Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/04/2009

Rions un peu avec l'Université

Voici les réponses que j'ai faites à un questionnaire de l'Université de Rennes 2 concernant la création d'un Bureau d'Aide à l'Emploi...

Le plus intéressant n'est peut-être pas les réponses que je fais (je ne fais que reprendre les arguments qu'on entend souvent à ce sujet), mais plutôt la débilité des questions posées et leur caractère symptomatique du glissement des valeurs au sein de l'Université. On n'est pas loin de la stigmatisation des chômeurs de l'ANPE ! Mais il est dommage que ce discours soit aussi répandu dans ce qui est censé former l'intelligence de nos générations...

 

Pensez vous qu’un outil informatique d’aide à la recherche d’emploi vous serait utile ? Pouvez vous préciser pourquoi ?

La vocation de l'Université n'est pas de fournir un emploi, mais bien d'offrir une formation intellectuelle. Historiquement, l'Université a avant tout été destinée à former les enseignants et les chercheurs. Le contexte du chômage actuel pousse à modifier cette orientation de l'Université (cf. article 1 de la LRU), alors que le mieux qu'elle puisse faire serait éventuellement de fournir un avantage sélectif à un étudiant par rapport aux autres. Mais en aucun cas une mesure prise par l'Université (que ce soit dans la modification des diplômes et enseignements ou dans la mise en place d'un "bureau d'aide à l'emploi" prévu dans l'article 21 de la LRU) ne peut modifier le taux de chômage global d'une société.

Le taux de chômage est une valeur sociale dépendant d'un certain contexte économique, mais toute entreprise directe de l'Université n'a aucune influence sur celui-ci. Ce ne sont pas les diplômes qui modifient le taux de chômage, ce sont les choix économiques des entreprises (embaucher ou non, licencier, ...) et politiques des gouvernants (réduction du service public, etc.).

Le discours professionnalisant qui règne aujourd'hui n'a pour autre but que de former des étudiants craintifs face au chômage et donc prêts à accepter n'importe quel emploi précaire, des étudiants ayant déjà intériorisé que c'est l'entreprise qui dicte sa règle et qu'il faut s'y soumettre, des étudiants qui pensent que leur valeur se réduit à une liste à puces sur un Curriculum Vitæ. Il vise à remplacer une formation où les étudiants seraient dotés de suffisamment de savoirs critiques pour pouvoir comprendre les mécanismes de notre société et critiquer le monde comme il va.

Si l'Université veut aider à créer des emplois, qu'elle commence par embaucher à hauteur des réels besoins.

Quelles sont vos attentes à l’égard de cet outil multimédia ?

Cocher les quatre propositions qui, selon vous, répondent le plus à vos attentes.

  • Faire un bilan personnel et professionnel
  • Découvrir les métiers et les secteurs d’activités
  • Analyser le marché de l’emploi et cibler les entreprises
  • Organiser sa recherche d'emploi
  • Sélectionner et analyser les offres d’emploi
  • Rédiger un CV et une lettre de motivation
  • S'informer sur les nouveaux modes de recrutement (ex : e-recrutement)
  • Enquêter et démarcher des entreprises
  • Se préparer à l'entretien

Avez-vous d’autres attentes que celles qui vous sont proposées? Si oui, lesquelles ?

L'Université est censée être un lieu permettant une distanciation critique des phénomènes du monde actuel. Elle devrait donc permettre de s'interroger sur le discours omniprésent de la professionnalisation et sur ses raisons.

Il apparaitrait alors que ce discours ne peut aucunement modifier réellement l'état de l'emploi en France (cf. point précédent), mais qu'il cache en réalité une volonté de supprimer toute forme d'esprit critique en France et de le remplacer par une préparation servile et bornée à la soumission envers l'employeur.

Aimeriez-vous télécharger des fichiers vidéo ? ex. « les bons plans des recruteurs » Pouvez vous préciser pourquoi ?

Ceci est totalement inutile.

Aimeriez-vous télécharger des fichiers audio ?  ex. « les derniers conseils avant l’entretien » Pouvez vous préciser pourquoi ?

C'est d'une stupidité sans nom.

Le jour où je chercherai un emploi, ce ne sera pas avec des ficelles de marabouts tels que peut m'en fournir une Université transformée en entreprise de coaching professionnel, mais bien en utilisant les ressources personnelles dont je disposerai.

Aimeriez-vous télécharger des fichiers texte ? Pouvez vous préciser pourquoi ?

Ce n'est pas le rôle de l'Université.

Proposez plutôt au téléchargement des textes de grands auteurs à lire et des articles scientifiques récents. Aujourd'hui, il est anormal que quiconque souhaite disposer d'une formation intellectuelle décente doive autant trimer, alors qu'internet offrirait des possibilités documentaires sans égal.

Avez-vous d’autres idées à proposer? Si oui, lesquelles :

L'Université pourrait donner des cours et assurer une formation intellectuelle, plutôt que de se fourvoyer dans une rhétorique professionnalisante qui ne sert qu'à externaliser les coûts de formation des entreprises.

23/01/2009

La sagesse impérialiste

Il arrive parfois que l'on croise des individus tenant un discours sur la morale, la sagesse, l'épanouissement, le bien-être, la vie bonne. Heureusement, on n'en croise pas souvent : à la sortie des départements de philosophie, des lieux de culte, des asiles, ou dans les milieux gauchistes guindés (pas ceux du caviar, mais plutôt les milieux tautonomes des discours sur le quotidien). L'épanoui moderne est l'avatar laïque du pudibond vertueux d'antan. On trouve même des traités d'éthique, des livres qui vous apprennent à être heureux, à vous développer dans la vie. Or tout traité qui prétend fournir une connaissance nouvelle en éthique prétend implicitement qu'il fallait attendre son arrivée providentielle avant que les gens ne deviennent bons. Pauvres ancêtres ! Quoi qu'il en est, j'ai toujours voué une grande admiration à ces gens qui savaient comment faire pour être heureux, et qui, dans leur grande bonté, souhaitaient partager leur recette.

Le donneur de leçons part du présupposé initial que celui à qui il s'adresse est inférieur à lui sur le plan moral, et qu'il faut l'initier aux principes de la vie bonne, à la fois heureuse et vertueuse. D'où justifie-t-il ce présupposé ? De ce qu'il possède la sagesse. Qu'est-ce que sa sagesse ? Une vertu qui l'élève au dessus des autres. En se disant "sage", le donneur de leçons commence par déconsidérer celui à qui il parle. Rassurez-vous, vous avez quand-même de la chance (mais est-ce vraiment une chance ?), le sage daigne vous parler malgré votre infériorité, et il vous donnera les moyens de le rattraper. Le sage détruit une relation interlocutive d'égal-à-égal pour installer une échelle en haut de laquelle il se place et qu'il prétend vous aider à gravir. Ceci dit, il ne vous déconsidère jamais suffisamment pour vous considérer indigne de son enseignement. Dans sa grande magnanimité, il accepte de passer sa vie à tenter d'éduquer des individus qu'il a défini comme n'en valant pas la peine. Sans vous connaître, partant de l'a priori que lui confère sa sagesse, selon lequel c'est lui qui a des choses à vous apprendre, il s'impose comme le maître et vous confère, sans vous demander votre avis, le rôle de disciple. Est-ce en vertu d'une grandeur d'âme, ou plutôt d'une grandeur d'ego ? Qui a besoin de qui ? Est-ce le profane immoral qui a besoin du maître pour s'élever dans les Hautes Sphères de la Moralité, ou bien le maître qui a besoin de la fervente flamme de ses disciples pour gonfler la mongolfière de sa fatuité ?

Ainsi le sage vous dit-il ce qu'est une vie "qui vaut la peine d'être vécue" (c'est gentil pour les autres). Il vous donne quelques préceptes tout simples : il faut "faire de sa vie une oeuvre d'art" (au passage, je ne suis pas certain que le créateur de cette phrase apprécierait de la voir se trouver dans ce genre de discours...) (et je vous déconseille de prendre Guernica pour modèle), "se détacher des choses superficielles" pour "se consacrer à ce qui est vraiment important dans la vie". Facile, Basile ! Mais pourquoi diantre n'y avais-je pas pensé plus tôt ? Comment ai-je pu passer ma vie à croire que ces choses, qui en fait ne sont pas importantes, l'étaient tant ? Et comment ai-je pu négliger à ce point ce qui l'était vraiment ? Peut-être qu'en fait, pour moi, ces choses auxquelles je tenais étaient importantes. Et pourquoi devrais-je privilégier ce qui est important pour mon moralisateur à ce qui l'est pour moi ? Parce qu'il tient un discours de "sagesse", et pas moi. En parlant de "sagesse", mon moralisateur ne fait rien d'autre qu'élever au rang de priorités absolues les priorités qu'il défend. Les priorités ne sont plus relatives à chaque individu, elles deviennent, par la rhétorique de la sagesse, celles qu'il faut atteindre : on n'admet plus que certains veuillent s'épanouir dans leur travail, d'autres dans leur vie familiale, dans l'art, les relations sociales, ou que certains aient même le toupet de ne pas vouloir s'épanouir et veulent simplement profiter du temps qui passe (quels ingrats !), le seul idéal à atteindre est désormais la sagesse, conciliation de la vertu et du bonheur. L'invocation de la sagesse possède un effet rhétorique : celui d'imposer un but dans la vie à ceux à qui on s'adresse. Peut-on choisir face au sage ?

En vertu de quoi peut-il prétendre apprendre aux autres comment ils doivent vivre ? Car il le sait, votre vie actuelle ne vous rend pas heureux. Vous vous fourvoyez dans des vélléités mondaines au lieu de vous adonner aux joies de la méditation réflexive. Et vous avez tellement le groin dans cette fange où vous aimez tant vous rouler que vous ne vous en rendez même pas compte ! Vous êtes bien trop myope pour voir, à quelques mètres de là seulement pourtant, le beau gazon fraîchement décapité par la tondeuse d'un maniaque, tellement plus chiant homogène, régulier et ordonné ! Heureusement qu'il est là pour vous éclairer de sa vessie lanterne, lui le clairvoyant. Heureusement qu'il sait à votre place ce qui vous rend vraiment heureux ! Mais au fait, comment le sait-il ? Car sa sagesse lui permet de sonder les tréfonds de l'humanité, son entendement fluorescent et miraculeux lui permet de vaincre les ténèbres qui siègent dans les abîmes de votre âme ! Le sage, par une chance inouïe (ou plutôt par son incommensurable vertu), possède un accès direct aux Clés De La Vie, et connaît les principes du bonheur absolu. Il sait ce qui rend les gens vraiment heureux, il connaît la recette qui fonctionne pour tout le monde (il paraît que c'est la même), en l'occurrence c'est la sienne (quel heureux hasard !). Vous auriez tort de vous passer des services de quelqu'un d'aussi intelligent ! Assurez-vous de bien comprendre son message, ce sera sûrement un peu dur, pour vous. Heureusement, votre maître est pédagogue, et fort de ses aphorismes, il vous permettra de saisir petit-à-petit les subtilités de sa pensée si profonde. Il vous donnera accès, à vous aussi, au savoir universel. Alors, vous aussi serez capable de savoir mieux qu'eux-mêmes ce qui rend les gens heureux ! Vous pourrez alors, vous aussi, mépriser ces vils individus qui préfèrent se rouler dans la fange, ces marionnettes enchaînées dans la Caverne de Platon qui se plaignent lorsque la lumière les éblouit. Au fait, peut-
être que certains préfèrent la boue pour son humus, la racine de l'humilité ? On ne voit pas d'humilités pousser sur le gazon du sage : elles sont décapitées avant par sa tondeuse de maniaque.

Quelles sont les vertus prônées par le sage ? Cela dépend, il y en a de toutes sortes : la frugalité, l'hédonisme; le travail, le repos; l'indifférence aux évènements, une sensibilité exacerbée et artistique face au monde; la tolérance, l'intégrité; l'ouverture au monde, le repli en ermite ou en communauté; le courage, la tempérance; la maîtrise de soi, l'écoute de ses envies, etc. En fait, il y a pratiquement autant de morales qu'il y a de bergers moralisateurs. Comment choisir dans ce supermarché de la vertu ? Faites comme eux, c'est très simple : prenez vos dispositions et humeurs naturelles, et érigez-les en vertus cardinales à faire adopter par tout le monde ! Fréquentez des gens d'humeur opposée à la votre, et expliquez-leur qu'ils sont inférieurs car ils ne possèdent pas encore vos vertus. Si ces personnes ne sont pas assez crédules raisonnables, trouvez-vous quelqu'un d'humeur opposée à la votre, et à tendance quelque peu impérialiste, et estimez-vous inférieur à lui car vous ne possédez pas encore toutes ses vertus. C'est ainsi que par un extrême coïncidence, les sages ont toujours la grande chance que les dispositions qu'ils considèrent comme morales sont justement celles qu'ils appliquent dans leur comportement. Normal, me direz-vous : ils ont adapté leur comportement à leur conception de la moralité. Êtes-vous certain que c'est dans ce sens-là que les choses se passent ?

Qu'est-ce qui prouve au profane que c'est selon le rituel du sage qu'il faut vivre ? La réponse est simple : de par sa perfection, le sage vous fournit un exemple des sommets de moralité et de bonheur que vous pourrez atteindre si vous suivez sa voie. En effet, lui, il est il épanoui, et c'est là la meilleure preuve du succès de ses préceptes. Si vous acceptez de le suivre, peut-être un jour aurez-vous la chance de lui ressembler, de devenir aussi serein, aussi bon, aussi heureux que lui. Ainsi, pour vous convaincre des bienfaits de sa pharmacopée de l'âme, s'érige-t-il en parangon de la vertu et du bonheur. Il est l'exemple vivant du succès de sa théorie, lui le sage, il est le canon et vous le boulet; il est le témoin que ses préceptes fonctionnent à merveille puisque le voilà paré de toutes les vertus. Sauf, peut-être, la modestie ?

La "sagesse" fait partie de ces termes dont l'invocation suffit à établir une hiérarchie et une adhésion tacite ; tout comme les discours "au nom de la liberté" (c'est drôle, dans les polémiques, chacun prétend défendre la liberté, vous n'avez jamais remarqué ? Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle liberté, c'est celle dont on impose sa définition à l'autre, un spécimen de liberté particulièrement remarquable !), le "respect", etc. Toutes ces grandes valeurs, tant qu'elles ne sont pas définies, n'ont pour autre but (honorable !) que de clouer le bec à l'interlocuteur : en général, il n'est pas très "sage" d'invoquer la sagesse, pas plus qu'on ne "libère" son interlocuteur en prétendant défendre la liberté, ou qu'on le "respecte" en se drapant derrière un "obéis-moi" qui ne veut pas dire son nom et qui préfère se grimer en "respect". La sagesse oblige à l'acceptation : qui prétendra être contre la sagesse, la liberté, le respect ? Personne, en utilisant ces termes, on force l'adhésion de l'interlocuteur : on lui ôte sa liberté et on lui manque de respect. Est-ce bien sage ?

Le sage se considère d'emblée comme supérieur à vous, c'est ce qui justifie son discours, il vous impose ses directives de vie, prétend savoir mieux que vous ce vers quoi vous tendez vraiment, érige son mode de vie en modèle de vie, se présente par sa bonté comme un exemple flamboyant de la pertinence de son éthique, et vous impose, par son vocabulaire, d'accepter son discours.

Avez-vous vraiment des leçons à prendre d'un tel individu ?

24/11/2008

Le rituel initiatique de l'orthographe

À quoi sert notre orthographe ? Principalement à faire la distinction entre ceux qui la maîtrisent et ceux qui ne la maîtrisent pas. Elle n'a aucune utilité linguistique, mais seulement un rôle social de justification d'une ségrégation par l'instruction.

Son inutilité linguistique

Apparemment, l'orthographe possède une certaine utilité "linguistique" (disons-le comme ça), lorsqu'elle permet de faire la différence entre deux "mots" qui se prononcent de la même manière : on les écrit alors différemment, on ajoute un "h", etc, et ainsi on peut réaliser qu'il s'agit de deux "mots" différents et non du même "mot". Mais précisément, si l'on comprend quelqu'un qui parle alors qu'oralement il n'y a pas de différence entre "entre" et "antre" ou "or" et "hors", c'est que l'on n'a pas besoin que cette différence soit explicitée pour comprendre le sens du "mot" : la plupart du temps c'est la valeur syntaxique qui fait que l'on sait de quel "mot" il s'agit (par exemple, on sait que quelqu'un dit "de l'or" et pas "de l'hors", car "or" est (ici) un nom et "hors" n'en est pas un ). L'orthographe est donc bien pratique pour nous permettre de faire la différence entre ces deux "mots", mais n'est nullement nécessaire, car on y parvient très bien à l'oral la plupart du temps.

Le problème provient ici du fait que l'on confond parler et écrire. On raisonne comme s'il fallait forcément pouvoir tracer des caractères "adaptés" sur un papier un ou écran pour maîtriser le sens d'un message. On oublie alors qu'il existe des gens qui ne savent pas écrire, et qui sont capables de comprendre n'importe quelle phrase bourrée d'homophones, et qu'il existe même des peuples entiers, sans écriture, qui parlent quand-même (si, si !). Lorsque l'on pense que le fait de savoir écrire "correctement" un "mot" est nécessaire pour le comprendre, alors on relègue sans s'en rendre compte des pans entiers de l'humanité dans l'infantilité de ceux qui ne savent pas parler (pourquoi je parle d'infantilité ? En fait c'est pour donner un exemple du point développé dans le paragraphe suivant : je fais mon érudit, celui qui maîtrise l'étymologie et qui sait qu' "infans" signifie "celui qui n'a pas encore accédé au langage". Lisez vite le paragraphe suivant pour comprendre !).

Son rôle ségrégatif

L'orthographe possède un autre rôle, celui de préciser la provenance étymologique de certains "mots". Ainsi, le "mot" a évolué au fil du temps, passant par exemple du latin au français, d'une prononciation à une autre, d'une écriture à une autre, et parfois conserve dans ses lettres muettes ou lettres doublées un reliquat de sa provenance ou de ses péripéties. Il s'agit là d'une question d'histoire. Et qui mieux que les érudits maîtrise mieux ce qui concerne l'histoire ? Par conséquent, qui mieux que les lettrés est valorisé par la mise en lettres ?

Finalement, l'orthographe n'a que très peu d'utilité linguistique. Son rôle est social : il s'agit de faire la différence entre ceux qui ont reçu une instruction à propos de l'histoire des mots et ceux qui ne l'ont pas reçue, au profit des premiers. De par sa nature historique, la correction orthographique n'est accessible qu'à ceux qui ont reçu l'instruction historique adéquate : l'orthographe n'est rien d'autre que la manière de tester, continuellement et dans les actes les plus anodins de la vie quotidienne, si vous êtes allé à l'école ou non, et si oui jusqu'à ou. L'orthographe n'a d'autre utilité que de faire ressentir douloureusement leur infériorité à ceux qui n'ont pas eu le privilège d'être portés jusqu'au bout du système éducatif : dès qu'ils doivent remplir un quelconque formulaire se rappelle à eux leur lacune.

Quelle est la réelle utilité de conserver des fragments historiques dans une graphie ? Du point de vue de la simplicité ou de la compréhension de l'écrit, aucune. Sa seule réelle utilité consiste à privilégier ceux qui ne travaillent que du bout des doigts et du bout des lèvres sur ceux qui le font les mains dans le cambouis.

En réalité, l'instruction historique n'est pas la seule à entrer en compte. Les fameuses exceptions, terminaisons, verbes du troisième groupe, etc., s'apprennent plus en cours de langue qu'en cours d'histoire. Les cours de latin au collège, un des exemples de ségrégation les plus fameux, sont aussi en cause, de même que la pratique de la lecture, et la fréquentation des lettres. On ne peut pas réduire la connaissance de l'orthographe à l'étymologie, mais dans tous les cas il s'agit toujours de privilégier les gens de lettres sur la France d'en bas.

De la distinction à la hiérarchisation

À l'oral, il y a plusieurs manières de parler. Celle "des quartiers", "des gens de la haute", le jargon professionnel, etc. Il y a distinction, mais celle-ci se situe dans une certaine relativité sociale : on répartit les différentes manières de parler selon les milieux sociaux où elles sont pratiquées, sans jugement quant à leurs valeurs comparées. À l'écrit, ce n'est pas le cas. Il y a une bonne et des mauvaises manières d'écrire. On n'accepte pas l'idée qu'il puisse y avoir plusieurs types d'écriture correspondant chacune à un milieu social : non, il n'y a qu'une bonne écriture. C'est d'ailleurs le sens de "ortho" dans "orthographe" : il s'agit de la graphie correcte. Ce n'est donc pas socialement, mais normativement (ou axiologiquement) que l'on classe les manières d'écrire, contrairement à celles de parler.

C'est ainsi que l'orthographe, de manière d'écrire pratiquée par ceux qui connaissent l'histoire, devient la manière d'écrire correcte. L'orthographe est donc une manifestation de l'impérialisme de classe : elle place sous le signe normatif du correct/incorrect, bon/mauvais, méritant/feignant, etc., ce qui n'est en fait qu'une question de situation sociale somme toute relative. Les instruits ont réussi à faire en sorte que leur manière d'écrire ne soit pas considérée simplement comme une manière socialement distinctive de faire, comme l'est leur manière de parler, mais bel et bien comme la seule manière correcte de faire. On est passé du socialement relatif au normativement correct.

Une fois ce retournement effectué, l'orthographe devient un formidable moyen de pression de la part de ceux qui la maîtrisent sur ceux qui ne la maîtrisent pas. Ces derniers ne pensent pas qu'ils ont "une écriture populaire", mais bel et bien "qu'ils écrivent mal", "qu'ils ne savent pas écrire". Ils n'ont pas réalisé à quel point les préciosités étymologiques étaient inutiles d'un point de vue linguistique, ou sans réelle valeur d'un point de vue normatif, mais qu'elles ne servaient qu'à imposer la manière de faire des instruits comme la seule manière correcte possible. À la domination sociale qui existait déjà par la différence d'instruction s'ajoute une domination symbolique qui vient du fait que les classes populaires intériorisent leur manière d'écrire comme étant la mauvaise manière d'écrire. Ils sont alors convaincus de leur infériorité, et cela renforce d'autant plus la légitimité qu'ils attribuent aux érudits et à leur pédance lettrée.

À la dictée de Pivot, les parvenus bedonnants, repus et suffisants ou les jeunes arrivistes, raie à la gomina et lunettes bien propres se pontifient de la supériorité qu'ils se sont attribuée et qu'ils ont réussi à faire avaler. Sous prétexte qu'ils sont restés plus longtemps que d'autres enfermés dans une classe à entendre un professeur binoclard et barbu leur parler d'un passé poussiéreux, ils se sont arrogé le droit de décréter quelle était la manière correcte de faire passer un message de l'oral à l'écrit. Quelle légitimité ont-ils si ce n'est celle qu'ils se sont attribuée et qu'on leur a concédée ? Pourkoi sèt manier dékrir étèl mouin corèkt kunautre ?

Raymond Queneau n'était pas un simple allumé souhaitant s'amuser avec "le langage". Sa bataille pour la réforme de l'orthographe peut aussi être vue comme une entreprise politique de délégitimisation d'une graphie dominante mais arbitraire et impérialiste. Arrêtons de parler d'"orthographie" : la distinction entre manières différentes d'écrire selon les catégories sociales n'a aucune raison d'être retraduite en jugements de valeur.

(À propos de Queneau, justement, remarquez au passage une prouesse digne de ses exercices de style : j'ai réussi à écrire tout ce texte qui ne parle que de l'orthographe sans savoir si "orthographe" est un nom masculin ou féminin ! Comme j'avais la flemme de chercher dans le dictionnaire, j'ai dû passer par tout un tas de pirouettes stylistiques finalement plus fatiguantes qu'une recherche de la réponse, mais sûrement plus rigolotes !)

19/09/2008

L'exception qui confirme la règle

J'ai toujours trouvé ça débile, comme expression. Et pourtant, je crois que je commence à comprendre ce que ça veut dire. En un certain sens, du moins. Nos institutions accusées de tous les maux ont toujours recours à une minorité exceptionnelle pour se justifier face aux accusations dont elles sont l'objet. Maintenir un privilège pour une minorité leur permet de montrer qu'elles peuvent procurer ce privilège, et par conséquent que leur existence ne s'oppose pas par nature à ce privilège : elles cultivent le positif pour une exception, ce qui leur permet de justifier le négatif qui est la règle pour la majorité.

Démonstration en pratique :

1. les parvenus à l'école

Certains (Bourdieu, Ivan Illich) disent de l'école qu'elle a pour rôle la justification de la ségrégation sociale. Ainsi, ce que mesure l'école n'est pas l'intelligence, concept totalement fictionnel qui ne signifie rien du tout, mais bien la conformité aux dispositions sociales d'une certaine catégorie (cet énoncé peut sembler brutal, assené comme cela, mais il est très bien justifié dans la reproduction et les héritiers (Bourdieu & Passeron)). Il est intéressant de remarquer que l'on n'est jamais parvenu à créer un test "d'intelligence" ou de "connaissances" qui ne fasse pas appel aux présupposés sociaux d'une certaine catégorie de la population... ceux des individus qui élaborent les tests, en général. Ces tests excluront donc forcément ceux qui n'ont pas les présupposés de la catégorie sociale en question, mais l'exclusion sera attribuée à un "manque d'intelligence". Or, ce n'est pas la conformité aux comportements et représentations du bas peuple qui est évaluée par l'école : on ne demande pas de savoir changer une roue de vélo pour entrer en CM2. La catégorie par rapport à laquelle seront évalués les comportements, c'est celle des dominants, les individus haut placés socialement. Ainsi, la véritable question que posent les interrogations de l'école est la suivante : "partagez-vous les dispositions de la classe dominante ?". Si c'est oui, alors vous réussissez à l'école, et on attribue cela à votre mérite, on dit que vous êtes intelligent, que vous avez bien travaillé, par conséquent vous méritez la promotion sociale qu'est l'autorisation de continuer à monter l'échelle des diplômes. Si la réponse est non, on ne vous dira pas "mais mon pauvre ami, c'est normal que tu n'aies pas réussi, puisque tu appartiens à la plèbe et ce test avait pour rôle de t'exclure", ce que l'on vous dira, c'est que ce n'est pas bien, que vous n'avez pas travaillé, ou peut-être que vous êtes stupide, en tout cas, si vous avez des mauvais résultats, on vous fera bien sentir que c'est de votre faute. Alors, vous vous direz qu'en effet, vous êtes moins bon que celui qui a eu de bons résultats, et donc qu'il mérite sa position sociale privilégiée, et que vous méritez de croupir dans la France d'en bas. Ainsi, l'école justifie l'exclusion puisqu'elle génère une exclusion sociale qu'elle fait passer pour une répartition fondée sur le mérite.

Voilà pour le reproche adressé à l'école : par un certain nombre de mécanismes, notamment celui décrit plus haut (mais pas seulement), elle exclut une certaine partie de la population de l'accès aux études supérieures, et par là à un haut statut social. Elle n'est pas l'ascenseur social que l'on croit, puisqu'en réalité son organisation a pour conséquence de rendre plus difficile le succès scolaire des pauvres que celui des riches. Mais voilà, si l'école annonçait cette ségrégation, c'en serait fini de sa légitimité ! Qu'en serait-il de "l'accès à l'éducation pour le plus grand nombre" ? En réalité, elle doit, pour pouvoir continuer à être crédible, et donc continuer à exister, et continuer à exclure les pauvres, entretenir le mythe de l'égalité des chances. Voici donc ce que cache cette belle formule : la justification morale de cette machine à exclure.

Et comment l'école s'y prend-elle pour entretenir ce mythe ? Elle prend quelques personnages, de préférence pauvres et particulièrement résistants, qui sont parvenus à échapper à son mécanisme d'exclusion, soit du fait d'un énorme travail, ou bien de celui d'une faille dans le système d'exclusion, ou encore à la faveur d'une quelconque rencontre qui a glissé un peu d'humanité dans la machine scolaire. Ces personnages pauvres mais qui ont réussi, elle les monte sur un piédestal, en disant à la population : "Voyez, ceux-là sont pauvres et ils ont réussi ! C'est bien la preuve que l'école permet aux pauvres de réussir. C'est aussi la preuve que si vous êtes pauvres et si vous n'avez pas réussi, alors c'est de votre faute !". Peu importe que le taux des pauvres qui réussissent soit statistiquement inférieur à celui des riches qui réussissent, que nous disposions de données fiables et parlantes pour montrer le caractère discriminatoire de l'école : tout ceci est balayé d'un revers de la main par l'exposition spectaculaire et éhontée de quelques méritants, trop heureux de leur sort pour songer qu'ils sont en fait les instruments de la culpabilisation de leurs frères.

C'est ainsi que l'exception de la réussite de quelques uns confirme la règle de l'exclusion de tous les autres par l'école.

cf. La "grande querelle" de Marc Kravetz avec Bourdieu, en direct sur France Culture

2. les grincheux à l'Université

Certains disent qu'une Université dépendante des finances de l'État ne peut pas engendrer de discours qui remettent sa légitimité en cause : l'État, en dispensant la manne financière, dispose d'un moyen de pression des plus efficaces. Certains ont même le toupet d'en venir à dire qu'une Université qui n'a les moyens de s'exprimer que lorsqu'elle loue l'État et sa grande bonté n'est pas bonne à grand-chose, que peut-être vaudrait-il mieux imaginer des lieux indépendants de création et transmission du savoir. Car cette Université-là ne saurait former que des érudits pour qui l'étude de la philosophie consiste à apprendre par coeur les textes poussiéreux d'Aristote plutôt qu'à réfléchir sur le monde actuel, pour qui les sciences sociales consistent à élaborer des théories sociobiologiques du darwinisme social pour justifier le caractère prédateur du monde de l'entreprise plutôt que d'analyser les rouages cachés des institutions, pour qui la biologie consiste à forger des chimères génétiques plutôt qu'à élaborer des voies pour une agriculture de performance frugale.

Alors, l'État paye quelques grincheux, qu'elle nomme au Collège de France par exemple, et qui sont payés par lui pour dire du mal sur son dos devant une cinquantaine d'étudiants dociles. Ainsi, elle se paye une caution, elle dit aux contestataires : "voyez, l'Université est tolérante, elle ouvre ses portes à ceux qui critiquent l'État et les idées ambiantes". Peu importe les exemples quotidiens de crédits coupés, de laboratoires fermés, de mises au placard, l'Université s'est achetée sa dose minimale de subversion qui légitime la soumission ambiante aux grands dogmes portés par l'État.

Et ces universitaires sont heureux de pouvoir critiquer l'État tout en ayant la reconnaissance sociale de l'enseignant-chercheur et le salaire qui va avec. Il ne leur vient pas à l'idée qu'ils sont en fait payés pour faire taire une critique bien plus profonde que celle qu'ils ont l'impression d'adresser. Et c'est pourtant leur existence qui justifie le maintien d'un système qui fait taire leurs collègues en bien plus grand nombre. À nul moment ne leur vient l'idée d'une contradiction. Ils pensent être ceux qui se jouent de l'État en étant payé par lui pour le critiquer alors qu'ils ne sont que les garants moraux de sa logique d'étouffement de la contestation.

C'est ainsi que l'exception de la critique à l'Université confirme la règle de sa terne conformité idéologique.

3. la culture à la télé

Certains pensent que la télévision ne représente qu'un instrument d'asservissement des masses en leur faisant gober toujours plus de fausses informations sous un caractère solennel au JT, en leur faisant assimiler le bonheur à la triste consommation des plats surgelés et voitures de sport vantés par les blondasses de la publicité, et en les abrutissant à coup de jeux télévisés débiles et avilissants. Certains vont même jusqu'à dire que, tant qu'elle restera dans ce contexte social (des chaînes gérées soit par des grands groupes commerciaux soit par l'État), la télé ferait mieux de disparaître.

Alors, pour justifier l'intérêt de la télévision, on diffuse, entre deux et trois heures du matin, ou pendant l'été, quelques documentaires qui font 2 à 3% d'audimat, et que l'on appelle "culturels", sur la vie privée de François Mitterand ou l'extinction des dinosaures. Ces documentaires font l'objet d'une double page dans Télérama, ainsi que d'un ramdam médiatique incroyable : plus de personnes auront lu un article à leur sujet que regardé les émissions en question. Il existe même des chaînes culturelles que personne ne regarde mais que tout le monde subventionne, destinées à fournir la caution bienséante d'une télévision racoleuse et démagogique.

C'est ainsi que l'on peut, en toute impunité, continuer à corrompre le peuple à coup de programmes débilisants et formatants, justifié que l'on est par la part symbolique de culture que personne ne regarde. Peu importe que l'immense majorité du temps passé devant la télévision le soit à regarder des programmes violents, stupides, de propagande, au service des grands groupes commerciaux et du maintien de l'idéologie en place, l'État peut brandir fièrement son échantillon culturel, avant de noyer sa goutte d'elixir instructif dans le flot ininterrompu de programmes infantilisants.

C'est ainsi que l'exception de l'éclaircie formatrice à la télé confirme la règle du torrent de formatage qu'elle nous fait subir.

***

Méfiez-vous lorsque vous avez l'impression d'introduire un peu de positif dans une institution qui est foncièrement corrompue. Vous êtes peut-être en train de lui fournir la caution dont elle avait besoin.

28/06/2008

À propos de la redadeg...

Qu'est-ce que la redadeg ? Cela signifie "course" en breton. C'est une grande course de relais sur quelques centaines de kilomètres, partie de Nantes et arrivée à Carhaix, organisée en faveur de la langue bretonne. Le principe est simple : chaque kilomètre de la course est acheté par des individus, des associations, entreprises, etc., qui ont le droit de courir, sur le kilomètre en question, avec le bâton du relais à porter. N'importe qui peut aussi courir gratuitement, sans le bâton. C'est une opération qui offre une grande visibilité médiatique à la cause de la langue bretonne et permet de ramener de l'argent. Elle est inspirée du modèle de la Korrika, au pays basque. Elle a suscité un réel engouement pour sa première organisation cette année. Moi-même j'ai couru un kilomètre, sur une route de campagne dans le trégor à minuit moins le quart. L'argent récolté servira cette année à sortir Diwan (écoles en breton pratiquant l'immersion linguistique) de ses difficultés financières.

Jusqu'ici, tout va bien. Alors, qu'est-ce que j'ai à dire sur la redadeg ? Encore une critique ? Pas exactement, mais presque. Qu'est-ce que c'est, presque une critique ? En fait, le même type de critique que celui qu'on peut adresser à tout type d'action humanitaire en général : elle fournit une béquille face aux insuffisances de l'État.

Commençons par le commencement : qu'est-ce qui a amené certains à ressentir le besoin d'organiser une redadeg ? Principalement, le manque d'argent. La redadeg a en effet permis, comme nous l'avons dit, d'engranger une comme d'argent non négligeable. Mais qui aurait du donné cet argent ? L'État, à partir d'un système équitable (un mot à la mode, en ce moment...) de répartition des richesses que l'on nomme l'impôt, et qui permet à chacun de contribuer à la bonne marche de a société selon ce qu'il peut donner. Si l'argent était venu de l'État, la somme donnée à la langue bretonne par chacun aurait été proportionnelle à ce qu'il était en mesure de donner : nous aurions été en situation d'équité. Au lieu de cela, puisque l'État n'a pas donné d'argent, qui est-ce qui l'a donné ? Des individus, des associations pour la promotion de la culture, et des petites entreprises locales ayant une sensibilité culturelle : pour la plupart, des individus qui ne gagnent pas beaucoup et qui ont déjà l'habitude de donner une part considérable de leur temps et de leur énergie à notre culture. Pendant ce temps-là, l'argent des grands trusts continuait de rentrer dans les poches des actionnaires.

C'est là le problème de toute entreprise caritative en général : pour pallier les insuffisances de l'État, on demande aux plus vertueux de donner encore un peu plus qu'ils n'ont déjà donné. En fin de compte, c'est le smicard altruiste qui ponctionne sur son salaire pour la juste cause alors que le P-DG voit ses charges continuer à baisser.

Dans notre cas s'ajoute une donnée supplémentaire : si l'argent provient de l'État, cela signifie qu'il est reconnu comme quelque chose de légitime que la France contribue financièrement au maintien des cultures locales. Symboliquement, ce n'est pas neutre : chaque subvention publique est en même temps la reconnaissance d'une certaine utilité publique. Au lieu de cela, si les individus se débrouillent d'eux-mêmes pour recueillir l'argent qui leur manque, l'opinion est libre de considérer qu'il s'agit d'un petit groupe qui agit pour ses petits intérêts privés, comme le font les écoles catholiques, le Front National en ce moment, etc.

Est-ce qu'il faut critiquer ces actions, et la redadeg notamment, pour autant ? Bien sûr que non. Dans le contexte actuel, puisque l'État ne donne pas d'argent, et la tendance est à la baisse de l'impôt progressif au profit d'impôts inégalitaires comme la TVA, TIPP, et diverses taxes à la consommation courante, il faut bien trouver soi-même l'argent qui manque. De plus, la redadeg n'aura sûrement pas eu qu'un effet financier : on peut espérer qu'elle aura contribué à diffuser l'image d'une culture bretonne vivante, joyeuse et ouverte. En ce sens, elle aura eu des effets positifs sur l'opinion publique que n'aurait sûrement pas eu une ponction fiscale...

Alors saluons le succès de la redadeg, félicitons les organisateurs et participants, réjouissons-nous de son déroulement, mais surtout n'en souhaitons pas de nouvelle ! La redadeg, avant d'être le signe du dynamisme culturelle breton, est avant tout le signe du mépris centraliste qui nous est affiché, de la misère d'une politique de droite qui ne subventionne pas le maintien de la diversité culturelle, et des petites débrouilles que l'on en vient à mettre en œuvre pour le combler. La redadeg est en même temps un évènement enthousiasmant et le symbole morbide de notre déconsidération bureaucratique. En tant qu'évènement, elle doit être saluée, mais en tant que symbole, elle doit être prise pour ce qu'elle est : un palliatif. La redadeg est la manière dont quelques militants vertueux tentent tant bien que mal de soigner la maladie qu'est la désaffection de notre langue par les autorités. À tout choisir, je préfère tenter d'éliminer la maladie que de développer un médicament. Mais bien sûr, tant que la maladie est là, je prends le médicament, et je fais ce que je peux en sa faveur. Mais je n'oublie pas qu'il s'agit d'un médicament.

N'oublions pas que la redadeg est un médicament, et voyons le symptôme morbide qu'elle tente d'atténuer.

12/03/2008

Et la politique devint anecdote...

I. Pré-texte : que je vous dise un peu ce que je ne vous dirai pas...

Il y a plusieurs manières de critiquer le traitement des mouvements sociaux par les médias.

  • On peut dire que, soumis aux pressions de leurs annonceurs et leurs propriétaires, les journaux ne prennent pas position en faveur de ceux qui entrent en grève car ils ne peuvent se permettre de s'afficher contre ceux dont ils dépendent financièrement.
  • On peut dire que, parce qu'ils se sentent obligés de prendre leurs lecteurs pour des veaux, afin de maintenir un nombre de lecteurs suffisamment élevé, ils n'abordent pas les questions qu'ils jugent trop compliquées et se complaisent dans un infantilisme démagogique de leur lecteur.
  • On peut dire aussi que la concurrence entre les médias pousse chacun à racoler dans le plus spectaculaire et le plus aguicheur. Ceci conduit à une surenchère de l'obscène et du violent dans les journaux, afin d'ébahir et de captiver toujours plus le lecteur/spectateur.

Ces raisons, et d'autres sûrement, ont des effets bien connus sur la manière dont sont abordés les mouvements sociaux : on fait l'impasse sur les réelles revendications de ceux qui entrent en grève ou manifestent, car celles-ci sont jugées trop compliquées ou techniques, et risqueraient de susciter un mouvement de sympathie des lecteurs/spectateurs. À la place, on préfère insister sur les évènements violents, dont on est sûr qu'ils attireront le public; et arborer des analyses simplistes dont on est sûr qu'elles conforteront le lecteur dans ses préjugés. On se contente alors de montrer le mouvement social dans son aspect gênant pour les usagers, ce qui permet de stigmatiser assez vite ses acteurs, qui sont perçus comme des égoïstes gênant la bonne marche de la société pour maintenir/obtenir des privilèges.

Ce sont les manières traditionnelles de critiquer le traitement médiatique des mouvements sociaux. Elles sont justifiées. Mais l'objet de ce texte concerne un autre genre de critique, celle d'une dérive plus insidieuse des médias et de l'opinion publique en général : la clientélisation de la politique, et la banalisation d'un mouvement social. Pour pasticher Durkheim, le fait politique est pris comme une chose, mais pas au sens épistémologique où l'entendait le sociologue : il devient une chose au sens banal du terme, un "truc" parmi d'autres, sans plus aucune valeur symbolique, un "machin" qui cause des désagréments aux usagers de temps en temps, une anecdote parmi les évènements de la journée. Et c'est ainsi que l'on en vient à classer les manifestations dans la rubrique des "routes bouchées", en même temps que les travaux de voirie...

II. Texte :

"Manifestations : comment éviter les bouchons."

Ouest-France titrait ça à la une, l'autre jour, sur les affichettes que l'on voit sur le devant des buralistes. Ils semblent en être fiers à Ouest-France. Et tout le monde passe devant, personne n'y fait trop attention, en tous cas, personne n'est choqué.

Peut-être n'a-t-on pas pris le temps de réfléchir à tout ce que ça signifiait. Peut-être faut-il tout reprendre à zéro.

Une manifestation, c'est des personnes qui se réunissent. Bien, c'est un bon début. Mais ils ne se réunissent pas pour faire la fête, ni pour réparer la chaussée. Ils se réunissent car ils ont un message à véhiculer, des revendications à scander, des informations à diffuser, des exigences à porter. Une manifestation porte en elle un message politique qu'elle souhaite faire connaître aux gens de l'extérieur. Non seulement une manifestation est quelque chose de symbolique, mais quelque chose qui vise à rendre public le message qu'elle porte, à le faire entendre au reste de la population. Donc si des gens manifestent, c'est d'abord parce qu'ils ont quelque chose à dire, et ensuite parce qu'ils estiment qu'ils ne sont pas assez entendus.

Voilà qui devrait faire la joie des médias, si ceux-ci jouaient encore leur rôle. Tout d'abord, ils ont en face d'eux des gens porteurs d'un message, des gens prêts à diffuser largement une information, sur leurs conditions de travail, sur une nouvelle réforme qui passe, ou sur un autre sujet. Mais plus encore, ils ont face à eux des gens qui estiment que le travail journalistique d'information est mal fait (sans quoi ils n'auraient pas besoin de manifester) et qui demandent qu'on le fasse. Ainsi, non seulement on leur mâche le boulot en leur fournissant le sujet politique et les informations, mais on ne demande qu'une chose aux journalistes, c'est qu'ils piochent allègrement dans le travail d'information que l'on a fourni, car la seule chose qui compte pour nous c'est qu'elle soit diffusée.

Mais il faut croire que parler de politique, c'est ringard pour les journalistes de Ouest-France. Prendre un mouvement social par ses revendications, ça risquerait de fâcher et faire perdre des lecteurs. Parler d'un projet de loi, c'est trop compliqué pour les lecteurs. Et, puisque ça ne les concerne pas, ça ne les intéressera pas. D'ailleurs, si ça les avait intéressé, ils seraient allés manifester. "Quoi, comment ça, pour aller manifester, il faut d'abord être informé de la manifestation ? Mais vous ne croyez tout de même pas que c'est le travail d'un journaliste que de faire de l'information ?!"

Bref, il vaut mieux parler d'une manifestation comme d'un désagrément passager, au même titre que les travaux de voirie et les contrôles radars. Là, au moins, on est certain de faire de l'information utile pour le consomm... pardon, le citoyen.

J'imagine un enfant biberonné au Ouest-France, tombant par hasard sur une manifestation dont les brillantissimes recherches du journal ne sont pas parvenues à le protéger. Il découvrira alors avec stupeur que les manifestants sont des gens comme lui. Tiens, et ils ont même des pancartes, et ils disent des choses.

- "Qu'est-ce qu'ils disent maman ?"

- "Ne les écoute pas, ils parlent de politique, c'est obscène"

Il réalisera peut-être qu'une manifestation, ce n'est pas une réunion impromptue de personnes en mal de relations sociales, mais que les gens se réunissent pour une raison. Mais ça, ce n'est pas avec Ouest-France qu'il l'apprendra.

Après les frasques de la politique-spectacle, décrite par d'autres avec brio, on tombe ici dans la politique-anecdote. La politique qu'on contourne en tournant au feu à droite 100m plus tôt que d'habitude. La politique qui dérange un peu parce qu'elle fait du bruit et qu'elle bloque la route, mais surtout pas la politique porteuse d'un message. Alors, d'une vision d'ensemble de la société, vous n'y pensez encore moins !

Et le pire, c'est que personne ne s'en émeut. Tout le monde trouve ça normal de voir la politique ainsi vidée de son essence pour être rabaissée au même rang qu'une route bouchée pour raisons d'innondations ou de fortes chutes de neige. On est presque content de savoir quand une route sera bouchée pour pouvoir faire le détour, parce que "quand-même, c'est bien pratique, on peut prévoir avant".

Un jour, chaque ville disposera d'un terrain vague, un peu à l'écart, pour que les mécontents puissent y manifester autant qu'ils le veulent sans déranger personne. Ouest-France pourra affréter des cars pour que les militants puissent se rendre jusqu'à ce terrain vague. Et tout le monde trouvera ça bien pratique.

III. Après-texte : Ce qui n'était pas dit dans ce qui est dit

Au delà de l'anecdote sur Ouest-France et les manifestations, c'est la transformation de la manière dont est perçue la politique qui est en cause. D'un projet de société fondé sur un certain nombre de valeurs et une démarche collective, dont on discute avec d'autres, et que l'on essaie de mettre en pratique, on passe à un évènement parmi d'autres, susceptible lui aussi d'être agréable ou désagréable pour celui qui le vit individuellement. On ne juge plus un fait politique parce qu'il se fonde sur des valeurs que l'on cautionne, parce que son application se traduirait par une société que l'on jugerait plus juste, désormais on le juge pour l'agrément ou le désagrément immédiat qu'il nous procure. "Je suis contre les grèves car elles me nuisent en tant qu'usager", "Je voterai pour tel candidat parce qu'il a promis tel avantage pour les gens de ma catégorie" Mais est-ce qu'il propose une société juste ? "Ça, je m'en fous !".

On ne se demande même plus "vais-je voter pour une société de l'individuel ou bien une société du collectif ?", car on ne vote même plus pour une société, mais seulement pour son intérêt propre d'individu. L'individualisme (la droite) a triomphé en politique, car il s'est insinué non plus dans le contenu du vote, mais dans sa démarche même. Et, puisque désormais les individus vote pour des motifs individuels, nul doute qu'ils voteront du coté de ceux qui orientent le plus leur discours vers l'individu...

Et la gauche qui croit aux élections est obligée de s'adapter à cette nouvelle conception du politique. Elle doit transformer son message : plutôt qu'un modèle de société, elle doit se mettre elle aussi à proposer des avantages individuels directs. C'est ainsi qu'elle en vient à se couper d'une partie de son électorat traditionnel : ceux à qui le vote à gauche n'est pas susceptible d'apporter d'avantages individuels directs, mais pour lesquels il correspond à leurs convictions. Par exemple, les gens bénéficiant d'un fort taux d'éducation, et gagnant beaucoup, qui paieront plus d'impôts sous un gouvernement de gauche, mais qui défendent l'impôt au nom d'une vision collectiviste de la société. Dès lors que la gauche se coupe de cette vision collectiviste pour se vendre comme un banal prestataire de services politiques, ils n'ont plus d'intérêt à voter pour elle. D'autres concurrents offrent des services plus rentables...

Ce renversement des valeurs était patent pendant la campagne présidentielle de 2007, notamment à travers ce slogan de Ségolène Royal qui m'a choqué : "Plus juste, la France sera plus forte". Ainsi, une France juste n'est plus le but que se donne Ségolène Royal, mais uniquement un moyen pour maintenir la suprématie de la France. "Votez à gauche, c'est elle qui garantit le mieux le maintien de vos privilèges !" Et moi qui croyais que la gauche, c'était l'abolition des privilèges ? Ce slogan peut être critiqué sous plusieurs aspects, notamment par le fait qu'il témoigne d'une idéologie compétitiviste dont on se demande comment elle peut s'accommoder d'une quelconque "justice" : la France doit être juste en interne, pour pouvoir écraser les autres en externe ? Mais surtout, ce que l'on voit, c'est que ce sur quoi la gauche a désormais axé sa campagne, c'est les avantages stratégiques qu'elle prétend proposer, alors que les questions de justice sociale qu'elle devrait mettre au tout premier plan sont reléguées au rang de moyen pour acquérir ces avantages. Puisqu'elle ne croit plus pouvoir nous proposer la justice pour elle-même, la gauche tente de nous la refourguer par la petite porte, comme un bon moyen de garder notre niveau de vie. Et si l'on parvenait à démontrer à Royal que c'est l'injustice qui favorise le maintien de nos privilèges ? Étant donné que ce maintien est devenu prioritaire sur la justice, c'est sans scrupules qu'elle devrait abandonner la justice.

Finalement, le vrai problème tient dans ce renversement des valeurs que l'on attribue à la politique, dans le fait qu'aujourd'hui elle ne soit plus considérée comme un projet global pour une société plus juste, mais comme un évènement parmi d'autres, susceptible d'être agréable ou désagréable. Les médias ou le discours actuel du PS ne sont pas responsables de cet état de fait, ils ne font que traduire une évolution des mentalités. Ce contre quoi il faut lutter, c'est justement cette évolution sournoise et insidieuse : la consumérisation de la politique. Tentons d'abord de comprendre les processus qui mènent à cette consumérisation de la politique, et luttons pour sa repolitisation.

Un bon point de départ pour comprendre : le documentaire "Century of the Self" (en anglais), d'Adam Curtis, et notamment son quatrième volet.

Un bon point de départ pour lutter : une dénonciation véhémente de toute la dépolitisation de la politique menée par le PS et par les "syndicats représentatifs", en rappelant que si l'on doit voter pour quelqu'un, ce n'est pas pour les services qu'en tant que prestataire il nous rendra à nous clients, mais pour les valeurs qu'en tant qu'élu il incarnera en notre nom de citoyens.

10/03/2008

De quelle (dé)croissance parle-t-on ?

Un des malentendus fondamentaux dans le débat entre croissance et décroissance consiste dans la nature de ce que l'on voudrait voir croître ou décroître. Dès que l'on confond la définition que les économistes donnent de la croissance avec n'importe quelle autre définition fantaisiste qu'on veut bien lui donner, alors il est facile de faire passer les objecteurs de croissance pour des passéistes. "Vous voulez la décroissance de la qualité de vie, de l'éducation, de la santé, etc." peut-on entendre à l'égard des objecteurs de croissance. D'un autre coté, ceux-ci ne sont bien souvent pas capables de préciser de quelle décroissance ils parlent. C'est pourquoi il peut être utile de s'arrêter un peu plus précisément sur ce à quoi correspond la fameuse "croissance économique" dont les médias nous parlent à longueur de journée, mais qu'on ne définit jamais véritablement.

Pour mesurer le taux de croissance d'une société, on mesure l'augmentation de son PIB (produit intérieur brut), qui correspond principalement à ce qui est produit par l'industrie de cette société. Pour obtenir le PIB, on mesure la valeur ajoutée des entreprises de la société étudiée, et on y ajoute son solde commercial.

Ceci pose deux problèmes :

  • Premièrement, en ne mesurant que la production des entreprises, on occulte un certain nombre de données, comme tout ce qui est créé dans le cadre d'un ménage, des associations, bref, ce que l'on appelle "l'économie informelle". Selon la boutade d'Alfred Sauvy, il suffit de se marier avec sa cuisinière pour faire baisser le PIB.

Or justement, ce que promeut le mouvement de la décroissance, c'est d'augmenter la part de ce qui provient de ce type d'économie informelle, au détriment des produits de l'industrie classique. On trouve dans les milieux décroissantistes des appels pour court-circuiter l'économie traditionnelle, jugée inhumaine, au profit de solutions alternatives : produire soi-même ce que l'on peut, développer les relations d'aides et de services mutuels dans un cadre informel (une manière de comprendre le terme "convivialité"), ou dans un cadre formel (les SEL, ou "systèmes d'échanges locaux" voir aussi sur wikipedia),...

Bref, on voit qu'il est possible d'appeler à une décroissance des échanges commerciaux classiques sans pour autant que cela rime forcément avec austérité, frugalité et ascétisme. Ne plus acheter de crêpes dégueulasses dans des emballages plastiques en grands surfaces, ça fait baisser le taux de croissance du PIB, mais ça n'empêche pas de manger quand-même des crêpes, par exemple celles qu'on fait soi-même avec les oeufs de ses poules, le lait du voisin, et de la farine achetée directement au producteur sur le marché.

Le mouvement de la décroissance en appelle finalement plus à modifier la structure des échanges économiques qu'à renoncer à ce que l'on obtient par ces échanges. Manger des crêpes qu'on a faites soi-même plutôt que celles en plastique : si c'est ça la privation, alors je veux bien me priver plus souvent !

Si la décroissance appelle effectivement à un certain renoncement, celui-ci ne survient qu'après coup : c'est une fois que l'on a quitté le système standard des échanges marchands que l'on réalise l'inanité de certains achats que l'on faisait au sein de ce système. Autrement dit, lorsqu'on passe sa journée à discuter avec d'autres personnes plutôt qu'à se promener dans un supermarché et à être bombardé par la publicité, on sent subitement moins le besoin d'acheter le dernier baladeur mp3 qui vient de sortir.

Pour cet apport de l'économie informelle, on peut le Le Chômage Créateur et Le Travail Fantôme d'Ivan Illich (ces ouvrages se trouvent dans le tome II de ses oeuvres complètes, Fayard 2004).

  • Deuxièmement, en ne mesurant que ce qui est produit par l'industrie, le PIB ne rend pas compte de la totalité du cadre de vie des individus, notamment parce que celui-ci est aussi déterminé par des contraintes naturelles. Ainsi, un cataclysme naturel engendrera une croissance du PIB, puisqu'il conduira à produire plus pour la reconstruction, mais ce n'est pas parce que le cataclysme a fait augmenter le PIB qu'il a rendu les gens plus heureux. Sans parler de la question de savoir si le bonheur se trouve ou pas dans le confort matériel, on constate que le cataclysme aura fait baisser le confort des individus, alors qu'il aura fait augmenter la "croissance". Sur ce point, voir le Sophisme de la vitre cassée (1850) de Frédéric Bastiat (cf. le texte sur wikisource). Le PIB a ceci de frauduleux qu'il ne prend en compte dans son évaluation que les biens qui auront été produits pour reconstruire ce que la tempête a détruit, mais pas ceux qui auront été détruits par la tempête !

Ce second point est aujourd'hui crucial lorsqu'il est appliqué au contexte écologique. En effet, une destruction du contexte écologique génère une croissance économique du PIB, puisqu'il faut reconstruire artificiellement ce que nous avons détruit. Pour autant, cela ne signifie pas, au contraire, une augmentation du niveau de vie. Dans la problématique actuelle de la situation écologique, le contexte est un peu différent de celui de la vitre cassée ou du cataclysme : le cadre de vie n'est pas détruit par accident, c'est l'industrie qui le détruit elle-même pour pouvoir générer du profit sur sa reconstruction.

C'est ainsi qu'il existe aujourd'hui toute une industrie dont le fonds de commerce est justement la destruction de l'environnement et sa reconstruction : c'est le développement durable. Prenons l'exemple de la dépollution de l'eau. Il existe aujourd'hui des entreprises qui se prétendent écologiques car elles dépolluent l'eau. Nul doute qu'elles rendent ainsi un service, et qu'elles améliorent l'environnement. Mais ce que l'on oublie de préciser, c'est que la condition pour qu'elles puissent faire du profit, c'est que l'eau soit polluée. Elles n'ont donc aucun intérêt à la réduction de la pollution à sa source, car celle-ci détruirait son fonds de commerce. Or, puisque les entreprises qui dépolluent l'eau (Veolia notamment) sont grandes et influentes, elles ont les moyens d'exercer quotidiennement des pressions, sur les collectivités territoriales notamment, pour que l'eau continue d'être polluée, et pour pouvoir ainsi continuer à faire du lucre en la dépolluant. Alors, la dépollution de l'eau est-elle vraiment écologique, ou n'est-elle qu'un business qui entretient la pollution pour pouvoir continuer à dépolluer ? Il serait sûrement plus judicieux d'envisager le problème sous l'angle de la réduction de la pollution à sa source, c'est à dire une décroissance des activités qui polluent...

 

Ainsi, à partir de ces éclaircissements sur le PIB, nous avons levé deux contresens qui pesaient sur le débat entre croissance et décroissance. Premièrement, puisque le PIB ne mesure que l'économie industrielle, il est faux de dire qu'une décroissance du PIB correspond à une décroissance de toute création de valeur, il vaut mieux dire qu'elle tend à créer de la valeur par d'autres voies que celle des échanges commerciaux traditionnels. En ce sens elle n'est nullement une privation. Deuxièmement, puisque le PIB ne mesure que ce qui est produit par une industrie, et non la qualité du cadre de vie, il est faux de dire que la croissance du PIB correspond à l'amélioration du cadre de vie. Au contraire, elle repose aujourd'hui dans une certaine mesure sur sa destruction.

01/03/2008

La critique d'un livre que je n'ai pas lu

On fait ça souvent, en philo, parler d'un livre qu'on n'a pas lu. On est forts, en philo. Aujourd'hui c'est à mon tour de parler d'un livre que je n'ai pas lu, il s'agit de Résistance et conscience bretonne 1940-1945, par Jean-Jacques Monnier. (399 pages, 20 €)

Qu'est-ce que ce livre ? C'est un livre d'histoire, écrit par un historien, qui relate tous les faits de bravoure et de résistance d'habitants de Bretagne pendant la seconde guerre mondiale. Du point de vue historique, il est sûrement très bien fait, mais je ne sais pas, je ne l'ai pas lu. Et je trouve toujours intéressant les livres d'histoire, je n'ai rien contre ceux qui parlent de la seconde guerre mondiale.

Alors, qu'est-ce que j'ai contre ce livre ? Pour y répondre, je vais déjà vous expliquer ce que l'on entend en faveur de ce livre, mais avant cela, il faut parler de ce à quoi il entend s'opposer : une autre approche historique de la Bretagne pendant la seconde guerre mondiale.

Vous pouvez aussi lire un texte en faveur de ce livre, et un (long) texte contre, écrits par des gens qui l'ont lu, et qui en critiquent le contenu.

Suite à quelques commentaires, il faut que je précise deux ou trois choses : le "texte en faveur du livre" a été écrit par l'éditeur du livre, il est donc susceptible de représenter plus les intérêts mercantiles de celui-ci que l'avis du "mouvement breton" en général. La présentation élogieuse du livre n'est donc pas forcément écrite par des militants, mais par l'éditeur pour faire vendre. De plus, "le livre de .: Monnier tend justement a prouver que les Bretons ou le mouvment nationalsite n´ont ni collaboré, ni résisté plus que les autres. Simplement, comme dans toute mouvance plus politisée que la moyenne, plus de gens se sont engagés d´un coté ou de l´autre, mais dans les mêmes proportions." (commentaire de Kevin). En verité, certains auront bien compris que le livre en question n'est qu'un prétexte pour faire le point sur les accusations faites au régionalisme, certaines étant jugées pertinentes et d'autres non.

I: La critique du "mouvement nationaliste breton"

Il existe en Bretagne un certain nombre de personnes, dont la plus connue est Françoise Morvan, et d'autres sont moins connus (André  Markowicz, Pierrick Le Guennec, le site communautarisme.net, la Libre Pensée, le Groupe d'Information Bretagne, certains organes de la Fédération des Oeuvres Laïques, ...), qui critiquent le "mouvement nationaliste breton".

a: Qu'est-ce que le "mouvement nationaliste breton" ?

Ce terme de "mouvement nationaliste" peut avoir deux sens :

  • Dans un premier sens restreint, il désigne uniquement les nationalistes parmi tous ceux qui militent, d'une quelconque manière, pour quelque chose en rapport avec la Bretagne et sa culture. Il ne désigne alors qu'une minorité de ces militants, puisqu'il exclut d'une part la majorité qui milite exclusivement sur le versant culturel (pour des écoles, des médias, des panneaux en langue bretonne, pour la reconnaissance et la revalorisation de l'existence d'une culture spécifique) et pas sur le versant politique, et d'autre part, parmi ceux dont le militantisme est politique, ceux qui ont d'autres revendications que celle d'une "nation bretonne" (c'est en effet très compliqué chez nous, il y a bien les "nationalistes", mais aussi les "autonomistes", les "indépendantistes", les "fédéralistes", les "séparatistes", les "régionalistes", les anarchiste qui sont contre toute structure gestionnaire mais pour une autogestion à l'échelle de la Bretagne, et j'en passe). En ce premier sens, le "mouvement nationaliste breton" désigne un tout petit nombre de personnes.
  • Dans un second sens, on peut regrouper l'ensemble des militants évoqués ci-dessus sous la houlette du "mouvement nationaliste breton". C'est plutôt le sens que donnent Françoise Morvan et ses comparses à ce terme, puisque leur critique porte aussi bien sur les écoles Diwan que sur des maisons d'édition, des universitaires, et même... des nationalistes ! Pour autant, cette manière de voir est approximative et fort contestable, car elle ne tient absolument pas compte de la diversité des opinions exprimées par les différentes composantes, dont un certain nombre s'excluent mutuellement. Elle tend à unifier des choses qui ne sont pas unifiables. Est-ce par malhonnêteté ou par méconnaissance du sujet ? Difficile à dire, mais s'il y a un reproche que l'on ne peut pas faire à Françoise Morvan, c'est de ne pas connaître le mouvement qu'elle dénonce.

b: Sur quoi porte cette critique ?

La critique du "mouvement nationaliste breton" par Françoise Morvan et ses acolytes porte sur plusieurs points. Une des choses que l'on peut reprocher à ceux qui s'estiment visés par ces critiques est de diaboliser cette dame et ses idées, ainsi que les autres critiques évoquées plus haut, de rejeter tout en bloc, et de ne pas faire le tri. Comme si, lorsqu'une personne énonce des idées, elle avait soit raison sur tous les points, soit tort sur tous les points.

C'est d'autant plus dommage que Françoise Morvan et ses comparses formulent certaines critiques intéressantes : notamment sur la récupération par le marketing de l'image de marque de la Bretagne (avec une juste dénonciation de l'institut de Locarn); sur le risque que la régionalisation de certains pouvoirs, si elle est mal menée, aboutisse à une dérégulation et développe les corporatismes; sur une certaine omerta au sein du mouvement breton, etc. D'une manière générale, la plupart des critiques que font Françoise Morvan et ses amis à certaines revendications bretonnes du point de vue de l'extrême gauche me paraissent pertinentes. Ainsi, elle peut nous faire ouvrir les yeux sur le risque de tomber dans un chauvinisme abrutissant qui est plutôt l'avatar de l'extrême droite. Elle peut nous faire remarquer que la régionalisation peut être un prétexte pour une dérégularisation massive des services publics, ou que sous prétexte de défendre une "culture bretonne", certains ne font en fait qu'entretenir un folklorisme qui ne sert que leurs intérêts pécuniaires, et sûrement pas notre image.

Ce sont des critiques que les défenseurs qui se veulent crédibles de la culture bretonne ne devraient pas laisser de coté : on ne peut pas se le permettre. Nous devons nous poser ces questions, et y trouver une réponse ne signifie pas condamner toute tentative pour sauver notre culture, mais tenter d'éviter l'instrumentalisation de ce sauvetage par la droite. Bref, lorsque certaines de ces critiques sont pertinentes, c'est dommage que le "mouvement breton" y fasse la sourde oreille.

En général, ces critiques ne sont que l'application au niveau local de questions beaucoup plus générales. Par exemple, l'opposition à l'Europe des Régions est un des chevaux de bataille du trotskisme, qui tente de défendre un État fort. Elle ne sort pas de nulle part, mais des principes défendus par les trotskistes. C'est pourquoi on ne peut pas comprendre la question du l'Europe des Régions vraiment bien si on ne la met pas d'abord en rapport avec la question suivante, plus générale et abstraite, mais aussi plus intéressante : "quel rôle doit-on attribuer à l'État ?". On tombe ici en plein dans le débat entre sa critique par les libertaires et sa défense (provisoire, jusqu'à l'avènement du socialisme), par les trotskistes. Ce débat de fond est, la plupart du temps, occulté, d'un coté comme de l'autre, et c'est bien dommage car alors on ne fait que pinailler tout en restant à la surface.

Le critiques qui concernent certains dysfonctionnements du milieu culturel, si elles sont vraies, sont présentées comme une particularité de la Bretagne, afin de la diaboliser, alors que si on réfléchit un peu, on se rend compte qu'ils existent un peu partout. Attention, je ne dis pas qu'il faille excuser le clientélisme et l'entrisme universitaire, le lobbying éditorial, l'omerta sur certains points qui fâchent, et autres, lorsqu'ils se présentent en Bretagne, sous prétexte qu'on les trouve aussi ailleurs. Ce que je dis, ce que ce sont ces processus-là qu'il faut blâmer, et pas la Bretagne à leur place, elle n'a rien à voir là-dedans, elle n'est qu'un des endroits où ils se manifestent. On peut vouloir lutter contre eux, y compris et surtout localement, mais on ne peut pas s'en servir pour blâmer le mouvement culturel breton.

Parmi ces critiques, celle qui nous intéresse aujourd'hui est la suivante : le "mouvement nationaliste breton" serait à tout jamais entaché du nazisme, de racisme, et d'antisémitisme, pour s'être corrompu dans des pratiques et des discours plus que douteux pendant la seconde guerre mondiale et avant. L'idée avancée par Françoise Morvan et les groupes mentionnés plus haut est que ceci n'est pas un hasard, puisque ce mouvement nationaliste repose sur des bases idéologiques xénophobes, antisémites, etc. Vouloir sauver sa culture, ce serait vouloir rejeter celle des autres. De plus, même si aujourd'hui la guerre est finie, le "mouvement nationaliste breton" serait toujours resté plus ou moins suspect.

II: Un livre présenté comme une réponse

Un des défauts de ce "mouvement breton" visé est de rejeter bêtement ces critiques en bloc, sans tenter d'y répondre, de les trier, voire parfois de les comprendre. Les militants visés par Françoise Morvan et consorts se contentent de les insulter, sans essayer de démonter leur argumentation. C'est bien dommage. Je pense qu'une critique sérieuse et respectueuse des arguments de ces groupes aurait beaucoup plus de portée qu'une benjaminmallaussènisation maladive et frénétique. On pourrait notamment faire le tri entre les arguments pertinents et ceux qui ne le sont pas, écarter les seconds pour se concentrer de manière constructive sur les premiers.

C'est d'autant plus dommage que, si l'on regarde de près certaines de ces critiques, et qu'on voit qu'elles consistent souvent à condamner l'ensemble d'un mouvement à partir des imbécillités d'une de ses minorités, alors on se rend compte que cette critique n'est en fait pertinente que pour une infime partie du "mouvement breton", celle-là-même dont on se sert pour délégitimer le reste du mouvement.

Ainsi, dans le désert intellectuel du mouvement culturel breton, lorsqu'au milieu des stériles invectives surgit quelqu'ouvrage doté de tout le prestige accolé à sa crédibilité scientifique, on s'en empare sans trop regarder et le monte sur un piédestal comme le summum de la défense scientifique de nos idéaux. Il suffit que sorte un livre à propos des résistants en Bretagne pour qu'on le brandisse fièrement en disant : "voilà enfin le livre que nous attendions tous depuis longtemps! (al levr edomp holl o c'hortoz abaoe pell). Ce livre apporte la preuve que Françoise Morvan raconte des conneries !". On ne prend pas vraiment la peine de se demander si ce livre (aussi bien fait qu'il puisse être, par ailleurs), peut vraiment servir à défendre la cause des militants bretons. Comme si des faits historiques, par la vertu d'on ne sait quelle magie, pouvait effacer d'autres faits historiques. En particulier, ce qu'on ne remarque pas, c'est que si la critique qui tente d'associer le mouvement breton au nazisme ne tient pas la route, alors une réponse à cette critique dans les mêmes termes ne tiendra pas non plus la route.

III: Une réponse qui ne fait que renforcer la logique de l'attaque

Alors, quel rapport avec le fameux bouquin ? Et bien le voici : là où Françoise Morvan et autres disent "les bretons sont des nazis car il a existé des cas de collaboration durant la seconde guerre mondiale", le mouvement breton fait répondre à Jean-Jacques Monnier : "mais non, les bretons sont des héros car il a existé des cas de résistance durant la seconde guerre mondiale".

Ce que l'on constate, c'est que ni l'un ni l'autre ne tiennent debout. Dans un sens comme dans l'autre, il est absurde de vouloir tirer une conclusion générale sur l'ensemble d'une population à partir de faits isolés de quelques uns de ses membres il y a 65 ans.

Mais si l'argumentation à partir de ce livre d'histoire se contentait d'être absurde, ça ne me gênerait pas. Je dirais simplement qu'elle est aussi absurde que l'autre, et pius voilà tout. Ce qui me gêne, c'est qu'elle renforce le poids de celle de Françoise Morvan et de ses camarades. En effet, en tentant d'utiliser la même stratégie pour répondre à ses attaques, on montre implicitement qu'on considère cette stratégie comme valide, à tel point qu'on l'utilise nous-même. Ainsi, bien qu'en sens inverse, c'est toujours le même raisonnement qu'on utilise, et en montrant qu'on l'utilise, on montre surtout qu'on y adhère. Comme disait Jean Gagnepain, "on a beau changer de coté à la mi-temps, c'est toujours au même jeu qu'on joue".

IV: Cassons plutôt la logique de l'attaque

a: adsav=adsav -> emsav=adsav, ou comment jeter le bébé avec l'eau du bain

Qu'est-ce que c'est que ce titre mystérieux ? "Adsav" est le nom d'un parti d'extrême-droite breton; "emsav" désigne ce qu'on appelle le "mouvement breton", mais sous son aspect plutôt culturel. Si l'on revient sur ce titre, il veut donc dire : "à partir de l'existence d'un parti d'extrême-droite breton qui ne représente que lui-même (adsav=adsav), on déduit frauduleusement que l'ensemble du mouvement breton est d'extrême droite (emsav=adsav)"

Le terme "mouvement breton" désigne d'une manière assez floue tout un tas de personnes différentes, qui militent dans des domaines différents, avec des idées différentes. À mes yeux, est assez difficile de définir le "mouvement breton", du fait de la diversité de ceux qui le composent, de leurs idéaux, leurs revendications, etc. Du coup, il arrive souvent qu'on prenne les errements d'une partie des militants du "mouvement breton" pour jeter l'anathème sur son ensemble, mais ce n'est souvent pas très pertinent. Par exemple, il existe une "extrême droite bretonne", qui reprend les slogans de Le Pen et de Megret, en remplaçant "France" par "Bretagne". Pour autant, dire que l'ensemble du "mouvement breton" est d'extrême-droite constitue un raccourci facile, que les détracteurs du mouvement empruntent de temps en temps. Cette extrême-droite bretonne doit représenter (à mon avis, d'après ce que je vois) moins de 5% de l'ensemble de ceux qui militent pour quelque chose qui se rapporte à la Bretagne. En quoi leur existence fait-elle un raciste du parent d'élève qui milite pour que son enfant apprenne le breton à l'école, ou de celui qui réclame une télévision publique en langue bretonne ? Le seul point commun de ces des personnes en question est que les mots "Bretagne" ou "breton" se trouvent parmi leurs revendications. C'est un peu comme si je confondais "la France aux français" et "la France présidente" (d'ailleurs, j'ai clairement entendu cette confusion dans la bouche d'un membre du Parti des Travailleurs, qui attribuait (encore une fois, par ignorance ou malhonnêteté ?) le slogan "la Bretagne ax bretons" à Emgann, un parti breton d'extrême gauche...)

Si la critique de Françoise Morvan et ses amis se limite à dire "l'extrême droite bretonne est d'extrême droite", "les anciens nazis pro-Bretagne-libre sont des anciens nazis", "ceux qui militent pour libérer la Bretagne et qui sont racistes sont racistes", alors, je ne peux qu'être d'accord avec eux, et je vois mal comment quelqu'un pourrait ne pas l'être. Éventuellement, on peut s'interroger sur l'intérêt de sortir des choses aussi évidentes. En verité, dire cela, ce n'est qu'appliquer un principe de réduction en logique formelle : si l'on a un énoncé de type "a ^ b" ("a et b", où "a" et "b" sont des propositions, "^" signifie "et" en logique formelle), et que cet énoncé est vrai, alors l'énoncé "a" est vrai aussi. Ainsi, si les énoncés "X est d'extrême droite ET X est breton" ou "Mes chaussons sont marrons ET mes chaussons sont trop grands" sont vrais, alors les énoncés suivants sont vrais aussi : "X est d'extrême droite", "X est breton", "Mes chaussons sont marrons", "Mes chaussons sont trop grands". Si Françoise Morvan et autres ne nous disaient que cela, la seule critique qu'on pourrait éventuellement leur faire serait que leur discours ne vole pas haut. Malheureusement, ils ne disent pas que cela (attention, cela ne veut pas dire pour autant que leur discours vole haut !)

Évidemment, le discours de Françoise Morvan et consorts ne se limite pas aux truismes énoncés plus haut. À partir du constat qu'il existe une extrême droite au sein de ce qu'on appelle vaguement le "mouvement breton", ils ne concluent pas seulement que cette partie du "mouvement breton" est d'extrême droite, mais bien que l'ensemble de ce qu'ils regroupe sous un fantoche "mouvement nationaliste breton" l'est.

Pour comprendre à quel point ce raisonnement est non seulement absurde, mais aussi dangereux, appliquons-le non plus à la Bretagne, mais à un autre pays : l'Allemagne. Que diriez-vous, si quelqu'un venait vous dire "les allemands aujourd'hui sont tous des nazis car certains allemands hier ont mis en place la Shoah" ? Vous trouveriez cela totalement ridicule, et vous auriez bien raison. Et si quelqu'un d'autre répondait "mais non, les allemands sont tous vertueux, car certains allemands ont résisté et hébergé des juifs", vous répondriez : ce n'est pas la bonne manière de répondre, elle est tout aussi illogique que la première. De plus, elle est dangereuse : de quel droit peut-on ainsi porter un jugement sur la moralité de l'ensemble des habitants d'un territoire donné à partir des actions menées par certains, il y a 65 ans, sur ce territoire ?

Il nous vous viendrait même pas à l'idée de vous abaisser à mesurer la différence de degrés de compromission entre les allemands et les bretons, pour dire "à tel endroit, la participation populaire au génocide a été plus élevée, donc ici on est un peu moins nazis que chez eux!". On voit bien que cela ne rime à rien.

Je suppose que Françoise Morvan et ses amis répondraient au moins sur un point : ce ne sont pas les habitants de cette région qu'on nomme Bretagne qu'elle critique, mais ceux qui se revendiquent d'un certain héritage et d'une identité culturelle qu'on ne peut plus tenir aujourd'hui, si l'on connaît les agissements de ceux qui s'en sont revendiqués hier. Mais l'argument ne tient pas plus pour autant : ne pas se contenter de vivre sur le territoire allemand, mais se revendiquer de la culture germanique, et oeuvrer à sa promotion, est-ce vraiment être l'héritier du nazisme ?

Ils pourraient aussi répondre : les organisations bretonnes aujourd'hui ont été fondées par des collabos.  Je ne sais pas  quelle part de collaborateurs et de résistants on compte parmi les fondateurs des organisations bretonnes, mais de toutes façons ce n'est pas pertinent. En effet, du constat que le fondateur d'une organisation est un nazi, on ne peut pas conclure que ceux qui ont aujourd'hui des rapports avec celle-ci, ou même qui y travaillent, en sont. Sinon, il nous faut accepter que tous les ouvriers qui travaillent chez Volkswagen et chez Ford sont des nazis, et on aurait un peu de mal à accepter cela. En effet, Volkswagen, "la voiture du peuple" en allemand, a été créée par Hitler dans l'Allemagne des années 30, afin que tous les allemands puissent avoir une voiture. Et sur les rapports d'Henry Ford avec le nazisme, voir cette très bonne emission de là bas si j'y suis. De même, Demeter (un label d'agriculture biodynamique) et La Nef (banque éthique) ont été créés sur la base des principes anthroposophiques de Rudolf Steiner. Or Rudolf Steiner avait des idées plus que bizarres concernant les "races humaines" (savoir s'il était ou non raciste fait aujourd'hui débat). Faut-il pour autant condamner ceux qui, aujourd'hui, s'engagent de bonne foi dans des démarches comme celles de Demeter ou La Nef ? Sûrement pas. De même pour les organisations bretonnes : la plupart des militants sont aujourd'hui totalement ignorants des relations de cousinages, idées politiques, et couleur de chaussettes préférées de ceux qui, il y a des dizaines d'années, ont fondé l'association à laquelle ils adhèrent. Ils y vont pour les idées qu'elle véhicule aujourd'hui et pour les actions qu'elle mène.

b: le nazisme vu comme maladie contagieuse

Sans aller jusqu'à assimiler l'un à l'autre, on peut relever une proximité entre cette manière de raisonner et celle du McCarthisme ou des Khmers rouges.

Petit rappel historique : le McCarthysme est la période de "chasse aux sorcières" communistes dans les États-Unis de l'après-seconde guerre mondiale et de la guerre froide; et la politique paranoïaque des Khmers rouges est la "chasse aux sorcières" "anti-communistes" (je mets "anti-communistes" entre crochets, car être anti-Khmers-rouges au Cambodge à la fin des années 1970 n'est pas forcément être anti-communiste, puisqu'à mon avis le régime Khmer rouge n'avait pas grand chose à voir avec le régime communiste décrit par Marx) au Cambodge à la fin des années 1970; elle a abouti à un massacre atroce fondé uniquement sur des suspicions non vérifiées et des dénonciations obtenues sous la torture (on dénonçait alors n'importe qui pour faire cesser les coups). Ces deux moments historiques reposaient sur une même manière de voir l'idéologie ennemie : quiconque avait approché, de près ou de loin, un communiste (dans la logique McCarthyste, rajoutez "anti" pour les Khmers rouges), avait été contaminé par le virus du communisme et représentait donc une menace pour la sécurité nationale. Ainsi, si vous aviez des communistes dans votre famille, parmi vos amis, vos collègues de travail, vous étiez soupçonné de communisme.

Ici, c'est pareil : si vous avez fondé une école avec quelqu'un qui a écrit des articles dans le même journal que quelqu'un qui a travaillé pour une radio financée par les allemands durant l'occupation, alors vous êtes un nazi. (Malheureusement, je n'extrapole pas ici le raisonnement de Françoise Morvan et ses amis)

À ce sujet, désolé de vous décevoir, mais j'ai moi-même été infecté par le nazisme, puisque ma mère a une amie qui connaît quelqu'un qui soigne Yann Fouere durant ses vieux jours.

c: dénoncer ses ennemis comme étant des nazis, procédé facile et inique

Connaissez vous le point Godwin ? C'est un loi qui régit la vie des forums sur internet : lorsque l'on arrive au moment où, à court d'arguments solides, un membre d'un forum finit par en traiter un autre de nazi, alors on a atteint le point Godwin, point irrémédiable de la discussion. C'est alors le signe que la discussion est tombée dans les pires tréfonds de la calomnie et de l'ignominie, et qu'elle ne pourra continuer que dans la mauvaise foi ou s'aggraver. On point de non-retour a été atteint par celui qui était dans un cul-de-sac.

On attribue alors un point Godwin à celui qui a accusé les autres de nazisme, et on le déclare perdant.

Ailleurs que sur les forums internet, s'auto-déclarer perdant en accusant de nazisme son adversaire est une pratique courante de ceux qui manquent de vrais arguments, Françoise Morvan ne fait donc pas exception à la règle. Ainsi, le suprême Bernard-Henry Lévy a-t-il souvent recours à ce procédé. De même, lorsqu'un intellectuel commence à devenir trop dérangeant, il suffit de l'accuser de nazisme, ou simplement d'antisémitisme ou de révisionnisme (hein, faut pas pousser !), et le tour est joué. On a vu ce genre de pratiques à l'oeuvre contre Bourdieu, Badiou, et même Edgar Morin ou Chomsky ! (c'est d'autant plus drôle (si l'on veut) pour ces derniers qu'ils sont leux-même juifs...).

Mais est-ce vraiment sérieux, honnête, intègre ? En accusant n'importe qui d'être un nazi, on ne fait que banaliser le pire. On en fait alors en fait le jeu, en utilisant à tort et à travers cet évènement horrible, et la souffrance de tant de gens, simplement pour éviter d'avoir à se fatiguer à chercher des arguments. Se rend-on vraiment compte de la portée de tels actes, simplement motivés par un souci de facilité ?

V: Conclusion

Je n'ai pas lu  Résistance et conscience bretonne 1940-1945, mais j'ai lu le "Monde comme si" de Françoise Morvan, j'ai lu ses articles sur internet donnant des preuves de l'antisémitisme de tel auteur, tel groupe d'artistes. Lorsqu'elle (ou d'autres critiques du "mouvement nationaliste breton") soulevaient des critiques intéressantes et pertinentes, je les ai écoutés. Et si j'ai sous les yeux des preuves de l'antisémitisme de Drezen, je n'irai pas les nier. Mais c'est plutôt sur les conclusions à en tirer que je m'interroge. Bien, certains écrivains bretons aussi étaient antisémites. Et alors, qu'est-ce que ça prouve ? Qu'ils étaient antisémites. Et c'est tout. Ça ne veut pas dire que celui qui apprécie leur livre l'est forcément, ni que celui qui milite pour la même langue et la même culture l'est aussi.

Parfois, sur ce genre de sujets, on gagnerait un peu à prendre du recul et voir comment ça se passe ailleurs. Ailleurs, on trouverait totalement aberrant de dire que les lecteurs de Céline, de Heiddegger, voire de Carl Schmitt (et pourtant là, c'est beaucoup plus délicat) sont antisémites. C'est peut-être parce que les bretons n'arrivent pas à faire le tri dans ce que dit Françoise Morvan qu'elle s'est mise à les croire incapables de le faire avec Roparzh Hemon, Youenn Drezen, incapables d'apprécier un livre pour ses qualités littéraires sans sombrer dans le nazisme.

Rassure-toi Françoise, on n'est pas tous agregés de lettres comme toi, mais on sait faire le tri.

En verité, ce n'est pas contre  Résistance et conscience bretonne 1940-1945 que j'ai un problème. S'il se contente d'être un livre d'histoire, alors il ne me pose aucun problème. Ce qui me dérange, c'est que certains militants bretons s'en servent pour tenter de contredire Françoise Morvan, ainsi que toute la publicité qu'on en a faite au sein du milieu culturel breton. Or, en tentant de la contredire en usant de la même argumentation qu'elle, ils ne se rendent pas compte qu'ils ne font que la légitimer. Car on ne s'approprie pas une argumentation que l'on juge ridicule, on ne se l'approprie que si on lui attribue une quelconque valeur. Or, cette argumentation est ridicule, et elle ne tient pas debout. Si les militants bretons veulent contredire Françoise Morvan, qu'ils ne le fassent pas avec des méthodes aussi nulles qu'elle. La culture bretonne vaut mieux que ça.

Voilà pourquoi je pense qu'on peut critiquer un livre sans même l'avoir lu : la question n'est pas de savoir qui, historiquement, nous approtera les faits les plus précis et les plus complets, comme Françoise Morvan tente de la faire dans sa critique du livre, mais est-il vraiment légitime et pertinent d'utiliser de cette manière des données historiques pour entacher idéologiquement ceux avec qui on n'est pas d'accord politiquement ?

Voici ce que je souhaiterais pour un vrai débat entre Françoise Morvan et consorts d'une part, et le mouvement de défense de la culture bretonne d'autre part :

  • Premièrement, que les uns et les autres soient capables de faire le tri, dans les propos de leur adversaire, entre ce qu'ils peuvent accepter et ce qu'il ne le peuvent pas. Toute critique du "mouvement breton" ne doit pas être rejetée en bloc, nous avons à refléchir sur certains points.
  • Deuxièmement, que l'on mette véritablement à jour les présuppossés idéologiques qui sous-tendent la discussion : la question de l'État et de son rôle, la question de ce dont on veut faire de cette culture bretonne qu'on voudrait promouvoir, etc.
  • Troisièmement, que l'on fasse preuve d'un minimum d'honnêteté, d'intégrité (en évitant d'accuser de tous les noms ceux avec qui l'on n'est pas d'accord), et de rigueur intellectuelle (en définissant clairement l'objet dont il est question (qu'est-ce exactement que le "mouvement nationaliste breton" ?), et le rôle que l'on est en droit d'accorder aux faits historiques).

Ce n'est qu'à ces conditions qu'un débat frucuteux pourra avoir lieu.

27/02/2008

Vers un culte de la personnalité ?

Il est partout. Même pas besoin de vous dire de qui je parle, vous le savez déjà. Vous l'avez sûrement vu au moins trois fois aujourd'hui. Sur un journal, à la télévision, sur internet. Sur le web contestataire, même. Tout le monde en parle : que ce soient les journalistes, à qui il offre sans cesse du spectaculaire tout cuit sur un plateau, ou les gauchistes en mal de bouc émissaire à vilipender, à qui il offre aussi leur dose quotidienne de matière à ronchonner.

Pour les premiers, le journalistes, on peut bien sûr s'en lamenter, mais on s'en doutait un peu, car on sait comment fonctionnent les médias, et on se dit que, étant donné la configuration du champ médiatique actuellement, les choses ne peuvent pas vraiment être autrement. De plus, son omniprésence médiatique est souvent dénoncée. Pour les autres, les gauchistes, les contestataires, les personnes censées refléchir et critiquer, c'est un peu plus inquiétant. Et c'est peut-être là-dessus qu'il faudrait réfléchir un peu plus.

Que tout le monde parle de lui, soit, c'est bien dommage, mais on peut peu faire contre ça. Mais que nous en parlions aussi, ça pose problème. Voyons pourquoi les militants de gauche ont aussi leur part de responsabilité dans la création d'un véritable culte de la personnalité à la française.

I. La nouvelle donne du culte de la personnalité

Que constate-t-on aujourd'hui ? L'émergence d'un nouveau culte de la personnalité. Bien sûr, il est adapté à notre contexte socio-historique local et contemporain. On ne peut donc pas directement le comparer aussi simplement que ça avec les autres cultes de la personnalité observés dans l'histoire. Mais il faut passer par dessus les contingences de l'appropriation sociale de ce processus pour mettre à jour son fonctionnement général.

Ce n'est plus l'État qui paye les gros plans de lui qu'on affiche un peu partout, ce sont les journaux, détenus par ses amis. Ce n'est plus la télévision d'État qui diffuse son message et qui ne fait qu'en parler, mais plusieurs chaînes, soit d'État soit appartenant à ses amis, qui poussées par la concurrence sont contraintes (sans vraiment montrer trop de réticence !) de tomber toujours plus bas dans le spectaculaire racoleur, et de diffuser le fameux "casse-toi alors, pauvre con", si les autres chaînes l'ont faite, de peur de devenir out.

Mais quelque différents que puissent être les supports sur lesquels il s'affiche, il est néanmoins partout, sur toutes les langues, dans toutes les têtes. Tout le monde en parle, et surtout, tout le monde le considère comme la cause des évènements politiques. À droite comme à gauche, que ce soit pour le féliciter ou le blâmer, c'est lui qu'on tient pour responsable de l'ordre des choses en France.

II. La gauche se décrédibilise lorsqu'elle sombre dans les mêmes travers que les médias dominants

Plus grave. On n'entend plus "notre bon président" dans la bouche des médias de bonne garde, rassurants pour les français, mais "notre mauvais président" dans la bouche des médias critiques, douteux pour les français. On aboutit au même effet, car être encensé par ceux qui rassurent vaut autant qu'être critiqué par ceux qui font peur. C'est rassurant de se ranger derrière celui que "les extrémistes" n'aiment pas. On se dit qu'il doit être normal, lui, pour de pas être aimé de ces gauchistes barbus incapables de faire et de penser comme tout le monde.

Les contestataires se sont trouvés un épouvantail, et ça rassure bien la bien-pensance, de voir qu'ils s'acharnent de manière aussi ridicule sur lui : ça la légitime à les voir comme des acharnés, bornés, obsessionnels, qui ne savent que lancer frénétiquement des invectives stériles à un punching-ball qu'ils ont désigné. Les gauchistes restent entre eux, et ne se rendent pas compte de l'écart qu'il y a entre ce qu'ils disent sur lui et ce que les braves gens en pensent. Elle se permet de sombrer de plus en plus bas dans la caricature vulgaire, se rendant ainsi totalement hors d'atteinte de la majorité qui, sans approuver forcément tous ses faits et actes, ne cautionne pas cette caricature.

Derrière tout ça, on peut imaginer les politiciens de droite, qui doivent bien rigoler en disant au peuple : "voyez, ce ne sont que des abrutis, ils ne sont capables que de s'acharner sur le président que la France à élu (et ils insistent bien là-dessus), ils ne sont pas crédibles". Et en effet, lorsqu'on voit tant de militants de focaliser leurs yeux sur cette diversion spectaculaire qu'est notre suprême nabot national, on se dit qu'ils ne sont pas très crédibles... Et ils décribilisent les autres, ceux qui essayent de comprendre pour réfléchir.

IIV. Le gauche, en y versant, renforce la vision qu'il tend à nous imposer

Donc, premièrement le discours gauchiste contre lui ne fait que nuire au discours gauchiste qui essaie d'être pertinent. Deuxièmement, il renforce en fait ce qu'il critique.

En effet, il a pour fondement de sa communication au public une conception volontariste et personnalisée de la politique. Il veut nous faire croire que la politique, et l'état actuel du monde, c'est le fruit de la décision d'une personne, lui en l'occurence. Il veut nous faire croire qu'il a le pouvoir de changer les choses. Chaque loi qui passe, c'est lui qui l'a voulue, chaque changement bénéfique dans notre société, ce sera gràce à lui. C'est une des plus grosses ficelles de sa communication : rabaisser la politique toute entière, et dans sa complexité au fruit de la volonté d'une personne.

Cette vision de la politique est totalement fausse. La situation politique n'est pas le fruit de la volonté d'une personne. Elle est le fruit de processus économiques et sociaux principalement, dont la plupart sont involontaires, et même inconnus de ceux qui ne tentent pas de les analyser. Ils se déroulent derrière nous, sans que nous les comprenions. Nous ne pouvons que les subir. Je ne réalise pas que, si je suis viré, c'est parce que mon entreprise est cotée en bourse, qu'elle subit des pressions des actionnaires qui l'obligent à toujours maximiser les profits, et parce qu'une nouvelle technique de production nécessitant moins de main d'oeuvre vient d'être mise au point, ou parce la situation économique d'un autre pays fait que la main d'oeuvre y est moins chère. Je ne vois que la décision de mon Directeur des Ressources Humaines. Je ne vois pas que le taux de chômage en France est dû à un déséquilibre économique entre le nombre total postes à pourvoir et le nombre de postulants. Je ne vois que la signature au bas du refus individuel à mes demandes d'embauche. Toutes ces choses sont pourtant à l'oeuvre dans ce qui m'arrive, mais je ne m'en rend pas spontanément compte.

Je ne réalise pas que ma décision d'acheter tel ou tel produit est conditionnée par mon environnement socio-culturel, puis par les publicités et autres effets de communication auxquels je suis soumis, je ne vois que mon acte individuel d'achat. Je ne vois pas que mon idée est toujours une idée reçue, reçue des journaux, livres, conversations, matraquage publicitaire et de leurs préjugés insidieux (ceux qui semblent aller tellement de soi qu'on ne prend même pas la peine d'y réfléchir). Je ne vois que des avis que je crois être les miens.

De même pour une décision politique. Je ne vois pas les directives européennes, les groupes de pressions, le mécanisme de formation des politiciens, l'élaboration et le vote des lois et les gens qui y participent, je vois un président qui dit "je veux réduire le chômage". Et j'ai l'impression, que, parce qu'il le veut, il fera une loi, et que cette loi va réduire le chômage.

Dès que l'on analyse un tant soit peu la situation politique de près, on réalise qu'elle correspond à des processus très complexes, un enchevêtrement de causes d'ordres divers qui interagissent entre elles pour donner un résultat final. Tout ceci est bien loin de cette vision grossière et caricaturale qu'il voudrait nous en donner.

Au passage, cette idée est censée être le point de départ de tout révolutionnaire. Une révolution n'est pas un changement de personnes au pouvoir avec les mêmes structures, fonctionnant selon les mêmes règles. Une révolution, c'est un changement de fonctionnement (de paradigme si on veut faire chic) socio-économique. Ce que le militant convaincu doit vouloir changer, ce n'est pas ceux qui subiront les déterminismes socio-économiques, mais ces déterminismes eux-mêmes.

Non seulement cette manière de concevoir la politique est incorrecte, mais de plus elle est dangereuse. S'il l'utilise, c'est pour nous faire croire que lui et ses mesures seront capables d'influer sur les constantes économiques telles que le taux de croissance, celui de chômage, etc. Elle pousse à penser qu'une personne, par le simple fruit de sa volonté, est capable de tout, dès lors qu'elle dispose du pouvoir nécessaire pour faire ce qu'elle décide. Il peut réduire la pauvreté, l'insécurité, le réchauffement climatique, la canicule en été, l'agressivité des chiens et le nombre de nuages dans le ciel. Lorsqu'on commence à attribuer autant de capacités à une même personne, les dérives ne sont jamais loin...

Or, précisément, que font ceux qui, à longueur de journée, n'ont que son nom à la bouche ? Exactement la même chose : ils reproduisent par leurs actions la stratégie qu'il a mise en place pour construire son omnipotence. Ils lui attribuent aussi tous les pouvoirs, la seule différence étant qu'ils considèrent qu'il en use pour faire le mal. Si la France est pauvre, c'est de sa faute, si les entreprises délocalisent aussi, et de même si le taux de réussite au bac est mauvais. A-t-il vraiment tout ce pouvoir ? C'est lui faire trop d'honneur que de penser qu'il a vraiment les moyens de faire tout ce qu'il voudrait. Heureusement, pouvons-nous penser, étant donné ce qu'il voudrait faire de la France...

IV. Il n'est qu'un rouage

874771873.jpg

Petite devinette... Nicolas et le capitalisme sont dans un bateau. Nicolas tombe à l'eau. Qui est-ce qui reste ?

Ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'il n'est qu'un rouage dans la grande machine du politique. Il n'est qu'un pantin au service d'intérêts qui le dépassent. Il a accepté d'endosser le costume de roi, sans réaliser que sur ce costume étaient attachées des ficelles, reliées à des baguettes. Et encore, avec la métaphore de la marionnette, on retombe dans la personnalisation de la politique, en imaginant quelqu'un derrière qui tient les baguettes. On tombe alors dans la théorie du complot, oubliant ainsi autant qu'auparavant le fait que notre société est régie par des causes de grande ampleur, qui dépassent l'échelle et la compréhension d'un simple individu.

Le plus grave, c'est surtout que cette manière de voir, en nous faisant nous focaliser sur un individu, nous empêche de nous occuper des vrais problèmes. Si l'on est satisfait de la situation, on pense que c'est à lui qu'on doit notre bonheur, si l'on en est insatisfait, on le voit comme la cause de tous nos maux, et on ne cherche pas plus loin. Alors, à chaque nouvelle loi, on s'écrie "encore un de ses mauvais coups !". Êtes-vous vraiment certains que c'est lui qui est derrière tout ça ?

Ce raisonnement conduit certains, à penser que s'il n'avait pas été président, la France aurait été plus belle. Parce qu'elle, elle valait mieux ? D'autres, qui se croient radicaux, pensent qu'en l'éradiquant, la Terre irait mieux. Allez-y, coupez des têtes : elles repousseront toujours, comme des mauvaises herbes, si vous n'en avez pas arraché la racine. On aura un autre nom, un autre visage, un autre style, pour la même politique, car la même place dans la machine. Si vous êtes structuralistes, rappelez vous qu'un élément n'a de valeur que par la position qu'il occupe par rapport aux autres, au sein du système, et non par ce qu'il est en propre.

Plutôt que de continuer à n'avoir d'yeux que pour lui, il y a des questions beaucoup plus intelligentes à se poser : quels sont ces processus globaux qui gouvernent notre société et comment y échapper ? Intéressons-nous à la manière dont fonctionne notre économie : Quel impact à la "concurrence libre et non faussée" sur l'emploi, les prix, les médias ? Quelle influence a la pression des actionnaires sur la politique d'embauche d'une entreprise ? Intéressons-nous à la communications, aux relations publiques, à la publicité : Comment les individus intériorisent-ils des dispositions, des manières d'agir et de penser, qui leur font renforcer la domination qu'ils subissent ? Comment les individus en viennent-ils à voir comme naturel un ordre social qui, somme toute, ne dépend que de conventions arbitraires ?

De la même manière, sa surexposition aussi est le fruit d'un processus. Elle n'est orchestrée par personne. Elle est le fruit du règne de la politique-spectacle, de la peopolisation du politique, des déterminismes qui s'exercent au sein du champ journalistique, ... Avant de la dénoncer, il faut tenter de la comprendre, de la re-situer dans le cadre auquel elle appartient.

C'est pourquoi on peut aussi critiquer la "journée sans lui". Tout d'abord, en faisant la promotion de leur journée un mois à l'avance, et en expliquant pendant la journée pourquoi ils ne parleront pas de "lui", ses organisateurs en ont finalement parlé beaucoup plus que si cette journée n'avait pas eu lieu. Mais surtout, si cette action a le mérite de dénoncer son omniprésence, elle a aussi le défaut de ne pas pousser le raisonnement jusqu'au bout : certes, il est omniprésent, mais pourquoi ? Et est-ce que ces causes qui le rendent omniprésent, je ne les reproduis pas en proclamant haut et fort que je vais organiser une "journée sanslui" ? Son omniprésence n'est pas le fruit du hasard, elle a des raisons, et s'attaquer à elle plutôt qu'à ses raisons, c'est comme s'attaquer à une fuite d'eau en essuyant les gouttes plutôt qu'en bouchant le trou.

Bref, il n'est qu'un effet, attaquons-nous à la cause.

V. Deux raisons d'être dangereux

Quelles conclusions tirer de tout cela ? Non pas qu'il faille l'excuser ou le déresponsabiliser, mais qu'il faut arrêter de focaliser notre attention sur lui. Beaucoup le voient comme un être dangereux pour la France. Si je pense qu'il est dangereux, ce n'est pas pour les mêmes raisons que la plupart des gens. Je pense qu'il est dangereux car il est bien pratique pour certains. C'est une bonne couverture.

  • Il est bien pratique pour le capital et ses bénéficiaires car il est comme un nonosse, une distraction qu'on jette en pâture à des militants en mal de bouc émissaire, ainsi il permet d'occulter les vrais processus de domination : la structure des rapports économiques, les comportements intériorisés par tous, y compris par les militants.
  • Il est aussi bien pratique pour nous, car il est plus confortable de désigner un grand méchant comme la source de tous nos maux plutôt que d'avoir à réfléchir, et à remettre en question certaines de nos pratiques et idées quotidiennes.

L'anti-sarkozysme primaire est la paresse du militant et la mort de la contestation sérieuse. C'est l'attitude des collégiens qui conspuent bêtement celui qui leur est désigné comme non conforme à leurs critères, pas celle de celui qui veut comprendre et changer la société.

08/02/2008

"Colorless green ideas sleep furiously"

Connaissez-vous cette phrase ? Elle a été formée par Noam Chomsky, philosophe, linguiste, et militant. Dans un texte technique de linguistique (Syntactic Structures), il l'a utilisée pour montrer qu'on pouvait faire une phrase syntaxiquement correcte, mais qui n'avait pour autant aucun sens. Ce n'est pas la polémique linguistique qui nous intéresse ici; mais remarquons que cette phrase a une signification, elle prend même tout son sens dans le contexte écologique actuel.

"Les idées vertes incolores dorment furieusement" : voilà qui pourrait illustrer aujourd'hui le dégoût d'un écologiste engagé face à la teneur du discours écologique qui se lit dans les grands médias.

Ceux-ci, ainsi que les dominants, ne peuvent plus nier la situation écologique actuelle, pourtant ils parviennent encore à occulter les conséquences que l'on devrait nécessairement tirer de cette situation. Au lieu de voir que le cataclysme écologique actuel est le fruit du mode de fonctionnement de notre société industrialisée et hiérarchisée, qu'il est le symbole le plus flagrant de sa déconfiture et de sa dangerosité, et que par conséquent il oblige à le remettre totalement en question, ils parviennent, pour l'instant encore avec quelque crédibilité aux yeux du public, à l'intégrer dans leur système de pensée. L'écologie ainsi dévoyée devient un élément parmi d'autres dans une théorie économique vouée au profit et à la compétitivité : les idées vertes deviennent incolores, puisqu'elles sont vidées de tous leurs présupposés et leurs conséquences.

Nous pourrions aussi dire que les idées vertes deviennent indolores, puisqu'on s'arrange pour éluder tout ce qui, dans les conséquences à tirer de l'état de l'environnement, nous est défavorable. Un constat qui devrait nous pousser à nous remettre en question est ainsi lavé de toutes ses implications subversives ou qui pourraient en quelque manière être douloureuses pour le système industriel d'aujourd'hui.

Pendant ce temps-là, on évite de poser les vraies questions qui font débat (jusqu'où pourrons-nous pousser la croissance du PIB ? est-il possible de continuer à utiliser un système de transport qui s'appuie sur des ressources limitées ? Les perpétuelles exhortations à la consommation ont-elles réellement pour but le bonheur du citoyen ou bien le maintien de la santé du portefeuille des actionnaires ?) : toute question qui gêne est passée à la trappe : les idées vertes dorment.

On dépense une énergie considérable pour faire taire ou déformer les propos de ceux qui osent remettre en question le dogme de la production et la compétition à tous prix, pour désinformer le citoyen, ou pour le maintenir dans la bulle apaisante et rassurante d'un infantilisme consumériste : c'est furieusement que l'on fait dormir les idées vertes.

Ainsi, cette phrase de Chomsky, "les idées vertes incolores dorment furieusement" est, quoi qu'il en pense, chargée d'un lourd sens, et pourrait être reprise comme le credo des vrais écologistes actuels. De retour dans le domaine de la linguistique, et notamment de la sémantique, voilà donc qui devrait nous faire méditer : il est toujours possible de trouver un contexte dans lequel la phrase la plus tordue peut trouver un certain sens. En l'occurrence ici, nous aurions préféré ne pas avoir à le trouver.