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01/03/2008

La critique d'un livre que je n'ai pas lu

On fait ça souvent, en philo, parler d'un livre qu'on n'a pas lu. On est forts, en philo. Aujourd'hui c'est à mon tour de parler d'un livre que je n'ai pas lu, il s'agit de Résistance et conscience bretonne 1940-1945, par Jean-Jacques Monnier. (399 pages, 20 €)

Qu'est-ce que ce livre ? C'est un livre d'histoire, écrit par un historien, qui relate tous les faits de bravoure et de résistance d'habitants de Bretagne pendant la seconde guerre mondiale. Du point de vue historique, il est sûrement très bien fait, mais je ne sais pas, je ne l'ai pas lu. Et je trouve toujours intéressant les livres d'histoire, je n'ai rien contre ceux qui parlent de la seconde guerre mondiale.

Alors, qu'est-ce que j'ai contre ce livre ? Pour y répondre, je vais déjà vous expliquer ce que l'on entend en faveur de ce livre, mais avant cela, il faut parler de ce à quoi il entend s'opposer : une autre approche historique de la Bretagne pendant la seconde guerre mondiale.

Vous pouvez aussi lire un texte en faveur de ce livre, et un (long) texte contre, écrits par des gens qui l'ont lu, et qui en critiquent le contenu.

Suite à quelques commentaires, il faut que je précise deux ou trois choses : le "texte en faveur du livre" a été écrit par l'éditeur du livre, il est donc susceptible de représenter plus les intérêts mercantiles de celui-ci que l'avis du "mouvement breton" en général. La présentation élogieuse du livre n'est donc pas forcément écrite par des militants, mais par l'éditeur pour faire vendre. De plus, "le livre de .: Monnier tend justement a prouver que les Bretons ou le mouvment nationalsite n´ont ni collaboré, ni résisté plus que les autres. Simplement, comme dans toute mouvance plus politisée que la moyenne, plus de gens se sont engagés d´un coté ou de l´autre, mais dans les mêmes proportions." (commentaire de Kevin). En verité, certains auront bien compris que le livre en question n'est qu'un prétexte pour faire le point sur les accusations faites au régionalisme, certaines étant jugées pertinentes et d'autres non.

I: La critique du "mouvement nationaliste breton"

Il existe en Bretagne un certain nombre de personnes, dont la plus connue est Françoise Morvan, et d'autres sont moins connus (André  Markowicz, Pierrick Le Guennec, le site communautarisme.net, la Libre Pensée, le Groupe d'Information Bretagne, certains organes de la Fédération des Oeuvres Laïques, ...), qui critiquent le "mouvement nationaliste breton".

a: Qu'est-ce que le "mouvement nationaliste breton" ?

Ce terme de "mouvement nationaliste" peut avoir deux sens :

  • Dans un premier sens restreint, il désigne uniquement les nationalistes parmi tous ceux qui militent, d'une quelconque manière, pour quelque chose en rapport avec la Bretagne et sa culture. Il ne désigne alors qu'une minorité de ces militants, puisqu'il exclut d'une part la majorité qui milite exclusivement sur le versant culturel (pour des écoles, des médias, des panneaux en langue bretonne, pour la reconnaissance et la revalorisation de l'existence d'une culture spécifique) et pas sur le versant politique, et d'autre part, parmi ceux dont le militantisme est politique, ceux qui ont d'autres revendications que celle d'une "nation bretonne" (c'est en effet très compliqué chez nous, il y a bien les "nationalistes", mais aussi les "autonomistes", les "indépendantistes", les "fédéralistes", les "séparatistes", les "régionalistes", les anarchiste qui sont contre toute structure gestionnaire mais pour une autogestion à l'échelle de la Bretagne, et j'en passe). En ce premier sens, le "mouvement nationaliste breton" désigne un tout petit nombre de personnes.
  • Dans un second sens, on peut regrouper l'ensemble des militants évoqués ci-dessus sous la houlette du "mouvement nationaliste breton". C'est plutôt le sens que donnent Françoise Morvan et ses comparses à ce terme, puisque leur critique porte aussi bien sur les écoles Diwan que sur des maisons d'édition, des universitaires, et même... des nationalistes ! Pour autant, cette manière de voir est approximative et fort contestable, car elle ne tient absolument pas compte de la diversité des opinions exprimées par les différentes composantes, dont un certain nombre s'excluent mutuellement. Elle tend à unifier des choses qui ne sont pas unifiables. Est-ce par malhonnêteté ou par méconnaissance du sujet ? Difficile à dire, mais s'il y a un reproche que l'on ne peut pas faire à Françoise Morvan, c'est de ne pas connaître le mouvement qu'elle dénonce.

b: Sur quoi porte cette critique ?

La critique du "mouvement nationaliste breton" par Françoise Morvan et ses acolytes porte sur plusieurs points. Une des choses que l'on peut reprocher à ceux qui s'estiment visés par ces critiques est de diaboliser cette dame et ses idées, ainsi que les autres critiques évoquées plus haut, de rejeter tout en bloc, et de ne pas faire le tri. Comme si, lorsqu'une personne énonce des idées, elle avait soit raison sur tous les points, soit tort sur tous les points.

C'est d'autant plus dommage que Françoise Morvan et ses comparses formulent certaines critiques intéressantes : notamment sur la récupération par le marketing de l'image de marque de la Bretagne (avec une juste dénonciation de l'institut de Locarn); sur le risque que la régionalisation de certains pouvoirs, si elle est mal menée, aboutisse à une dérégulation et développe les corporatismes; sur une certaine omerta au sein du mouvement breton, etc. D'une manière générale, la plupart des critiques que font Françoise Morvan et ses amis à certaines revendications bretonnes du point de vue de l'extrême gauche me paraissent pertinentes. Ainsi, elle peut nous faire ouvrir les yeux sur le risque de tomber dans un chauvinisme abrutissant qui est plutôt l'avatar de l'extrême droite. Elle peut nous faire remarquer que la régionalisation peut être un prétexte pour une dérégularisation massive des services publics, ou que sous prétexte de défendre une "culture bretonne", certains ne font en fait qu'entretenir un folklorisme qui ne sert que leurs intérêts pécuniaires, et sûrement pas notre image.

Ce sont des critiques que les défenseurs qui se veulent crédibles de la culture bretonne ne devraient pas laisser de coté : on ne peut pas se le permettre. Nous devons nous poser ces questions, et y trouver une réponse ne signifie pas condamner toute tentative pour sauver notre culture, mais tenter d'éviter l'instrumentalisation de ce sauvetage par la droite. Bref, lorsque certaines de ces critiques sont pertinentes, c'est dommage que le "mouvement breton" y fasse la sourde oreille.

En général, ces critiques ne sont que l'application au niveau local de questions beaucoup plus générales. Par exemple, l'opposition à l'Europe des Régions est un des chevaux de bataille du trotskisme, qui tente de défendre un État fort. Elle ne sort pas de nulle part, mais des principes défendus par les trotskistes. C'est pourquoi on ne peut pas comprendre la question du l'Europe des Régions vraiment bien si on ne la met pas d'abord en rapport avec la question suivante, plus générale et abstraite, mais aussi plus intéressante : "quel rôle doit-on attribuer à l'État ?". On tombe ici en plein dans le débat entre sa critique par les libertaires et sa défense (provisoire, jusqu'à l'avènement du socialisme), par les trotskistes. Ce débat de fond est, la plupart du temps, occulté, d'un coté comme de l'autre, et c'est bien dommage car alors on ne fait que pinailler tout en restant à la surface.

Le critiques qui concernent certains dysfonctionnements du milieu culturel, si elles sont vraies, sont présentées comme une particularité de la Bretagne, afin de la diaboliser, alors que si on réfléchit un peu, on se rend compte qu'ils existent un peu partout. Attention, je ne dis pas qu'il faille excuser le clientélisme et l'entrisme universitaire, le lobbying éditorial, l'omerta sur certains points qui fâchent, et autres, lorsqu'ils se présentent en Bretagne, sous prétexte qu'on les trouve aussi ailleurs. Ce que je dis, ce que ce sont ces processus-là qu'il faut blâmer, et pas la Bretagne à leur place, elle n'a rien à voir là-dedans, elle n'est qu'un des endroits où ils se manifestent. On peut vouloir lutter contre eux, y compris et surtout localement, mais on ne peut pas s'en servir pour blâmer le mouvement culturel breton.

Parmi ces critiques, celle qui nous intéresse aujourd'hui est la suivante : le "mouvement nationaliste breton" serait à tout jamais entaché du nazisme, de racisme, et d'antisémitisme, pour s'être corrompu dans des pratiques et des discours plus que douteux pendant la seconde guerre mondiale et avant. L'idée avancée par Françoise Morvan et les groupes mentionnés plus haut est que ceci n'est pas un hasard, puisque ce mouvement nationaliste repose sur des bases idéologiques xénophobes, antisémites, etc. Vouloir sauver sa culture, ce serait vouloir rejeter celle des autres. De plus, même si aujourd'hui la guerre est finie, le "mouvement nationaliste breton" serait toujours resté plus ou moins suspect.

II: Un livre présenté comme une réponse

Un des défauts de ce "mouvement breton" visé est de rejeter bêtement ces critiques en bloc, sans tenter d'y répondre, de les trier, voire parfois de les comprendre. Les militants visés par Françoise Morvan et consorts se contentent de les insulter, sans essayer de démonter leur argumentation. C'est bien dommage. Je pense qu'une critique sérieuse et respectueuse des arguments de ces groupes aurait beaucoup plus de portée qu'une benjaminmallaussènisation maladive et frénétique. On pourrait notamment faire le tri entre les arguments pertinents et ceux qui ne le sont pas, écarter les seconds pour se concentrer de manière constructive sur les premiers.

C'est d'autant plus dommage que, si l'on regarde de près certaines de ces critiques, et qu'on voit qu'elles consistent souvent à condamner l'ensemble d'un mouvement à partir des imbécillités d'une de ses minorités, alors on se rend compte que cette critique n'est en fait pertinente que pour une infime partie du "mouvement breton", celle-là-même dont on se sert pour délégitimer le reste du mouvement.

Ainsi, dans le désert intellectuel du mouvement culturel breton, lorsqu'au milieu des stériles invectives surgit quelqu'ouvrage doté de tout le prestige accolé à sa crédibilité scientifique, on s'en empare sans trop regarder et le monte sur un piédestal comme le summum de la défense scientifique de nos idéaux. Il suffit que sorte un livre à propos des résistants en Bretagne pour qu'on le brandisse fièrement en disant : "voilà enfin le livre que nous attendions tous depuis longtemps! (al levr edomp holl o c'hortoz abaoe pell). Ce livre apporte la preuve que Françoise Morvan raconte des conneries !". On ne prend pas vraiment la peine de se demander si ce livre (aussi bien fait qu'il puisse être, par ailleurs), peut vraiment servir à défendre la cause des militants bretons. Comme si des faits historiques, par la vertu d'on ne sait quelle magie, pouvait effacer d'autres faits historiques. En particulier, ce qu'on ne remarque pas, c'est que si la critique qui tente d'associer le mouvement breton au nazisme ne tient pas la route, alors une réponse à cette critique dans les mêmes termes ne tiendra pas non plus la route.

III: Une réponse qui ne fait que renforcer la logique de l'attaque

Alors, quel rapport avec le fameux bouquin ? Et bien le voici : là où Françoise Morvan et autres disent "les bretons sont des nazis car il a existé des cas de collaboration durant la seconde guerre mondiale", le mouvement breton fait répondre à Jean-Jacques Monnier : "mais non, les bretons sont des héros car il a existé des cas de résistance durant la seconde guerre mondiale".

Ce que l'on constate, c'est que ni l'un ni l'autre ne tiennent debout. Dans un sens comme dans l'autre, il est absurde de vouloir tirer une conclusion générale sur l'ensemble d'une population à partir de faits isolés de quelques uns de ses membres il y a 65 ans.

Mais si l'argumentation à partir de ce livre d'histoire se contentait d'être absurde, ça ne me gênerait pas. Je dirais simplement qu'elle est aussi absurde que l'autre, et pius voilà tout. Ce qui me gêne, c'est qu'elle renforce le poids de celle de Françoise Morvan et de ses camarades. En effet, en tentant d'utiliser la même stratégie pour répondre à ses attaques, on montre implicitement qu'on considère cette stratégie comme valide, à tel point qu'on l'utilise nous-même. Ainsi, bien qu'en sens inverse, c'est toujours le même raisonnement qu'on utilise, et en montrant qu'on l'utilise, on montre surtout qu'on y adhère. Comme disait Jean Gagnepain, "on a beau changer de coté à la mi-temps, c'est toujours au même jeu qu'on joue".

IV: Cassons plutôt la logique de l'attaque

a: adsav=adsav -> emsav=adsav, ou comment jeter le bébé avec l'eau du bain

Qu'est-ce que c'est que ce titre mystérieux ? "Adsav" est le nom d'un parti d'extrême-droite breton; "emsav" désigne ce qu'on appelle le "mouvement breton", mais sous son aspect plutôt culturel. Si l'on revient sur ce titre, il veut donc dire : "à partir de l'existence d'un parti d'extrême-droite breton qui ne représente que lui-même (adsav=adsav), on déduit frauduleusement que l'ensemble du mouvement breton est d'extrême droite (emsav=adsav)"

Le terme "mouvement breton" désigne d'une manière assez floue tout un tas de personnes différentes, qui militent dans des domaines différents, avec des idées différentes. À mes yeux, est assez difficile de définir le "mouvement breton", du fait de la diversité de ceux qui le composent, de leurs idéaux, leurs revendications, etc. Du coup, il arrive souvent qu'on prenne les errements d'une partie des militants du "mouvement breton" pour jeter l'anathème sur son ensemble, mais ce n'est souvent pas très pertinent. Par exemple, il existe une "extrême droite bretonne", qui reprend les slogans de Le Pen et de Megret, en remplaçant "France" par "Bretagne". Pour autant, dire que l'ensemble du "mouvement breton" est d'extrême-droite constitue un raccourci facile, que les détracteurs du mouvement empruntent de temps en temps. Cette extrême-droite bretonne doit représenter (à mon avis, d'après ce que je vois) moins de 5% de l'ensemble de ceux qui militent pour quelque chose qui se rapporte à la Bretagne. En quoi leur existence fait-elle un raciste du parent d'élève qui milite pour que son enfant apprenne le breton à l'école, ou de celui qui réclame une télévision publique en langue bretonne ? Le seul point commun de ces des personnes en question est que les mots "Bretagne" ou "breton" se trouvent parmi leurs revendications. C'est un peu comme si je confondais "la France aux français" et "la France présidente" (d'ailleurs, j'ai clairement entendu cette confusion dans la bouche d'un membre du Parti des Travailleurs, qui attribuait (encore une fois, par ignorance ou malhonnêteté ?) le slogan "la Bretagne ax bretons" à Emgann, un parti breton d'extrême gauche...)

Si la critique de Françoise Morvan et ses amis se limite à dire "l'extrême droite bretonne est d'extrême droite", "les anciens nazis pro-Bretagne-libre sont des anciens nazis", "ceux qui militent pour libérer la Bretagne et qui sont racistes sont racistes", alors, je ne peux qu'être d'accord avec eux, et je vois mal comment quelqu'un pourrait ne pas l'être. Éventuellement, on peut s'interroger sur l'intérêt de sortir des choses aussi évidentes. En verité, dire cela, ce n'est qu'appliquer un principe de réduction en logique formelle : si l'on a un énoncé de type "a ^ b" ("a et b", où "a" et "b" sont des propositions, "^" signifie "et" en logique formelle), et que cet énoncé est vrai, alors l'énoncé "a" est vrai aussi. Ainsi, si les énoncés "X est d'extrême droite ET X est breton" ou "Mes chaussons sont marrons ET mes chaussons sont trop grands" sont vrais, alors les énoncés suivants sont vrais aussi : "X est d'extrême droite", "X est breton", "Mes chaussons sont marrons", "Mes chaussons sont trop grands". Si Françoise Morvan et autres ne nous disaient que cela, la seule critique qu'on pourrait éventuellement leur faire serait que leur discours ne vole pas haut. Malheureusement, ils ne disent pas que cela (attention, cela ne veut pas dire pour autant que leur discours vole haut !)

Évidemment, le discours de Françoise Morvan et consorts ne se limite pas aux truismes énoncés plus haut. À partir du constat qu'il existe une extrême droite au sein de ce qu'on appelle vaguement le "mouvement breton", ils ne concluent pas seulement que cette partie du "mouvement breton" est d'extrême droite, mais bien que l'ensemble de ce qu'ils regroupe sous un fantoche "mouvement nationaliste breton" l'est.

Pour comprendre à quel point ce raisonnement est non seulement absurde, mais aussi dangereux, appliquons-le non plus à la Bretagne, mais à un autre pays : l'Allemagne. Que diriez-vous, si quelqu'un venait vous dire "les allemands aujourd'hui sont tous des nazis car certains allemands hier ont mis en place la Shoah" ? Vous trouveriez cela totalement ridicule, et vous auriez bien raison. Et si quelqu'un d'autre répondait "mais non, les allemands sont tous vertueux, car certains allemands ont résisté et hébergé des juifs", vous répondriez : ce n'est pas la bonne manière de répondre, elle est tout aussi illogique que la première. De plus, elle est dangereuse : de quel droit peut-on ainsi porter un jugement sur la moralité de l'ensemble des habitants d'un territoire donné à partir des actions menées par certains, il y a 65 ans, sur ce territoire ?

Il nous vous viendrait même pas à l'idée de vous abaisser à mesurer la différence de degrés de compromission entre les allemands et les bretons, pour dire "à tel endroit, la participation populaire au génocide a été plus élevée, donc ici on est un peu moins nazis que chez eux!". On voit bien que cela ne rime à rien.

Je suppose que Françoise Morvan et ses amis répondraient au moins sur un point : ce ne sont pas les habitants de cette région qu'on nomme Bretagne qu'elle critique, mais ceux qui se revendiquent d'un certain héritage et d'une identité culturelle qu'on ne peut plus tenir aujourd'hui, si l'on connaît les agissements de ceux qui s'en sont revendiqués hier. Mais l'argument ne tient pas plus pour autant : ne pas se contenter de vivre sur le territoire allemand, mais se revendiquer de la culture germanique, et oeuvrer à sa promotion, est-ce vraiment être l'héritier du nazisme ?

Ils pourraient aussi répondre : les organisations bretonnes aujourd'hui ont été fondées par des collabos.  Je ne sais pas  quelle part de collaborateurs et de résistants on compte parmi les fondateurs des organisations bretonnes, mais de toutes façons ce n'est pas pertinent. En effet, du constat que le fondateur d'une organisation est un nazi, on ne peut pas conclure que ceux qui ont aujourd'hui des rapports avec celle-ci, ou même qui y travaillent, en sont. Sinon, il nous faut accepter que tous les ouvriers qui travaillent chez Volkswagen et chez Ford sont des nazis, et on aurait un peu de mal à accepter cela. En effet, Volkswagen, "la voiture du peuple" en allemand, a été créée par Hitler dans l'Allemagne des années 30, afin que tous les allemands puissent avoir une voiture. Et sur les rapports d'Henry Ford avec le nazisme, voir cette très bonne emission de là bas si j'y suis. De même, Demeter (un label d'agriculture biodynamique) et La Nef (banque éthique) ont été créés sur la base des principes anthroposophiques de Rudolf Steiner. Or Rudolf Steiner avait des idées plus que bizarres concernant les "races humaines" (savoir s'il était ou non raciste fait aujourd'hui débat). Faut-il pour autant condamner ceux qui, aujourd'hui, s'engagent de bonne foi dans des démarches comme celles de Demeter ou La Nef ? Sûrement pas. De même pour les organisations bretonnes : la plupart des militants sont aujourd'hui totalement ignorants des relations de cousinages, idées politiques, et couleur de chaussettes préférées de ceux qui, il y a des dizaines d'années, ont fondé l'association à laquelle ils adhèrent. Ils y vont pour les idées qu'elle véhicule aujourd'hui et pour les actions qu'elle mène.

b: le nazisme vu comme maladie contagieuse

Sans aller jusqu'à assimiler l'un à l'autre, on peut relever une proximité entre cette manière de raisonner et celle du McCarthisme ou des Khmers rouges.

Petit rappel historique : le McCarthysme est la période de "chasse aux sorcières" communistes dans les États-Unis de l'après-seconde guerre mondiale et de la guerre froide; et la politique paranoïaque des Khmers rouges est la "chasse aux sorcières" "anti-communistes" (je mets "anti-communistes" entre crochets, car être anti-Khmers-rouges au Cambodge à la fin des années 1970 n'est pas forcément être anti-communiste, puisqu'à mon avis le régime Khmer rouge n'avait pas grand chose à voir avec le régime communiste décrit par Marx) au Cambodge à la fin des années 1970; elle a abouti à un massacre atroce fondé uniquement sur des suspicions non vérifiées et des dénonciations obtenues sous la torture (on dénonçait alors n'importe qui pour faire cesser les coups). Ces deux moments historiques reposaient sur une même manière de voir l'idéologie ennemie : quiconque avait approché, de près ou de loin, un communiste (dans la logique McCarthyste, rajoutez "anti" pour les Khmers rouges), avait été contaminé par le virus du communisme et représentait donc une menace pour la sécurité nationale. Ainsi, si vous aviez des communistes dans votre famille, parmi vos amis, vos collègues de travail, vous étiez soupçonné de communisme.

Ici, c'est pareil : si vous avez fondé une école avec quelqu'un qui a écrit des articles dans le même journal que quelqu'un qui a travaillé pour une radio financée par les allemands durant l'occupation, alors vous êtes un nazi. (Malheureusement, je n'extrapole pas ici le raisonnement de Françoise Morvan et ses amis)

À ce sujet, désolé de vous décevoir, mais j'ai moi-même été infecté par le nazisme, puisque ma mère a une amie qui connaît quelqu'un qui soigne Yann Fouere durant ses vieux jours.

c: dénoncer ses ennemis comme étant des nazis, procédé facile et inique

Connaissez vous le point Godwin ? C'est un loi qui régit la vie des forums sur internet : lorsque l'on arrive au moment où, à court d'arguments solides, un membre d'un forum finit par en traiter un autre de nazi, alors on a atteint le point Godwin, point irrémédiable de la discussion. C'est alors le signe que la discussion est tombée dans les pires tréfonds de la calomnie et de l'ignominie, et qu'elle ne pourra continuer que dans la mauvaise foi ou s'aggraver. On point de non-retour a été atteint par celui qui était dans un cul-de-sac.

On attribue alors un point Godwin à celui qui a accusé les autres de nazisme, et on le déclare perdant.

Ailleurs que sur les forums internet, s'auto-déclarer perdant en accusant de nazisme son adversaire est une pratique courante de ceux qui manquent de vrais arguments, Françoise Morvan ne fait donc pas exception à la règle. Ainsi, le suprême Bernard-Henry Lévy a-t-il souvent recours à ce procédé. De même, lorsqu'un intellectuel commence à devenir trop dérangeant, il suffit de l'accuser de nazisme, ou simplement d'antisémitisme ou de révisionnisme (hein, faut pas pousser !), et le tour est joué. On a vu ce genre de pratiques à l'oeuvre contre Bourdieu, Badiou, et même Edgar Morin ou Chomsky ! (c'est d'autant plus drôle (si l'on veut) pour ces derniers qu'ils sont leux-même juifs...).

Mais est-ce vraiment sérieux, honnête, intègre ? En accusant n'importe qui d'être un nazi, on ne fait que banaliser le pire. On en fait alors en fait le jeu, en utilisant à tort et à travers cet évènement horrible, et la souffrance de tant de gens, simplement pour éviter d'avoir à se fatiguer à chercher des arguments. Se rend-on vraiment compte de la portée de tels actes, simplement motivés par un souci de facilité ?

V: Conclusion

Je n'ai pas lu  Résistance et conscience bretonne 1940-1945, mais j'ai lu le "Monde comme si" de Françoise Morvan, j'ai lu ses articles sur internet donnant des preuves de l'antisémitisme de tel auteur, tel groupe d'artistes. Lorsqu'elle (ou d'autres critiques du "mouvement nationaliste breton") soulevaient des critiques intéressantes et pertinentes, je les ai écoutés. Et si j'ai sous les yeux des preuves de l'antisémitisme de Drezen, je n'irai pas les nier. Mais c'est plutôt sur les conclusions à en tirer que je m'interroge. Bien, certains écrivains bretons aussi étaient antisémites. Et alors, qu'est-ce que ça prouve ? Qu'ils étaient antisémites. Et c'est tout. Ça ne veut pas dire que celui qui apprécie leur livre l'est forcément, ni que celui qui milite pour la même langue et la même culture l'est aussi.

Parfois, sur ce genre de sujets, on gagnerait un peu à prendre du recul et voir comment ça se passe ailleurs. Ailleurs, on trouverait totalement aberrant de dire que les lecteurs de Céline, de Heiddegger, voire de Carl Schmitt (et pourtant là, c'est beaucoup plus délicat) sont antisémites. C'est peut-être parce que les bretons n'arrivent pas à faire le tri dans ce que dit Françoise Morvan qu'elle s'est mise à les croire incapables de le faire avec Roparzh Hemon, Youenn Drezen, incapables d'apprécier un livre pour ses qualités littéraires sans sombrer dans le nazisme.

Rassure-toi Françoise, on n'est pas tous agregés de lettres comme toi, mais on sait faire le tri.

En verité, ce n'est pas contre  Résistance et conscience bretonne 1940-1945 que j'ai un problème. S'il se contente d'être un livre d'histoire, alors il ne me pose aucun problème. Ce qui me dérange, c'est que certains militants bretons s'en servent pour tenter de contredire Françoise Morvan, ainsi que toute la publicité qu'on en a faite au sein du milieu culturel breton. Or, en tentant de la contredire en usant de la même argumentation qu'elle, ils ne se rendent pas compte qu'ils ne font que la légitimer. Car on ne s'approprie pas une argumentation que l'on juge ridicule, on ne se l'approprie que si on lui attribue une quelconque valeur. Or, cette argumentation est ridicule, et elle ne tient pas debout. Si les militants bretons veulent contredire Françoise Morvan, qu'ils ne le fassent pas avec des méthodes aussi nulles qu'elle. La culture bretonne vaut mieux que ça.

Voilà pourquoi je pense qu'on peut critiquer un livre sans même l'avoir lu : la question n'est pas de savoir qui, historiquement, nous approtera les faits les plus précis et les plus complets, comme Françoise Morvan tente de la faire dans sa critique du livre, mais est-il vraiment légitime et pertinent d'utiliser de cette manière des données historiques pour entacher idéologiquement ceux avec qui on n'est pas d'accord politiquement ?

Voici ce que je souhaiterais pour un vrai débat entre Françoise Morvan et consorts d'une part, et le mouvement de défense de la culture bretonne d'autre part :

  • Premièrement, que les uns et les autres soient capables de faire le tri, dans les propos de leur adversaire, entre ce qu'ils peuvent accepter et ce qu'il ne le peuvent pas. Toute critique du "mouvement breton" ne doit pas être rejetée en bloc, nous avons à refléchir sur certains points.
  • Deuxièmement, que l'on mette véritablement à jour les présuppossés idéologiques qui sous-tendent la discussion : la question de l'État et de son rôle, la question de ce dont on veut faire de cette culture bretonne qu'on voudrait promouvoir, etc.
  • Troisièmement, que l'on fasse preuve d'un minimum d'honnêteté, d'intégrité (en évitant d'accuser de tous les noms ceux avec qui l'on n'est pas d'accord), et de rigueur intellectuelle (en définissant clairement l'objet dont il est question (qu'est-ce exactement que le "mouvement nationaliste breton" ?), et le rôle que l'on est en droit d'accorder aux faits historiques).

Ce n'est qu'à ces conditions qu'un débat frucuteux pourra avoir lieu.

27/02/2008

Vers un culte de la personnalité ?

Il est partout. Même pas besoin de vous dire de qui je parle, vous le savez déjà. Vous l'avez sûrement vu au moins trois fois aujourd'hui. Sur un journal, à la télévision, sur internet. Sur le web contestataire, même. Tout le monde en parle : que ce soient les journalistes, à qui il offre sans cesse du spectaculaire tout cuit sur un plateau, ou les gauchistes en mal de bouc émissaire à vilipender, à qui il offre aussi leur dose quotidienne de matière à ronchonner.

Pour les premiers, le journalistes, on peut bien sûr s'en lamenter, mais on s'en doutait un peu, car on sait comment fonctionnent les médias, et on se dit que, étant donné la configuration du champ médiatique actuellement, les choses ne peuvent pas vraiment être autrement. De plus, son omniprésence médiatique est souvent dénoncée. Pour les autres, les gauchistes, les contestataires, les personnes censées refléchir et critiquer, c'est un peu plus inquiétant. Et c'est peut-être là-dessus qu'il faudrait réfléchir un peu plus.

Que tout le monde parle de lui, soit, c'est bien dommage, mais on peut peu faire contre ça. Mais que nous en parlions aussi, ça pose problème. Voyons pourquoi les militants de gauche ont aussi leur part de responsabilité dans la création d'un véritable culte de la personnalité à la française.

I. La nouvelle donne du culte de la personnalité

Que constate-t-on aujourd'hui ? L'émergence d'un nouveau culte de la personnalité. Bien sûr, il est adapté à notre contexte socio-historique local et contemporain. On ne peut donc pas directement le comparer aussi simplement que ça avec les autres cultes de la personnalité observés dans l'histoire. Mais il faut passer par dessus les contingences de l'appropriation sociale de ce processus pour mettre à jour son fonctionnement général.

Ce n'est plus l'État qui paye les gros plans de lui qu'on affiche un peu partout, ce sont les journaux, détenus par ses amis. Ce n'est plus la télévision d'État qui diffuse son message et qui ne fait qu'en parler, mais plusieurs chaînes, soit d'État soit appartenant à ses amis, qui poussées par la concurrence sont contraintes (sans vraiment montrer trop de réticence !) de tomber toujours plus bas dans le spectaculaire racoleur, et de diffuser le fameux "casse-toi alors, pauvre con", si les autres chaînes l'ont faite, de peur de devenir out.

Mais quelque différents que puissent être les supports sur lesquels il s'affiche, il est néanmoins partout, sur toutes les langues, dans toutes les têtes. Tout le monde en parle, et surtout, tout le monde le considère comme la cause des évènements politiques. À droite comme à gauche, que ce soit pour le féliciter ou le blâmer, c'est lui qu'on tient pour responsable de l'ordre des choses en France.

II. La gauche se décrédibilise lorsqu'elle sombre dans les mêmes travers que les médias dominants

Plus grave. On n'entend plus "notre bon président" dans la bouche des médias de bonne garde, rassurants pour les français, mais "notre mauvais président" dans la bouche des médias critiques, douteux pour les français. On aboutit au même effet, car être encensé par ceux qui rassurent vaut autant qu'être critiqué par ceux qui font peur. C'est rassurant de se ranger derrière celui que "les extrémistes" n'aiment pas. On se dit qu'il doit être normal, lui, pour de pas être aimé de ces gauchistes barbus incapables de faire et de penser comme tout le monde.

Les contestataires se sont trouvés un épouvantail, et ça rassure bien la bien-pensance, de voir qu'ils s'acharnent de manière aussi ridicule sur lui : ça la légitime à les voir comme des acharnés, bornés, obsessionnels, qui ne savent que lancer frénétiquement des invectives stériles à un punching-ball qu'ils ont désigné. Les gauchistes restent entre eux, et ne se rendent pas compte de l'écart qu'il y a entre ce qu'ils disent sur lui et ce que les braves gens en pensent. Elle se permet de sombrer de plus en plus bas dans la caricature vulgaire, se rendant ainsi totalement hors d'atteinte de la majorité qui, sans approuver forcément tous ses faits et actes, ne cautionne pas cette caricature.

Derrière tout ça, on peut imaginer les politiciens de droite, qui doivent bien rigoler en disant au peuple : "voyez, ce ne sont que des abrutis, ils ne sont capables que de s'acharner sur le président que la France à élu (et ils insistent bien là-dessus), ils ne sont pas crédibles". Et en effet, lorsqu'on voit tant de militants de focaliser leurs yeux sur cette diversion spectaculaire qu'est notre suprême nabot national, on se dit qu'ils ne sont pas très crédibles... Et ils décribilisent les autres, ceux qui essayent de comprendre pour réfléchir.

IIV. Le gauche, en y versant, renforce la vision qu'il tend à nous imposer

Donc, premièrement le discours gauchiste contre lui ne fait que nuire au discours gauchiste qui essaie d'être pertinent. Deuxièmement, il renforce en fait ce qu'il critique.

En effet, il a pour fondement de sa communication au public une conception volontariste et personnalisée de la politique. Il veut nous faire croire que la politique, et l'état actuel du monde, c'est le fruit de la décision d'une personne, lui en l'occurence. Il veut nous faire croire qu'il a le pouvoir de changer les choses. Chaque loi qui passe, c'est lui qui l'a voulue, chaque changement bénéfique dans notre société, ce sera gràce à lui. C'est une des plus grosses ficelles de sa communication : rabaisser la politique toute entière, et dans sa complexité au fruit de la volonté d'une personne.

Cette vision de la politique est totalement fausse. La situation politique n'est pas le fruit de la volonté d'une personne. Elle est le fruit de processus économiques et sociaux principalement, dont la plupart sont involontaires, et même inconnus de ceux qui ne tentent pas de les analyser. Ils se déroulent derrière nous, sans que nous les comprenions. Nous ne pouvons que les subir. Je ne réalise pas que, si je suis viré, c'est parce que mon entreprise est cotée en bourse, qu'elle subit des pressions des actionnaires qui l'obligent à toujours maximiser les profits, et parce qu'une nouvelle technique de production nécessitant moins de main d'oeuvre vient d'être mise au point, ou parce la situation économique d'un autre pays fait que la main d'oeuvre y est moins chère. Je ne vois que la décision de mon Directeur des Ressources Humaines. Je ne vois pas que le taux de chômage en France est dû à un déséquilibre économique entre le nombre total postes à pourvoir et le nombre de postulants. Je ne vois que la signature au bas du refus individuel à mes demandes d'embauche. Toutes ces choses sont pourtant à l'oeuvre dans ce qui m'arrive, mais je ne m'en rend pas spontanément compte.

Je ne réalise pas que ma décision d'acheter tel ou tel produit est conditionnée par mon environnement socio-culturel, puis par les publicités et autres effets de communication auxquels je suis soumis, je ne vois que mon acte individuel d'achat. Je ne vois pas que mon idée est toujours une idée reçue, reçue des journaux, livres, conversations, matraquage publicitaire et de leurs préjugés insidieux (ceux qui semblent aller tellement de soi qu'on ne prend même pas la peine d'y réfléchir). Je ne vois que des avis que je crois être les miens.

De même pour une décision politique. Je ne vois pas les directives européennes, les groupes de pressions, le mécanisme de formation des politiciens, l'élaboration et le vote des lois et les gens qui y participent, je vois un président qui dit "je veux réduire le chômage". Et j'ai l'impression, que, parce qu'il le veut, il fera une loi, et que cette loi va réduire le chômage.

Dès que l'on analyse un tant soit peu la situation politique de près, on réalise qu'elle correspond à des processus très complexes, un enchevêtrement de causes d'ordres divers qui interagissent entre elles pour donner un résultat final. Tout ceci est bien loin de cette vision grossière et caricaturale qu'il voudrait nous en donner.

Au passage, cette idée est censée être le point de départ de tout révolutionnaire. Une révolution n'est pas un changement de personnes au pouvoir avec les mêmes structures, fonctionnant selon les mêmes règles. Une révolution, c'est un changement de fonctionnement (de paradigme si on veut faire chic) socio-économique. Ce que le militant convaincu doit vouloir changer, ce n'est pas ceux qui subiront les déterminismes socio-économiques, mais ces déterminismes eux-mêmes.

Non seulement cette manière de concevoir la politique est incorrecte, mais de plus elle est dangereuse. S'il l'utilise, c'est pour nous faire croire que lui et ses mesures seront capables d'influer sur les constantes économiques telles que le taux de croissance, celui de chômage, etc. Elle pousse à penser qu'une personne, par le simple fruit de sa volonté, est capable de tout, dès lors qu'elle dispose du pouvoir nécessaire pour faire ce qu'elle décide. Il peut réduire la pauvreté, l'insécurité, le réchauffement climatique, la canicule en été, l'agressivité des chiens et le nombre de nuages dans le ciel. Lorsqu'on commence à attribuer autant de capacités à une même personne, les dérives ne sont jamais loin...

Or, précisément, que font ceux qui, à longueur de journée, n'ont que son nom à la bouche ? Exactement la même chose : ils reproduisent par leurs actions la stratégie qu'il a mise en place pour construire son omnipotence. Ils lui attribuent aussi tous les pouvoirs, la seule différence étant qu'ils considèrent qu'il en use pour faire le mal. Si la France est pauvre, c'est de sa faute, si les entreprises délocalisent aussi, et de même si le taux de réussite au bac est mauvais. A-t-il vraiment tout ce pouvoir ? C'est lui faire trop d'honneur que de penser qu'il a vraiment les moyens de faire tout ce qu'il voudrait. Heureusement, pouvons-nous penser, étant donné ce qu'il voudrait faire de la France...

IV. Il n'est qu'un rouage

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Petite devinette... Nicolas et le capitalisme sont dans un bateau. Nicolas tombe à l'eau. Qui est-ce qui reste ?

Ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'il n'est qu'un rouage dans la grande machine du politique. Il n'est qu'un pantin au service d'intérêts qui le dépassent. Il a accepté d'endosser le costume de roi, sans réaliser que sur ce costume étaient attachées des ficelles, reliées à des baguettes. Et encore, avec la métaphore de la marionnette, on retombe dans la personnalisation de la politique, en imaginant quelqu'un derrière qui tient les baguettes. On tombe alors dans la théorie du complot, oubliant ainsi autant qu'auparavant le fait que notre société est régie par des causes de grande ampleur, qui dépassent l'échelle et la compréhension d'un simple individu.

Le plus grave, c'est surtout que cette manière de voir, en nous faisant nous focaliser sur un individu, nous empêche de nous occuper des vrais problèmes. Si l'on est satisfait de la situation, on pense que c'est à lui qu'on doit notre bonheur, si l'on en est insatisfait, on le voit comme la cause de tous nos maux, et on ne cherche pas plus loin. Alors, à chaque nouvelle loi, on s'écrie "encore un de ses mauvais coups !". Êtes-vous vraiment certains que c'est lui qui est derrière tout ça ?

Ce raisonnement conduit certains, à penser que s'il n'avait pas été président, la France aurait été plus belle. Parce qu'elle, elle valait mieux ? D'autres, qui se croient radicaux, pensent qu'en l'éradiquant, la Terre irait mieux. Allez-y, coupez des têtes : elles repousseront toujours, comme des mauvaises herbes, si vous n'en avez pas arraché la racine. On aura un autre nom, un autre visage, un autre style, pour la même politique, car la même place dans la machine. Si vous êtes structuralistes, rappelez vous qu'un élément n'a de valeur que par la position qu'il occupe par rapport aux autres, au sein du système, et non par ce qu'il est en propre.

Plutôt que de continuer à n'avoir d'yeux que pour lui, il y a des questions beaucoup plus intelligentes à se poser : quels sont ces processus globaux qui gouvernent notre société et comment y échapper ? Intéressons-nous à la manière dont fonctionne notre économie : Quel impact à la "concurrence libre et non faussée" sur l'emploi, les prix, les médias ? Quelle influence a la pression des actionnaires sur la politique d'embauche d'une entreprise ? Intéressons-nous à la communications, aux relations publiques, à la publicité : Comment les individus intériorisent-ils des dispositions, des manières d'agir et de penser, qui leur font renforcer la domination qu'ils subissent ? Comment les individus en viennent-ils à voir comme naturel un ordre social qui, somme toute, ne dépend que de conventions arbitraires ?

De la même manière, sa surexposition aussi est le fruit d'un processus. Elle n'est orchestrée par personne. Elle est le fruit du règne de la politique-spectacle, de la peopolisation du politique, des déterminismes qui s'exercent au sein du champ journalistique, ... Avant de la dénoncer, il faut tenter de la comprendre, de la re-situer dans le cadre auquel elle appartient.

C'est pourquoi on peut aussi critiquer la "journée sans lui". Tout d'abord, en faisant la promotion de leur journée un mois à l'avance, et en expliquant pendant la journée pourquoi ils ne parleront pas de "lui", ses organisateurs en ont finalement parlé beaucoup plus que si cette journée n'avait pas eu lieu. Mais surtout, si cette action a le mérite de dénoncer son omniprésence, elle a aussi le défaut de ne pas pousser le raisonnement jusqu'au bout : certes, il est omniprésent, mais pourquoi ? Et est-ce que ces causes qui le rendent omniprésent, je ne les reproduis pas en proclamant haut et fort que je vais organiser une "journée sanslui" ? Son omniprésence n'est pas le fruit du hasard, elle a des raisons, et s'attaquer à elle plutôt qu'à ses raisons, c'est comme s'attaquer à une fuite d'eau en essuyant les gouttes plutôt qu'en bouchant le trou.

Bref, il n'est qu'un effet, attaquons-nous à la cause.

V. Deux raisons d'être dangereux

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Non pas qu'il faille l'excuser ou le déresponsabiliser, mais qu'il faut arrêter de focaliser notre attention sur lui. Beaucoup le voient comme un être dangereux pour la France. Si je pense qu'il est dangereux, ce n'est pas pour les mêmes raisons que la plupart des gens. Je pense qu'il est dangereux car il est bien pratique pour certains. C'est une bonne couverture.

  • Il est bien pratique pour le capital et ses bénéficiaires car il est comme un nonosse, une distraction qu'on jette en pâture à des militants en mal de bouc émissaire, ainsi il permet d'occulter les vrais processus de domination : la structure des rapports économiques, les comportements intériorisés par tous, y compris par les militants.
  • Il est aussi bien pratique pour nous, car il est plus confortable de désigner un grand méchant comme la source de tous nos maux plutôt que d'avoir à réfléchir, et à remettre en question certaines de nos pratiques et idées quotidiennes.

L'anti-sarkozysme primaire est la paresse du militant et la mort de la contestation sérieuse. C'est l'attitude des collégiens qui conspuent bêtement celui qui leur est désigné comme non conforme à leurs critères, pas celle de celui qui veut comprendre et changer la société.

08/02/2008

"Colorless green ideas sleep furiously"

Connaissez-vous cette phrase ? Elle a été formée par Noam Chomsky, philosophe, linguiste, et militant. Dans un texte technique de linguistique (Syntactic Structures), il l'a utilisée pour montrer qu'on pouvait faire une phrase syntaxiquement correcte, mais qui n'avait pour autant aucun sens. Ce n'est pas la polémique linguistique qui nous intéresse ici; mais remarquons que cette phrase a une signification, elle prend même tout son sens dans le contexte écologique actuel.

"Les idées vertes incolores dorment furieusement" : voilà qui pourrait illustrer aujourd'hui le dégoût d'un écologiste engagé face à la teneur du discours écologique qui se lit dans les grands médias.

Ceux-ci, ainsi que les dominants, ne peuvent plus nier la situation écologique actuelle, pourtant ils parviennent encore à occulter les conséquences que l'on devrait nécessairement tirer de cette situation. Au lieu de voir que le cataclysme écologique actuel est le fruit du mode de fonctionnement de notre société industrialisée et hiérarchisée, qu'il est le symbole le plus flagrant de sa déconfiture et de sa dangerosité, et que par conséquent il oblige à le remettre totalement en question, ils parviennent, pour l'instant encore avec quelque crédibilité aux yeux du public, à l'intégrer dans leur système de pensée. L'écologie ainsi dévoyée devient un élément parmi d'autres dans une théorie économique vouée au profit et à la compétitivité : les idées vertes deviennent incolores, puisqu'elles sont vidées de tous leurs présupposés et leurs conséquences.

Nous pourrions aussi dire que les idées vertes deviennent indolores, puisqu'on s'arrange pour éluder tout ce qui, dans les conséquences à tirer de l'état de l'environnement, nous est défavorable. Un constat qui devrait nous pousser à nous remettre en question est ainsi lavé de toutes ses implications subversives ou qui pourraient en quelque manière être douloureuses pour le système industriel d'aujourd'hui.

Pendant ce temps-là, on évite de poser les vraies questions qui font débat (jusqu'où pourrons-nous pousser la croissance du PIB ? est-il possible de continuer à utiliser un système de transport qui s'appuie sur des ressources limitées ? Les perpétuelles exhortations à la consommation ont-elles réellement pour but le bonheur du citoyen ou bien le maintien de la santé du portefeuille des actionnaires ?) : toute question qui gêne est passée à la trappe : les idées vertes dorment.

On dépense une énergie considérable pour faire taire ou déformer les propos de ceux qui osent remettre en question le dogme de la production et la compétition à tous prix, pour désinformer le citoyen, ou pour le maintenir dans la bulle apaisante et rassurante d'un infantilisme consumériste : c'est furieusement que l'on fait dormir les idées vertes.

Ainsi, cette phrase de Chomsky, "les idées vertes incolores dorment furieusement" est, quoi qu'il en pense, chargée d'un lourd sens, et pourrait être reprise comme le credo des vrais écologistes actuels. De retour dans le domaine de la linguistique, et notamment de la sémantique, voilà donc qui devrait nous faire méditer : il est toujours possible de trouver un contexte dans lequel la phrase la plus tordue peut trouver un certain sens. En l'occurrence ici, nous aurions préféré ne pas avoir à le trouver.