installé à sa place.

Lorsqu'il est riche, l'"artiste" se permet "des folies", qu'on lui excuse par son humeur de créateur. Il possède tellement d'argent qu'il n'en mesure plus la valeur. Il affiche donc son indifférence à l'égard de l'argent, mais ce n'est pas l'indifférence de la pauvreté librement consentie, car son dédain à lui dépend en fait de l'argent que lui donne l'industrie culturelle. Curieuse indifférence ! Pour lui, cette indifférence semble la distinction ultime de celui qui s'est hissé au sommet de la pyramide des besoins et n'a plus qu'à se soucier de peinturlurer un tableau ou gratouiller trois accords, pour le peuple, elle a l'allure de l'indécence et du paradoxe.

L'"artiste" possède une vie de rêve. Il ne s'aliène pas au travail, il est liberé du besoin d'être productif car il est "créatif". Il peut passer son temps à faire des "rencontres", des "voyages", ou à "travailler son art". L'artiste semble incarner des valeurs essentielles, authentiques. Il est le modèle de ce que pourrait faire le travailleur s'il n'était pas aliené à son bureau ou à sa chaîne de production. Il ne se rend pas compte qu'il est lui-même l'employé de l'industrie culturelle, qui le charge de faire le mariole et d'endosser provisoirement la paternité des produits industriels qu'elle confectionne. L'"artiste", en offrant un autre rapport au temps et à l'argent, montre l'idéal d'une société où les gens s'épanouieraient dans une créativité et seraient libérés de la nécessité (artificiellement créée) de travailler huit heures par jour. L'"artiste" semble donc, par son mode de vie, posséder une dimension subversive dont il se glorifie : il montre "qu'un autre mode de vie est possible", "que certaines valeurs sont plus importantes que l'argent", etc.. Mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, l'artiste, comme tout objet sacré, est un puissant moyen de conservation du système actuel en l'état.

L'"artiste" conservateur

L'"artiste" permet le maintien du système en place pour deux raisons : la première est qu'il est le fétiche dans lequel s'incarnent les valeurs de notre société qu'il ne fait pas remettre en question, celles qui ont la dimension du sacré. La seconde est que, tout comme le loto, il permet de canaliser les frustrations populaires, en manifestant l'infime probabilité d'une richesse soudaine et inopinée.

Les valeurs qu'il supporte

L'"artiste" participe à sacraliser les axiomes du capitalisme. L'"idole" porte tout à fait bien son nom : il est la figure de l'adoration de notre société contemporaine. L'"artiste" d'aujourd'hui est voué à un culte, sacralisé, sanctifié. On le considère comme un demi-Dieu. On va même jusqu'à le considérer comme supérieur à un Dieu : après tout, (les) Dieu(x) n'a/ont créé que le monde matériel, alors que l'"artiste", quant à lui, crée du spirituel ! Sa création est assimilée à l'opération d'un démiurge qui sort une nouvelle matière du néant. Le problème n'est pas ici que cette vision de la création artistique soit totalement érronnée, même si c'est aussi le cas. Le problème vient plutôt du statut que cette posture attribue à l'"artiste" : on en fait un objet moderne d'adoration. La fanattitude est à ce titre totalement symptomatique de ce nouveau mouvement : les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus dans leur chambre de Christ sur une croix, mais des posters de Kurt Cobain. L'apparence a (un peu) changé, mais le rôle demeure le même : il s'agit de se prosterner devant un corps que l'on a doté de valeurs divines.

L'"artiste" porte en sa chair les valeurs mythiques de nos jours :

  • la réussite individuelle du self-made man : l'"artiste" donne l'exemple du discours méritocratique, selon lequel c'est la "valeur travail" qui permet l'ascension sociale. Pendant que Cecil Taylor et Thelonious Monk mangent des pâtes des années durant, on nous ressort le discours du parvenu, qui, par la force de son "caractère" et de son "talent", s'est hissé au sommet de la "gloire". Que la promotion soit principalement l'effet du piston, que les grands créateurs soient dédaignés car la nouveauté choque l'oreille de l'habitué, le discours méritocratique de l'artiste n'en a cure : il se contente de montrer les exemples factices de personnes parvenues, uniquement de leur propre chef, à la gloire.
  • l'arbitraire de la gloire : La Nouvelle Star et les autres sornettes pseudo-artistiques mettent la carrière d'artiste sur le même plan que la gain au loto : il ne s'agit que d'un coup de bluff. Dans chaque ville, des milliers d'individus sans aucune fibre créatrice s'amassent devant les portes d'un rituel chargé de désigner les nouveaux Élus. Entre l'aléatoire traditionnel des entrailles de poulet ou de l'astrologie et l'arbitraire moderne de la loi du Marché se situe le coup de dés qui décide qu'un individu commun quittera un jour sa triste banalité pour accéder un jour au statut sanctifié d'artiste. La mythe MySpace contribue aussi à cette logique de contes de fées, où un jour, un producteur providentiel passera, sur son cheval blanc, par le profil d'une Cendrillon de l'art dont il tombera amoureux et qu'il transformera en princesse. Le soupirant artiste fignole son profil si banal tout en fantasmant la visite miraculeuse d'un messie artistique qui "remarquera son originalité", et, sous l'effet d'un coup de foudre, décidera de le "produire" en tant qu' "artiste". Et pendant ce temps-là, il donne de l'argent à Murdoch pour élaborer sa propagande raciste et impérialiste.
  • l'occultation des processus sociaux au profit d'une sanctification du "caractère" : L'"artiste" est un personnage de caractère, qui se joue de la société. Les déterminismes de la sélection sociale semblent n'avoir aucune prise sur lui. L'"artiste" est le prétexte facile pour occulter tout type de mécanismes par lesquels les classes dominantes conservent le pouvoir, et les remplacer par la vision d'un monde régi par les "coups de tête" et "coups de cœur" (aïe) de l'artiste, électron libre de la société qui "fait ce qu'il veut", comme s'il était aujourd'hui possible de "faire ce que l'on veut", et comme s'il l'était de décider ce que l'on veut vouloir faire.
  • La personnalisation : l'artiste accepte de prendre sur lui l'admiration des foules. Il souhaite être le support sur lequel sera projetée cette admiration. Tout comme, pour d'autres raisons, l'idéologie actuelle préfère nous rendre fiers de notre équipe de foot, notre président (c'est raté), et préfère faire focaliser les communautés d'origine africaine sur l' "exemple de la réussite" qu'est Rama Yade, et celles maghrebines sur Rachida Dati (encore raté), il nous faut un autre support en personne pour projeter nos sentiments d'admiration. Lorsque l'on veut cacher un processus social, il faut bien trouver quelqu'un pour faire écran, que l'on rend responsable d'un état. Ce peut être Sarkozy, ou Johnny.
  • l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle : pourquoi considère-t-on que l'"artiste" a réussi ? Car il est devenu riche, car il fréquente les grands de ce monde, car son temps est important, il se déplace loin et à grande vitesse, et possède des privilèges dus à son rang. Il semble que la création de quelque produit "artistique" n'aît été qu'un prétexte pour avoir une vie que l'on qualifie de "réussie", ce que l'on assimile au fait de se bâfrer dans la débauche d'un luxe indécent et fréquenter les canailles puissantes de ce monde. Aux yeux de cette mythologie, il semble que l'artiste qui parvient à vivre chichement de son art mais qui peut s'y épanouir n'a pas vraiment réussi tant qu'il n'a pas joué au Zenith ou à l'Olympia, devant 20 000 minets et minettes dans l'état de transe mystique propre à nos cérémonies modernes. La différence est flagrante entre celui qui se sert d'un pseudo-art pour justifier une ambition démesurée et celui qui se contente de s'épanouir dans une activité créatrice en ne demandant que les moyens nécessaires pour y continuer.
  • l'inégalité de départ entre les humains : l'"artiste" possède du "talent", faculté inégalement répartie entre les humains. Certains en effet n'ont pas de "talent", ils ne pourront donc jamais devenir des "artistes". Le "talent", vu comme capacité innée, inégalement répartie entre les individus, ouvre la porte à un discours qui prétend justifier les inégalités sociales sur des inégalités prétenduement naturelles. Celui qui est prêt à admettre la validité du concept de "talent" est alors prêt pour accepter celui d'"intelligence", de "mérite", de "volonté", et croire que l'école permet d'évaluer ces "capacités" présentes d'avance (dans le code génétique !) chez les humains. La vision de l'"artiste" comme "doté de talent" est la fable moderne, qui remplace la théorie des âmes de plomb, d'argent et de fer chez Platon, par une théorie plus moderne en termes de "capital" : à sa naissance, l'individu est doté par une Providence de certains "capitaux" : un "talent", une "intelligence", un "charme". L'idée que ces produits soient en fait déterminés par le contexte d'éducation s'efface devant celle d'une loterie originelle, distribution aléatoire des chances, que l'on ne peut alors qu'accepter comme une fatalité. La déduction logique qui s'impose alors est qu'il faut se résigner devant les inégalités sociales, qui ne fait que retraduire cette "inégalité des chances", inéquitable par Nature. Que le fils de Johnny Haliday devienne chanteur ne dépend ni du réseau de connaissance de son papa, ni du milieu dans lequel il a été élevé : il a simplement eu la chance d'hériter du "capital talent" de son père, sous la forme du gène de la guitare.
  • l'émancipation inaccessible : en faisant passer l'art pour la pratique d'une capacité innée, l'"artiste" renforce un autre aspect de la ségrégation sociale : il fait croire que quiconque n'est pas doté de cette capacité ne pourra jamais exercer de l'art, ni même véritablement le comprendre. Il ferme la porte de la prétention artistique au commun pour ne laisser entrer dans sa boîte de nuit que ceux que l'industrie avait affublé du "génie créatif". L'art de cet "artiste" n'est pas accessible par une éducation : il est la pratique qui s'offre naturellement à ceux à qui la société a attribué la capacité. Tout comme le chaman d'antan est le seul à pouvoir faire de la magie, l'"artiste" est le seul à pouvoir faire "de l'art", puisqu'il est doté de la "créativité artistique", nouvel emblème de ces pouvoirs que l'on attribuait autrefois aux sorcières. C'est d'ailleurs ce qui explique ses frasques : c'est parce qu'il est "quelqu'un d'exceptionnel" que l'artiste peut en même temps, selon le mythe romantique du XIXéme siècle toujours aujourd'hui en vigueur, créer une matière ex nihilo, et qu'il possède un caractère capricieux et imprévisible. D'où les bonbons dans les loges. L'artiste est le nouveau sorcier de nos sociétés, qui crée par un processus que personne ne comprend une matière qui fait peur. La création artistique n'est alors plus ce libre exercice de la créativité, capacité potentiellement disponible pour chacun, pourvu qu'elle soit développée, elle devient alors l'exercice incompréhensible d'une sorte de rituel magique accessible aux seuls initiés.
  • L'admiration du dépossédé enveurs son dépossesseur : Le peuple, dépossédé de sa créativité, ne peut plus extérioriser son énergie positivement. Il en est réduit à une forme dégénérée de l'expression de son énergie créatrice, la seule qui lui est autorisée dans un monde où l'on a sacralisé l'artiste : la vénération. Plutôt que de s'exprimer lui-même, il en est réduit à une sorte de transe mystique emplie d'énergie sexuelle mal assumée, que l'"artiste" s'empresse d'accepter pour devenir un nouveau fétiche sexuel autorisé et vivant. La frustration du peuple dépossédé de sa créativité se retourne en une adoration scabreuse envers celui qui accepte d'être transformé en totem mobile et sonore. L'artiste se déhanche dans les postures les plus ridicules car il sait que ce sera considéré comme un objet d'admiration pour ses "fans", qui verront ces postures comme autant d'occasions de vénérer leur fétiche, comme autant d'expression divine d'un art qu'ils auraient en fait pu pratiquer eux-mêmes, mais d'une manière nettement moins vulgaire.

Ces valeurs peuvent être contradictoires entre elles : la réussite individuelle semble incompatible avec l'arbitraire de la gloire, l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle semble contredire le rôle critique auquel prétend l'artiste. Pourtant, le discours sacré n'a jamais peur des contradictions, puisqu'il n'entre pas dans le domaine du logique, mais celui de l'implicite. La particularité du mythe est qu'il peut toujours éloaborer des fables pour s'auto-entretenir : les paradoxes théologiques de l'incarnation et des limbes étant perçus comme signe d'une grandeur qui échappe à l'entendement humain (qui ne peut donc que les trouver illogiques), les paradoxes du mythe artistique actuel, lorsqu'ils sont remarqués, ne font que renforcer l'idée que l'art se soustrait aux déterminismes de notre société, quand bien même il en est un des produits les plus archétypiques.

Le rôle de canalisation des frustrations

Une des différences entre la mythologie ancienne et la mythologie moderne est qu'aujourd'hui, l'idolâtrie a pour objet le bouffon. Le bouffon n'est pas seulement celui qui a pour rôle de divertir, il sert aussi à faire diversion, c'est à dire à faire dériver la critique, de critique sérieuse qu'elle pourrait être, en un simple farce : alors que l'ancien bouffon bénéficiait d'un statut social privilégié, il s'en servait pour se moquer du roi, d'une manière subtile, à peine voilée, et il permettait ainsi de donner corps à la contestation tout en la canalisant, par le ridicule. Tout en faisant mine de divertir, l'ancien bouffon critiquait. Mais en critiquant discrètement et par le rire, il imposait l'unique voie d'une contestation possible en évitant en même temps toute forme de contestation un tant soit peu sérieuse ou rigoureuse du pouvoir monarchique.

Le bouffon moderne fait de même : lorsqu'il se targue de vivre en dehors du système marchand, d'être au dessus des nécessités quotidiennes d'une plèbe trop occupée à payer son pain quotidien, il représente l'ébauche d'une critique de l'aliénation au travail et de l'enrichissement pécuniaire comme finalité. Le bouffon incarne pour cette plèbe l'espérance d'une autre vie, il montre qu'il y a toujours une possibilité de devenir riche et heureux sans s'échiner à une tâche ingrate. Ce n'est que par cette espérance que la plèbe parvient encore à accepter son statut. En donnant au peuple l'image d'une porte continuellement entr'ouverte, mais qui ne s'ouvrira jamais pour lui, l'artiste empêche le peuple de réaliser qu'il se trouve dans une prison aux murs fermés.

Le peuple peut alors plutôt rêver de gagner au loto ou de devenir un artiste plutôt que de se poser la question d'améliorer ses conditions de vie dans le monde réel. L'"artiste" et le gagnant du loto ouvrent un imaginaire de richesses tombées du ciel, qui, outre le fait de faire assimiler bonheur et richesse pécuniaire, permet aussi au frustré de continuer à rêver d'un monde meilleur au lieu d'agir en conséquence, de continuer à penser que l'amélioration des conditions de vie ne peut être l'objet que d'une de ces fables modernes, et non d'une prise en main concrète.

***

L'"artiste" est donc un des piliers de notre société. Il n'est pas celui qui exerce une activité artistique, mais le produit d'une industrie pour les besoins de la consommation d'une de ses franges qu'elle nomme "culturelle". Il offre l'image de quelqu'un qui remet en cause la nécessité de travailler et la course vers l'argent. Cette remise en cause est déjà paradoxale en soi, puisqu'elle repose sur une industrie qui le délivre de son travail et lui donne son argent, mais quand bien même elle fonctionnerait malgré tout, elle ne sert en fait qu'à renforcer le système actuel. L'artiste est un fort élément conservateur, en ce qu'il réifie puis déifie les valeurs que la société industrielle veut nous inculquer. Enfin, par l'espoir illusoire qu'il offre de pouvoir vivre autrement, il permet à la plèbe de supporter son mal-être quotidien en s'envolant dans un imaginaire doré.

22/04/2009

Rions un peu avec l'Université

Voici les réponses que j'ai faites à un questionnaire de l'Université de Rennes 2 concernant la création d'un Bureau d'Aide à l'Emploi...

Le plus intéressant n'est peut-être pas les réponses que je fais (je ne fais que reprendre les arguments qu'on entend souvent à ce sujet), mais plutôt la débilité des questions posées et leur caractère symptomatique du glissement des valeurs au sein de l'Université. On n'est pas loin de la stigmatisation des chômeurs de l'ANPE ! Mais il est dommage que ce discours soit aussi répandu dans ce qui est censé former l'intelligence de nos générations...

 

Pensez vous qu’un outil informatique d’aide à la recherche d’emploi vous serait utile ? Pouvez vous préciser pourquoi ?

La vocation de l'Université n'est pas de fournir un emploi, mais bien d'offrir une formation intellectuelle. Historiquement, l'Université a avant tout été destinée à former les enseignants et les chercheurs. Le contexte du chômage actuel pousse à modifier cette orientation de l'Université (cf. article 1 de la LRU), alors que le mieux qu'elle puisse faire serait éventuellement de fournir un avantage sélectif à un étudiant par rapport aux autres. Mais en aucun cas une mesure prise par l'Université (que ce soit dans la modification des diplômes et enseignements ou dans la mise en place d'un "bureau d'aide à l'emploi" prévu dans l'article 21 de la LRU) ne peut modifier le taux de chômage global d'une société.

Le taux de chômage est une valeur sociale dépendant d'un certain contexte économique, mais toute entreprise directe de l'Université n'a aucune influence sur celui-ci. Ce ne sont pas les diplômes qui modifient le taux de chômage, ce sont les choix économiques des entreprises (embaucher ou non, licencier, ...) et politiques des gouvernants (réduction du service public, etc.).

Le discours professionnalisant qui règne aujourd'hui n'a pour autre but que de former des étudiants craintifs face au chômage et donc prêts à accepter n'importe quel emploi précaire, des étudiants ayant déjà intériorisé que c'est l'entreprise qui dicte sa règle et qu'il faut s'y soumettre, des étudiants qui pensent que leur valeur se réduit à une liste à puces sur un Curriculum Vitæ. Il vise à remplacer une formation où les étudiants seraient dotés de suffisamment de savoirs critiques pour pouvoir comprendre les mécanismes de notre société et critiquer le monde comme il va.

Si l'Université veut aider à créer des emplois, qu'elle commence par embaucher à hauteur des réels besoins.

Quelles sont vos attentes à l’égard de cet outil multimédia ?

Cocher les quatre propositions qui, selon vous, répondent le plus à vos attentes.

  • Faire un bilan personnel et professionnel
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  • Sélectionner et analyser les offres d’emploi
  • Rédiger un CV et une lettre de motivation
  • S'informer sur les nouveaux modes de recrutement (ex : e-recrutement)
  • Enquêter et démarcher des entreprises
  • Se préparer à l'entretien

Avez-vous d’autres attentes que celles qui vous sont proposées? Si oui, lesquelles ?

L'Université est censée être un lieu permettant une distanciation critique des phénomènes du monde actuel. Elle devrait donc permettre de s'interroger sur le discours omniprésent de la professionnalisation et sur ses raisons.

Il apparaitrait alors que ce discours ne peut aucunement modifier réellement l'état de l'emploi en France (cf. point précédent), mais qu'il cache en réalité une volonté de supprimer toute forme d'esprit critique en France et de le remplacer par une préparation servile et bornée à la soumission envers l'employeur.

Aimeriez-vous télécharger des fichiers vidéo ? ex. « les bons plans des recruteurs » Pouvez vous préciser pourquoi ?

Ceci est totalement inutile.

Aimeriez-vous télécharger des fichiers audio ?  ex. « les derniers conseils avant l’entretien » Pouvez vous préciser pourquoi ?

C'est d'une stupidité sans nom.

Le jour où je chercherai un emploi, ce ne sera pas avec des ficelles de marabouts tels que peut m'en fournir une Université transformée en entreprise de coaching professionnel, mais bien en utilisant les ressources personnelles dont je disposerai.

Aimeriez-vous télécharger des fichiers texte ? Pouvez vous préciser pourquoi ?

Ce n'est pas le rôle de l'Université.

Proposez plutôt au téléchargement des textes de grands auteurs à lire et des articles scientifiques récents. Aujourd'hui, il est anormal que quiconque souhaite disposer d'une formation intellectuelle décente doive autant trimer, alors qu'internet offrirait des possibilités documentaires sans égal.

Avez-vous d’autres idées à proposer? Si oui, lesquelles :

L'Université pourrait donner des cours et assurer une formation intellectuelle, plutôt que de se fourvoyer dans une rhétorique professionnalisante qui ne sert qu'à externaliser les coûts de formation des entreprises.

20/03/2009

Une "autoréduction" qui porte bien son nom

"Tout est à nous !

Rien n'est à eux !

Tout ce qu'ils ont, ils l'ont volé !"

Suite à la manifestation étudiante du mercredi 11 mars contre les réformes de l'enseignement, s'est déroulé, à Rennes, un acte d' "autoréduction", ou de "pillage". "Pillage" (ou "extorsion") est le terme qu'emploient Ouest-France et les observateurs de l'extérieur, qui ne connaissent les principes théoriques de cet acte. "Auto-réduction", "réquisition alimentaire", "réappropriation (prolétarienne)", "communisme immédiat" sont les termes qu'emploient ceux qui le définissent à partir de principes théoriques. Dans tous les cas, il s'agit de la même chose : aller à un grand nombre de personnes dans un supermarché et profiter d'être plus nombreux pour se servir gratuitement. L'objet de ce texte sera d'abord de défendre cette pratique face aux critiques ou omissions des médias et du sens commun, pour ensuite mieux la critiquer du point de vue militant.

Contre la désinformation quant à cette pratique

Vu de l'extérieur, cette pratique s'apparente à du "vol". C'est d'ailleurs ainsi qu'elle est qualifiée par les médias dominants, les passants peu informés, etc : il s'agirait juste, pendant une manifestation, de profiter d'être assez nombreux pour pouvoir voler dans les rayons en toute impunité. En réalité, selon les promoteurs de cette pratique, il ne s'agit pas de "vol", mais d'une "auto-réduction", définie par un ensemble de présupposés théoriques, et s'inscrivant dans une histoire de pratiques militantes.

Partant souvent (sciemment ou non) du constat dressé par Marx selon lequel seule une petite partie de la plus-value créée par le travailleur lui est reversée, et le reste va à son patron (aujourd'hui les actionnaires de son entreprise), les promoteurs de cette pratique la considèrent comme un moyen, pour le travailleur, de se réapproprier la partie de sa plus-value qui lui a été prise par son patron : d'où le qualificatif de "réappropriation prolétarienne". Cette pratique repose donc sur une solide tradition théorique revendiquant notamment l'abolition du salariat.

En ce qui concerne son histoire, elle trouve sa place au sein d'un ensemble de pratiques par lesquelles des personnes démunies refusent de payer ce qu'elles estiment indû ou excessif : parmi celles-ci, les "déménagements à la cloche de bois" du XIXème siècle, où les habitants d'un logement le quittaient sans en avoir payé le loyer, avant que le propriétaire n'en saisisse les meubles. Lorsqu'en Italie, dans les années 1970, certains recalculaient leurs frais de gaz ou d'electricité en s'appliquant à eux-mêmes les tarifs qui étaient concédés aux grandes entreprises, et n'acceptaient de payer que ce tarif recalculé, il s'agissait aussi d' "autoréduction" (l'emploi du terme signifie alors que les gens "réduisent par eux-mêmes" les tarifs). La pratique d'aller voler dans des supermarchés ou des épiceries pour nourrir des communautés était et est encore pratiquée, par les communautés "autonomes" vivant dans des squatts, que ce soit dans les années 1970 ou toujours aujourd'hui, et c'est ainsi que les insurgés grecs d'il y a peu ont nourri leur mouvement.

La pratique d'autoréduction qui nous concerne ici consiste à se rendre en masse dans des magasins afin de paralyser totalement son fonctionnement, en bloquant la circulation et le passage en caisse, et de n'accepter d'en sortir qu'avec des provisions. Le gérant, alerté, négocie souvent avec les militants, et les laisse sortir au plus vite, afin d'éviter d'une part une paralysie trop longue qui diminue le chiffre d'affaires, d'autre part une intervention de la police, dangereuse pour la marchandise aussi bien que pour l'image du magasin ou (le personnel et) les autres clients présents sur les lieux. Ainsi, la plupart du temps, les militants peuvent-ils sortir du magasin avec des provisions, sans la moindre violence, ni intervention policière, avec l'accord du gérant. Ce genre de pratiques a déjà eu lieu à Grenoble, Rennes, Paris, en Argentine, dans certains cas elle était menée par des collectifs de chômeurs et précaires qui allaient redistribuer la nourriture aux associations pour ceux qui ont faim. Elle a été popularisée par les films de Pierre Carles, Attention danger travail ou Volem rien foutre al pays.

Les principes à la base de ces actions peuvent être discutés, comme tous les principes, mais ils existent, et sont fondés sur de solides arguments, ayant derrière eux une longue histoire, de grands noms, de grandes polémiques, des mouvements sociaux.

Pour discuter les principes, on pourrait par exemple faire remarquer que les défenseurs de cette pratique mêlent des références marxistes et libertaires incompatibles entre elles, qui ne font que se rejoindre ponctuellement lorsqu'on aborde superficiellement leur critique du salariat. En ce qui concerne l'action étudiante du 11 mars, on pourrait aussi se demander de quelle manière des étudiants (des favorisés, futurs favorisés, ou des miraculés de l'ascenceur social; en tous cas pas franchement des gens qui se destinent à travailler en usine...) peuvent prétendre se "réapproprier" des valeurs d'échange qu'ils n'ont pas produites, qu'ils ne produiront jamais, et qu'ils exproprieront plutôt à leur tour aux travailleurs lorsqu'ils seront devenus cadres ou membres de l'appareil d'État. La réappropriation du produit de son travail par le travailleur lui-même, d'accord, mais par le futur petit bourgeois ? Mais ces questions-là ne sont pas les plus importantes ici, pour la raison qu'elles se situent déjà à l'intérieur des principes théoriques qui gouvernent l'action, et elles peuvent trouver des réponses pour autant que l'on accepte de discuter de ces principes. L'action des médias est beaucoup plus néfaste puisqu'elle occulte carrément ces principes.

Évidemment, l'ignorance des journalistes des médias dominants les empêche de parler de ces principes, car ils n'en ont jamais entendu parler. Ils ne peuvent alors traiter l'action que de manière superficielle, sur le mode du sensationnel, en l'infantilisant, la criminalisant : en faisant passer ce que ses acteurs rangent sous le concept de "réappropriation" pour un simple "vol" commis par quelques étudiants irresponsables et attardés, trop contents d'être assez nombreux pour pouvoir "chourer dans les magasins" comme font les collégiens. L'idée que les étudiants en question aient lu beaucoup plus de livres, ou qu'ils aient une connaissance beaucoup plus fine de l'histoire des mouvements sociaux que ces journalistes ne leur effleure même pas l'esprit : ils se contentent de vider cet acte de sa substance politique et théorique pour le ranger parmi les petits larcins qui seraient dignes des faits divers, mais qui ont droit aux gros titres en raison de leur caractère spectaculaire.

Sur un point, c'est particulièrement clair : pour les pratiquants de cette démarche, il ne s'agit pas de voler les riches, comme Robin des Bois, mais bien de leur reprendre ce qu'ils nous ont volé. On n'est pas obligé d'adhérer à cette analyse économique, mais il faut au moins accorder que c'est celle qu'ont en tête les acteurs lorsqu'ils agissent. Ils ne se considèrent pas comme des voleurs, certains même sont sûrement contre le vol, il s'agit seulement pour eux de se réapproprier ce dont la propriété des moyens de production nous a dépossédés. Une seconde raison pour laquelle les médias se trompent lorsqu'ils assimilent cette méthode à du "vol" ou à un "pillage", c'est que les intéressés ne dissimulent aucune marchandise, ils ne partent qu'avec l'accord du gérant (et accessoirement quelques sacs, paniers, ou chariots...), qui a accepté de les laisser emporter une quantité définie de nourriture.

Réflexion critique sur cette pratique

Si l'acte d'auto-réduction en question est critiqué ici, ce ne sera donc pas d'un point de vue naïf qui ignore ses présupposés théoriques. Il ne s'agira pas de de dire que "le vol c'est mal", que les étudiants qui ont commis cet acte sont des immatures, irresponsables, qui voulaient se payer du bon temps, des sueurs froides et de la bière fraîche. Il s'agira de prendre au sérieux le fait que ce type d'actes s'inscrit dans une démarche de critique générale et radicale de l'organisation économique qui est la nôtre. Et de voir si elle est cohérente avec une critique poussée jusqu'au bout.

Tout d'abord, qui est pénalisé par ce genre d'action ? Sûrement pas entreprises fabriquant les produits, puisque le magasin les a déjà payés à son fournisseur. Pour le fournisseur, que la marchandise aît été achetée, volée, ou "auto-réduite", cela ne change rien : c'est la même marchandise qu'il a vendue au magasin, et c'est la même que le magasin lui recommandera lorsque ses stocks auront été épuisés. Ainsi, il faut bien avoir en tête que même si le voleur a l'impression que personne ne gagne d'argent lorsqu'il vole, en fait c'est faux : lors d'un vol, le fournisseur est payé par le magasin qui devra se réapprovisionner. Le vol ne pénalise en fait que le dernier maillon de la chaîne de distribution : tout les autres ont droit à leur part du gâteau.

Et même celui-ci, le magasin, n'est pas vraiment pénalisé : il bénéficie sûrement d'une assurance pour les produits volés, il peut aussi répercuter le coût du vol sur les marges (donc sur les clients), et son gérant a librement choisi la concession de quelques marchandises car c'était l'option la moins pénalisante pour son bénéfice. Le gérant accepte de lâcher quelques sacs, pour une valeur de quelques milliers d'€uros (lors de l'autoréduction d'un Monoprix à Paris le 31 décembre, le gérant déclarait 5000€ de pertes), car cette perte est modique par rapport au chiffre d'affaire quotidien d'une grande surface et n'a donc rien à voir avec ce que coûterait une immobilisation totale du magasin pendant une journée entière. Le manque à gagner pour un hypermarché lors d'une alerte à la bombe (l'établisement étant alors totalement hors service pendant plusieurs heures) se chiffre en millions d'€uros. Une panne de courant, entraînant une rupture de la chaîne du froid et l'impossibilité de vendre tous produits frais ou surgelés qui se trouvaient dans le magasin, coûte aussi énormément. 5000€, c'est à peu près l'ordre de grandeur de ce qui est jeté, tous les jours en fin de journée, dans les poubelles de l'hypermarché, ou ce qu'elles refilent au restos du cœur lorsque leurs produits atteignent leur date de péremption (ou qu'ils s'en approchent simplement). Tous les jours, un hypermarché jette énormément de nourriture. Les clochards et les autonomes vivant dans les squatts le savent bien, les employés aussi, qui n'ont pas le droit de ramener ces produits chez eux, "car sinon ils feraient exprès que les produits ne se vendent pas pour pouvoir les ramener à la maison" (dixit un chef de rayon). Bien sûr, il vaut mieux tout jeter le soir, cela leur fait de la peine et ils feront de leur mieux pour qu'il y ait moins de gâchis le lendemain (ben voyons). Les supermarchés jettent 500 000 000 de tonnes de nourriture par an. 5000€, c'est à peine la valeur du gaspillage ordinaire dans nos temples de la surconsommation. Une broutille pour un Mammouth.

Le but des tenants de l'action n'est clairement pas de pénaliser le magasin. Nous avons vu que d'autres actions seraient nettement plus efficaces pour cela, et nous avons vu qu'il était toujours laissé à la discrétion du directeur du magasin de prendre la décision qui l'arrangeait en ce qui concerne les choix à faire. La seule réelle pénalité pour le magasin consiste en sa paralysie temporaire, mais les gérants ont le choix de la raccourcir, et les militants veulent faire vite (notamment parce qu'il s'agit d'une action éclair, à propos de laquelle la police n'avait pas été renseignée, et qu'ils craignent son arrivée si l'action s'éternise). Sous ses airs d'action "radicale", ne perdons pas de vue qu'elle ne pénalise pas autant qu'une manifestation qui bloque la circulation routière, ou qu'une simple grève qui aboutit à l'arrêt des services.

Si le but de l'action n'est pas de pénaliser un magasin ou un fournisseur (cette fois-ci, les étudiants n'ont pas cassé les vitrines des agences d'intérim, ni brûlé le fichier "base élèves" à l'inspection académique), il faut en conclure que la finalité de l'opération réside alors dans... les marchandises récupérées. La visibilité médiatique peut compter aussi, mais plus personne n'est dupe quant au traitement médiatique de tels évènements (et, nous l'avons vu, celui-ci n'a pas fait exception, il a été massacré par les médias), c'est pourquoi la plupart de militants impliqués dans ce genre d'action méprisent tellement Ouest-France et TF1 qu'ils négligent l'impact médiatique dans l'intérêt d'une action. Ainsi, l'important, c'est vraiment les marchandises que l'on récupère.

Or quelles sont les marchandises que l'on trouve dans un hypermarché ? Des produits standardisés, suremballés, pollués, fabriqués par de grandes entreprises multinationales qui délocalisent, font voyager leurs marchandises aux quatre coins du monde pour économiser sur les coûts de production, et paient leurs employés au lance-pierre. Ceci pose plusieurs problèmes :

Le premier problème vient du fait que les étudiants, en volant ce type de produits, cautionnent leurs producteurs, et donc la logique de leur production, puisque, comme nous l'avons vu, les entreprises qui produisent les marchandises et qui les livrent sont payées par le magasin, indifféremment qu'il s'agisse de vol ou d'achat (ou d' "autoréduction"). Il est totalement contradictoire de dénoncer un système qui produit de l'exploitation, de la pollution, de l'uniformisation, l'épuisement des ressources naturelles, et de faire en sorte que les entreprises directement en cause dans ce processus soient payées par l'hypermarché. Non seulement on leur donne de l'argent pour continuer à prospérer sur le dos des employés et de l'environnement, mais on leur dit "continue, j'aime bien ce que tu produis, la preuve, lorsque je peux choisir ce que je veux dans un supermarché, je choisis tes produits".

Le second problème vient du message véhiculé par une action qui prétend avoir pour but d'aider les gens en leur offrant des purs produits d'un mode industriel de production imprégnés par les valeurs de l'oppression. Il est assez symptômatique que des étudiants qui prétendent s'affranchir d'un système industriel et déshumanisant ne veuillent pas se procurer des matières premières qui leur permettrait de construire par eux-même des alternatives à ce système, mais préfèrent consommer des produits qui en sont le fleuron. Lorsque les étudiants s'empareront de farine, d'œufs (voire de poules), de lait (voire de vaches (ou de riz)), pour fabriquer eux-mêmes leurs gâteaux, ils contesteront sûrement plus efficacement le capitalisme qu'en postillonnant des miettes de Pepito qui leur empêchent d'articuler clairement leurs slogans révolutionnaires. Le prolétaire d'aujourd'hui n'est pas seulement dépossédé de ses moyens de production au travail, il l'est aussi chez lui, incapable qu'il est devenu de subvenir à ses propres besoins sans l'aide de Danone, LU, Findus, et autres dépossédeurs de créativité culinaire et plastique.

Le troisième problème vient du fait qu'en allant voler dans un supermarché, on accepte de rester prisonnier du carcan conceptuel qu'offre la gamme préselectionnée de produits de la grande distribution. L'abondance de la viande pousse à en remplir naturellement son panier, sans s'interroger sur la part raisonnable dont on devrait en manger. La présence inquestionnée d'eau en bouteilles empêche de s'interroger sur la débilité profonde que constitue son achat. L'utilisation d'un même rayon pour les produits bio et les "produits naturels de santé" ou "produits de régime" empêche de voir leur consommation comme provenant d'un questionnement politique et le réduit au souci narcissique de la ménagère qui tient à sa ligne et à son teint. L'absence de produits vendus en vrac fait oublier l'omniprésence inquiétante des emballages. La petite quantité de matières premières vendues par rapport aux produits tout prêts fait oublier la possibilité de se faire soi-même à manger. L'absence d'indication quant au pays d'origine d'un produit empêche de s'interroger sur les transports engendrés par le système industriel. Tous ces artefacts présentent comme naturel ce qui est l'objet d'un choix de mode de vie fait à notre place par les technocrates de la grande distribution.

Enfin, le quatrième problème provient de la revendication sous-jacente portée par ce type d'action. Toute action militante repose sur des revendications, qu'elles soient explicites ou cachées. Quelles sont celles qui sont ici à l'œuvre ? En présentant la possession des produits du supermarché comme le but ultime de l'action, celle-ci revendique le libre accès à la frénésie consumériste pour tous. Le fait de pouvoir acheter des produits industriels dans un supermarché est alors perçu comme un privilège qu'il faut rendre accessible à tous, comme le summum de l'accomplissement humain dont il faut faire bénéficier les démunis qui n'y auraient pas accès. En menant de telles actions, les militants affichent avant tout leur totale soumission face à l'idéologie selon laquelle être heureux, c'est consommer plus. En prétendant déjouer une domination matérielle, les auto-réducteurs ne font que témoigner leur domination symbolique et idéologique.

Les militants qui ont réquisitionné du foie gras et du saumon fumé pour fêter le nouvel an étaient heureux, ils se croyaient enfin (de manière ridiculement erronnée) parvenus au degré de prodigalité décadente de la bourgeoisie. Mais ils ne réalisèrent pas que, en prétendant, le temps d'un soir, partager les privilèges de la bourgeoisie, ils avalisaient par-là le fait que consommer des produits coûteux était un privilège. Pouvoir dépenser beaucoup d'argent n'est un privilège que dans la tête de ceux qui considèrent l'enrichissement monétaire comme le but ultime des êtres humains. Le véritable rebelle n'est pas celui qui vole son saumon au bourgeois pour pouvoir le singer, c'est celui qui méprise le saumon du bourgeois, considérant le saumon comme l'emblême d'une mentalité pervertie qui croit que l'accomplissement de l'humain se situe dans la possession de produits rares et chers. En prétendant, l'espace d'un soir, "jouer dans la cour des grands", on signifie surtout que l'on accepte de se définir comme petit et de définir le bourgeois comme grand, et que l'on accepte de retourner trimer dans le bac à sable sitôt que la fête sera terminée. Pourquoi prend-il comme une humiliation le fait de passer le réveillon devant un plat de nouilles ? Parce qu'il a intériorisé le système de valeur de ses oppresseurs selon lequel c'est le foie gras qui fait le bonheur, et pas, par exemple, les instants d'échange chaleureux, l'accès à l'art et à la culture, la satisfaction face à quelque chose que l'on a soi-même créé.

Ce type d'action veut faire croire aux gens que le vrai problème aujourd'hui dans notre société, c'est que l'on ne peut pas consommer assez. Il ne s'agit pas de critiquer une société dont les présupposés économiques poussent à la surproduction et à la surconsommation, mais de dire qu'elle n'est pas assez efficace dans la consommation qu'elle engendre, et qu'il faudrait encore un petit pas de plus, pour qu'enfin tous les ménages de prolos du coin puissent aller donner leurs 600€ de fin d'année à Carrefour et Danone en échange de produits déguelasses qui valent dix fois moins. Le problème vient-il vraiment du fait que l'on vive dans une société où l'on ne peut pas consommer assez ?

***

Oui, les contestataires sont sagement rentrés au bercail, avec leurs Kinder, leurs Pitches, et leurs bières. Les étudiants se sont d'eux-mêmes réduits en parfaits consommateurs, l'auto-réduction porte décidément bien son nom. La réappropriation de la contestation par le consumérisme a bien eu lieu. Tout peut continuer comme avant.