28/06/2008

À propos de la redadeg...

Qu'est-ce que la redadeg ? Cela signifie "course" en breton. C'est une grande course de relais sur quelques centaines de kilomètres, partie de Nantes et arrivée à Carhaix, organisée en faveur de la langue bretonne. Le principe est simple : chaque kilomètre de la course est acheté par des individus, des associations, entreprises, etc., qui ont le droit de courir, sur le kilomètre en question, avec le bâton du relais à porter. N'importe qui peut aussi courir gratuitement, sans le bâton. C'est une opération qui offre une grande visibilité médiatique à la cause de la langue bretonne et permet de ramener de l'argent. Elle est inspirée du modèle de la Korrika, au pays basque. Elle a suscité un réel engouement pour sa première organisation cette année. Moi-même j'ai couru un kilomètre, sur une route de campagne dans le trégor à minuit moins le quart. L'argent récolté servira cette année à sortir Diwan (écoles en breton pratiquant l'immersion linguistique) de ses difficultés financières.

Jusqu'ici, tout va bien. Alors, qu'est-ce que j'ai à dire sur la redadeg ? Encore une critique ? Pas exactement, mais presque. Qu'est-ce que c'est, presque une critique ? En fait, le même type de critique que celui qu'on peut adresser à tout type d'action humanitaire en général : elle fournit une béquille face aux insuffisances de l'État.

Commençons par le commencement : qu'est-ce qui a amené certains à ressentir le besoin d'organiser une redadeg ? Principalement, le manque d'argent. La redadeg a en effet permis, comme nous l'avons dit, d'engranger une comme d'argent non négligeable. Mais qui aurait du donné cet argent ? L'État, à partir d'un système équitable (un mot à la mode, en ce moment...) de répartition des richesses que l'on nomme l'impôt, et qui permet à chacun de contribuer à la bonne marche de a société selon ce qu'il peut donner. Si l'argent était venu de l'État, la somme donnée à la langue bretonne par chacun aurait été proportionnelle à ce qu'il était en mesure de donner : nous aurions été en situation d'équité. Au lieu de cela, puisque l'État n'a pas donné d'argent, qui est-ce qui l'a donné ? Des individus, des associations pour la promotion de la culture, et des petites entreprises locales ayant une sensibilité culturelle : pour la plupart, des individus qui ne gagnent pas beaucoup et qui ont déjà l'habitude de donner une part considérable de leur temps et de leur énergie à notre culture. Pendant ce temps-là, l'argent des grands trusts continuait de rentrer dans les poches des actionnaires.

C'est là le problème de toute entreprise caritative en général : pour pallier les insuffisances de l'État, on demande aux plus vertueux de donner encore un peu plus qu'ils n'ont déjà donné. En fin de compte, c'est le smicard altruiste qui ponctionne sur son salaire pour la juste cause alors que le P-DG voit ses charges continuer à baisser.

Dans notre cas s'ajoute une donnée supplémentaire : si l'argent provient de l'État, cela signifie qu'il est reconnu comme quelque chose de légitime que la France contribue financièrement au maintien des cultures locales. Symboliquement, ce n'est pas neutre : chaque subvention publique est en même temps la reconnaissance d'une certaine utilité publique. Au lieu de cela, si les individus se débrouillent d'eux-mêmes pour recueillir l'argent qui leur manque, l'opinion est libre de considérer qu'il s'agit d'un petit groupe qui agit pour ses petits intérêts privés, comme le font les écoles catholiques, le Front National en ce moment, etc.

Est-ce qu'il faut critiquer ces actions, et la redadeg notamment, pour autant ? Bien sûr que non. Dans le contexte actuel, puisque l'État ne donne pas d'argent, et la tendance est à la baisse de l'impôt progressif au profit d'impôts inégalitaires comme la TVA, TIPP, et diverses taxes à la consommation courante, il faut bien trouver soi-même l'argent qui manque. De plus, la redadeg n'aura sûrement pas eu qu'un effet financier : on peut espérer qu'elle aura contribué à diffuser l'image d'une culture bretonne vivante, joyeuse et ouverte. En ce sens, elle aura eu des effets positifs sur l'opinion publique que n'aurait sûrement pas eu une ponction fiscale...

Alors saluons le succès de la redadeg, félicitons les organisateurs et participants, réjouissons-nous de son déroulement, mais surtout n'en souhaitons pas de nouvelle ! La redadeg, avant d'être le signe du dynamisme culturelle breton, est avant tout le signe du mépris centraliste qui nous est affiché, de la misère d'une politique de droite qui ne subventionne pas le maintien de la diversité culturelle, et des petites débrouilles que l'on en vient à mettre en œuvre pour le combler. La redadeg est en même temps un évènement enthousiasmant et le symbole morbide de notre déconsidération bureaucratique. En tant qu'évènement, elle doit être saluée, mais en tant que symbole, elle doit être prise pour ce qu'elle est : un palliatif. La redadeg est la manière dont quelques militants vertueux tentent tant bien que mal de soigner la maladie qu'est la désaffection de notre langue par les autorités. À tout choisir, je préfère tenter d'éliminer la maladie que de développer un médicament. Mais bien sûr, tant que la maladie est là, je prends le médicament, et je fais ce que je peux en sa faveur. Mais je n'oublie pas qu'il s'agit d'un médicament.

N'oublions pas que la redadeg est un médicament, et voyons le symptôme morbide qu'elle tente d'atténuer.

12/03/2008

Et la politique devint anecdote...

I. Pré-texte : que je vous dise un peu ce que je ne vous dirai pas...

Il y a plusieurs manières de critiquer le traitement des mouvements sociaux par les médias.

  • On peut dire que, soumis aux pressions de leurs annonceurs et leurs propriétaires, les journaux ne prennent pas position en faveur de ceux qui entrent en grève car ils ne peuvent se permettre de s'afficher contre ceux dont ils dépendent financièrement.
  • On peut dire que, parce qu'ils se sentent obligés de prendre leurs lecteurs pour des veaux, afin de maintenir un nombre de lecteurs suffisamment élevé, ils n'abordent pas les questions qu'ils jugent trop compliquées et se complaisent dans un infantilisme démagogique de leur lecteur.
  • On peut dire aussi que la concurrence entre les médias pousse chacun à racoler dans le plus spectaculaire et le plus aguicheur. Ceci conduit à une surenchère de l'obscène et du violent dans les journaux, afin d'ébahir et de captiver toujours plus le lecteur/spectateur.

Ces raisons, et d'autres sûrement, ont des effets bien connus sur la manière dont sont abordés les mouvements sociaux : on fait l'impasse sur les réelles revendications de ceux qui entrent en grève ou manifestent, car celles-ci sont jugées trop compliquées ou techniques, et risqueraient de susciter un mouvement de sympathie des lecteurs/spectateurs. À la place, on préfère insister sur les évènements violents, dont on est sûr qu'ils attireront le public; et arborer des analyses simplistes dont on est sûr qu'elles conforteront le lecteur dans ses préjugés. On se contente alors de montrer le mouvement social dans son aspect gênant pour les usagers, ce qui permet de stigmatiser assez vite ses acteurs, qui sont perçus comme des égoïstes gênant la bonne marche de la société pour maintenir/obtenir des privilèges.

Ce sont les manières traditionnelles de critiquer le traitement médiatique des mouvements sociaux. Elles sont justifiées. Mais l'objet de ce texte concerne un autre genre de critique, celle d'une dérive plus insidieuse des médias et de l'opinion publique en général : la clientélisation de la politique, et la banalisation d'un mouvement social. Pour pasticher Durkheim, le fait politique est pris comme une chose, mais pas au sens épistémologique où l'entendait le sociologue : il devient une chose au sens banal du terme, un "truc" parmi d'autres, sans plus aucune valeur symbolique, un "machin" qui cause des désagréments aux usagers de temps en temps, une anecdote parmi les évènements de la journée. Et c'est ainsi que l'on en vient à classer les manifestations dans la rubrique des "routes bouchées", en même temps que les travaux de voirie...

II. Texte :

"Manifestations : comment éviter les bouchons."

Ouest-France titrait ça à la une, l'autre jour, sur les affichettes que l'on voit sur le devant des buralistes. Ils semblent en être fiers à Ouest-France. Et tout le monde passe devant, personne n'y fait trop attention, en tous cas, personne n'est choqué.

Peut-être n'a-t-on pas pris le temps de réfléchir à tout ce que ça signifiait. Peut-être faut-il tout reprendre à zéro.

Une manifestation, c'est des personnes qui se réunissent. Bien, c'est un bon début. Mais ils ne se réunissent pas pour faire la fête, ni pour réparer la chaussée. Ils se réunissent car ils ont un message à véhiculer, des revendications à scander, des informations à diffuser, des exigences à porter. Une manifestation porte en elle un message politique qu'elle souhaite faire connaître aux gens de l'extérieur. Non seulement une manifestation est quelque chose de symbolique, mais quelque chose qui vise à rendre public le message qu'elle porte, à le faire entendre au reste de la population. Donc si des gens manifestent, c'est d'abord parce qu'ils ont quelque chose à dire, et ensuite parce qu'ils estiment qu'ils ne sont pas assez entendus.

Voilà qui devrait faire la joie des médias, si ceux-ci jouaient encore leur rôle. Tout d'abord, ils ont en face d'eux des gens porteurs d'un message, des gens prêts à diffuser largement une information, sur leurs conditions de travail, sur une nouvelle réforme qui passe, ou sur un autre sujet. Mais plus encore, ils ont face à eux des gens qui estiment que le travail journalistique d'information est mal fait (sans quoi ils n'auraient pas besoin de manifester) et qui demandent qu'on le fasse. Ainsi, non seulement on leur mâche le boulot en leur fournissant le sujet politique et les informations, mais on ne demande qu'une chose aux journalistes, c'est qu'ils piochent allègrement dans le travail d'information que l'on a fourni, car la seule chose qui compte pour nous c'est qu'elle soit diffusée.

Mais il faut croire que parler de politique, c'est ringard pour les journalistes de Ouest-France. Prendre un mouvement social par ses revendications, ça risquerait de fâcher et faire perdre des lecteurs. Parler d'un projet de loi, c'est trop compliqué pour les lecteurs. Et, puisque ça ne les concerne pas, ça ne les intéressera pas. D'ailleurs, si ça les avait intéressé, ils seraient allés manifester. "Quoi, comment ça, pour aller manifester, il faut d'abord être informé de la manifestation ? Mais vous ne croyez tout de même pas que c'est le travail d'un journaliste que de faire de l'information ?!"

Bref, il vaut mieux parler d'une manifestation comme d'un désagrément passager, au même titre que les travaux de voirie et les contrôles radars. Là, au moins, on est certain de faire de l'information utile pour le consomm... pardon, le citoyen.

J'imagine un enfant biberonné au Ouest-France, tombant par hasard sur une manifestation dont les brillantissimes recherches du journal ne sont pas parvenues à le protéger. Il découvrira alors avec stupeur que les manifestants sont des gens comme lui. Tiens, et ils ont même des pancartes, et ils disent des choses.

- "Qu'est-ce qu'ils disent maman ?"

- "Ne les écoute pas, ils parlent de politique, c'est obscène"

Il réalisera peut-être qu'une manifestation, ce n'est pas une réunion impromptue de personnes en mal de relations sociales, mais que les gens se réunissent pour une raison. Mais ça, ce n'est pas avec Ouest-France qu'il l'apprendra.

Après les frasques de la politique-spectacle, décrite par d'autres avec brio, on tombe ici dans la politique-anecdote. La politique qu'on contourne en tournant au feu à droite 100m plus tôt que d'habitude. La politique qui dérange un peu parce qu'elle fait du bruit et qu'elle bloque la route, mais surtout pas la politique porteuse d'un message. Alors, d'une vision d'ensemble de la société, vous n'y pensez encore moins !

Et le pire, c'est que personne ne s'en émeut. Tout le monde trouve ça normal de voir la politique ainsi vidée de son essence pour être rabaissée au même rang qu'une route bouchée pour raisons d'innondations ou de fortes chutes de neige. On est presque content de savoir quand une route sera bouchée pour pouvoir faire le détour, parce que "quand-même, c'est bien pratique, on peut prévoir avant".

Un jour, chaque ville disposera d'un terrain vague, un peu à l'écart, pour que les mécontents puissent y manifester autant qu'ils le veulent sans déranger personne. Ouest-France pourra affréter des cars pour que les militants puissent se rendre jusqu'à ce terrain vague. Et tout le monde trouvera ça bien pratique.

III. Après-texte : Ce qui n'était pas dit dans ce qui est dit

Au delà de l'anecdote sur Ouest-France et les manifestations, c'est la transformation de la manière dont est perçue la politique qui est en cause. D'un projet de société fondé sur un certain nombre de valeurs et une démarche collective, dont on discute avec d'autres, et que l'on essaie de mettre en pratique, on passe à un évènement parmi d'autres, susceptible lui aussi d'être agréable ou désagréable pour celui qui le vit individuellement. On ne juge plus un fait politique parce qu'il se fonde sur des valeurs que l'on cautionne, parce que son application se traduirait par une société que l'on jugerait plus juste, désormais on le juge pour l'agrément ou le désagrément immédiat qu'il nous procure. "Je suis contre les grèves car elles me nuisent en tant qu'usager", "Je voterai pour tel candidat parce qu'il a promis tel avantage pour les gens de ma catégorie" Mais est-ce qu'il propose une société juste ? "Ça, je m'en fous !".

On ne se demande même plus "vais-je voter pour une société de l'individuel ou bien une société du collectif ?", car on ne vote même plus pour une société, mais seulement pour son intérêt propre d'individu. L'individualisme (la droite) a triomphé en politique, car il s'est insinué non plus dans le contenu du vote, mais dans sa démarche même. Et, puisque désormais les individus vote pour des motifs individuels, nul doute qu'ils voteront du coté de ceux qui orientent le plus leur discours vers l'individu...

Et la gauche qui croit aux élections est obligée de s'adapter à cette nouvelle conception du politique. Elle doit transformer son message : plutôt qu'un modèle de société, elle doit se mettre elle aussi à proposer des avantages individuels directs. C'est ainsi qu'elle en vient à se couper d'une partie de son électorat traditionnel : ceux à qui le vote à gauche n'est pas susceptible d'apporter d'avantages individuels directs, mais pour lesquels il correspond à leurs convictions. Par exemple, les gens bénéficiant d'un fort taux d'éducation, et gagnant beaucoup, qui paieront plus d'impôts sous un gouvernement de gauche, mais qui défendent l'impôt au nom d'une vision collectiviste de la société. Dès lors que la gauche se coupe de cette vision collectiviste pour se vendre comme un banal prestataire de services politiques, ils n'ont plus d'intérêt à voter pour elle. D'autres concurrents offrent des services plus rentables...

Ce renversement des valeurs était patent pendant la campagne présidentielle de 2007, notamment à travers ce slogan de Ségolène Royal qui m'a choqué : "Plus juste, la France sera plus forte". Ainsi, une France juste n'est plus le but que se donne Ségolène Royal, mais uniquement un moyen pour maintenir la suprématie de la France. "Votez à gauche, c'est elle qui garantit le mieux le maintien de vos privilèges !" Et moi qui croyais que la gauche, c'était l'abolition des privilèges ? Ce slogan peut être critiqué sous plusieurs aspects, notamment par le fait qu'il témoigne d'une idéologie compétitiviste dont on se demande comment elle peut s'accommoder d'une quelconque "justice" : la France doit être juste en interne, pour pouvoir écraser les autres en externe ? Mais surtout, ce que l'on voit, c'est que ce sur quoi la gauche a désormais axé sa campagne, c'est les avantages stratégiques qu'elle prétend proposer, alors que les questions de justice sociale qu'elle devrait mettre au tout premier plan sont reléguées au rang de moyen pour acquérir ces avantages. Puisqu'elle ne croit plus pouvoir nous proposer la justice pour elle-même, la gauche tente de nous la refourguer par la petite porte, comme un bon moyen de garder notre niveau de vie. Et si l'on parvenait à démontrer à Royal que c'est l'injustice qui favorise le maintien de nos privilèges ? Étant donné que ce maintien est devenu prioritaire sur la justice, c'est sans scrupules qu'elle devrait abandonner la justice.

Finalement, le vrai problème tient dans ce renversement des valeurs que l'on attribue à la politique, dans le fait qu'aujourd'hui elle ne soit plus considérée comme un projet global pour une société plus juste, mais comme un évènement parmi d'autres, susceptible d'être agréable ou désagréable. Les médias ou le discours actuel du PS ne sont pas responsables de cet état de fait, ils ne font que traduire une évolution des mentalités. Ce contre quoi il faut lutter, c'est justement cette évolution sournoise et insidieuse : la consumérisation de la politique. Tentons d'abord de comprendre les processus qui mènent à cette consumérisation de la politique, et luttons pour sa repolitisation.

Un bon point de départ pour comprendre : le documentaire "Century of the Self" (en anglais), d'Adam Curtis, et notamment son quatrième volet.

Un bon point de départ pour lutter : une dénonciation véhémente de toute la dépolitisation de la politique menée par le PS et par les "syndicats représentatifs", en rappelant que si l'on doit voter pour quelqu'un, ce n'est pas pour les services qu'en tant que prestataire il nous rendra à nous clients, mais pour les valeurs qu'en tant qu'élu il incarnera en notre nom de citoyens.

01/03/2008

La critique d'un livre que je n'ai pas lu

On fait ça souvent, en philo, parler d'un livre qu'on n'a pas lu. On est forts, en philo. Aujourd'hui c'est à mon tour de parler d'un livre que je n'ai pas lu, il s'agit de Résistance et conscience bretonne 1940-1945, par Jean-Jacques Monnier. (399 pages, 20 €)

Qu'est-ce que ce livre ? C'est un livre d'histoire, écrit par un historien, qui relate tous les faits de bravoure et de résistance d'habitants de Bretagne pendant la seconde guerre mondiale. Du point de vue historique, il est sûrement très bien fait, mais je ne sais pas, je ne l'ai pas lu. Et je trouve toujours intéressant les livres d'histoire, je n'ai rien contre ceux qui parlent de la seconde guerre mondiale.

Alors, qu'est-ce que j'ai contre ce livre ? Pour y répondre, je vais déjà vous expliquer ce que l'on entend en faveur de ce livre, mais avant cela, il faut parler de ce à quoi il entend s'opposer : une autre approche historique de la Bretagne pendant la seconde guerre mondiale.

Vous pouvez aussi lire un texte en faveur de ce livre, et un (long) texte contre, écrits par des gens qui l'ont lu, et qui en critiquent le contenu.

Suite à quelques commentaires, il faut que je précise deux ou trois choses : le "texte en faveur du livre" a été écrit par l'éditeur du livre, il est donc susceptible de représenter plus les intérêts mercantiles de celui-ci que l'avis du "mouvement breton" en général. La présentation élogieuse du livre n'est donc pas forcément écrite par des militants, mais par l'éditeur pour faire vendre. De plus, "le livre de .: Monnier tend justement a prouver que les Bretons ou le mouvment nationalsite n´ont ni collaboré, ni résisté plus que les autres. Simplement, comme dans toute mouvance plus politisée que la moyenne, plus de gens se sont engagés d´un coté ou de l´autre, mais dans les mêmes proportions." (commentaire de Kevin). En verité, certains auront bien compris que le livre en question n'est qu'un prétexte pour faire le point sur les accusations faites au régionalisme, certaines étant jugées pertinentes et d'autres non.

I: La critique du "mouvement nationaliste breton"

Il existe en Bretagne un certain nombre de personnes, dont la plus connue est Françoise Morvan, et d'autres sont moins connus (André  Markowicz, Pierrick Le Guennec, le site communautarisme.net, la Libre Pensée, le Groupe d'Information Bretagne, certains organes de la Fédération des Oeuvres Laïques, ...), qui critiquent le "mouvement nationaliste breton".

a: Qu'est-ce que le "mouvement nationaliste breton" ?

Ce terme de "mouvement nationaliste" peut avoir deux sens :

  • Dans un premier sens restreint, il désigne uniquement les nationalistes parmi tous ceux qui militent, d'une quelconque manière, pour quelque chose en rapport avec la Bretagne et sa culture. Il ne désigne alors qu'une minorité de ces militants, puisqu'il exclut d'une part la majorité qui milite exclusivement sur le versant culturel (pour des écoles, des médias, des panneaux en langue bretonne, pour la reconnaissance et la revalorisation de l'existence d'une culture spécifique) et pas sur le versant politique, et d'autre part, parmi ceux dont le militantisme est politique, ceux qui ont d'autres revendications que celle d'une "nation bretonne" (c'est en effet très compliqué chez nous, il y a bien les "nationalistes", mais aussi les "autonomistes", les "indépendantistes", les "fédéralistes", les "séparatistes", les "régionalistes", les anarchiste qui sont contre toute structure gestionnaire mais pour une autogestion à l'échelle de la Bretagne, et j'en passe). En ce premier sens, le "mouvement nationaliste breton" désigne un tout petit nombre de personnes.
  • Dans un second sens, on peut regrouper l'ensemble des militants évoqués ci-dessus sous la houlette du "mouvement nationaliste breton". C'est plutôt le sens que donnent Françoise Morvan et ses comparses à ce terme, puisque leur critique porte aussi bien sur les écoles Diwan que sur des maisons d'édition, des universitaires, et même... des nationalistes ! Pour autant, cette manière de voir est approximative et fort contestable, car elle ne tient absolument pas compte de la diversité des opinions exprimées par les différentes composantes, dont un certain nombre s'excluent mutuellement. Elle tend à unifier des choses qui ne sont pas unifiables. Est-ce par malhonnêteté ou par méconnaissance du sujet ? Difficile à dire, mais s'il y a un reproche que l'on ne peut pas faire à Françoise Morvan, c'est de ne pas connaître le mouvement qu'elle dénonce.

b: Sur quoi porte cette critique ?

La critique du "mouvement nationaliste breton" par Françoise Morvan et ses acolytes porte sur plusieurs points. Une des choses que l'on peut reprocher à ceux qui s'estiment visés par ces critiques est de diaboliser cette dame et ses idées, ainsi que les autres critiques évoquées plus haut, de rejeter tout en bloc, et de ne pas faire le tri. Comme si, lorsqu'une personne énonce des idées, elle avait soit raison sur tous les points, soit tort sur tous les points.

C'est d'autant plus dommage que Françoise Morvan et ses comparses formulent certaines critiques intéressantes : notamment sur la récupération par le marketing de l'image de marque de la Bretagne (avec une juste dénonciation de l'institut de Locarn); sur le risque que la régionalisation de certains pouvoirs, si elle est mal menée, aboutisse à une dérégulation et développe les corporatismes; sur une certaine omerta au sein du mouvement breton, etc. D'une manière générale, la plupart des critiques que font Françoise Morvan et ses amis à certaines revendications bretonnes du point de vue de l'extrême gauche me paraissent pertinentes. Ainsi, elle peut nous faire ouvrir les yeux sur le risque de tomber dans un chauvinisme abrutissant qui est plutôt l'avatar de l'extrême droite. Elle peut nous faire remarquer que la régionalisation peut être un prétexte pour une dérégularisation massive des services publics, ou que sous prétexte de défendre une "culture bretonne", certains ne font en fait qu'entretenir un folklorisme qui ne sert que leurs intérêts pécuniaires, et sûrement pas notre image.

Ce sont des critiques que les défenseurs qui se veulent crédibles de la culture bretonne ne devraient pas laisser de coté : on ne peut pas se le permettre. Nous devons nous poser ces questions, et y trouver une réponse ne signifie pas condamner toute tentative pour sauver notre culture, mais tenter d'éviter l'instrumentalisation de ce sauvetage par la droite. Bref, lorsque certaines de ces critiques sont pertinentes, c'est dommage que le "mouvement breton" y fasse la sourde oreille.

En général, ces critiques ne sont que l'application au niveau local de questions beaucoup plus générales. Par exemple, l'opposition à l'Europe des Régions est un des chevaux de bataille du trotskisme, qui tente de défendre un État fort. Elle ne sort pas de nulle part, mais des principes défendus par les trotskistes. C'est pourquoi on ne peut pas comprendre la question du l'Europe des Régions vraiment bien si on ne la met pas d'abord en rapport avec la question suivante, plus générale et abstraite, mais aussi plus intéressante : "quel rôle doit-on attribuer à l'État ?". On tombe ici en plein dans le débat entre sa critique par les libertaires et sa défense (provisoire, jusqu'à l'avènement du socialisme), par les trotskistes. Ce débat de fond est, la plupart du temps, occulté, d'un coté comme de l'autre, et c'est bien dommage car alors on ne fait que pinailler tout en restant à la surface.

Le critiques qui concernent certains dysfonctionnements du milieu culturel, si elles sont vraies, sont présentées comme une particularité de la Bretagne, afin de la diaboliser, alors que si on réfléchit un peu, on se rend compte qu'ils existent un peu partout. Attention, je ne dis pas qu'il faille excuser le clientélisme et l'entrisme universitaire, le lobbying éditorial, l'omerta sur certains points qui fâchent, et autres, lorsqu'ils se présentent en Bretagne, sous prétexte qu'on les trouve aussi ailleurs. Ce que je dis, ce que ce sont ces processus-là qu'il faut blâmer, et pas la Bretagne à leur place, elle n'a rien à voir là-dedans, elle n'est qu'un des endroits où ils se manifestent. On peut vouloir lutter contre eux, y compris et surtout localement, mais on ne peut pas s'en servir pour blâmer le mouvement culturel breton.

Parmi ces critiques, celle qui nous intéresse aujourd'hui est la suivante : le "mouvement nationaliste breton" serait à tout jamais entaché du nazisme, de racisme, et d'antisémitisme, pour s'être corrompu dans des pratiques et des discours plus que douteux pendant la seconde guerre mondiale et avant. L'idée avancée par Françoise Morvan et les groupes mentionnés plus haut est que ceci n'est pas un hasard, puisque ce mouvement nationaliste repose sur des bases idéologiques xénophobes, antisémites, etc. Vouloir sauver sa culture, ce serait vouloir rejeter celle des autres. De plus, même si aujourd'hui la guerre est finie, le "mouvement nationaliste breton" serait toujours resté plus ou moins suspect.

II: Un livre présenté comme une réponse

Un des défauts de ce "mouvement breton" visé est de rejeter bêtement ces critiques en bloc, sans tenter d'y répondre, de les trier, voire parfois de les comprendre. Les militants visés par Françoise Morvan et consorts se contentent de les insulter, sans essayer de démonter leur argumentation. C'est bien dommage. Je pense qu'une critique sérieuse et respectueuse des arguments de ces groupes aurait beaucoup plus de portée qu'une benjaminmallaussènisation maladive et frénétique. On pourrait notamment faire le tri entre les arguments pertinents et ceux qui ne le sont pas, écarter les seconds pour se concentrer de manière constructive sur les premiers.

C'est d'autant plus dommage que, si l'on regarde de près certaines de ces critiques, et qu'on voit qu'elles consistent souvent à condamner l'ensemble d'un mouvement à partir des imbécillités d'une de ses minorités, alors on se rend compte que cette critique n'est en fait pertinente que pour une infime partie du "mouvement breton", celle-là-même dont on se sert pour délégitimer le reste du mouvement.

Ainsi, dans le désert intellectuel du mouvement culturel breton, lorsqu'au milieu des stériles invectives surgit quelqu'ouvrage doté de tout le prestige accolé à sa crédibilité scientifique, on s'en empare sans trop regarder et le monte sur un piédestal comme le summum de la défense scientifique de nos idéaux. Il suffit que sorte un livre à propos des résistants en Bretagne pour qu'on le brandisse fièrement en disant : "voilà enfin le livre que nous attendions tous depuis longtemps! (al levr edomp holl o c'hortoz abaoe pell). Ce livre apporte la preuve que Françoise Morvan raconte des conneries !". On ne prend pas vraiment la peine de se demander si ce livre (aussi bien fait qu'il puisse être, par ailleurs), peut vraiment servir à défendre la cause des militants bretons. Comme si des faits historiques, par la vertu d'on ne sait quelle magie, pouvait effacer d'autres faits historiques. En particulier, ce qu'on ne remarque pas, c'est que si la critique qui tente d'associer le mouvement breton au nazisme ne tient pas la route, alors une réponse à cette critique dans les mêmes termes ne tiendra pas non plus la route.

III: Une réponse qui ne fait que renforcer la logique de l'attaque

Alors, quel rapport avec le fameux bouquin ? Et bien le voici : là où Françoise Morvan et autres disent "les bretons sont des nazis car il a existé des cas de collaboration durant la seconde guerre mondiale", le mouvement breton fait répondre à Jean-Jacques Monnier : "mais non, les bretons sont des héros car il a existé des cas de résistance durant la seconde guerre mondiale".

Ce que l'on constate, c'est que ni l'un ni l'autre ne tiennent debout. Dans un sens comme dans l'autre, il est absurde de vouloir tirer une conclusion générale sur l'ensemble d'une population à partir de faits isolés de quelques uns de ses membres il y a 65 ans.

Mais si l'argumentation à partir de ce livre d'histoire se contentait d'être absurde, ça ne me gênerait pas. Je dirais simplement qu'elle est aussi absurde que l'autre, et pius voilà tout. Ce qui me gêne, c'est qu'elle renforce le poids de celle de Françoise Morvan et de ses camarades. En effet, en tentant d'utiliser la même stratégie pour répondre à ses attaques, on montre implicitement qu'on considère cette stratégie comme valide, à tel point qu'on l'utilise nous-même. Ainsi, bien qu'en sens inverse, c'est toujours le même raisonnement qu'on utilise, et en montrant qu'on l'utilise, on montre surtout qu'on y adhère. Comme disait Jean Gagnepain, "on a beau changer de coté à la mi-temps, c'est toujours au même jeu qu'on joue".

IV: Cassons plutôt la logique de l'attaque

a: adsav=adsav -> emsav=adsav, ou comment jeter le bébé avec l'eau du bain

Qu'est-ce que c'est que ce titre mystérieux ? "Adsav" est le nom d'un parti d'extrême-droite breton; "emsav" désigne ce qu'on appelle le "mouvement breton", mais sous son aspect plutôt culturel. Si l'on revient sur ce titre, il veut donc dire : "à partir de l'existence d'un parti d'extrême-droite breton qui ne représente que lui-même (adsav=adsav), on déduit frauduleusement que l'ensemble du mouvement breton est d'extrême droite (emsav=adsav)"

Le terme "mouvement breton" désigne d'une manière assez floue tout un tas de personnes différentes, qui militent dans des domaines différents, avec des idées différentes. À mes yeux, est assez difficile de définir le "mouvement breton", du fait de la diversité de ceux qui le composent, de leurs idéaux, leurs revendications, etc. Du coup, il arrive souvent qu'on prenne les errements d'une partie des militants du "mouvement breton" pour jeter l'anathème sur son ensemble, mais ce n'est souvent pas très pertinent. Par exemple, il existe une "extrême droite bretonne", qui reprend les slogans de Le Pen et de Megret, en remplaçant "France" par "Bretagne". Pour autant, dire que l'ensemble du "mouvement breton" est d'extrême-droite constitue un raccourci facile, que les détracteurs du mouvement empruntent de temps en temps. Cette extrême-droite bretonne doit représenter (à mon avis, d'après ce que je vois) moins de 5% de l'ensemble de ceux qui militent pour quelque chose qui se rapporte à la Bretagne. En quoi leur existence fait-elle un raciste du parent d'élève qui milite pour que son enfant apprenne le breton à l'école, ou de celui qui réclame une télévision publique en langue bretonne ? Le seul point commun de ces des personnes en question est que les mots "Bretagne" ou "breton" se trouvent parmi leurs revendications. C'est un peu comme si je confondais "la France aux français" et "la France présidente" (d'ailleurs, j'ai clairement entendu cette confusion dans la bouche d'un membre du Parti des Travailleurs, qui attribuait (encore une fois, par ignorance ou malhonnêteté ?) le slogan "la Bretagne ax bretons" à Emgann, un parti breton d'extrême gauche...)

Si la critique de Françoise Morvan et ses amis se limite à dire "l'extrême droite bretonne est d'extrême droite", "les anciens nazis pro-Bretagne-libre sont des anciens nazis", "ceux qui militent pour libérer la Bretagne et qui sont racistes sont racistes", alors, je ne peux qu'être d'accord avec eux, et je vois mal comment quelqu'un pourrait ne pas l'être. Éventuellement, on peut s'interroger sur l'intérêt de sortir des choses aussi évidentes. En verité, dire cela, ce n'est qu'appliquer un principe de réduction en logique formelle : si l'on a un énoncé de type "a ^ b" ("a et b", où "a" et "b" sont des propositions, "^" signifie "et" en logique formelle), et que cet énoncé est vrai, alors l'énoncé "a" est vrai aussi. Ainsi, si les énoncés "X est d'extrême droite ET X est breton" ou "Mes chaussons sont marrons ET mes chaussons sont trop grands" sont vrais, alors les énoncés suivants sont vrais aussi : "X est d'extrême droite", "X est breton", "Mes chaussons sont marrons", "Mes chaussons sont trop grands". Si Françoise Morvan et autres ne nous disaient que cela, la seule critique qu'on pourrait éventuellement leur faire serait que leur discours ne vole pas haut. Malheureusement, ils ne disent pas que cela (attention, cela ne veut pas dire pour autant que leur discours vole haut !)

Évidemment, le discours de Françoise Morvan et consorts ne se limite pas aux truismes énoncés plus haut. À partir du constat qu'il existe une extrême droite au sein de ce qu'on appelle vaguement le "mouvement breton", ils ne concluent pas seulement que cette partie du "mouvement breton" est d'extrême droite, mais bien que l'ensemble de ce qu'ils regroupe sous un fantoche "mouvement nationaliste breton" l'est.

Pour comprendre à quel point ce raisonnement est non seulement absurde, mais aussi dangereux, appliquons-le non plus à la Bretagne, mais à un autre pays : l'Allemagne. Que diriez-vous, si quelqu'un venait vous dire "les allemands aujourd'hui sont tous des nazis car certains allemands hier ont mis en place la Shoah" ? Vous trouveriez cela totalement ridicule, et vous auriez bien raison. Et si quelqu'un d'autre répondait "mais non, les allemands sont tous vertueux, car certains allemands ont résisté et hébergé des juifs", vous répondriez : ce n'est pas la bonne manière de répondre, elle est tout aussi illogique que la première. De plus, elle est dangereuse : de quel droit peut-on ainsi porter un jugement sur la moralité de l'ensemble des habitants d'un territoire donné à partir des actions menées par certains, il y a 65 ans, sur ce territoire ?

Il nous vous viendrait même pas à l'idée de vous abaisser à mesurer la différence de degrés de compromission entre les allemands et les bretons, pour dire "à tel endroit, la participation populaire au génocide a été plus élevée, donc ici on est un peu moins nazis que chez eux!". On voit bien que cela ne rime à rien.

Je suppose que Françoise Morvan et ses amis répondraient au moins sur un point : ce ne sont pas les habitants de cette région qu'on nomme Bretagne qu'elle critique, mais ceux qui se revendiquent d'un certain héritage et d'une identité culturelle qu'on ne peut plus tenir aujourd'hui, si l'on connaît les agissements de ceux qui s'en sont revendiqués hier. Mais l'argument ne tient pas plus pour autant : ne pas se contenter de vivre sur le territoire allemand, mais se revendiquer de la culture germanique, et oeuvrer à sa promotion, est-ce vraiment être l'héritier du nazisme ?

Ils pourraient aussi répondre : les organisations bretonnes aujourd'hui ont été fondées par des collabos.  Je ne sais pas  quelle part de collaborateurs et de résistants on compte parmi les fondateurs des organisations bretonnes, mais de toutes façons ce n'est pas pertinent. En effet, du constat que le fondateur d'une organisation est un nazi, on ne peut pas conclure que ceux qui ont aujourd'hui des rapports avec celle-ci, ou même qui y travaillent, en sont. Sinon, il nous faut accepter que tous les ouvriers qui travaillent chez Volkswagen et chez Ford sont des nazis, et on aurait un peu de mal à accepter cela. En effet, Volkswagen, "la voiture du peuple" en allemand, a été créée par Hitler dans l'Allemagne des années 30, afin que tous les allemands puissent avoir une voiture. Et sur les rapports d'Henry Ford avec le nazisme, voir cette très bonne emission de là bas si j'y suis. De même, Demeter (un label d'agriculture biodynamique) et La Nef (banque éthique) ont été créés sur la base des principes anthroposophiques de Rudolf Steiner. Or Rudolf Steiner avait des idées plus que bizarres concernant les "races humaines" (savoir s'il était ou non raciste fait aujourd'hui débat). Faut-il pour autant condamner ceux qui, aujourd'hui, s'engagent de bonne foi dans des démarches comme celles de Demeter ou La Nef ? Sûrement pas. De même pour les organisations bretonnes : la plupart des militants sont aujourd'hui totalement ignorants des relations de cousinages, idées politiques, et couleur de chaussettes préférées de ceux qui, il y a des dizaines d'années, ont fondé l'association à laquelle ils adhèrent. Ils y vont pour les idées qu'elle véhicule aujourd'hui et pour les actions qu'elle mène.

b: le nazisme vu comme maladie contagieuse

Sans aller jusqu'à assimiler l'un à l'autre, on peut relever une proximité entre cette manière de raisonner et celle du McCarthisme ou des Khmers rouges.

Petit rappel historique : le McCarthysme est la période de "chasse aux sorcières" communistes dans les États-Unis de l'après-seconde guerre mondiale et de la guerre froide; et la politique paranoïaque des Khmers rouges est la "chasse aux sorcières" "anti-communistes" (je mets "anti-communistes" entre crochets, car être anti-Khmers-rouges au Cambodge à la fin des années 1970 n'est pas forcément être anti-communiste, puisqu'à mon avis le régime Khmer rouge n'avait pas grand chose à voir avec le régime communiste décrit par Marx) au Cambodge à la fin des années 1970; elle a abouti à un massacre atroce fondé uniquement sur des suspicions non vérifiées et des dénonciations obtenues sous la torture (on dénonçait alors n'importe qui pour faire cesser les coups). Ces deux moments historiques reposaient sur une même manière de voir l'idéologie ennemie : quiconque avait approché, de près ou de loin, un communiste (dans la logique McCarthyste, rajoutez "anti" pour les Khmers rouges), avait été contaminé par le virus du communisme et représentait donc une menace pour la sécurité nationale. Ainsi, si vous aviez des communistes dans votre famille, parmi vos amis, vos collègues de travail, vous étiez soupçonné de communisme.

Ici, c'est pareil : si vous avez fondé une école avec quelqu'un qui a écrit des articles dans le même journal que quelqu'un qui a travaillé pour une radio financée par les allemands durant l'occupation, alors vous êtes un nazi. (Malheureusement, je n'extrapole pas ici le raisonnement de Françoise Morvan et ses amis)

À ce sujet, désolé de vous décevoir, mais j'ai moi-même été infecté par le nazisme, puisque ma mère a une amie qui connaît quelqu'un qui soigne Yann Fouere durant ses vieux jours.

c: dénoncer ses ennemis comme étant des nazis, procédé facile et inique

Connaissez vous le point Godwin ? C'est un loi qui régit la vie des forums sur internet : lorsque l'on arrive au moment où, à court d'arguments solides, un membre d'un forum finit par en traiter un autre de nazi, alors on a atteint le point Godwin, point irrémédiable de la discussion. C'est alors le signe que la discussion est tombée dans les pires tréfonds de la calomnie et de l'ignominie, et qu'elle ne pourra continuer que dans la mauvaise foi ou s'aggraver. On point de non-retour a été atteint par celui qui était dans un cul-de-sac.

On attribue alors un point Godwin à celui qui a accusé les autres de nazisme, et on le déclare perdant.

Ailleurs que sur les forums internet, s'auto-déclarer perdant en accusant de nazisme son adversaire est une pratique courante de ceux qui manquent de vrais arguments, Françoise Morvan ne fait donc pas exception à la règle. Ainsi, le suprême Bernard-Henry Lévy a-t-il souvent recours à ce procédé. De même, lorsqu'un intellectuel commence à devenir trop dérangeant, il suffit de l'accuser de nazisme, ou simplement d'antisémitisme ou de révisionnisme (hein, faut pas pousser !), et le tour est joué. On a vu ce genre de pratiques à l'oeuvre contre Bourdieu, Badiou, et même Edgar Morin ou Chomsky ! (c'est d'autant plus drôle (si l'on veut) pour ces derniers qu'ils sont leux-même juifs...).

Mais est-ce vraiment sérieux, honnête, intègre ? En accusant n'importe qui d'être un nazi, on ne fait que banaliser le pire. On en fait alors en fait le jeu, en utilisant à tort et à travers cet évènement horrible, et la souffrance de tant de gens, simplement pour éviter d'avoir à se fatiguer à chercher des arguments. Se rend-on vraiment compte de la portée de tels actes, simplement motivés par un souci de facilité ?

V: Conclusion

Je n'ai pas lu  Résistance et conscience bretonne 1940-1945, mais j'ai lu le "Monde comme si" de Françoise Morvan, j'ai lu ses articles sur internet donnant des preuves de l'antisémitisme de tel auteur, tel groupe d'artistes. Lorsqu'elle (ou d'autres critiques du "mouvement nationaliste breton") soulevaient des critiques intéressantes et pertinentes, je les ai écoutés. Et si j'ai sous les yeux des preuves de l'antisémitisme de Drezen, je n'irai pas les nier. Mais c'est plutôt sur les conclusions à en tirer que je m'interroge. Bien, certains écrivains bretons aussi étaient antisémites. Et alors, qu'est-ce que ça prouve ? Qu'ils étaient antisémites. Et c'est tout. Ça ne veut pas dire que celui qui apprécie leur livre l'est forcément, ni que celui qui milite pour la même langue et la même culture l'est aussi.

Parfois, sur ce genre de sujets, on gagnerait un peu à prendre du recul et voir comment ça se passe ailleurs. Ailleurs, on trouverait totalement aberrant de dire que les lecteurs de Céline, de Heiddegger, voire de Carl Schmitt (et pourtant là, c'est beaucoup plus délicat) sont antisémites. C'est peut-être parce que les bretons n'arrivent pas à faire le tri dans ce que dit Françoise Morvan qu'elle s'est mise à les croire incapables de le faire avec Roparzh Hemon, Youenn Drezen, incapables d'apprécier un livre pour ses qualités littéraires sans sombrer dans le nazisme.

Rassure-toi Françoise, on n'est pas tous agregés de lettres comme toi, mais on sait faire le tri.

En verité, ce n'est pas contre  Résistance et conscience bretonne 1940-1945 que j'ai un problème. S'il se contente d'être un livre d'histoire, alors il ne me pose aucun problème. Ce qui me dérange, c'est que certains militants bretons s'en servent pour tenter de contredire Françoise Morvan, ainsi que toute la publicité qu'on en a faite au sein du milieu culturel breton. Or, en tentant de la contredire en usant de la même argumentation qu'elle, ils ne se rendent pas compte qu'ils ne font que la légitimer. Car on ne s'approprie pas une argumentation que l'on juge ridicule, on ne se l'approprie que si on lui attribue une quelconque valeur. Or, cette argumentation est ridicule, et elle ne tient pas debout. Si les militants bretons veulent contredire Françoise Morvan, qu'ils ne le fassent pas avec des méthodes aussi nulles qu'elle. La culture bretonne vaut mieux que ça.

Voilà pourquoi je pense qu'on peut critiquer un livre sans même l'avoir lu : la question n'est pas de savoir qui, historiquement, nous approtera les faits les plus précis et les plus complets, comme Françoise Morvan tente de la faire dans sa critique du livre, mais est-il vraiment légitime et pertinent d'utiliser de cette manière des données historiques pour entacher idéologiquement ceux avec qui on n'est pas d'accord politiquement ?

Voici ce que je souhaiterais pour un vrai débat entre Françoise Morvan et consorts d'une part, et le mouvement de défense de la culture bretonne d'autre part :

  • Premièrement, que les uns et les autres soient capables de faire le tri, dans les propos de leur adversaire, entre ce qu'ils peuvent accepter et ce qu'il ne le peuvent pas. Toute critique du "mouvement breton" ne doit pas être rejetée en bloc, nous avons à refléchir sur certains points.
  • Deuxièmement, que l'on mette véritablement à jour les présuppossés idéologiques qui sous-tendent la discussion : la question de l'État et de son rôle, la question de ce dont on veut faire de cette culture bretonne qu'on voudrait promouvoir, etc.
  • Troisièmement, que l'on fasse preuve d'un minimum d'honnêteté, d'intégrité (en évitant d'accuser de tous les noms ceux avec qui l'on n'est pas d'accord), et de rigueur intellectuelle (en définissant clairement l'objet dont il est question (qu'est-ce exactement que le "mouvement nationaliste breton" ?), et le rôle que l'on est en droit d'accorder aux faits historiques).

Ce n'est qu'à ces conditions qu'un débat frucuteux pourra avoir lieu.

27/02/2008

Vers un culte de la personnalité ?

Il est partout. Même pas besoin de vous dire de qui je parle, vous le savez déjà. Vous l'avez sûrement vu au moins trois fois aujourd'hui. Sur un journal, à la télévision, sur internet. Sur le web contestataire, même. Tout le monde en parle : que ce soient les journalistes, à qui il offre sans cesse du spectaculaire tout cuit sur un plateau, ou les gauchistes en mal de bouc émissaire à vilipender, à qui il offre aussi leur dose quotidienne de matière à ronchonner.

Pour les premiers, le journalistes, on peut bien sûr s'en lamenter, mais on s'en doutait un peu, car on sait comment fonctionnent les médias, et on se dit que, étant donné la configuration du champ médiatique actuellement, les choses ne peuvent pas vraiment être autrement. De plus, son omniprésence médiatique est souvent dénoncée. Pour les autres, les gauchistes, les contestataires, les personnes censées refléchir et critiquer, c'est un peu plus inquiétant. Et c'est peut-être là-dessus qu'il faudrait réfléchir un peu plus.

Que tout le monde parle de lui, soit, c'est bien dommage, mais on peut peu faire contre ça. Mais que nous en parlions aussi, ça pose problème. Voyons pourquoi les militants de gauche ont aussi leur part de responsabilité dans la création d'un véritable culte de la personnalité à la française.

I. La nouvelle donne du culte de la personnalité

Que constate-t-on aujourd'hui ? L'émergence d'un nouveau culte de la personnalité. Bien sûr, il est adapté à notre contexte socio-historique local et contemporain. On ne peut donc pas directement le comparer aussi simplement que ça avec les autres cultes de la personnalité observés dans l'histoire. Mais il faut passer par dessus les contingences de l'appropriation sociale de ce processus pour mettre à jour son fonctionnement général.

Ce n'est plus l'État qui paye les gros plans de lui qu'on affiche un peu partout, ce sont les journaux, détenus par ses amis. Ce n'est plus la télévision d'État qui diffuse son message et qui ne fait qu'en parler, mais plusieurs chaînes, soit d'État soit appartenant à ses amis, qui poussées par la concurrence sont contraintes (sans vraiment montrer trop de réticence !) de tomber toujours plus bas dans le spectaculaire racoleur, et de diffuser le fameux "casse-toi alors, pauvre con", si les autres chaînes l'ont faite, de peur de devenir out.

Mais quelque différents que puissent être les supports sur lesquels il s'affiche, il est néanmoins partout, sur toutes les langues, dans toutes les têtes. Tout le monde en parle, et surtout, tout le monde le considère comme la cause des évènements politiques. À droite comme à gauche, que ce soit pour le féliciter ou le blâmer, c'est lui qu'on tient pour responsable de l'ordre des choses en France.

II. La gauche se décrédibilise lorsqu'elle sombre dans les mêmes travers que les médias dominants

Plus grave. On n'entend plus "notre bon président" dans la bouche des médias de bonne garde, rassurants pour les français, mais "notre mauvais président" dans la bouche des médias critiques, douteux pour les français. On aboutit au même effet, car être encensé par ceux qui rassurent vaut autant qu'être critiqué par ceux qui font peur. C'est rassurant de se ranger derrière celui que "les extrémistes" n'aiment pas. On se dit qu'il doit être normal, lui, pour de pas être aimé de ces gauchistes barbus incapables de faire et de penser comme tout le monde.

Les contestataires se sont trouvés un épouvantail, et ça rassure bien la bien-pensance, de voir qu'ils s'acharnent de manière aussi ridicule sur lui : ça la légitime à les voir comme des acharnés, bornés, obsessionnels, qui ne savent que lancer frénétiquement des invectives stériles à un punching-ball qu'ils ont désigné. Les gauchistes restent entre eux, et ne se rendent pas compte de l'écart qu'il y a entre ce qu'ils disent sur lui et ce que les braves gens en pensent. Elle se permet de sombrer de plus en plus bas dans la caricature vulgaire, se rendant ainsi totalement hors d'atteinte de la majorité qui, sans approuver forcément tous ses faits et actes, ne cautionne pas cette caricature.

Derrière tout ça, on peut imaginer les politiciens de droite, qui doivent bien rigoler en disant au peuple : "voyez, ce ne sont que des abrutis, ils ne sont capables que de s'acharner sur le président que la France à élu (et ils insistent bien là-dessus), ils ne sont pas crédibles". Et en effet, lorsqu'on voit tant de militants de focaliser leurs yeux sur cette diversion spectaculaire qu'est notre suprême nabot national, on se dit qu'ils ne sont pas très crédibles... Et ils décribilisent les autres, ceux qui essayent de comprendre pour réfléchir.

IIV. Le gauche, en y versant, renforce la vision qu'il tend à nous imposer

Donc, premièrement le discours gauchiste contre lui ne fait que nuire au discours gauchiste qui essaie d'être pertinent. Deuxièmement, il renforce en fait ce qu'il critique.

En effet, il a pour fondement de sa communication au public une conception volontariste et personnalisée de la politique. Il veut nous faire croire que la politique, et l'état actuel du monde, c'est le fruit de la décision d'une personne, lui en l'occurence. Il veut nous faire croire qu'il a le pouvoir de changer les choses. Chaque loi qui passe, c'est lui qui l'a voulue, chaque changement bénéfique dans notre société, ce sera gràce à lui. C'est une des plus grosses ficelles de sa communication : rabaisser la politique toute entière, et dans sa complexité au fruit de la volonté d'une personne.

Cette vision de la politique est totalement fausse. La situation politique n'est pas le fruit de la volonté d'une personne. Elle est le fruit de processus économiques et sociaux principalement, dont la plupart sont involontaires, et même inconnus de ceux qui ne tentent pas de les analyser. Ils se déroulent derrière nous, sans que nous les comprenions. Nous ne pouvons que les subir. Je ne réalise pas que, si je suis viré, c'est parce que mon entreprise est cotée en bourse, qu'elle subit des pressions des actionnaires qui l'obligent à toujours maximiser les profits, et parce qu'une nouvelle technique de production nécessitant moins de main d'oeuvre vient d'être mise au point, ou parce la situation économique d'un autre pays fait que la main d'oeuvre y est moins chère. Je ne vois que la décision de mon Directeur des Ressources Humaines. Je ne vois pas que le taux de chômage en France est dû à un déséquilibre économique entre le nombre total postes à pourvoir et le nombre de postulants. Je ne vois que la signature au bas du refus individuel à mes demandes d'embauche. Toutes ces choses sont pourtant à l'oeuvre dans ce qui m'arrive, mais je ne m'en rend pas spontanément compte.

Je ne réalise pas que ma décision d'acheter tel ou tel produit est conditionnée par mon environnement socio-culturel, puis par les publicités et autres effets de communication auxquels je suis soumis, je ne vois que mon acte individuel d'achat. Je ne vois pas que mon idée est toujours une idée reçue, reçue des journaux, livres, conversations, matraquage publicitaire et de leurs préjugés insidieux (ceux qui semblent aller tellement de soi qu'on ne prend même pas la peine d'y réfléchir). Je ne vois que des avis que je crois être les miens.

De même pour une décision politique. Je ne vois pas les directives européennes, les groupes de pressions, le mécanisme de formation des politiciens, l'élaboration et le vote des lois et les gens qui y participent, je vois un président qui dit "je veux réduire le chômage". Et j'ai l'impression, que, parce qu'il le veut, il fera une loi, et que cette loi va réduire le chômage.

Dès que l'on analyse un tant soit peu la situation politique de près, on réalise qu'elle correspond à des processus très complexes, un enchevêtrement de causes d'ordres divers qui interagissent entre elles pour donner un résultat final. Tout ceci est bien loin de cette vision grossière et caricaturale qu'il voudrait nous en donner.

Au passage, cette idée est censée être le point de départ de tout révolutionnaire. Une révolution n'est pas un changement de personnes au pouvoir avec les mêmes structures, fonctionnant selon les mêmes règles. Une révolution, c'est un changement de fonctionnement (de paradigme si on veut faire chic) socio-économique. Ce que le militant convaincu doit vouloir changer, ce n'est pas ceux qui subiront les déterminismes socio-économiques, mais ces déterminismes eux-mêmes.

Non seulement cette manière de concevoir la politique est incorrecte, mais de plus elle est dangereuse. S'il l'utilise, c'est pour nous faire croire que lui et ses mesures seront capables d'influer sur les constantes économiques telles que le taux de croissance, celui de chômage, etc. Elle pousse à penser qu'une personne, par le simple fruit de sa volonté, est capable de tout, dès lors qu'elle dispose du pouvoir nécessaire pour faire ce qu'elle décide. Il peut réduire la pauvreté, l'insécurité, le réchauffement climatique, la canicule en été, l'agressivité des chiens et le nombre de nuages dans le ciel. Lorsqu'on commence à attribuer autant de capacités à une même personne, les dérives ne sont jamais loin...

Or, précisément, que font ceux qui, à longueur de journée, n'ont que son nom à la bouche ? Exactement la même chose : ils reproduisent par leurs actions la stratégie qu'il a mise en place pour construire son omnipotence. Ils lui attribuent aussi tous les pouvoirs, la seule différence étant qu'ils considèrent qu'il en use pour faire le mal. Si la France est pauvre, c'est de sa faute, si les entreprises délocalisent aussi, et de même si le taux de réussite au bac est mauvais. A-t-il vraiment tout ce pouvoir ? C'est lui faire trop d'honneur que de penser qu'il a vraiment les moyens de faire tout ce qu'il voudrait. Heureusement, pouvons-nous penser, étant donné ce qu'il voudrait faire de la France...

IV. Il n'est qu'un rouage

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Petite devinette... Nicolas et le capitalisme sont dans un bateau. Nicolas tombe à l'eau. Qui est-ce qui reste ?

Ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'il n'est qu'un rouage dans la grande machine du politique. Il n'est qu'un pantin au service d'intérêts qui le dépassent. Il a accepté d'endosser le costume de roi, sans réaliser que sur ce costume étaient attachées des ficelles, reliées à des baguettes. Et encore, avec la métaphore de la marionnette, on retombe dans la personnalisation de la politique, en imaginant quelqu'un derrière qui tient les baguettes. On tombe alors dans la théorie du complot, oubliant ainsi autant qu'auparavant le fait que notre société est régie par des causes de grande ampleur, qui dépassent l'échelle et la compréhension d'un simple individu.

Le plus grave, c'est surtout que cette manière de voir, en nous faisant nous focaliser sur un individu, nous empêche de nous occuper des vrais problèmes. Si l'on est satisfait de la situation, on pense que c'est à lui qu'on doit notre bonheur, si l'on en est insatisfait, on le voit comme la cause de tous nos maux, et on ne cherche pas plus loin. Alors, à chaque nouvelle loi, on s'écrie "encore un de ses mauvais coups !". Êtes-vous vraiment certains que c'est lui qui est derrière tout ça ?

Ce raisonnement conduit certains, à penser que s'il n'avait pas été président, la France aurait été plus belle. Parce qu'elle, elle valait mieux ? D'autres, qui se croient radicaux, pensent qu'en l'éradiquant, la Terre irait mieux. Allez-y, coupez des têtes : elles repousseront toujours, comme des mauvaises herbes, si vous n'en avez pas arraché la racine. On aura un autre nom, un autre visage, un autre style, pour la même politique, car la même place dans la machine. Si vous êtes structuralistes, rappelez vous qu'un élément n'a de valeur que par la position qu'il occupe par rapport aux autres, au sein du système, et non par ce qu'il est en propre.

Plutôt que de continuer à n'avoir d'yeux que pour lui, il y a des questions beaucoup plus intelligentes à se poser : quels sont ces processus globaux qui gouvernent notre société et comment y échapper ? Intéressons-nous à la manière dont fonctionne notre économie : Quel impact à la "concurrence libre et non faussée" sur l'emploi, les prix, les médias ? Quelle influence a la pression des actionnaires sur la politique d'embauche d'une entreprise ? Intéressons-nous à la communications, aux relations publiques, à la publicité : Comment les individus intériorisent-ils des dispositions, des manières d'agir et de penser, qui leur font renforcer la domination qu'ils subissent ? Comment les individus en viennent-ils à voir comme naturel un ordre social qui, somme toute, ne dépend que de conventions arbitraires ?

De la même manière, sa surexposition aussi est le fruit d'un processus. Elle n'est orchestrée par personne. Elle est le fruit du règne de la politique-spectacle, de la peopolisation du politique, des déterminismes qui s'exercent au sein du champ journalistique, ... Avant de la dénoncer, il faut tenter de la comprendre, de la re-situer dans le cadre auquel elle appartient.

C'est pourquoi on peut aussi critiquer la "journée sans lui". Tout d'abord, en faisant la promotion de leur journée un mois à l'avance, et en expliquant pendant la journée pourquoi ils ne parleront pas de "lui", ses organisateurs en ont finalement parlé beaucoup plus que si cette journée n'avait pas eu lieu. Mais surtout, si cette action a le mérite de dénoncer son omniprésence, elle a aussi le défaut de ne pas pousser le raisonnement jusqu'au bout : certes, il est omniprésent, mais pourquoi ? Et est-ce que ces causes qui le rendent omniprésent, je ne les reproduis pas en proclamant haut et fort que je vais organiser une "journée sanslui" ? Son omniprésence n'est pas le fruit du hasard, elle a des raisons, et s'attaquer à elle plutôt qu'à ses raisons, c'est comme s'attaquer à une fuite d'eau en essuyant les gouttes plutôt qu'en bouchant le trou.

Bref, il n'est qu'un effet, attaquons-nous à la cause.

V. Deux raisons d'être dangereux

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Non pas qu'il faille l'excuser ou le déresponsabiliser, mais qu'il faut arrêter de focaliser notre attention sur lui. Beaucoup le voient comme un être dangereux pour la France. Si je pense qu'il est dangereux, ce n'est pas pour les mêmes raisons que la plupart des gens. Je pense qu'il est dangereux car il est bien pratique pour certains. C'est une bonne couverture.

  • Il est bien pratique pour le capital et ses bénéficiaires car il est comme un nonosse, une distraction qu'on jette en pâture à des militants en mal de bouc émissaire, ainsi il permet d'occulter les vrais processus de domination : la structure des rapports économiques, les comportements intériorisés par tous, y compris par les militants.
  • Il est aussi bien pratique pour nous, car il est plus confortable de désigner un grand méchant comme la source de tous nos maux plutôt que d'avoir à réfléchir, et à remettre en question certaines de nos pratiques et idées quotidiennes.

L'anti-sarkozysme primaire est la paresse du militant et la mort de la contestation sérieuse. C'est l'attitude des collégiens qui conspuent bêtement celui qui leur est désigné comme non conforme à leurs critères, pas celle de celui qui veut comprendre et changer la société.

08/02/2008

"Colorless green ideas sleep furiously"

Connaissez-vous cette phrase ? Elle a été formée par Noam Chomsky, philosophe, linguiste, et militant. Dans un texte technique de linguistique (Syntactic Structures), il l'a utilisée pour montrer qu'on pouvait faire une phrase syntaxiquement correcte, mais qui n'avait pour autant aucun sens. Ce n'est pas la polémique linguistique qui nous intéresse ici; mais remarquons que cette phrase a une signification, elle prend même tout son sens dans le contexte écologique actuel.

"Les idées vertes incolores dorment furieusement" : voilà qui pourrait illustrer aujourd'hui le dégoût d'un écologiste engagé face à la teneur du discours écologique qui se lit dans les grands médias.

Ceux-ci, ainsi que les dominants, ne peuvent plus nier la situation écologique actuelle, pourtant ils parviennent encore à occulter les conséquences que l'on devrait nécessairement tirer de cette situation. Au lieu de voir que le cataclysme écologique actuel est le fruit du mode de fonctionnement de notre société industrialisée et hiérarchisée, qu'il est le symbole le plus flagrant de sa déconfiture et de sa dangerosité, et que par conséquent il oblige à le remettre totalement en question, ils parviennent, pour l'instant encore avec quelque crédibilité aux yeux du public, à l'intégrer dans leur système de pensée. L'écologie ainsi dévoyée devient un élément parmi d'autres dans une théorie économique vouée au profit et à la compétitivité : les idées vertes deviennent incolores, puisqu'elles sont vidées de tous leurs présupposés et leurs conséquences.

Nous pourrions aussi dire que les idées vertes deviennent indolores, puisqu'on s'arrange pour éluder tout ce qui, dans les conséquences à tirer de l'état de l'environnement, nous est défavorable. Un constat qui devrait nous pousser à nous remettre en question est ainsi lavé de toutes ses implications subversives ou qui pourraient en quelque manière être douloureuses pour le système industriel d'aujourd'hui.

Pendant ce temps-là, on évite de poser les vraies questions qui font débat (jusqu'où pourrons-nous pousser la croissance du PIB ? est-il possible de continuer à utiliser un système de transport qui s'appuie sur des ressources limitées ? Les perpétuelles exhortations à la consommation ont-elles réellement pour but le bonheur du citoyen ou bien le maintien de la santé du portefeuille des actionnaires ?) : toute question qui gêne est passée à la trappe : les idées vertes dorment.

On dépense une énergie considérable pour faire taire ou déformer les propos de ceux qui osent remettre en question le dogme de la production et la compétition à tous prix, pour désinformer le citoyen, ou pour le maintenir dans la bulle apaisante et rassurante d'un infantilisme consumériste : c'est furieusement que l'on fait dormir les idées vertes.

Ainsi, cette phrase de Chomsky, "les idées vertes incolores dorment furieusement" est, quoi qu'il en pense, chargée d'un lourd sens, et pourrait être reprise comme le credo des vrais écologistes actuels. De retour dans le domaine de la linguistique, et notamment de la sémantique, voilà donc qui devrait nous faire méditer : il est toujours possible de trouver un contexte dans lequel la phrase la plus tordue peut trouver un certain sens. En l'occurrence ici, nous aurions préféré ne pas avoir à le trouver.

Gueule de bois de fin de mouvement

Allez, un blog c'est bien fait, en théorie, pour raconter sa vie, alors pour une fois, je (me) la raconte... Je vais parler des impressions que j'ai eues quant à la manière dont s'est déroulé le mouvement contre la loi LRU, maintenant qu'il est terminé.

I : Le mouvement anti-LRU : idéaux et réalité

Au départ, il y avait les idéaux et les convictions qui guidaient ma vision de ce que devait être le mouvement dans l'idéal :

  • des décisions prises en commun, au consensus le plus souvent possible,
  • une participation de chacun à sa manière : bref, quelque chose d'autogeré (ou "auto-organisé" ? Il paraît qu'il y a une différence, mais je ne suis pas assez calé sur le sujet pour voir laquelle...).

J'ai agi en accord avec cette manière de voir le mouvement :

  • lorsqu'il y avait des décisions à prendre, je donnais mon avis,
  • je participais selon la contribution que je pouvais apporter (étant étudiant en philo, elle se traduisait principalement par la dissection des textes (le texte de loi, le cahier des charges, les analyses de la loi, les divers autres textes concernés, ...), leur présentation (explication dans le détail d'un point de la loi LRU pendant les assemblées générales, ...), et la rédaction de textes)

Du coté des autres étudiants du mouvement, je me suis senti globalement confronté à une inertie :

  • peu de personnes donnaient leur avis
  • le nombre de personnes à s'investir réellement était assez restreint, il s'agissait toujours des mêmes, dont une grande proportion d'étudiants syndiqués

Finalement, cette inertie conduit à élever ceux qui participaient au dessus des autres militants qui se contentaient d'assister aux assemblées générales :

  • puisque peu d'étudiants donnaient leur avis, les rares qui le donnaient avaient beaucoup plus de chance d'être entendus. Une fois que l'on prit l'habitude de les écouter, non seulement ils se sentirent en confiance pour donner de nouveau leur avis, mais les autres étudiants avaient pris l'habitude de se "fier à leur opinion".
  • de la même manière, le fait que peu d'étudiants aient à gérer un grand nombre de tâches pour mener à bien le mouvement (recherche et diffusion de l'information, rédaction et diffusion de tracts, préparation et collage d'affiches, préparation des assemblées générales et interventions, "débrayages" pendant les cours, planification des commissions, manifestations et autres actions, gestion du blocage, de l'occupation, de l'intendance, des listes de piquets, de la caisse de grève, de la liste de contacts, de la coordination nationale et particulièrement des mandats, relations avec les journalistes, liaison avec les autres secteurs de lutte, ....) eût forcément pour conséquence une concentration des responsabilités dans les mains de quelques uns. Dès lors, un très petit nombre d'étudiants avaient les informations, le matériel, les habitudes, les contacts, pour gérer le mouvement, et l'on considéra alors qu'il était plus facile de les laisser continuer là où ils avaient si bien commencé.

Au départ ne participant qu'en tant que "grévistes standards", mais étant les seuls à le faire, quelques étudiants furent vite hissé au sommet d'une pyramide militante. Ainsi, la non-participation massive a eu pour conséquence de reproduire des rapports de hiérarchie au sein d'un mouvement. C'est ainsi que la passivité de la majorité des étudiants eut pour conséquence d'ériger des ténors et des experts, auxquels on confiait des responsabilités (la responsabilité de l'opinion à avoir dans un cas, celle des actions à mener dans l'autre).

C'est ainsi que je fus moi-même intégré à cette classe envers laquelle j'ai tant de réticences : la classe des meneurs. C'était là en totale contradiction avec mes idéaux, et ce n'était absolument pas le fruit de ma volonté et d'un savant calcul, mais celui de la délégation et la déresponsabilisation de la plupart des étudiants.

II : La création des meneurs par la masse

Le meneur n'est pas toujours un individu machiavélique, entriste, et ambitieux, qui se hisse à la tête d'un mouvement par la seule force de sa soif de pouvoir : il y est en fait hissé par la masse. Celle-ci, dans son inertie, laisse la place ouverte à toutes les charges disponibles. Les charges restant ainsi ballantes, c'est soit celui qui accepte volontairement de s'en emparer, soit celui qui s'en sent obligé, qui s'empare d'elles toutes.

II.1 : Les processus de cette création

II.1.1 : personnalisation de la politique et confiance en soi

Pour expliquer cette non-participation de la plupart qui pousse à déléguer à peu de militants, on peut d'abord évoquer un manque de confiance en soi, une moindre envie de participer. Un mouvement social, avec tout ce qu'il véhicule de symbolique et d'affectif, surtout aux yeux d'étudiants qui connaissent leur première expérience de politique appliquée, représente une charge dont la plupart des individus n'ont pas envie de vouloir être tenus pour coupables s'il échoue. Cela repose sur une personnalisation du mouvement, l'idée que l'issue d'un mouvement dépendra de la vertu de quelques personnes plutôt que de processus socio-économiques beaucoup plus généraux (le fameux "climat social", la couverture l'interprétation médiatiques, la situation socio-économique d'autres secteurs susceptibles de se joindre à la lutte,...).

Comme si l'issue du mouvement dépendait d'un slogan, d'une prise de parole en Assemblée Générale, du tracé d'une manifestation, de la rédaction d'un tract, plutôt que de l'humeur sociale ambiante, des rapports de force entre l'État et les contestataires, de l'existence d'autres luttes sociales et la possibilité de convergence, etc.

Cette idée que le salut d'un mouvement dépend de la vertu de ses militants occulte les vraies causes latentes de celui-ci, mais son principal défaut est surtout qu'elle dissuade les potentiels militants de s'engager et de devenir "ceux dont dépendra l'avenir de" notre Université, nos retraites, notre service public, etc...

II.1.2 : Consécration de experts et vision inaccessible de l'activité militante

Au fur et à mesure que certains participants à un mouvement gagnent en visibilité et prennent de plus en plus de pouvoir, se renforce l'idée que les quelques personnes à même de mener un mouvement social sont quelque chose comme des "surhommes". Ces quelques individus qui sont propulsés au devant de la scène, plus par la nécessité qu'en raison de leurs réelles compétences, sont érigées en idoles et sacralisées, ce qui contribue à fortifier l'idée que "seuls des gens aussi forts peuvent gérer un mouvement", "je n'en serais pas capable", "ce n'est pas pour moi", ...

Comme s'il fallait forcément être un expert chevronné en militantisme pour rédiger un tract, pour faire une affiche, pour tenir un piquet de grève. Comme si les compétences en militantisme ne s'acquéraient pas sur le tas, par la pratique, mais étaient un talent, un don inné que la Providence Divine a daigné accorder à quelques rares élus.

Finalement, le problème d'un mouvement est que les militants accordent une telle importance aux actions individuelles qu'ils ne se sentent pas capables de les effectuer eux-mêmes, et le fait que certains les fasse à leur place contribue à renforcer cette logique de l'importance accordée aux actions individuelles : "s'il peut faire cela qui est si difficile, c'est qu'il est vraiment fort, et si cette action a été faite par quelqu'un d'aussi fort, c'est vraiment qu'elle n'était pas pour moi."

II.2 : Le confort de cette création

Le militant passif est en fin de comptes satisfait de cet état de fait, car il a trouvé une manière de légitimer son désengagement et sa fuite envers ses propres responsabilités. Si jamais le mouvement ne fonctionne pas, il n'aura rien à se reprocher, c'est à ceux qu'il a hissés au sommet de l'activité militante qu'il le reprochera. Ainsi il ne se rend même pas compte que c'est le fait même de ne pas vouloir avoir à se reprocher l'échec du mouvement qui contribue à l'échec du mouvement (car un mouvement est beaucoup plus faible s'il ne dépend que de quelques personnes, surtout lorsque celles-ci viennent à s'essoufler de si lourdes responsabilités) et qu'on pourrait lui reprocher.

Le militant passif a l'impression de payer sa dette à celui qu'il accable du fardeau de ses responsabilités par son idolâtrie envers celui-ci. Il considère en effet que le meneur jouit d'un statut privilégié, du fait de sa reconnaissance, et que ce statut vaut bien les menus travaux qu'on lui délègue. Du fait même qu'il ne participe pas à ces travaux, le militant passif ne se rend pas compte de la charge qu'ils représente, et du fait de sa méconnaissance des idéaux de ceux qu'il a érigés comme meneurs, il ne réalise pas qu'il est possible que ce "statut privilégié" soit en total désaccord avec les convictions du meneur. La soumission des autres militants est précisément ce dont ne veut pas un militant sincère, car c'est finalement à cette même forme de soummission qu'il s'oppose dans la société en général, et la reproduction de cette soumission au sein même d'un mouvement censé la contester est vécue pour lui comme la pire des trahisons. Mais ceci, le militant passif ne s'en rend pas compte, de bonne foi il a l'impression que sa soumission est une offrande au militant actif.

Le militant passif n'a donc l'impression de ne rien avoir à se reprocher, puisqu'il paye le prix de sa non-participation. Non seulement ceci lui permet de ne pas participer, mais il a presque l'impression d'aider le meneur dont il magnifie la grandeur. Le militant passif s'est trouvé une bonne raison de ne pas participer : c'est trop dur pour moi. Finalement, il n'ira pas examiner plus avant cette conviction, car elle l'arrange bien. S'il réalise en effet que l'action militante peut être effectuée par n'importe qui, alors lui vient tout de suite l'idée qu'elle devrait être effectuée par n'importe qui, et en premier chef par lui-même. C'est pourquoi il préfère se dire qu'elle est l'apanage des surdoués de la contestation sociale. Le militant passif brade ainsi son honneur pour son confort. Il ne tient absolument pas à désacraliser son meneur, car s'il réalisait que le meneur est un individu qui lui ressemble, aussi capable et aussi faillible que lui-même, alors il ne peut s'empêcher de se voir à la place de ce meneur, et cette vision d'horreur de lui-même en train de s'investir et devoir répondre de ses actes l'effraie.

Cette manière d'ériger un meneur permet au militant passif de consommer du mouvement social : bien calé dans son canapé, il observe comment les autres militants se débrouillent, plutôt que de les aider, et peut ainsi se permettre de les juger s'ils se sont trompés : en effet, ils ne lui ont alors pas fourni le service pour lequel il les a payés de son idolâtrie.

II.3 : Les conséquences de cette création

Ceci nous amène à la conclusion désespérante suivante : les rapports de hiérarchie ne sont pas le propre de l'État oppresseur moderne, puisqu'au sein même d'un mouvement social, ils se recréent. Le renversement de l'État et son remplacement par les fruits du mouvement qui l'a renversé n'aboutiront pas à une autogestion, mais à la répétition de ces rapports hiérarchiques. Ceux-ci seront même, pendant un certain temps, tenus pour plus légitimes que la domination étatique, car la domination militante par les meneurs sera perçue comme justifiée par les qualités des meneurs qui ont permis une pseudo-libération, alors que la domination étatique était perçue comme arbitraire.

De plus, les rapports hiérarchiques ne sont pas créés par une classe qui souhaite s'imposer à une autre, mais par l'individu qui préfère se soumettre volontairement, pour ne pas avoir à subir les charges de la responsabilité. Il est alors possible d'aller plus loin que La Boétie: la servitude n'est pas volontairement acceptée par les asservis, elle est créée par ceux qui s'asservissent d'eux-mêmes pour le confort de la passivité.

Toute autogestion semble alors impossible dans l'état actuel des consciences militantes.

II.4 : Les raisons de cette création, une tentative désespérée de les combattre

Tel qu'il est présenté jusqu'à présent, cet exposé semble dire que les individus sont eux-mêmes responsables de leur oppression, et par conséquent qu'il ne vaudrait même pas le peine d'essayer d'éradiquer celle-ci. C'est une vision très pessimiste, et un moyen, peut-être artificiel, mais salutaire, de se débarrasser de ce pessimisme consiste à ce dire que cette attitude de création des idoles n'est pas une constante irrévocable de la nature humaine, mais le produit d'un conditionnement. C'est peut-être illusoire, mais c'est une illusion nécessaire pour continuer à militer.

Qu'est-ce qui conditionnerait les individus à se comporter ainsi ?

  • Lors de l'analyse des processus de cette création des idoles, nous avons mis à jour la conception personnaliste des évènements politiques, c'est à dire l'idée (que Sarkozy tend à répandre aujourd'hui) que les changements politiques sont le fruit de la volonté d'un seul individu, et non pas le produit de facteurs socio-économiques globaux. Un moyen de lutte contre cette vision consisterait à enseigner une approche socio-économique globale des faits politiques, et que cet enseignement permettrait aux individus de dédramatiser leur engagement personnel.
  • Nous avons évoqué la question de la confiance en soi. Elle est très fortement liée au premier point de cette liste. Si les individus ne souhaitent pas se lancer dans un mouvement social, c'est qu'ils ne s'en estiment pas capables. Ils considèrent que la gestion d'un mouvement social, et de toutes les affaires politiques en général, doivent être confiés à une avant-garde éclairée. En enseignant l'histoire des mouvements sociaux et en soulignant qu'ils ont souvent été dirigés par des individus communs, il serait possible de rendre le fait contestataire plus accessible au commun. Mais cela n'est pas suffisant. Il faut aussi développer la confiance en soi, or ceci semble beaucoup moins facile à transposer dans des applications concrètes.
  • Nous avons aussi lancé l'idée qu'un mouvement social était perçu par les individus comme trop complexe pour pouvoir être geré par des individus aussi simples qu'eux. Pour combattre cette vision, il faut expliquer que la gestion d'un mouvement social consiste essentiellement en décisions concrètes et terre-à-terre, et qu'un mouvement social ne s'organise pas à la manière d'un pachyderme étatique, mais qu'il est souvent la fédération de plusieurs réalités locales qui se gèrent chacune sur une petite échelle. Une conception fédéraliste d'un mouvement social doit donc être vigoureusement défendue pour la facilité de prise en main par n'importe qui qu'offre la réduction des échelles. Cette facilité devrait pourvoir encourager tout un chacun à participer, puisqu'il n'aurait à répondre que de ce qu'il fait à un niveau local.
  • Le militant passif en vient à considérer l'attribution des pleins pouvoirs à une avant-garde éclairée comme quelque chose de normal, du fait des qualités de cette avant-garde et de sa forte implication au sein du mouvement. Il faut absolument déconstruire cette idée. Le plus grand des meneurs de luttes sociales, tout comme le président ou n'importe quel musicien, n'est toujours qu'un humain, en proie à des basses pulsions et parfois à la diarrhée, vivant des journées de 24 heures et commettant des erreurs. Personne n'est supérieur aux autres d'une manière qui justifierait des privilèges par rapport à eux. Tout privilège doit être considéré comme illégitime et contre-productif pour une vision participative du mouvement.
  • Le dernier point évoqué concerne l'attitude consumériste de l'individu par rapport à un mouvement social. Il le considère comme quelque chose dont il est le spectateur plutôt que l'acteur, et à propos duquel il peut porter des jugements et demander des comptes. Quoique ce soit inconfortable, il convient de marteler que, tout individu ayant de la même manière des possibilités de s'impliquer dans un mouvement social, la défaite d'un mouvement devrait plus être attribuée à ceux qui ne s'y sont pas impliqués qu'à ceux qui ont tenté mais n'ont pas réussi seuls. On ne dit pas qu'il faut blâmer ceux qui n'ont pas participé, car la non-participation à un mouvement social peut finalement s'expliquer et se justifier, mais plutôt que la seule personne à qui un non-participant peut faire des reproches dans un mouvement social, c'est elle-même. Les comptes ne se demandent pas mais se rendent. La non-participation d'un individu à un mouvement social ne doit pas être vue comme l'autorisant à le blâmer de l'extérieur : dès lors où il a lieu, le mouvement social concerne l'individu, qu'il le veuille ou non. Ainsi, il ne peut artificiellement se mettre en dehors du mouvement, il est forcément dedans, et par conséquent sera partie intégrante de ce qu'il faudra juger si le mouvement en vient à être jugé. On ne s'extrait pas d'un mouvement social pour pouvoir le blâmer, on est blâmé pour croire qu'on peut le quitter.

Bien entendu, nous avons vu aussi que cette position de passivité et de délégation était confortable. Ceci engendrera des réticences de la part des individus eux-mêmes, peu enclins à quitter le confort des pantoufles pour faire face à leurs responsabilités. Ce sera sûrement la principale difficulté à laquelle devra faire face le militant : modifier une masse contre son gré. Si la publicité et le conditionnement en faveur du maintien des rapports sociaux en général fonctionnent aussi bien, c'est parce qu'ils flattent certains bas sentiments de plaisir. Au contraire, l'émancipation est douloureuse et peut ne pas être voulue. Platon ne dit rien d'autre avec l'allégorie de la caverne. L'ennemi le plus dur à abattre est en nous-même.

04/02/2008

Le culte de la santé

Ce texte est la suite du "blues de fromager"

I. Fromage et radicalité

D'après mon fromager favori, non seulement les fromages au lait pasteurisé sont moins bons, mais même avec des procédés de fabrication hyper-aseptisants, ils ne sont pas plus sûrs, hygiéniquement parlant, que les fromages au lait cru, ce serait même plutôt l'inverse.

Pour autant, la question de savoir quel est le fromage le plus hygiénique n'est pas la bonne question qu'il faut poser. Même si l'avantage allait aux fromages au lait cru, cela ne changerait rien. Ce qu'il faut plutôt se demander, c'est d'où vient cette logique qui veut qu'on évacue tout potentiel germe dans un fromage (ce qui est quand-même un comble, quand on sait que le fromage n'est finalement rien d'autre que du "lait pourri" plein de bactéries). Ainsi, argumenter en disant que manger du fromage plein de germes serait meilleur pour la santé car cela développerait les défenses immunitaires est peut-être vrai, mais il ne ferait que rentrer dans la logique à laquelle il faut s'opposer, celle dans laquelle on fout une peur bleue (hahaha !) aux individus concernant leur santé pour mieux faire passer les intérêts des industriels. Un argument de défense du fromage au lait cru disant qu'il est meilleur pour la santé reste un argument complaisant (au contraire de l'argument radical) dans ce sens où il en reste à dire que ce qu'on attend d'un fromage, c'est qu'il soit bon pour la santé.

II. La santé ou le commerce de la mauvaise conscience

Derrière ces questions, c'es le mythe de la santé qu'il faut déconstruire. Pourquoi, aujourd'hui, tout le monde tient-il tant à sa santé ? Tous les produits qu'on nous vend sont présentés comme bons pour notre santé, du sucre sans sucre au aux extrait d'algues à rajouter dans vos confitures. On nous gave de publicités et de campagnes nous expliquant quels produits industriels consommer pour être en bonne santé. Les gens savent pertinemment que leur mode de vie actuel est malsain, ils en ont mauvaise conscience, et c'est précisément sur cette mauvaise conscience que jouent les industriels. Ainsi nous propose-t-on la petite pilule miracle, garante que l'on prend soin de sa santé. Comme si "prendre soin de soi" consistait à se gaver de gâteaux et de glaces allégés et insipides plutôt que de savourer un bon produit bien riche, mais un seul.

Le mythe de la santé pousse à la consommation. "Puisque mon gâteau est allégé, je peux bien en prendre deux. Et si j'ai mal au ventre, je prendrai une petite pilule revitalisante !"

C'est ainsi qu'on en parvient à faire croire aux gens que boire du lait ribot avec un peu de sucre dans une petite bouteille en plastique le matin (l'Actimel) va améliorer leur santé ! On vend des yaourts pour la santé, des céréales qui aident nos enfants à grandir, des jus d'orange contenant pile la bonne dose de vitamines. Les légumes surgelés constituent aujourd'hui la dose journalière de caution de soin de soi, alors qu'ils ont perdu toute qualité nutritive. On ne dit pas qu'un produit contient de la graisse et du sucre mais "la dose d'énergie pour bien démarrer la journée", et on rajoute un petit slogan "veillez à manger équilibré et à faire du sport".

On quantifie, on mesure, on dresse des tableaux qui rassurent en donnant l'illusion aux gens qu'ils consomment ce qu'il faut pour leur santé. C'est la manière pour les industriels de cacher la misère de ce qu'ils produisent. Personne n'est dupe quant aux réelles vertus ds produits industriels, mais on préfère se leurrer avec des pourcentages qui inventent ces mêmes vertus qui font défaut.

Cette démarche se situe dans le commerce de la mauvaise conscience. Dans un premier temps, on a habitué les individus à consommer les produits des industries, avant de se rendre compte de tous leurs méfaits pour la santé (obésité, carences, ...). Alors, plutôt que de voir les gens se détourner de ces produits, on a voulu leur faire croire que l'on avait inventé une nouvelle génération de produits qui en fait étaient même meilleurs pour la santé que les produits non-industriels. On a écrit des chiffres sur les emballages pour montrer qu'on ne se trompait pas. Et les gens y ont cru, car ils voulaient bien y croire. Ils s'étaient habitués à la consommation des produits industriels, et n'avaient pas envie de s'en détacher. Ils ont vu comme un sauvetage l'idée qu'on leur vendait enfin des produits vertueux. "Je n'ai plus rien à reprocher à McDonald's depuis qu'ils ont rajouté une rondelle de tomate et une feuille de salade dans mon BigMac, et qu'ils m'ont expliqué que mes frites ne contenaient pas de graisse mais un "apport énergétique"."

C'est ainsi que s'explique le phénomène de "l'eau sans sucre". Aujourd'hui, on trouve dans les magasins des bouteilles d'eau dont on nous vante, parmi ses multiples bienfaits, d'être... sans sucre ! Comment cela s'explique-t-il ? D'abord, on a mis de l'eau en bouteille, avec tout ce que cela a de ridicule. Ensuite, pour se distinguer des autres eaux en bouteilles, certains stratèges ingénus ont eu l'idée sublime d'aromatiser leurs eaux : saveurs d'agrume, et que sais-je... Aujourd'hui, certains enfants ne veulent plus boire de l'eau si elle n'a pas un sirop, un arôme quelconque, des bulles, du sucre, et une couleur fluo, tout habitués qu'ils ont été depuis leur tendre enfance à ne boire de l'eau que présentée ainsi. Malheureusement pour les ventes de nos marchands d'eau, certains scientifiques peu scrupuleux de la croissance française ont démontré dans certaines études que la consommation généralisée de boissons aromatisées favorisait le surpoids. Qu'à cela ne tienne, nos braves ingénieurs de la manipulation ont trouvé la parade : ils avaient inventé l'eau sans sucre ! Ainsi pouvons-nous désormais nous abreuver en toute allégresse de breuvages tous plus fantaisistes les uns que les autres, puisque, nous voilà rassurés, ils sont sans sucre ! Puisqu'on vous dit que vous pouvez boire de l'eau, que ça ne fait pas grossir !

III : culte de la santé et culte de l'individu

Le souci de soi est une notion noble, défendue par nombre de philosophes antiques comme contemporains (Foucault, Hadot avec un bémol, car il ne veut pas tomber dans le "dandysme" de Foucault). Et cette notion a été dévoyée par les industriels et publicitaires qui veulent nous faire croire que ce souci de soi s'exerce en consommant et en prenant des médicaments.

Ainsi le souci de soi est-il désormais associé à un individualisme envahissant. Au départ, le souci de soi ne consiste pas en un aveuglement sur sa petite personne, mais la volonté de faire de soi-même quelqu'un de meilleur pour que cela puisse servir aux autres. Pierre Hadot se situe toujours dans une perspective "cosmique" lorsqu'il envisage le travail sur soi des philosophes antiques.Or, le message véhiculé par l'hégémonie sanitaire est le suivant : "Pensez à vous, et ne pensez qu'à vous ! Regardez ce beau produit, tout ce qu'il vous apporte, à vous, à votre petit corps !". Ceci contribue à former le jugement du client envers un produit ou un service uniquement dans les termes de ce que le produit ou le service en question lui apportera directement et individuellement, en faisant totalement l'impasse sur l'influence que le produit, de par son processus de production, a sur les autres : quel effet a mon I-Pod sur la santé de ceux qui ont extrait les minerais nécessaires pour sa fabrication, là-bas, dans les mines insalubres des pays du Sud ? Et pour ceux qui l'ont transporté, ceux qui respireront les gaz dégagés pour le transporter ? Et quelles pressions psychologiques sont exercées sur les vendeurs pour qu'ils soient poussés à toujours m'en vendre plus ?

Puisque l'on juge un produit pour ce qu'il est "directement bon pour moi", on fait totalement abstraction de ce qu'il peut être, indirectement, et pour les autres. Et on ne se rend pas compte non plus que ces conséquences indirectes nous retombent dessus (que ce soit la pollution, la généralisation d'un mode de pensée qui pousse toujours à la surperformance, ...).

Par exemple, on a l'impression que les produits agricoles produits selon des méthodes polluantes coûtent plus cher que les produits bio, car on s'en tient au prix auquel on l'achète directement, et on néglige tous les frais indirects qui devront être supportés par la collectivité : dépollution, frais de santé, recyclage des déchets, restauration des écosystèmes saccagés, traitement des eaux, ...

Le blues du fromager.

L'autre jour j'étais chez mon fromager favori. J'aperçois une tomme affinée dans du marc de raisin, ce qui me parût fort digne d'intérêt et appétissant; je m'empressai donc de lui en demander un morceau. "Profitez-en", me dit-il l'air confit, "un jour ou l'autre, ça finira aussi par disparaître". J'avais entendu dire que les normes d'hygiènes devenant de plus en plus draconiennes, cela posait problème pour certains fromages, affinés dans des feuilles par exemple. Je lui demandai si c'était de cela dont il s'agissait.

En effet, c'était de cela. Mais ce que je ne savais pas, c'était d'où venaient ces normes d'hygiènes restrictives. Mon fromager favori m'expliqua que les commissions chargées d'édicter les règles en la matière étaient sous l'emprise du lobby des fromages au lait pasteurisé. Les fromages au lait pasteurisé sont ceux qui sont fabriqués industriellement par des grandes entreprises et que l'on retrouve dans les grandes surfaces. Ils se font toujours concurrencer par ces irréductibles fromages au lait cru, fabriqués artisanalement, et vendus sur les marchés et dans les fromageries.

Alors, pour parvenir à évincer leur concurrence, ils prennent possession des divers comités de normes et autres émanations bureaucratiques de la psychose bactérienne. Et ils font passer des normes mettant les fromages au lait cru dans l'illégalité. C'est pas beau, ça ?

Ainsi, toujours selon mon fromager favori, il y a quelques années, une productrice de fromage reçut le premier prix d'un prestigieux concours de fromages. On lui dit alors : "votre fromage est le meilleur, mais vous n'avez pas le droit de le vendre". En effet, le procédé de fabrication de son fromage n'était pas conforme aux normes en vigueur. Dans la même veine, on constate une recrudescence des taux de suicide chez les producteurs de fromage, soit pour les mêmes raisons que notre championne illégale, soit parce qu'ils ne parviennent plus à suivre l'avalanche de nouvelles normes.

Par exemple, ce producteur isolé dans les montagnes à qui l'on demandait de monter un laboratoire avec des cuves en inox, et je ne sais quel attirail sophistiqué. Il ne pouvait pas le faire. Quand bien même il l'aurait pu, ce n'aurait plus été le même fromage qu'il aurait produit. Ainsi avait-il le choix entre dénaturer le fruit de son travail et le savoir-faire transmis depuis si longtemps par des générations de prédécesseurs, ou passer dans l'illégalité et ne plus avoir le droit de vivre de son travail. Il a trouvé une troisième option, paix à son âme.

Tout ça a pour conséquence une disparition de certains fromages. Soit personne ne veut prendre la suite de leurs producteurs, soit certains sont contraints d'arrêter car ils n'ont plus le droit de vendre leurs produits. Il existe aujourd'hui tout un tas de fromages illégaux, mais qui se vendent toujours. Jusqu'à quand tolérera-t-on leur vente ? Cela dépendra du bon vouloir des Bel, Rippoz, et autres, et de leurs actionnaires.

Le jour où mon fromager favori n'aura plus à vendre que des Babybels et des Vaches qui rient, moi par contre je ne rirai pas.

On n'aurait jamais cru (hahaha !) que tant d'enjeux politiques se jouent à l'intérieur d'un morceau de reblochon, et pourt