28/11/2009
revendication ecologique partie 2
II. "L'écologie" comme distraction
Si l'on a bien compris que tout désordre écologique n'apparaît jamais comme une cause contre laquelle il faudrait lutter, mais comme une conséquence dont il faut chercher la cause, alors on peut se demander à quoi sert "l'écologie". La science nommée "écologie" sert à constater les désordres, le mode de vie dit "écologique" sert à les résorber, mais la revendication "écologiste" ? La revendication "écologiste" possède bien une utilité, mais celle-ci ne consiste ni à nous éclairer sur notre situation, ni à nous proposer des pistes d'action : elle permet de récupérer un problème devenu indéniable pour permettre à un certain système de se maintenir en place.
II.1. Se concentrer sur les effets pour ne pas voir les causes
Tant que l'on en reste à faire de "l'écologie", on s'empêche de voir les réelles causes des problèmes soulevés par les écologues. On focalise sur le nombre de lapins disparus de nos fossés, le nombre de fossés disparus, la quantité d'hormones présentes dans les poissons, en oubliant ainsi de se demander ce qui les cause. On élève des lapins en captivité pour les ré-introduire dans la campagne, on reconstruit des fossés, et à défaut de pouvoir prescrire un lavage gastrique à tous les poissons, on installe une usine qui filtre l'eau de la rivière. Comme si une agriculture productiviste avec des fossés n'était plus une agriculture productiviste. Comme si les lapins avaient disparu d'eux-mêmes, comme si le problème venait de ces imbéciles de poissons qui ne savent pas trier ce qu'ils ingèrent. Heureusement, avec l'évolution, ils s'adapteront... Ou pas. Et s'ils ne s'adaptent pas, pensera-t-on un jour à réduire les émissions à la source ? En fin de comptes, "l'écologie" empêche de voir d'ou vient le problème. Bien sûr, ce n'est pas parce que l'on cherche le problème que l'on s'abstient alors d'en corriger les effets, en attendant, mais la correction des conséquences, lors de la suppression de la cause, n'a qu'un statut de provisoire. "L'écologie", c'est du provisoire qui dure. C'est à dire qu'à défaut de supprimer la cause, on se condamne à réparer perpétuellement les conséquences. "L'écologie" est le rocher de Sisyphe de la myopie politique.
Pendant que le peuple a les yeux rivés sur les gouttes d'eau qui tombent une à une et s'affaire à les éponger, au moins personne ne regarde le robinet, et ceux qui trouent le joint pour profiter de la fuite peuvent continuer en paix. Étant parvenus à river tous les yeux sur les conséquences de leurs actes que sont les problèmes écologiques, ils ont détourné notre regard des causes de ces problèmes, et peuvent reverdir leur blason en nous assurant que leurs actions n'engendreront plus de problèmes "écologiques". "L'écologie" rassure tout le monde : elle rassure le bon peuple, convaincu que les efforts parviendront bientôt à résorber les désordres, de même qu'elle rassure les scélérats, convaincus que, tant qu'ils respectent les normes environnementales, ils pourront continuer leur travail de sape en toute impunité. La seule contrainte qu'on leur fixe désormais est que l'industrie dégueulasse qu'ils nous vendent engendre ses désordres ailleurs que sur le domaine écologique, ou alors sur des domaines que l'on n'a pas encore découverts (comme les perturbateurs endocriniens présents dans les "nouvelles générations" de plastiques...).
II.2. De la compréhension sociale au jugement individuel
Après avoir caché les choix politiques et industriels présents derrière les conséquences écologiques, "l'écologie" permet de transférer le fardeau de la responsabilité. Une fois masquées les réelles origines des problèmes écologiques, il devient plus facile de les déplacer... sur le méchant pollueur du peuple.
L'écologie se transforme alors en un nouveau catéchisme moralisateur, dans lequel on vante les "vertus" individuelle de celui qui installe des panneaux solaires contre les "vices" de celui qui va chercher son pain en voiture. Cette posture vise à condamner plutôt qu'à comprendre, et en se centrant sur les actions individuelles, elle détourne de la possibilité de fonder une théorie générale de l'ensemble des comportements. Il s'agit du triomphe de la description individualiste, qui, en considérant toutes les personnes comme des atomes isolés et en les jugeant séparément, empêche de concevoir qu'il existe du social, et que les comportements, qu'ils soient pro- ou anti-écologie, sont soumis à des normes sociales générales. La capacité à vivre de manière écologique n'est pas une vertu en état de lévitation sociale attribuée par un Dieu et permettant un jugement au tribunal du Carbone : elle est le produit de déterminations sociologiques qui ont poussé chacun à se comporter de telle ou telle manière.
Comment ceux qui vivent d'une manière respectueuse de l'environnement en sont-ils venus à adopter leurs attitudes ? Par tout ce que la sociologie décrit : socialisation (en apprenant des choses dans la famille, à l'école, dans d'autres environnements), rencontres, débats, lectures, prises de conscience plus ou moins fortuite. Il faut en effet avoir suivi une sacrée sensibilisation aux questions environnementales afin de se permettre de vivre à rebours d'un système qui pousse perpétuellement à la surproduction, surconsommation, surefficacité, etc. Comment ceux qui vivent de manière (né)faste en sont-ils venus à vivre ainsi ? Leur consommation est un produit de la publicité, leurs habitudes quotidiennes façonnées par les clichés, notamment télévisuels, et chaque aspect de leur vie jusqu'au plus intime a été, au moins partiellement forgé par le marketing, lobbying, benchmarking, storytelling, les valeurs implicites présentées comme allant de soi dans tous les discours médiatisés, les évidences de leur environnement social, etc. Pourquoi ne changent-ils pas de manière de vivre ? D'une, parce qu'ils sont sous l'emprise de ces mécanismes sociaux, de deux, parce qu'ils n'ont pas le privilège d'avoir accès à une information assez forte pour leur permettre de se libérer de cette emprise.
Il n'y a pas de gentils et de méchants, il y a ceux qui ont pu bénéficier d'un rapport privilégié à l'information, et ceux qui doivent se contenter d'une propagande consumériste de masse. Le vertueux "écologique", du haut du capital-vert(u) qu'il a empoché dans les endroits qu'il a eu la chance de fréquenter, oublie sa position de favorisé, et retourne la situation, en décrivant le pollueur populaire quotidien comme un méchant gaspilleur. La prise de conscience, qu'elle porte sur le mode de vie écologique ou sur d'autres aspects, n'est pas le signe d'une bonté intrinsèque de son porteur, mais celui du milieu social qu'il a fréquenté.
Deuxième contre-sens à éviter
Il ne s'agit pas de dire que l'information écologiste ne serait pas encore passée dans tous les milieux : Nicolas Hulot est peut-être aujourd'hui aussi populaire dans tous les milieux que Zinédine Zidane. Mais il serait simplement naïf de croire qu'une bribe de discours moralisateur assénée pendant quelques minutes sur un écran de télévision par un animateur dans son hélicoptère serait suffisamment forte pour retourner tous les mécanismes sociaux qui forgent un mode de vie. Ce qu'il faut pour faire quelqu'un modifier pleinement son comportement, c'est un traumatisme, une remise en question de fond, et non une séance de catéchisme cathodique où Gaïa a remplacé la vierge Marie. Seulement instillé par bribes culpabilisatrices au sein d'un environnement qui continue à façonner en vue de la frénésie consumériste, le discours "écologiste" ne peut avoir d'effet que contre-productif, faisant intérioriser à son spectateur son statut de méchant-par-nature-parce-qu'il-pollue, sans lui fournir les outils nécessaires pour le faire changer. Bien sûr que le discours "écologiste" est aussi présent dans les milieux populaire, mais la manière dont il est présenté et le contexte qu'il ne supprime pas ne peuvent contribuer qu'à favoriser l'infériorisation du pollueur au détriment de son émancipation pratique.
II.3. Le nouveau discours de la méritocratie verte
L'écologiste qui n'a pas compris que son comportement résulte d'une chance dont il a bénéficié peut alors forger le discours culpabilisateur envers le démuni de l'information écologique. L'exhortation légitime à modifier son comportement de manière à réduire son impact environnemental se transforme en Croisade verte visant à la conversion des impie-toyables pollueurs. Un nouveau système de valeurs se forge, où la sobriété environnementale remplace l'ancien ostentatoire bling-bling, tout en en conservant la fonction : il faut pouvoir se les payer, les panneaux solaires... Le nouveau discours focalise sur les comportement individuels, qu'il pare des attributs de vertueux ou vicieux selon son bilan carbone, ce qui permet de détourner les esprits des décisions collectives, de la répartition de la possibilité de les prendre, des valeurs que l'on communique de manière sous-jacente, de la vision de l'humain prônée par ces discours, ... Il est toujours plus simple de désigner des boucs émissaires, surtout lorsque ceux-ci sont défavorisés (pas forcément financièrement ni en termes de position sociale ou de culture générale (notre bling-bling-Président en est bien la preuve, du moins pour les deux premiers paramètres...), mais défavorisés quant à l'information qui permet un mode de vie "écologique") que de s'interroger sur les mécanismes qui façonnent en profondeur les comportements et les valeurs que l'on trouve derrière ces mécanismes.
Ce nouveau discours de la vertu écologique reprend en fait l'idéologie méritocratique du self-made man, en l'appliquant à la nouvelle valeur de notre société qu'est l'impact environnemental. Que l'impact environnemental devienne une nouvelle valeur aussi importante que celles de justice et d'égalité, il n'y a là aucun problème, bien au contraire. Le problème survient lorsque cette valeur sert à discriminer les "méritants" des "individualistes", comme l'est par exemple la valeur Travail. Prétendre que l'attitude écolo-soutenable et l'ascension sociale relèvent tous deux du seul mérite personnel, c'est faire dans les deux cas un constat du même acabit : il s'agit de soutenir une idéologie de droite prétendant occulter toute part de détermination sociale dans la situation des personnes pour la remplacer par un discours qui naturalise cette position en la faisant passer pour une qualité intrinsèquement détenue par son porteur.
Si tu n'es pas PDG, cela n'a rien à voir avec le fait que tu sois fils d'ouvrier, c'est simplement que tu es nul, et que tes parents t'ont transmis le gène de la nullité. Si Jean Sarkozy est présenté comme apte à diriger l'E.P.A.D., c'est qu'il a hérité des "qualités génétiques" (comme le dit si bien Brice Hortefeux) de son père que sont "la passion et la raison". De la même manière, si tu n'agis pas comme un écolo, cela n'a rien à voir avec le fait que tu aies eu accès ou non à un certain niveau de sensibilisation présent dans les milieux bobo-chébrans ou les milieux vraiment politisés, c'est simplement que tes ouvriers de parents t'ont transmis le gène de l'individualisme.
Le nouveau discours méritocratique de l'écologie fait passer la manière d'agir de chacun comme dépendant uniquement de sa volonté, son altruisme, sa capacité à renoncer par sacrifice pour les autres à une opulence présentée comme un bonheur. En d'autres mots, c'est le discours du mérite et de la vertu que l'on entend si souvent pour distinguer entre "celui qui a réussi car il travaille beaucoup" et "celui qui profite des sacrifices que les autres font pour lui", entre le travailleur qui se lève tôt le matin et l'immigré polygame qui l'incommode par le bruit et l'odeur et profite des allocations familiales; c'est ce discours que l'on nous ressert aujourd'hui pour expliquer que, si les pauvres s'enlisent dans une fascination pour l'opulence matérielle et l'ostentatoire, c'est par un vice congénital qui se situe sur le même chromosome que le gène de la pauvreté, et non en raison d'un conditionnement social.
On pourrait se poser la question suivante : "pourquoi les classes populaires, malgré ce qu'elles savent de l'impact de McDonald's sur leur santé, sur l'environnement, et des pratiques sociales du groupe, continuent-elles à fréquenter cet établissement ?". Cette question très intéressante mériterait une étude sociologique qui mettrait à jour les mécanismes par lesquels cette couche de la population est attachée à ce mode de consommation : habitudes, implantation géographique, horaires étendues, tarifs, rapidité, dispositifs pour les enfants, mais surtout, une communication énorme. Tous ces mécanismes destinent entièrement le lieu à une certaine couche sociale de la population. Comment s'y prennent-ils pour, sinon les faire oublier, du moins faire passer les critiques à l'arrière plan ? Au lieu de se poser ces questions, on se contente de juger le choix individuel de celui qui mange chez McDonald's. Comme si l'on allait de son plein gré manger de la merde, consommer des produits contestables. La critique contre tous ce genres d'établissements est légitime, mais elle restera myope tant qu'elle se contentera de stigmatiser ceux qui les fréquentent, sans tenter de voir par quels mécanismes habiles la fréquentation est produite, et maintenue en place face aux scandales que les établissements produisent. Comment McDo a-t-il riposté au scandale de la vache folle ? Pourquoi désormais propose-t-il des salades et des fruits sous sachets plastique ? Quelle image d'elle-même la chaîne cherche-t-elle à donner par ses campagnes publicitaires à ceux qui la fréquentent ? Autant de questions qui échappent au moralisateur, qui se contente de juger les incultes, du haut de sa "sensibilisation écologiste".
Troisième contre-sens à éviter
Il ne s'agit pas ici de dire que les industriels, politiciens, syndicats agricoles, etc., ne sont jamais remis en cause par les écologistes, loin de là. Simplement, lorsqu'ils dénoncent par exemple les choix d'expansion de telle grande entreprise, ou le lobby d'un trust sur nos décideurs, on peut dire que les écologistes ne font alors plus de "l'écologie", mais de la politique, encore que leurs dénonciations ne visent trop souvent un problème qu'au nom de ses conséquences écologiques, soit ni au nom d'autres conséquences (sociales, par exemple !), ni en son nom propre comme concrétisation d'un système de valeur.
Il existe deux manières d'aller manifester contre un projet de construction d'incinérateur. La première consiste dans la démarche que l'on nomme "NIMBY" (Not In My BackYard, pas dans mon jardin), où l'on manifeste contre le projet car il aurait des conséquences écologiquement néfastes à quelques kilomètres à la ronde. La seconde consiste à replacer le projet dans son contexte politique général, et à s'y opposer en raison de l'idéologie qu'il représente. Cette seconde démarche, pour être cohérente, implique alors de se mobiliser aussi contre toute autre concrétisation de cette idéologie, qu'il s'agisse de la construction d'autres incinérateurs, ailleurs, mais aussi de l'alimentation de tous les maillons de la chaîne qui permettent, en dernier ressort, d'évoquer le besoin d'un incinérateur. Certaines luttes écologistes peuvent reprendre fortuitement les arguments politiques afin de renforcer leur argumentation sans pour autant pousser la démarche jusqu'à étendre la contestation vers toutes les cibles que viserait un questionnement politique. La pratique consistant à amonceler des arguments d'origines différentes sans se soucier de la cohérence de la démarche est relativement courante, et pousse, dans le sens inverse, certains militants luttant contre les OGM pour des raisons politiques pertinentes à reprendre hypocritement des arguments démagogiques à propos de la santé en raison de leur plus grande capacité à mobiliser l'adhésion populaire.
Quatrième contre-sens à éviter
Il ne s'agit pas non plus, lorsque l'on dénonce la culpabilisation du citoyen moyen, de considérer qu'un questionnement politique de réelle envergure exempterait totalement celui-ci de toute responsabilité face à ses actes - ceux qui connaissent mon mode de vie au quotidien sont bien placés pour le savoir. Mais on peut pousser un citoyen à agir en faveur de l'environnement, même de manière très poussée, sans tomber dans le préchi-précha moralisateur des médias. Pour prendre un exemple concret, on passe du "bouh ce n'est pas bien, tu n'as pas encore acheté le nouveau frigo qui consomme moins d'électricité" (tiens, au fait, en passant : on en a consommé combien pour le fabriquer, l'apporter jusque chez toi ? On en consommera combien pour détruire l'ancien qui fonctionnait bien ? Et, problème de l'électricité mis à part, on fait quoi des déchets et émanations produits par la fabrication du neuf et la mort de l'ancien ?) à une revendication comme "tu sais que, quand tu achètes tel produit, tu cautionnes symboliquement et financièrement une entreprise qui a viré des peuples indigènes et détruit une forêt primaire pour implanter une mine à ciel ouvert ?". Critiquer la culpabilisation n'est pas prôner une inaction et s'opposer à toute sorte de démarche visant à aider les prises de conscience. C'est simplement s'adresser d'une manière différente aux gens. Alors que le discours "écologique" culpabilisateur des pollueurs pseudo-reconvertis de fraîche date s'adresse à des consommateurs pour les pousser vers l'achat de produits de luxe dont l'emballage a verdi et le prix a doublé pour un impact écologique dont les effets se sont simplement déplacés vers les domaines non comptabilisés du désastre écologique, le discours politique, quant à lui, s'adresse à des citoyens, qui ont la possibilité de cautionner ou non, par leurs choix une industrie dont ils sont conscient des choix idéologiques comme de leurs conséquences dans la pratique. Dénonçons la culpabilisation, celle qui vante le "bio-consomm'acteur", ce monument du double-langage orwellien qui tente de nous faire oublier par un oxymore des plus laids que la consommation c'est précisément la passivité, et qu'un "acteur" ne pourra réduire son empreinte écologique qu'en sortant de la consommation, et non pas en glissant vers une consommation néo-bobo qui vend de la bonne conscience en doublant le prix du produit.
Dire que le comportement écologique est déterminé par un contexte social ne consiste pas à déplacer la responsabilité de l'acteur vers un système dont on ne voit rien d'autre que le large dos. L'individu, même conditionné par un système, est toujours considéré comme responsable de ses actes, et par conséquent de son impact écologique. Mais il ne l'est plus en raison d'une volonté supposée soustraite à toute influence de son environnement social, il l'est pour sa contribution au maintien d'un environnement mental qui possède cette influence. En effet, l'individu est certes influencé par un système, mais ce système n'est pas une chape éthérée, structure sociale en lévitation sur la tête des acteurs : le "système" est construit par les individus eux-mêmes, et en ce sens, même si l'on reconnaît que l'individu est poussé à la pollution par son environnement social, il est néanmoins possible de reprocher à quelqu'un de reproduire l'environnement mental qui engendre un tel conditionnement poussant à la pollution.
Et c'est justement sur ce point que la culpabilisation écologique est contre-productive du point de vue environnemental : alors qu'elle semble pousser les individus à l'action en faveur de l'environnement, en vérité elle ne fournit aucun moyen de lever les puissants leviers qui contribuent à leur inaction, en même temps qu'elle reproduit un discours, qui en installe de nouveaux. Le discours selon lequel les pratiques polluantes relèvent d'une vertu intrinsèque pousse en fait l'individu à culpabiliser sur sa propre essence à laquelle la Providence n'a pas daigné accorder de mérite écologique, et le conduit alors à l'inaction résignée.
Lorsque l'on condamne les pratiques personnelles en en renvoyant à un mérite providentiel, on propage l'idée d'une essence individuelle immuable; lorsque l'on analyse les rouages par lesquels un système influence ses membres, on laisse ouverte la possibilité de faire changer ce système. D'un coté, la résignation de ceux qui ont accepté la naturalisation de leur comportement, de l'autre, une analyse militante qui pointe du doigt les mécanismes de la société à modifier pour modifier les comportements en conséquence. Lequel des deux discours pousse le plus à l'inaction ?
20:06 Publié dans décroissance et écologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : écologie, consumérisme, économie, politique, revendication, environnement, récupération
Pour que la revendication écologique fasse place à celle politique-1/5
Introduction
Cet article voudrait être une critique de l'écologie, entendue non comme la science des populations et environnements (présentée sans guillemets dans le texte), mais comme la revendication de leur sauvegarde (présentée comme "l'écologie", avec des guillemets). Plusieurs précautions doivent être prises avant d'entrer dans le sujet.
D'une part, s'il s'agit de critiquer "l'écologie", ce n'est pas pour nier les données des climatologues, écologues, géologues, et autres spécialistes qui constatent le réchauffement climatique, la disparition des espèces naturelles, la pollution, l'épuisement des ressources fossiles, etc. Je suis d'accord, et plus que d'accord avec tous ces constats, et n'irai pas chercher des données qui les contredisent, comme le ferait un Claude Allègre. Je me suis intéressé à Marion King Hubbert, et trouve pertinent les arguments de ceux pour qui le pic pétrolier a été atteint en 2006.
D'autre part, si l'on accepte ces constats, on se voit obligé d'accepter aussi l'idée qu'il faut faire quelque chose contre ces évolutions : on ne pourrait pas se contenter d'observer que le monde souffre de déséquilibres graves, sans vouloir les atténuer. Cet article n'est donc pas non plus un appel à la passivité, au laisser-faire, etc. Dans ma vie quotidienne, je suis souvent perçu par mon entourage comme un "intégriste écolo attardé" : mon studio meublé était équipé d'un réfrigérateur que j'ai débranché pour ne pas dépenser trop d'électricité, je n'allume le ballon d'eau chaude que deux heures par jour, me nourrit essentiellement de produits achetés sur le marché à des agriculteurs bio du coin, produit assez peu de déchets pour ne vider mes poubelles qu'environ une fois tous les deux mois (sauf le compost), etc.
Une fois que l'on a compris que cet article n'a pour but ni de nier le désastre écologique, ni de s'opposer à un changement d'attitudes (bien au contraire), alors nous pourrons nous demander : sous quel angle l'écologie y est-elle critiquée ? On ne trouvera dans cet article une critique de l'écologie que comme revendication, mais c'est déjà beaucoup.
La thèse est que le constat des dérives quant au climat, l'extinction biologique, la pollution, ou à l'épuisement des ressources (qu'on résumera ensuite par "les désordres") ne doit pas être mis au compte de "l'écologie", de même que les actions pour contrer ces désordres. "L'écologie" est un mot d'ordre dont on peut bien se passer, et une fois cela fait, on peut alors vraiment avancer dans l'analyse des causes des désordres écologiques, et dans les actions à mener. Il est même possible d'aller plus loin : non seulement on peut se passer de la revendication "écologie", mais même, il est indispensable de s'en passer si l'on veut véritablement parvenir à comprendre ce qui se passe et à agir efficacement : l'écologie, actuellement, n'est qu'un étendard brandi par les scélérats qui ont causé les désordres et qui souhaitent désormais nous enrôler parmi eux pour en causer de nouveaux.
L'écologie, c'est l'arbre qui cache la forêt, la distraction qui permet de ne pas voir tout le reste. Aujourd'hui, la revendication "écologique" ne sert qu'à cela : détourner les regards des causes réelles de dysfonctionnements de notre société, pour les braquer vers une conséquence parmi d'autres de ces causes, les désordres écologiques, afin que, celui-ci réglé, le reste du système tout entier puisse continuer à fonctionner.
L'écologie comme constat et comme pratique est nécessaire; mais comme revendication, elle est dangereuse : elle n'est que l'outil du maintien d'un système causant des désordres bien plus larges.
Plan
Introduction
Plan
I. Il n'y a pas de "problème écologique"
I.1. Les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes
I.2. La solution ne provient pas de "l'écologie"
Premier contre-sens à éviter
I.3. Les problèmes du "problème" écologique
Intermède : il était une fois... le tri des déchets
II. "L'écologie" comme distraction
II.1. Se concentrer sur les effets pour ne pas voir les causes
II.2. De la compréhension sociale au jugement individuel
Deuxième contre-sens à éviter
II.3. Le nouveau discours de la méritocratie verte
Troisième contre-sens à éviter
Quatrième contre-sens à éviter
IIV. "L'écologie" comme déplacement des problèmes
IIV.1. Généalogie d'un retournement
IIV.2. Le commerce de la mauvaise conscience
L'émergence d'une nouvelle valeur : la valeur de conscience
Position polaire de la valeur de conscience
Double-pensée et abdication critique
Fond de culpabilité et valeur salvatrice
Première distinction de la valeur de conscience : calculable et affichée
Seconde distinction : évaluation spontanée et évaluation stimulée
De quelle valeur de conscience voulons-nous ?
Cinquième contre-sens à éviter
IIV.3. Le nouvel élitisme vert
La distinction par le vert
La simplicité derrière laquelle le riche se cache
Marchandisation de la vertu écologique
Un retournement de valeur
Sixième contre-sens à éviter
IV. "L'écologie" cause des désordres écologiques
IV.1. Critique et contre-critique
IV.2. L'industrie de la pollution
IV.3. Symptomatologie écologique et étiologie politique : les différences concrètes
V. Oui mais, ... vous proposez quoi ?
V.1. La différence n'est que dans le mot d'ordre
V.2. Se préoccuper de l'environnement sans faire de l'écologie
Le développement durable
La décroissance
L'écologie politique
Une écologie toujours indépendante
Septième contre-sens à éviter
Précaution quant aux termes employés
contre-productivité
système
industrie
I. Il n'y a pas de "problème écologique"
Voilà une petite phrase un brin provocatrice. Ici, elle n'a pas le même sens que dans la bouche d'Allègre. Pourquoi dire qu'il n'y a pas de "problème écologique" ? On constate des désordres écologiques déjà mentionnés, on se rend compte de toutes leurs conséquences néfastes, en ce sens, on peut dire qu'il y a un problème car il existe une situation critique et imminente qu'il faut régler. Pourtant, les choses ne sont pas si simples.
Si l'on dit ici que les désordres écologiques ne sont pas des "problèmes", c'est dans le sens où ils ne sont que des conséquences du fonctionnement de notre société. Un problème arrive par lui-même, et c'est à lui-même qu'il faut s'attaquer pour le résoudre. Or, dans le cas de l'écologie, cette double condition ne fonctionne pas : les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes, mais comme conséquences de choix politiques et d'un fonctionnement industriel, et si l'on veut les résoudre, ce n'est pas à eux-même qu'il faut s'y prendre, mais aux choix de société qui y aboutissent.
I.1. Les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes
Prenons un exemple de quelque chose qui arrive par lui-même et que je dois résoudre : il y a une tache de tomate sur mon pull, je dois le laver. La tache est une conséquence, puisqu'elle provient de la chute d'un morceau de tomate sur mon pull. Je peux même dire que ce morceau est tombé parce que je mangeais ma tomate sans assiette, sans précaution, sans serviette, etc.. Je peux observer les conditions qui ont rendu possible l'émergence du problème, pourtant, la chute du morceau de tomate est accidentelle. Qu'elle soit une conséquence, et qu'elle soit gouvernée par un certain nombre de lois (par exemple, la pesanteur), n'empêche pas qu'elle soit un problème, car elle est survenue par elle-même, fortuitement : la tache est là, sur mon pull, et je dois la laver. Puisque l'évènement qui l'a causé est révolu (j'ai fini de manger ma tomate), je ne peux plus agir dessus et je n'ai plus qu'à me concentrer sur le problème : comment nettoyer la tache ? Éventuellement, je peux aussi en tirer des leçons sur ma manière de manger des tomates la prochaine fois, afin de diminuer les circonstances qui facilitent l'accident, mais je ne peux rien contre un accident.
Prenons un exemple de quelque chose qui n'arrive pas par lui-même : des gouttes d'eau tombent régulièrement et constamment de mon évier. Ce qui m'embête, c'est cette chute régulière de gouttes d'eau, pourtant je sais que le problème ne vient pas des gouttes qui, accidentellement, tombent une à une, mais qu'il provient d'une fuite d'eau. Dans ce cas, le symptôme est la chute des gouttes, mais la chute des gouttes n'est pas un problème : le problème vient d'un robinet mal fermé, ou d'un joint à changer, d'un tuyau percé, ou de quelque chose de ce genre, ce qu'on appelle une "fuite". La "fuite" ne désigne pas la chute de chaque goutte, contrairement à la chute du morceau de tomate, ici elle désigne la configuration technique qui aboutit obligatoirement à des chutes incessantes. Alors que dans le cas précédent, certaines conditions pouvaient éventuellement augmenter la probabilité qu'un morceau de tomate soit projeté par hasard sur mon pull, dans ce cas-ci, les choses sont différentes : un mauvais joint engendre immanquablement une chute régulière de gouttes d'eau.
Lorsque l'on se trouve face à une projection accidentelle de bout de tomate, il s'agit d'un problème. Lorsqu'il s'agit d'une chute régulière de gouttes d'eau, pour appréhender la situation il faut, si l'on peut dire, remonter à la source, et trouver quel défaut antérieur constitue le problème, la fuite, dont la chute des gouttes n'est alors qu'une conséquence.
Quelle est la différence fondamentale entre le problème de la tache, et la chute des gouttes d'eau, qui n'est pas en lui-même un problème ? C'est que, dans le cas de la tache, je ne peux pas agir sur la cause, mais seulement sur les conséquences : la cause est quelque chose qui est arrivé ponctuellement et qui depuis a disparu. En revanche, dans le cas de la chute des gouttes d'eau, je peux agir sur la cause, quelle qu'elle soit (trou, joint, etc.), puisque la cause est un phénomène chronique qui continue à se perpétrer en même temps qu'il fait sentir ses conséquences. D'où la mise en lumière d'une règle assez simple que nous appliquons habituellement dans notre comportement : face à un évènement gênant, si ce qui l'a causé est révolu, je considère l'évènement comme un problème et je tente de le résoudre; par contre si ce qui l'a causé continue de fonctionner, alors je le considère comme la conséquence d'un problème, et non comme un problème lui-même, et mon action ne sera réellement efficace que si c'est à sa source que je remonte pour le supprimer.
Les "problèmes" écologiques tiennent du cas de la chute de gouttes, et non de celui de la tache de tomate. Une tempête, un tremblement de terre, une éruption volcanique, une glaciation, sont des "problèmes" écologiques, événements sui generis bien que totalement déterminés. La pollution de l'air, de l'eau, de la terre, l'apparition des algues vertes sur les plages, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, l'épuisement des réserves naturelles, etc., ne sont pas des "problèmes", pris en ce sens, puisqu'ils ne surviennent pas d'eux-mêmes. Tout comme pour les gouttes qui tombent, on peut, pour cette seconde catégorie d'évènements, remonter à la source qui génère ces problèmes. On se rend compte alors que ces évènements sont les conséquences de choix politiques, ou de facteurs plus larges comme le choix d'un modèle industriel et agricole, ou d'autres facteurs. Ces facteurs peuvent être complexes et entremêlés : par exemple, l'augmentation de l'usage de la voiture a d'abord remodelé les territoires, les habitudes de vie, les trajets types d'une journée, les distances moyennes acceptables pour certaines tâches, les exigences professionnelles, et désormais c'est cet ensemble complexe de facteurs qui pousse vers un usage accru de celle-ci. Mais quelque complexes qu'ils soient, ils possèdent malgré tout une caractéristique : ils résultent de choix humains, et sont des causes chroniques de dérèglements.
Revue Silence, n° 372, p.16 : on y lit qu'un appel d'offre lancé par la commune de Lambesc pour sa cantine, dans lequel la commune demande aux fournisseurs de procurer de la nourriture bio et locale, est contesté par le Préfet. La commune passe alors devant le Tribunal Administratif. Motif ? "Inclure une notion de distance dans l'approvisionnement est illégal car cela contrevient aux règles européennes de la libre concurrence". La commune perd le procès. C'est un système économique reposant sur l'axiome de la "concurrence libre et non faussée" qui a contraint la commune à renier ses prétentions à une fourniture locale. Alors, le problème est-il vraiment écologique, ou bien est-il politique ?
I.2. La solution ne provient pas de "l'écologie"
Pour pouvoir considérer un évènement comme un "problème", au sens que nous lui avons donné, outre le fait d'être survenu par lui-même, ou pour le dire avec plus de rigueur, causé par une cause devenue inaccessible, la seconde condition est que l'action à effectuer pour l'enrayer soit dirigée vers l'évènement lui-même.
C'est le cas pour une tache de tomate : pour résoudre le problème, je nettoie la tache, c'est à dire que l'évènement qui m'embête et l'évènement sur lequel j'agis sont identiques. Dans le cas des gouttes d'eau qui tombent, une telle attitude consisterait à éponger une par une chaque goutte qui tombe, indéfiniment : on voit que ce ne serait pas très fructueux. Dans ce cas, il faut agir non pas sur l'évènement qui m'embête mais sur celui qui le produit : il est plus utile de fermer le robinet ou changer le joint que d'éponger chaque goutte qui tombe. Rien n'empêche d'ailleurs de s'occuper aussi des gouttes qui tombent, qui peuvent devenir gênantes si elles sont trop nombreuses, mais on voit bien qu'il serait stupide de s'occuper seulement d'elles.
Si l'on accepte l'analogie selon laquelle les évènements déjà mentionnés tels que la pollution de l'air, de l'eau, de la terre, l'apparition des algues vertes sur les plages, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, l'épuisement des réserves naturelles, etc., sont plus de l'ordre de la chute de gouttes d'eau que de celui de la tache de tomate, alors il faut aussi en tirer la conclusion : si "problème" il y a qu'on voudrait vraiment régler, alors la solution ne consistera pas à agir à chaque fois de nouveau sur un nouvel évènement préoccupant, mais bien plutôt agir sur ce qui les produit. Comme nous l'avons dit, cela ne signifie pas qu'il faudrait négliger les tentatives de dépollution, stockage de carbone, sauvegarde des espèces, prospective en vue de nouvelles réserves, etc., mais simplement, que, tant qu'on se contente de ce type de mesures, on ne fait rien d'autre qu'éponger les gouttes d'eau. Si l'on cherche l'équivalent du robinet mal fermé ou du joint défaillant, on tombe sur les éléments déjà mentionnés, et dont il ne faut pas négliger la complexité : des choix industriels, politiques, sociaux, d'aménagement du territoire, etc. Bref, la solution véritablement utile pour régler les problèmes "écologiques" à la source n'est pas d'ordre écologique : il ne s'agit pas de maintenir en place des éléments naturels assaillis en permanence par un système, mais bien plutôt de supprimer les assauts. Or ces assauts proviennent de choix politiques.
Premier contre-sens à éviter
Il ne s'agit pas de dire que les solutions à court-terme visant à réduire l'impact écologique immédiat du système actuel sont à bannir. Les solutions qui visent à réduire les symptômes écologiques de nos choix politiques sont sûrement utiles, peut-être même que certaines sont nécessaires, mais en tous cas elles ne sont pas suffisantes. Ce qui est critiqué, ce n'est pas de vouloir remettre l'environnement dans un état d'équilibre, c'est seulement de penser qu'il est possible d'ignorer ce qui cause les déséquilibres. Or, comme nous le verrons, le véritable problème est là : en proposant des actions qui n'abordent que les conséquences écologiques de surface, et en présentant celles-ci comme des solutions au problème "écologique", un système politique et industriel ne fait qu'augmenter sa légitimité en redorant son image, avant tout pour continuer à fonctionner et produire les causes de ces désordres écologiques. Et lorsque le traitement des désordres en devient même un business, partie prenante du système en question, les désordres deviennent tout simplement nécessaires à la thérapeutique environnementale : le maintien d'un patient dans un état de souffrance prolongée assure au nouveau "médecin de la Terre" autoproclamé la pérennité de ses honoraires.
L' "écologie", c'est l'art de ne traiter volontairement que des conséquences pour pouvoir continuer à en produire les causes tout en produisant du bénéfice et une image légitime.
I.3. Les problèmes du "problème" écologique
Nous voyons alors quels dangers il peut y avoir à considérer les "désordres" causés par l'humain comme des "problèmes".
Premièrement, la notion de "problème" laisse à penser qu'ils sont arrivés spontanément, c'est à dire à gommer la dimension de la responsabilité humaine en éludant leur caractère de conséquences d'un choix humain. La pollution d'une usine ne peut pas être comparée à celle d'un volcan. Si la seconde est un problème, la première est plus que cela : elle ressort de notre responsabilité.
Deuxièmement, la notion de "problème" laisse à penser que la solution consisterait à réduire les conséquences (stocker le carbone excédentaire, dépolluer l'eau, trier les déchets) plutôt qu'à supprimer les causes (arrêter les émissions excessives de carbone, les industries polluantes, la production des déchets). Bien évidemment, nous en sommes arrivés à un tel état de délabrement que réduire les conséquences environnementales de nos actes est devenu une nécessité. Le but de cet article n'est pas de s'opposer à ces "solutions". Mais il nous faut simplement garder à l'esprit qu'elles ne peuvent être que provisoires, et elles ne doivent pas nous cacher la véritable source des troubles en question.
Prenons l'exemple du tri des déchets. De la même manière que pour l'écologie, le but de cet article n'est pas de nier un constat (en disant par exemple : "les cartons et plastiques peuvent être mélangés sans problèmes"), ni de pousser à l'inaction (en disant : "arrêtez de trier vos déchets !"). Par contre, il existe une certaine tendance à croire que le tri des déchets est une solution suffisante, et presque définitive, au problème posé par l'existence de déchets en telles quantités. Et sur ce point, il est possible de critiquer ceux qui défendent le tri des déchets (qui le vantent trop fort, et qui le présentent comme la panacée). En réalité, le tri des déchets n'est qu'un palliatif temporaire à la question de leur existence. Mais lorsque le palliatif s'enracine trop longtemps, la souche infectieuse s'immunise... et le tri des déchets se retourne contre son but. Les déchets sont comme les gouttes d'eau, et les trier est comme éponger les gouttes. Fermer le robinet, ce serait supprimer le système tout entier qui en vient à leur production. Mais ce système est grand et complexe : il couvre aussi bien le mode de production industriel, que le système économique rendant l'importation moins chère que la production locale, le système de transports permettant des échanges sur grandes distances, ou les avancées technologiques permettant une conservation des produits frais, et aussi la publicité intégrée au support (l'emballage). Le déchet est le produit final d'une convergence de données complexes, voilà pourquoi il semble plus simple de traiter la gêne apparente que de remonter à la source qui le cause : cette démarche oblige à s'en prendre à un monstre énorme, terriblement complexe, mettant en jeu un très grand nombre de contraintes, d'acteurs, etc. À la place, on préfère faire de "l'écologie", c'est à dire s'en prendre à la manifestation superficielle sur le terrain de l'environnement.
Arrêtons de nous contenter de décrire des symptômes, il est temps de passer à l'étiologie. L'écologie est à la politique ce que le DSM-IV est à la psychologie.
Intermède : il était une fois... le tri des déchets
On commence par produire trop de déchets, alors on cherche une solution, et on se propose de les trier, ainsi, une certaine partie d'entre eux pourra être revalorisée sous une autre forme, et ne pas croupir comme déchet. Cette revalorisation étant de forme différente selon le type de matière, on entrevoit la nécessité de séparer les différents déchets afin de pouvoir les recycler ou les brûler. Le tri se met progressivement en place, et on incite les gens à trier leurs déchets. Alors on dit aux gens qui ont trié leurs déchets : "c'est bien, bravo, continuez, merci, vous sauvez la planète !". Et à aucun moment il ne vient à l'esprit qu'on pourrait aussi tenter de réduire les déchets à la source, ou de choisir des manières de produire et d'acheter qui n'en génèreraient pas. La question du tri occupe tous les esprits et fait diversion.
Une industrie se met en place. Elle possède une image verte, puisque c'est l'industrie du tri des déchets. Seul problème : son existence même dépend de l'existence des déchets. Alors, est-ce les nouveaux spécialistes du tri qui vont nous pousser à supprimer ce qui fait leur gagne-pain ? L'industrie du tri engage des experts en communication. Elle lance une campagne : "le tri des déchets, c'est écologique". Elle a raison : le tri des déchets, c'est de "l'écologie", et c'est justement là tout le problème. L'idée rentre dans la doxa, par le biais des mêmes supports publicitaires que ceux qui nous font acheter des yaourts suremballés et des kinder pour nos gamins. Les gens se sentent écologistes parce qu'ils mettent quotidiennement leurs 3 Kgs de cartons, plastiques, et autres, dans des poubelles de couleur différentes. Ils ne savent pas qu'une grosse partie de leurs déchets sera simplement brûlée pour produire de l'énergie avec un rendement de moins de 30%, et des gaz nocifs avec un rendement beaucoup plus élevé. Ils ne savent pas non plus que le contenu de leurs poubelles sera transporté en camion jusqu'en Allemagne, où il sera revendu à une entreprise privée.
Pendant que tout le monde s'affaire à trouver de nouvelles zones pour implanter des décharges, et à construire de nouvelles usines d'incinération, le volume global des déchets continue d'augmenter dans les chaumières. On ne parvient plus à imaginer qu'il serait possible de vivre sans des produits enrobés de carton et de plastique, jetés journalièrement. On oublie qu'ailleurs dans le temps, on a vécu de cette façon, et qu'ailleurs dans l'espace, beaucoup vivent encore sans avoir besoin de jeter un actimel dans un sac plastique tous les matins. Ce sont des attardés, de toutes façons. L'existence de produits voués à devenir déchets est devenue une évidence, une certitude inébranlable, de celles que l'on se contente de vivre tous les jours sans plus jamais l'observer ni s'interroger sur ses modalités d'existence (la bouteille d'eau en plastique est-elle nécessaire ? Est-elle contingente ? La question ne se pose même plus : elle est là, tous les jours depuis tellement longtemps. Pourquoi irais-je imaginer faire autrement ? Qu'est-ce qui me pousserait à réaliser qu'il y a peut-être trente ans, elle n'existait pas dans les foyers, et qu'aujourd'hui, elle n'existe que chez dans les nations de privilégiés dispendiaires ?). Cette certitude est devenue d'autant plus précieuse qu'elle permet de maintenir le train-train, ennuyeux à mourir mais bien douillet, dans lequel on s'est englué.
Alors, quelqu'un vient critiquer le tri des déchets. Il dit que ce n'est pas si écologique que cela, que le tri permet avant tout à une industrie de continuer à fonctionner, qu'elle se donne une image plus légitime en prétendant résoudre un problème, mais que ce n'est qu'une prétention de surface, et que le traitement des déchets crée écologiquement de nouveaux désordres, qui seront tus jusqu'à ce qu'il devienne impossible de les ignorer. Il dit que l'industrie fondée sur le tri des déchets court à sa perte, car elle en engendre toujours plus, jusqu'au point où elle deviendra incapable d'en gérer les flux. Mais les nouveaux gestionnaires du rebut domestique n'y voient que de nouvelles opportunités de marché. Ils attendent avec impatience la sortie du nouveau rasoir à cinq lames, les nouvelles normes européennes de conditionnement. Et lorsque le petit homme arrive, avec ses arguments, face à cette industrie devenue géante, et face à une population aux certitudes ancrées, il est nécessairement taxé de réactionnaire. C'est un vilain passéiste qui veut retourner au temps où l'on enveloppait son poisson dans du papier journal cancérigène. Désormais, le papier journal est recyclé via une dépense énorme d'énergie et de produits synthétiques, le poisson part en farines pour animaux, et les deux couches qui l'enveloppent sont "valorisées" dans un incinérateur aux émanations douteuses. Ça doit être ça, le "progrès". Le "petit homme", avec ses arguments, veut passer pour un écologiste radical, mais il ne se rend pas compte qu'il propose l'impossible. Et critiquer le tri des déchets, si c'est pour ne rien faire, hein. Et puisque je vous dit que j'en ai besoin, moi, de mes sucreries industrielles en paquets.
Donc on en reste là. Et on continue à produire de plus en plus de déchets, à les recycler de plus en plus, à dégager de plus en plus de gaz et autres "externalités" sympathiques, à augmenter encore et toujours les distances, les volumes, les surfaces.
C'est sûrement ça, "l'écologie"...
19:37 Publié dans décroissance et écologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : écologie, consumérisme, économie, politique, revendication, environnement, récupération
09/05/2009
Bouffons sacrés
I. Mouvements du sacré
Croire que le sacré a disparu de nos sociétés contemporaines témoigne d'un aveuglement. Le sacré véritable demeure aveugle aux yeux de ses adorateurs, sans quoi il perd sa valeur de sacré. Lorsque les balivernes chrétiennes sont démasquées, elles perdent leur caractère sacré, mais celui-ci ne disparaît pas : il se déplace simplement sur un autre support. De même que les bantous ou les sociétés d'antan n'expliquent pas leurs mythes et rites comme un processus social arbitraire, mais comme le produit d'un ordre divin, nos sociétés contemporaines ne verront pas leurs idoles comme un produit social, elles ne sauront que justifier son existence par des arguments dotés d'un caractère mythique qu'elles ne sauront percevoir. Une société est incapable de voir ce qu'elle tient pour sacré, il faut que cela soit relevé par un observateur extérieur. Mais si celui-ci lui communique ses résultats, il montre à la société en question que les objets déifiés ne sont que le fruit d'un fétichisme communautaire appliqué à un objet arbitraire : le sacré est alors démasqué, et la société pense perdre pour un temps ses grands mythes, tandis que l'invariant du sacrément cherche simplement une nouvelle figure dans laquelle s'incarner incognito, une nouvelle niche.
Le sacré est un invariant nécessaire à la constitution de toute société, aussi ne saurait-il disparaître. C'est lui qui permet un partage homogène des valeurs sans recourir à la coercition. Le sacré est la manière la plus économique d'assurer l'ordre social autour de certaines valeurs, car assurer par la force l'assentiment des récalcitrants coûte plus cher que de le façonner en amont. Ces valeurs seraient-elles discutables par un esprit critique, le sacré les soustrait à l'entendement, en ce qu'il les érige en évidences indiscutables, il les place dans ce bon vieux sens commun donné d'avance sur lequel on ne se retourne jamais. On ne peut pas réfléchir à propos des catégories tenues pour sacrées, tout simplement parce que l'on réfléchit à l'intérieur de ces catégories. Pour que le malvoyant puisse voir ses lunettes, il faut d'abord qu'il les enlève de ses yeux, puis qu'il mette d'autres lunettes (puisque le malvoyant ne peut voir sans lunettes), et ce n'est qu'alors que ses anciennes lunettes peuvent passer de ce par quoi il regardait à ce qu'il regarde. Il est donc sot de penser que le sacré a disparu de nos sociétés. Il y est tout aussi présent qu'avant, tout aussi implicite, il façonne toujours autant notre pensée.
Parfois, les contingences historiques d'une époque exigent que l'on renverse les valeurs sacrées en place. Cela ne laisse jamais vide la place du sacré, mais se contente d'y placer d'autres valeurs. Le christianisme a remplacé le paganisme, et fût lui-même remplacé par d'autres valeurs que nous peinons à percevoir car ce sont nos valeurs sacrées d'aujourd'hui. Les Lumières n'ont pas fini le travail, il faut le recommencer dès que les valeurs qu'elles nous ont inculquées ne représentent plus un progrès pour notre époque. C'est le cas aujourd'hui. Le sacré contemporain est dans un cul de sac. Ses valeurs doivent être remplacées par d'autres. Nous ne devons pas avoir la prétention de démystifier le monde, mais simplement de nettoyer une place encombrée de catégories poussiéreuses, pour que s'installent les nouveaux mythes provisoires de notre époque.
La difficulté d'une telle entreprise provient du caractère non-dit du sacré : tout sacré démasqué perd en même temps son caractère sacré. Aussi ne pouvons-nous pas nous occuper d'instaurer les nouvelles valeurs : les nommer, ce serait les déformer et leur empêcher de jouer leur rôle de concepts aveugles et implicites du raisonnement. Les nouvelles valeurs s'instaureront d'elles-mêmes, par le jeu des déterminismes sociaux. Notre rôle actuel doit se limiter à évacuer les vestiges des rituels obsolètes de notre société. Pour cela, il suffit de nommer le rituel comme rituel, de décrire une valeur comme sacralisée, et, lorsque l'on réalisera par quel processus un objet arbitraire a été érigé au rang de support inconditionnel de l'adoration, alors l'arbitrarité du processus sautera aux yeux et rendra caduque toute absolutisation de la valeur. Mais c'est aussi parce que le sacré est tabou qu'il est difficile de le percevoir, et que se débarasser des mythes d'aujourd'hui en les nommant n'est pas une entreprise aisée. Le jour où les rites peuvent être perçus, c'est en général qu'ils ne sont déjà plus des rites.
Le système scolaire et le permis de conduire sont nos nouveaux rituels initiatiques. L'accomplissement professionnel notre nouveau paradis. La capitalisation est notre nouveau cadre de pensée : notre corps possède un capital santé, notre peau un capital solaire, notre démarche un capital de séduction, notre journée doit inclure un capital sommeil, la planète possède un capital de ressources naturelles à ne pas exploiter excessivement. La productivité est la nouvelle dimension de l'évaluation : tout temps qui n'est pas exercé à une activité stimulant la croissance du PIB, par la production d'un produit ou par la consommation d'un service, est considéré comme du "temps perdu". La flânerie, la poésie sont considérés comme improductifs. La bourse est notre nouvelle magie, et la société toute entière a les yeux constamment rivés sur les expérimentations de ses chamans-traders, qui font perpétuellement apparaître et disparaître de nouveaux capitaux. La contemplation passive de la télévision, trois heures par jour, assure la livraison à domicile de la prière quotidienne. Le supermarché est le temple d'un nouveau pèlerinage. Chaque société possède ses rituels, ses cérémonies, ses valeurs sacrées, ses concepts, sa magie, ses prières, ses temples, et ses fétiches. Il faudrait étudier la mythologie contemporaine sous tous ses aspects.
Les tentatives d'une ethnologie de notre monde se sont contentées d'observer les reliquats de magie noire campagnarde ou les nouveaux rituels des Cités. Cela permet surtout de se voiler la face quant aux véritables mythes qui environnent notre société toute entière : on ne fait que reléguer les campagnes et les Cités à l'archaïsme païen des sociétés animistes, ce qui permet de se croire supérieur car délivré des sornettes crédules d'un autre temps. À la naïveté de se croire débarassé à tout jamais des mythes s'ajoute la prétention de pouvoir objectiver le voisin, auquel on attribue la superstition que l'on ne sait percevoir en soi-même. Ce qu'il faut faire, c'est au contraire commencer par l'humilité de se prendre soi-même pour un mystifié. Ensuite, il faut chercher le plus commun du sens commun, réfléchir sur le plus évident.
II. L'artiste, figure du sacré
Parmi les évidences modernes s'en trouve une qui sera abordée ici : la dévotion envers "l'artiste". L'"artiste" d'aujourd'hui est le veau d'or d'antan. Il est celui qui prétend se trouver en dehors des valeurs communes (il ne passe pas huit heures de sa journée à s'ennuyer au travail pour le profit de son employeur), alors qu'il incarne justement leur sacralisation. L'érection de l'artiste au rang de fétiche procède de trois mouvements : d'une part, l'organisation économique de notre société le produit de toutes pièces; ensuite, l'artiste érigé à son rang glorieux prétend incarner les vélléités contestataires de la population; enfin, en canalisant la contestation par une voie qui ne permet de réfléchir que dans les cadres de pensée de la société qui l'a créée, l'artiste contribue au maintien du système qui l'a vu croître. Dans les deux derniers mouvements, il incarne le rôle joué autrefois par le bouffon. Pour le premier mouvement, il constitue le nouveau fétiche. Pour cette raison, l'artiste est le bouffon sacralisé.
L'artiste, pur produit de consommation
Dans notre société et dans ce texte, parler de "l'artiste", ce n'est plus parler de quelqu'un qui s'adonne à une activité créative. Le chanteur d'aujourd'hui qui gratouille sur une guitare sèche les trois accords qu'un autre a écrit pour lui ne fait pas dans l'artistique : il se contente de répéter mécaniquement des gestes que l'on peut apprendre en deux heures de cours de guitare, et de s'adonner à une activité pratiquée spontanément par tout le monde : le chant. Que ces gestes aboutissent à l'émission d'un son, et que ce son soit considéré comme "artistique", ne provient pas d'une prétendue inspiration créatrice de l'auteur, mais bien de mécanismes sociaux qui transforment le "son" en "produit artistique" : c'est le statut social de la personne qui chante, l'infrastructure matérielle qui l'environne, et l'idéologie régnante, qui font l'"artiste" au sens que nous lui donnons ici, et pas la créativité de la pratique. Le chant sous la douche et dans la rue possède les mêmes propriétés acoustiques que le chant sur scène. Pourtant, le second est considéré comme artistique, justement parce que celui qui chante se trouve sur une scène, devant des spectateurs, alors que ce n'est pas le cas du premier. Que le premier aît été en train de composer ou d'improviser une musique révolutionnaire sous sa douche, alors que le second fournira une reprise mal avisée de Brassens n'y changera rien : c'est toujours le second que l'on désignera aujourd'hui comme un "artiste".
L'"artiste" d'aujourd'hui n'est donc pas le créateur, le transformateur, l'inspiré, l'interprète : l'artiste est celui qu'un producteur a "produit" (comme on dit si bien) sur un "spectacle". Lorsque celui qui se donne en spectacle est aussi un créateur, il peut arriver que les sens étymologique et actuel du terme "artiste" coïncident, mais aujourd'hui, cela n'est plus nécessaire. Pour être "artiste", on n'a plus besoin de faire de l'art, il suffit de faire du spectacle.
Mais il n'est pas donné à n'importe qui d'être un "artiste" que "l'on produit" sur scène (ou dans une exposition, ...). L'"artiste" est séléctionné par l'industrie du divertissement à prétention culturelle, en fonction d'un certain nombre de critères : il doit en même temps donner l'impression d'une superficielle nouveauté tout en reconduisant les catégories ésthétiques auxquelles sont habitués les auditeurs, il doit avoir les dents blanches, "bien présenter", savoir répondre à des interviews, ne pas choquer les spectateurs par son aspect physique ingrat ou surprenant tout en possédant éventuellement une caractéristique physique qui puisse faire son "originalité" (car c'est bien connu que l'originalité artistique provient de l'apparence physique, c'est la moustache de Piazzolla qui faisait son talent, et c'est à ce titre que l'industrie du divertissement d'aujourd'hui cherche toujours quelques stigmates goffmaniens surmontés dans une résilience cyrulnikienne pour voiler la conformité des autres artistes. C'est pourquoi il est toujours utile d'avoir sur un plateau un Chabal barbu (car la définition actuelle de l'artiste est à ce point éloignée de l'activité proprement artistique qu'elle inclut Chabal), une Mimie Mathy naine, un Gilbert Montagné aveugle, un Carlos obèse, un Lagaff' chauve, ou quelques noirs, bossus, boutonneux, et autres pour contrer l'accusation de conformisme et donner l'illusion de "personnages de caractère". Ces exceptions peuvent faire croire par l'industrie du divertissement qu'elle ne choisit pas selon des critères physiques, alors qu'elle a simplement l'espace d'un instant, modifié ses critères physiques de sélection pour ne pas paraître trop monotone et ségragative), etc. L'individu qui remplit tous ces critères est alors soumis à un conditionnement, ou une formation, il est hissé sur une scène, équipé de musiciens. Son emploi du temps est prévu pour lui, et il est bringuebalé de lieu en lieu, comme un objet, par une industrie qui revendique la propriété de son produit et empoche les bénéfices financiers et symboliques.
C'est ainsi qu'une partie du budget des ménages est prévue pour être dépensé chaque mois dans des "produits culturels" toujours renouvellés par une industrie qui se contente de fournir une nouvelle tête et un nouvel habillage au même conformisme. À l'intérieur de son caddie de supermarché, parmi le même shampooing, les mêmes bières, frites surgelées, serviettes hygiéniques, et produits d'entretien que le client achète tous les mois, on trouve aussi le même CD acheté tous les mois, mais avec un visage différent sur la pochette. C'est aujourd'hui ce que les supermarchés et la télévision appellent "art" ou "culture", et l'artiste là dedans en est le pur produit : il est l'employé de l'industrie chargé de donner un visage et un corps concrets aux pseudo-nouveautés qu'elle a produites.
La prétention critique de l'artiste
L'"artiste" moderne, pris en ce sens non pas de créateur d'art, mais de figure façonnée par l'industrie culturelle, doit manifester son originalité, comme nous l'avons vu. Toute l'habileté de l'industrie du divertissement tient en ce qu'elle parvient aujourd'hui à créer à merveille des orginialités conformes. Paradoxalement, elle habille la plus dédéspérante des banalités sous les oripaux de la nouveauté. Une des caractéristiques par lesquelles l'"artiste" prétend se distinguer du commun des mortels tient dans son mode de vie et son rapport à l'argent. L'"artiste", en effet, n'a pas besoin de travailler huit heures par jour au profit d'un employeur qu'il ne connaît pas. Libéré artificiellement des contraintes matérielles qui sont imposées, tout aussi artificiellement d'ailleurs, au reste de la population, il peut s'adonner aux "choses essentielles" de sa vie d'artiste. Son aisance matérielle créée par l'industrie du divertissement à prétention culturelle lui permet d'afficher un certain dédain envers les préoccupations bassement terre-à-terre de la plèbe qui cherche à se nourrir. Lui, l'"artiste", peut proclamer son mépris de l'argent et dénoncer l'avarice des grands et des petits, en oubliant l'espace d'un instant que c'est justement parce qu'il est plein de fric qu'il peut le faire, et parce que ce sont les cupides que sa petite prose bien-pensante dénonce qui l'ont installé à sa place.
Lorsqu'il est riche, l'"artiste" se permet "des folies", qu'on lui excuse par son humeur de créateur. Il possède tellement d'argent qu'il n'en mesure plus la valeur. Il affiche donc son indifférence à l'égard de l'argent, mais ce n'est pas l'indifférence de la pauvreté librement consentie, car son dédain à lui dépend en fait de l'argent que lui donne l'industrie culturelle. Curieuse indifférence ! Pour lui, cette indifférence semble la distinction ultime de celui qui s'est hissé au sommet de la pyramide des besoins et n'a plus qu'à se soucier de peinturlurer un tableau ou gratouiller trois accords, pour le peuple, elle a l'allure de l'indécence et du paradoxe.
L'"artiste" possède une vie de rêve. Il ne s'aliène pas au travail, il est liberé du besoin d'être productif car il est "créatif". Il peut passer son temps à faire des "rencontres", des "voyages", ou à "travailler son art". L'artiste semble incarner des valeurs essentielles, authentiques. Il est le modèle de ce que pourrait faire le travailleur s'il n'était pas aliené à son bureau ou à sa chaîne de production. Il ne se rend pas compte qu'il est lui-même l'employé de l'industrie culturelle, qui le charge de faire le mariole et d'endosser provisoirement la paternité des produits industriels qu'elle confectionne. L'"artiste", en offrant un autre rapport au temps et à l'argent, montre l'idéal d'une société où les gens s'épanouieraient dans une créativité et seraient libérés de la nécessité (artificiellement créée) de travailler huit heures par jour. L'"artiste" semble donc, par son mode de vie, posséder une dimension subversive dont il se glorifie : il montre "qu'un autre mode de vie est possible", "que certaines valeurs sont plus importantes que l'argent", etc.. Mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, l'artiste, comme tout objet sacré, est un puissant moyen de conservation du système actuel en l'état.
L'"artiste" conservateur
L'"artiste" permet le maintien du système en place pour deux raisons : la première est qu'il est le fétiche dans lequel s'incarnent les valeurs de notre société qu'il ne fait pas remettre en question, celles qui ont la dimension du sacré. La seconde est que, tout comme le loto, il permet de canaliser les frustrations populaires, en manifestant l'infime probabilité d'une richesse soudaine et inopinée.
Les valeurs qu'il supporte
L'"artiste" participe à sacraliser les axiomes du capitalisme. L'"idole" porte tout à fait bien son nom : il est la figure de l'adoration de notre société contemporaine. L'"artiste" d'aujourd'hui est voué à un culte, sacralisé, sanctifié. On le considère comme un demi-Dieu. On va même jusqu'à le considérer comme supérieur à un Dieu : après tout, (les) Dieu(x) n'a/ont créé que le monde matériel, alors que l'"artiste", quant à lui, crée du spirituel ! Sa création est assimilée à l'opération d'un démiurge qui sort une nouvelle matière du néant. Le problème n'est pas ici que cette vision de la création artistique soit totalement érronnée, même si c'est aussi le cas. Le problème vient plutôt du statut que cette posture attribue à l'"artiste" : on en fait un objet moderne d'adoration. La fanattitude est à ce titre totalement symptomatique de ce nouveau mouvement : les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus dans leur chambre de Christ sur une croix, mais des posters de Kurt Cobain. L'apparence a (un peu) changé, mais le rôle demeure le même : il s'agit de se prosterner devant un corps que l'on a doté de valeurs divines.
L'"artiste" porte en sa chair les valeurs mythiques de nos jours :
- la réussite individuelle du self-made man : l'"artiste" donne l'exemple du discours méritocratique, selon lequel c'est la "valeur travail" qui permet l'ascension sociale. Pendant que Cecil Taylor et Thelonious Monk mangent des pâtes des années durant, on nous ressort le discours du parvenu, qui, par la force de son "caractère" et de son "talent", s'est hissé au sommet de la "gloire". Que la promotion soit principalement l'effet du piston, que les grands créateurs soient dédaignés car la nouveauté choque l'oreille de l'habitué, le discours méritocratique de l'artiste n'en a cure : il se contente de montrer les exemples factices de personnes parvenues, uniquement de leur propre chef, à la gloire.
- l'arbitraire de la gloire : La Nouvelle Star et les autres sornettes pseudo-artistiques mettent la carrière d'artiste sur le même plan que la gain au loto : il ne s'agit que d'un coup de bluff. Dans chaque ville, des milliers d'individus sans aucune fibre créatrice s'amassent devant les portes d'un rituel chargé de désigner les nouveaux Élus. Entre l'aléatoire traditionnel des entrailles de poulet ou de l'astrologie et l'arbitraire moderne de la loi du Marché se situe le coup de dés qui décide qu'un individu commun quittera un jour sa triste banalité pour accéder un jour au statut sanctifié d'artiste. La mythe MySpace contribue aussi à cette logique de contes de fées, où un jour, un producteur providentiel passera, sur son cheval blanc, par le profil d'une Cendrillon de l'art dont il tombera amoureux et qu'il transformera en princesse. Le soupirant artiste fignole son profil si banal tout en fantasmant la visite miraculeuse d'un messie artistique qui "remarquera son originalité", et, sous l'effet d'un coup de foudre, décidera de le "produire" en tant qu' "artiste". Et pendant ce temps-là, il donne de l'argent à Murdoch pour élaborer sa propagande raciste et impérialiste.
- l'occultation des processus sociaux au profit d'une sanctification du "caractère" : L'"artiste" est un personnage de caractère, qui se joue de la société. Les déterminismes de la sélection sociale semblent n'avoir aucune prise sur lui. L'"artiste" est le prétexte facile pour occulter tout type de mécanismes par lesquels les classes dominantes conservent le pouvoir, et les remplacer par la vision d'un monde régi par les "coups de tête" et "coups de cœur" (aïe) de l'artiste, électron libre de la société qui "fait ce qu'il veut", comme s'il était aujourd'hui possible de "faire ce que l'on veut", et comme s'il l'était de décider ce que l'on veut vouloir faire.
- La personnalisation : l'artiste accepte de prendre sur lui l'admiration des foules. Il souhaite être le support sur lequel sera projetée cette admiration. Tout comme, pour d'autres raisons, l'idéologie actuelle préfère nous rendre fiers de notre équipe de foot, notre président (c'est raté), et préfère faire focaliser les communautés d'origine africaine sur l' "exemple de la réussite" qu'est Rama Yade, et celles maghrebines sur Rachida Dati (encore raté), il nous faut un autre support en personne pour projeter nos sentiments d'admiration. Lorsque l'on veut cacher un processus social, il faut bien trouver quelqu'un pour faire écran, que l'on rend responsable d'un état. Ce peut être Sarkozy, ou Johnny.
- l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle : pourquoi considère-t-on que l'"artiste" a réussi ? Car il est devenu riche, car il fréquente les grands de ce monde, car son temps est important, il se déplace loin et à grande vitesse, et possède des privilèges dus à son rang. Il semble que la création de quelque produit "artistique" n'aît été qu'un prétexte pour avoir une vie que l'on qualifie de "réussie", ce que l'on assimile au fait de se bâfrer dans la débauche d'un luxe indécent et fréquenter les canailles puissantes de ce monde. Aux yeux de cette mythologie, il semble que l'artiste qui parvient à vivre chichement de son art mais qui peut s'y épanouir n'a pas vraiment réussi tant qu'il n'a pas joué au Zenith ou à l'Olympia, devant 20 000 minets et minettes dans l'état de transe mystique propre à nos cérémonies modernes. La différence est flagrante entre celui qui se sert d'un pseudo-art pour justifier une ambition démesurée et celui qui se contente de s'épanouir dans une activité créatrice en ne demandant que les moyens nécessaires pour y continuer.
- l'inégalité de départ entre les humains : l'"artiste" possède du "talent", faculté inégalement répartie entre les humains. Certains en effet n'ont pas de "talent", ils ne pourront donc jamais devenir des "artistes". Le "talent", vu comme capacité innée, inégalement répartie entre les individus, ouvre la porte à un discours qui prétend justifier les inégalités sociales sur des inégalités prétenduement naturelles. Celui qui est prêt à admettre la validité du concept de "talent" est alors prêt pour accepter celui d'"intelligence", de "mérite", de "volonté", et croire que l'école permet d'évaluer ces "capacités" présentes d'avance (dans le code génétique !) chez les humains. La vision de l'"artiste" comme "doté de talent" est la fable moderne, qui remplace la théorie des âmes de plomb, d'argent et de fer chez Platon, par une théorie plus moderne en termes de "capital" : à sa naissance, l'individu est doté par une Providence de certains "capitaux" : un "talent", une "intelligence", un "charme". L'idée que ces produits soient en fait déterminés par le contexte d'éducation s'efface devant celle d'une loterie originelle, distribution aléatoire des chances, que l'on ne peut alors qu'accepter comme une fatalité. La déduction logique qui s'impose alors est qu'il faut se résigner devant les inégalités sociales, qui ne fait que retraduire cette "inégalité des chances", inéquitable par Nature. Que le fils de Johnny Haliday devienne chanteur ne dépend ni du réseau de connaissance de son papa, ni du milieu dans lequel il a été élevé : il a simplement eu la chance d'hériter du "capital talent" de son père, sous la forme du gène de la guitare.
- l'émancipation inaccessible : en faisant passer l'art pour la pratique d'une capacité innée, l'"artiste" renforce un autre aspect de la ségrégation sociale : il fait croire que quiconque n'est pas doté de cette capacité ne pourra jamais exercer de l'art, ni même véritablement le comprendre. Il ferme la porte de la prétention artistique au commun pour ne laisser entrer dans sa boîte de nuit que ceux que l'industrie avait affublé du "génie créatif". L'art de cet "artiste" n'est pas accessible par une éducation : il est la pratique qui s'offre naturellement à ceux à qui la société a attribué la capacité. Tout comme le chaman d'antan est le seul à pouvoir faire de la magie, l'"artiste" est le seul à pouvoir faire "de l'art", puisqu'il est doté de la "créativité artistique", nouvel emblème de ces pouvoirs que l'on attribuait autrefois aux sorcières. C'est d'ailleurs ce qui explique ses frasques : c'est parce qu'il est "quelqu'un d'exceptionnel" que l'artiste peut en même temps, selon le mythe romantique du XIXéme siècle toujours aujourd'hui en vigueur, créer une matière ex nihilo, et qu'il possède un caractère capricieux et imprévisible. D'où les bonbons dans les loges. L'artiste est le nouveau sorcier de nos sociétés, qui crée par un processus que personne ne comprend une matière qui fait peur. La création artistique n'est alors plus ce libre exercice de la créativité, capacité potentiellement disponible pour chacun, pourvu qu'elle soit développée, elle devient alors l'exercice incompréhensible d'une sorte de rituel magique accessible aux seuls initiés.
- L'admiration du dépossédé enveurs son dépossesseur : Le peuple, dépossédé de sa créativité, ne peut plus extérioriser son énergie positivement. Il en est réduit à une forme dégénérée de l'expression de son énergie créatrice, la seule qui lui est autorisée dans un monde où l'on a sacralisé l'artiste : la vénération. Plutôt que de s'exprimer lui-même, il en est réduit à une sorte de transe mystique emplie d'énergie sexuelle mal assumée, que l'"artiste" s'empresse d'accepter pour devenir un nouveau fétiche sexuel autorisé et vivant. La frustration du peuple dépossédé de sa créativité se retourne en une adoration scabreuse envers celui qui accepte d'être transformé en totem mobile et sonore. L'artiste se déhanche dans les postures les plus ridicules car il sait que ce sera considéré comme un objet d'admiration pour ses "fans", qui verront ces postures comme autant d'occasions de vénérer leur fétiche, comme autant d'expression divine d'un art qu'ils auraient en fait pu pratiquer eux-mêmes, mais d'une manière nettement moins vulgaire.
Ces valeurs peuvent être contradictoires entre elles : la réussite individuelle semble incompatible avec l'arbitraire de la gloire, l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle semble contredire le rôle critique auquel prétend l'artiste. Pourtant, le discours sacré n'a jamais peur des contradictions, puisqu'il n'entre pas dans le domaine du logique, mais celui de l'implicite. La particularité du mythe est qu'il peut toujours éloaborer des fables pour s'auto-entretenir : les paradoxes théologiques de l'incarnation et des limbes étant perçus comme signe d'une grandeur qui échappe à l'entendement humain (qui ne peut donc que les trouver illogiques), les paradoxes du mythe artistique actuel, lorsqu'ils sont remarqués, ne font que renforcer l'idée que l'art se soustrait aux déterminismes de notre société, quand bien même il en est un des produits les plus archétypiques.
Le rôle de canalisation des frustrations
Une des différences entre la mythologie ancienne et la mythologie moderne est qu'aujourd'hui, l'idolâtrie a pour objet le bouffon. Le bouffon n'est pas seulement celui qui a pour rôle de divertir, il sert aussi à faire diversion, c'est à dire à faire dériver la critique, de critique sérieuse qu'elle pourrait être, en un simple farce : alors que l'ancien bouffon bénéficiait d'un statut social privilégié, il s'en servait pour se moquer du roi, d'une manière subtile, à peine voilée, et il permettait ainsi de donner corps à la contestation tout en la canalisant, par le ridicule. Tout en faisant mine de divertir, l'ancien bouffon critiquait. Mais en critiquant discrètement et par le rire, il imposait l'unique voie d'une contestation possible en évitant en même temps toute forme de contestation un tant soit peu sérieuse ou rigoureuse du pouvoir monarchique.
Le bouffon moderne fait de même : lorsqu'il se targue de vivre en dehors du système marchand, d'être au dessus des nécessités quotidiennes d'une plèbe trop occupée à payer son pain quotidien, il représente l'ébauche d'une critique de l'aliénation au travail et de l'enrichissement pécuniaire comme finalité. Le bouffon incarne pour cette plèbe l'espérance d'une autre vie, il montre qu'il y a toujours une possibilité de devenir riche et heureux sans s'échiner à une tâche ingrate. Ce n'est que par cette espérance que la plèbe parvient encore à accepter son statut. En donnant au peuple l'image d'une porte continuellement entr'ouverte, mais qui ne s'ouvrira jamais pour lui, l'artiste empêche le peuple de réaliser qu'il se trouve dans une prison aux murs fermés.
Le peuple peut alors plutôt rêver de gagner au loto ou de devenir un artiste plutôt que de se poser la question d'améliorer ses conditions de vie dans le monde réel. L'"artiste" et le gagnant du loto ouvrent un imaginaire de richesses tombées du ciel, qui, outre le fait de faire assimiler bonheur et richesse pécuniaire, permet aussi au frustré de continuer à rêver d'un monde meilleur au lieu d'agir en conséquence, de continuer à penser que l'amélioration des conditions de vie ne peut être l'objet que d'une de ces fables modernes, et non d'une prise en main concrète.
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L'"artiste" est donc un des piliers de notre société. Il n'est pas celui qui exerce une activité artistique, mais le produit d'une industrie pour les besoins de la consommation d'une de ses franges qu'elle nomme "culturelle". Il offre l'image de quelqu'un qui remet en cause la nécessité de travailler et la course vers l'argent. Cette remise en cause est déjà paradoxale en soi, puisqu'elle repose sur une industrie qui le délivre de son travail et lui donne son argent, mais quand bien même elle fonctionnerait malgré tout, elle ne sert en fait qu'à renforcer le système actuel. L'artiste est un fort élément conservateur, en ce qu'il réifie puis déifie les valeurs que la société industrielle veut nous inculquer. Enfin, par l'espoir illusoire qu'il offre de pouvoir vivre autrement, il permet à la plèbe de supporter son mal-être quotidien en s'envolant dans un imaginaire doré.
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