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04/02/2008

Le blues du fromager.

L'autre jour j'étais chez mon fromager favori. J'aperçois une tomme affinée dans du marc de raisin, ce qui me parût fort digne d'intérêt et appétissant; je m'empressai donc de lui en demander un morceau. "Profitez-en", me dit-il l'air confit, "un jour ou l'autre, ça finira aussi par disparaître". J'avais entendu dire que les normes d'hygiènes devenant de plus en plus draconiennes, cela posait problème pour certains fromages, affinés dans des feuilles par exemple. Je lui demandai si c'était de cela dont il s'agissait.

En effet, c'était de cela. Mais ce que je ne savais pas, c'était d'où venaient ces normes d'hygiènes restrictives. Mon fromager favori m'expliqua que les commissions chargées d'édicter les règles en la matière étaient sous l'emprise du lobby des fromages au lait pasteurisé. Les fromages au lait pasteurisé sont ceux qui sont fabriqués industriellement par des grandes entreprises et que l'on retrouve dans les grandes surfaces. Ils se font toujours concurrencer par ces irréductibles fromages au lait cru, fabriqués artisanalement, et vendus sur les marchés et dans les fromageries.

Alors, pour parvenir à évincer leur concurrence, ils prennent possession des divers comités de normes et autres émanations bureaucratiques de la psychose bactérienne. Et ils font passer des normes mettant les fromages au lait cru dans l'illégalité. C'est pas beau, ça ?

Ainsi, toujours selon mon fromager favori, il y a quelques années, une productrice de fromage reçut le premier prix d'un prestigieux concours de fromages. On lui dit alors : "votre fromage est le meilleur, mais vous n'avez pas le droit de le vendre". En effet, le procédé de fabrication de son fromage n'était pas conforme aux normes en vigueur. Dans la même veine, on constate une recrudescence des taux de suicide chez les producteurs de fromage, soit pour les mêmes raisons que notre championne illégale, soit parce qu'ils ne parviennent plus à suivre l'avalanche de nouvelles normes.

Par exemple, ce producteur isolé dans les montagnes à qui l'on demandait de monter un laboratoire avec des cuves en inox, et je ne sais quel attirail sophistiqué. Il ne pouvait pas le faire. Quand bien même il l'aurait pu, ce n'aurait plus été le même fromage qu'il aurait produit. Ainsi avait-il le choix entre dénaturer le fruit de son travail et le savoir-faire transmis depuis si longtemps par des générations de prédécesseurs, ou passer dans l'illégalité et ne plus avoir le droit de vivre de son travail. Il a trouvé une troisième option, paix à son âme.

Tout ça a pour conséquence une disparition de certains fromages. Soit personne ne veut prendre la suite de leurs producteurs, soit certains sont contraints d'arrêter car ils n'ont plus le droit de vendre leurs produits. Il existe aujourd'hui tout un tas de fromages illégaux, mais qui se vendent toujours. Jusqu'à quand tolérera-t-on leur vente ? Cela dépendra du bon vouloir des Bel, Rippoz, et autres, et de leurs actionnaires.

Le jour où mon fromager favori n'aura plus à vendre que des Babybels et des Vaches qui rient, moi par contre je ne rirai pas.

On n'aurait jamais cru (hahaha !) que tant d'enjeux politiques se jouent à l'intérieur d'un morceau de reblochon, et pourtant. Même dans le fromage, on retrouve cette lutte permanente entre d'un coté les industriels et leurs actionnaires, et de l'autre les petits producteurs et défenseurs de la qualité et de l'échelle humaine.

Cf. La suite : "le culte de la santé"

29/01/2008

méditations matinales : doute cartésien du militant, eau du robinet, industrialisme, et raison dans la nature

Le doute du militant

Dans la vie, je consomme des produits locaux, que j'achète au marché aux petits producteurs du coin. Pour ce qui ne se trouve pas chez eux, je vais à la biocoop du coin, avec toutefois de plus en plus de réticences. Je le fais par conviction, et avant tout pour conformer ma pratique à mes idées, et non pas pour d'autres raisons : ça me coûte moins cher (oui oui, ça me coûte moins cher de consommer bio, vous avez bien lu, on y reviendra peut-être un jour...), ça a vraiment du goût, les échanges avec les vendeurs sont beaucoup plus agréables et conviviaux, c'est plus agréable que la nourriture toute prête et dégueulasse des super-marchés, c'est meilleur pour la santé, etc. Déjà, c'est un gros "pan!" dans les dents de ceux qui associent la décroissance à une austère et ascétique frugalité. Pourtant si je consomme comme je le fais, ce n'est pas pour toutes ces raisons. Mais voilà : elles sont là quand-même. Qu'on le veuille ou non, consommer bio et local c'est à la mode, c'est chic, c'est mieux, c'est meilleur pour la santé, c'est prouvé. Du coup, il faut bien avouer, ça m'arrange bien d'avoir les idéaux que j'ai ! Finalement, j'ai des opinions bien confortables ! Et ça permet aussi à certains de se draper derrière des beaux principes pour consommer quelque chose simplement parce que ça sert leur petite personne. Mais qu'est-ce qui me prouve que je ne fais pas partie de ces gens-là ?

Vous voyez venir, petit à petit,la question ravageuse, le terrible doute métaphysique hyperbolique, digne de celui de René Descartes : si ma manière de consommer était respectueuse de l'environnement, mais me coûtait cher, me poussait à consommer des produits fades et insipides, me poussait à avoir des relations inexistantes ou désagréables avec les producteurs, était mauvaise pour la santé, et j'en passe, consommerais-je malgré tout ainsi ? Suis-je vraiment certain que c'est uniquement par conviction que je fais ce que je fais, ou alors parce que je me suis habitué à bien manger et à apprécier les bonnes choses ? Suis-je un de ces égoïstes qui justifie son attitude par des convictions militantes pour mieux excuser ses petits caprices quotidiens ? Ai-je trouvé la doctrine ad hoc pour pouvoir me bâfrer en toute allégresse ?

Mince alors, j'en suis arrivé à avoir mauvaise conscience de manger des bonnes choses !

Parfois, pour me rassurer, je me dis : dans ce monde où la consommation respectueuse de l'environnement serait désagréable, autrement dit où l'on devrait choisir entre consommer selon ses opinions ou pour son bon confort, car les deux ne seraient pas liés, tous les bobos-bourgeois-qui-consomment-bio-parce-que-ça-fait-chic se trouveraient un autre dada, et serait alors révélé au monde entier (enfin, à ceux qui regardent...) l'ampleur de leur hypocrisie; mais moi, moi, le dernier des résistants, des mohicans, je resterai intègre et je continuerai à consommer écolo, au détriment de ma santé, de mon plaisir, car mon seul plaisir et ma seule santé seraient de rester intègre envers mes engagements, et dans 100 ans on m'élèvera des statues, pour "celui-qui-s-est-sacrifié-pour-notre-bien-à-tous", et ce sera la gloire ! (je vous rassure, je ne pense jamais comme ça...)

Preuve de la bonté de l'homme par l'eau du robinet

La preuve ? Je bois de l'eau du robinet. Plus fort que la preuve cartésienne de l'existence de Dieu par l'idée d'infini en moi, la preuve de la bonté de l'homme par l'eau du robinet en moi. Qu'est-ce que vient faire l'eau du robinet dans la consommation écolo ? C'est simple, elle illustre le cas où une attitude écolo ne rime pas du tout avec une consommation agréable. Pourquoi est-ce écolo de boire de l'eau du robinet ? Tout simplement parce, pour que vous puissiez boire de l'eau en bouteilles, il faut énormément de plastique, ce que signifie du pétrole extrait, des transformations chimiques polluantes, et des déchets à foison après chaque goulée, il faut transporter cette eau de la source à l'usine, de l'usine au magasin (imaginez des camions 35 tonnes remplis... d'eau !), du magasin à chez vous, puis la bouteille vide de chez vous à la déchetterie, et tout ça, ça fait du pétrole. Sur le sujet, plus d'infos ici : L'eau en bouteille, une ressource qui coûte cher à l'environnement, Pour la fin de l’eau en bouteille, L’eau en bouteille, pas si claire…, Les capitalistes n'aiment pas le progrès (çuila il est plus drôle que les autres). Donc, d'accord, consommer de l'eau du robinet, c'est plus écolo. Par contre, c'est aussi beaucoup plus désagréable : elle a mauvais goût, et on se pose des questions sur ce qu'elle contient (mais renseignez-vous à propos de ce que contient l'eau des bouteilles, vous aurez des surprises...). Donc, boire de l'eau du robinet, c'est une preuve de vertu de ma part, c'est le signe que je sacrifie mon petit plaisir personnel en faveur de mes convictions, et c'est bien ce qui prouve que, dans un monde où la consommation écolo serait désagréable, je privilégierais mes opinions à mon confort.

Ça y est, me voilà rassuré, je suis quelqu'un de bien parce que je bois de l'eau du robinet. Pourtant, bizarrement (n'est-ce pas ?), je ne suis pas entièrement satisfait de ce résultat. Est-ce que ça suffit vraiment ? L'eau du robinet n'est-elle pas ma petite dose quotidienne de sacrifice pour pouvoir continuer à me vautrer avec bonne conscience dans le luxe ascétique (oui oui, parfaitement, le luxe ascétique) du mode de vie du militant ?

N'existe-t-il pas une manière plus certaine de me tirer des frasques du doute sur le caractère désintéressé de mon engagement, une manière qui me permettrait enfin de dormir en paix ? Je pourrais me dire que le fait de ne pas dormir constitue la gage d'inconfort nécessaire qui me permettra de supporter le confort de mes opinions, mais ça paraît un peu compliqué : si mal dormir me permet d'avoir bonne conscience, alors je me mettrai à bien dormir, ce dont j'aurai mauvaise conscience !

La révélation

Et voici ce qui, ce matin (enfin, vers 14h, mais c'était le matin pour moi ce jour-là), m'a enfin permis de quitter ces tribulations hantantes : on ne peut pas séparer le fait qu'un produit soit fabriqué selon des processus industriels que je ne cautionne pas et le fait que ce soit un mauvais produit. Ainsi, il est impossible que consommer selon mes convictions revienne un jour à consommer contre mon plaisir. Il y aurait comme une raison dans la nature, qui associerait obligatoirement les deux formes de dégueulasse : le dégueulasse éthique et le dégueulasse tout court.

Il est sûrement  nécessaire que je m'explique un peu sur ce qui paraît un postulat brumeux de philosophe mal réveillé. En fait, il s'agit d'un raisonnement que l'on peut faire dans les deux sens :

  • Pourquoi est-ce que je ne cautionne pas certains produits ? Parce qu'ils sont fabriqués par des grosses entreprises aux principes et agissements plus que douteux, sur un mode industriel qui humilie les travailleurs et qui ravage notre environnement. Parce qu'ils répondent à une logique du toujours plus : produire toujours plus, gagner toujours plus, dépenser toujours plus, déchettifier toujours plus, au détriment de question sur la nature, le sens, et les conséquences de ce qu'on produit. Or, un tel mode de production, que peut-il produire ? Inéluctablement, de la merde. Étant donné le procédé de fabrication, la qualité du produit ne peut être qu'une conséquence logique.
  • Pourquoi est-ce que je n'aime pas certains produits ? Parce qu'ils sont fades et insipides, pâteux et non nourrissants, tristes et conformes, ... Et pourquoi sont-ils comme ça ? Parce qu'ils sont issus d'une production industrielle, celle justement que je ne cautionne pas. Ce n'est donc pas non plus un hasard si les produits de merde sont produits par des procédés discutables, puisqu'il n'y a que l'industrialisme pour pouvoir produire quelque chose comme ça. Autrement dit, étant ce qu'ils sont, ils ne pouvaient être produits que par ce genre de procédés.

Ainsi, il existe une raison dans la nature : l'industrialisme ne pourra toujours produire que de la merde. Il y a un lien nécessaire entre les deux, puisque la piètre qualité du produit est la conséquence nécessaire de son mode de production.

Tout comme Descartes, nous voilà assurés de la bienveillance de Dieu : il a bien fait les choses, en faisant en sorte que tout ce que je n'aime pas coïncide aussi toujours avec ce que je ne cautionne pas. C'est ainsi que le Bon Dieu récompense les justes qui se battent pour une cause : ce qu'ils mangeront sera bon. Ainsi, inutile d'envisager une hypothétique situation où être moral ne serait pas bon pour moi : être moral sera toujours bon pour moi ! De là à en conclure que faire ce qui est bon pour moi sera toujours moral...

Tant mieux pour moi... Et pour les bobos. Amen

Radicalité ?

OGM, LRU, et domaines d'argumentation

J'ai récemment, et plusieurs fois, entendu la même remarque faite à des militants, que leur manière de critiquer une mesure restait en fait dans la logique officielle et superficielle selon laquelle cette mesure était présentée, et ne montrait pas assez ses soubassements idéologiques. En un sens, ce serait une critique pas assez radicale, car elle n'irait pas à la racine du problème, et ce contenterait d'une réponse qui reste dans la logique qu'elle dénonce.

Quelques exemples pour y voir plus clair.

I. Dans le débat sur la LRU

On a souvent entendu que la LRU était utile dans le sens où elle permettrait notamment aux étudiants de mieux s'insérer sur le marché du travail, en évoquant l'exemple des licences pro, ... J'ai alors moi-même, et ce à plusieurs reprises, utilisé un type d'arguments consistant à dire : "les licences pro ne permettent pas de mieux s'insérer sur le marché du travail : en effet, des études montrent que le taux d'employabilité des licences pro est supérieur à celui des licences générales, mais uniquement pendant les trois premières années après l'obtention du diplôme, après quoi la tendance s'inverse".

Bon, c'est très propre comme argument. Mais qu'est-ce que ça montre, au fond ? Qu'on considère que l'université a pour but uniquement de permettre aux étudiants d'être ensuite facilement embauchés par des entreprises, et, qu'en comparant les solutions, la licence pro n'en est pas une bonne. Ainsi, si l'on défend la licence générale au profit de la licence pro, ce n'est pas, par exemple, car elle permettrait d'offrir un socle de culture générale, d'esprit critique, et une vision globale, mais uniquement car finalement c'est elle qui permettrait de mieux s'insérer sur le marché de l'emploi.

Alors, bien sûr qu'on critique la licence pro, mais au nom de quoi la critique-t-on ? On ne la critique pas comme le symptôme d'une idéologie ambiante attribuant un rôle avant tout utilitaire à l'Université, mais on la critique car elle ne permet pas à l'Université de bien insérer ses étudiants sur le marché de l'emploi. Finalement, on enlève la mesure, mais on garde sa logique. Allons même plus loin : on enlève la mesure car selon nous elle entre moins dans la logique actuelle de professionnalisation de l'université que le statut quo.

Ainsi, on évite de poser les questions fondamentales : que veut-on faire de l'Université ? Et eux, que veulent-ils en faire ? Quelle logique y-a-t-il derrière cette volonté d'une Université servant uniquement à former de la main d'oeuvre pour les entreprises ? N'est-ce pas plutôt cette logique-là qu'il faut critiquer, plutôt que les mesurettes qui paraissent (ou non) la servir ?

II. Les OGMs :


Petite devinette : pour arracher un OGM, faut-il l'attraper par la racine ou par ses fruits ?

II.1. Arguments techniques, superficiels, officiels :

Les OGMs nous sont vantés pour leurs mérites sur le plan technique :

  • ils amélioreraient la productivité et permettraient ainsi de lutter contre la faim dans le tiers-monde,
  • ils seraient bénéfiques pour la santé humaine car ils pourraient intégrer des gènes aboutissant à la synthèse de protéines bénéfiques,
  • ils nécessiteraient un moindre usage de produits phytosanitaires (engrais, pesticides, fongicides principalement),
  • ...

Or, face à cela, que répond bien souvent un militant anti-OGM ? Du point par point, sur le plan technique :

  • des études prouvent que les OGMs donnent beaucoup moins de récoltes que prévu dans les pays du Sud, car les expérimentations pour les mettre en place ont été menées dans le Nord, dans des conditions spécifiques (climat différent, ajouts d'intrants, ...)
  • les OGMs ne sont pas bons pour la santé humaine car ils font ingérer à des humains des substances auxquelles leur organisme n'a jamais été confronté (une protéine de poulpe ou je ne sais quoi...), et les risques d'allergies ne peuvent être dépistés pour cause de manque de clarté sur les emballages (si vous ne savez pas que la crème à la vanille qui vous a rendu malade contient une protéine de poulpe, vous ne risquez pas de deviner que vous y êtes allergique ! et si par hasard vous l'apprenez, mais que vous ne savez pas qu'on en trouve aussi dans un gâteau sec, vous serez aussi malade en mangeant le gâteau sec...)
  • les OGMS ne nécessitent pas moins de produits sanitaires car ils sont plus fragiles sur certains points, la disparition de la biodiversité (toutes les plantes d'un même immense champ avec le même génotype) augmentant au contraire le risque d'une propagation de la contamination si une plante du champ venait à être contaminée, et cela oblige à augmenter les doses de pesticides et fongicides... De plus, la plupart des OGMs sont actuellement conçus pour sécréter eux-même les protéines défensives que l'on n'a alors plus besoin d'injecter, ou alors pour être les seules plantes à ne pas mourir lorsqu'on leur verse un pesticide hyperpuissant sur la tronche ! (Au passage, si par pollinisation elles transmettent ce gène de résistance à la mauvaise herbe voisine, pas besoin de vous faire un dessin...)

II.2. Arguments socio-économiques, radicaux, engagés :

Ces arguments sont bons, et ils sont très recevables. Mais que veulent-ils dire quant au fond ?  Qu'on reproche aux OGMs de ne pas être encore assez performants ? Encore un effort, Monsanto, tu réussiras à faire quelque chose de bien ! On voit que ce genre d'arguments, bien que pertinents, restent en fait dans la logique de ce à quoi ils s'opposent, car ils se battent sur le même plan. Or, se bat-on vraiment contre les OGMs car ils font encourir des risques à notre santé ou ne sont pas assez productifs ? Non, le problème ne vient pas de là. Les vraies raisons de s'oppser aux OGMs sont d'ordre économique et social :

  • Puisque les entreprises qui fabriquent les OGMs ont déposé des brevets sur les gènes, elles sont propriétaires des plantes possédant ce gène. Cela signifie que lorsque le gène se dissémine ailleurs que sur le champ cultivé (par le vent, les bebêtes, les mélanges avec d'autres graines, les transports en camions, avions, bateaux dans des soutes mal vidées, ...), l'entreprise devient officiellement propriétaire des plantes possédant le gène que l'on retrouve ailleurs. Ainsi, si votre champ est contaminé par des OGMs, il ne vous appartient plus. De plus, puisque les OGMs sont conçus pour avoir un avantage évolutif sur les organismes non-modifiés, cela signifie qu'ils tendent à supplanter les populations locales car ils sont plus résistants qu'elles (cf. le processus de sélection naturelle de Darwin). Ainsi, les OGMs rendent petit-à-petit des entreprises comme Monsanto propriétaires de plus en plus de plantes, un peu partout dans le monde, sans aucun contrôle possible... Bien sûr, il faut effectuer des tests pour manifester cette propriété, et Monsanto n'en a bien souvent rien à cure. Mais il arrive qu'elle entame des procès à des agriculteurs dont les champs ont été accidentellement et involontairement contaminés par des OGMs en leur demandant de lui payer les droits pour pouvoir exploiter le brevet des plantes dont elles sont propriétaires.
  • Le second problème : les OGMs rendent les agriculteurs dépendants des grosses firmes qui les produisent, puisqu'elles font en sorte que les plantes doivent être traitées avec tel ou tel produit phytosanitaire spécifique qu'elles produisent, ou bien introduisent dans leurs plantes le fameux gène Terminator, qui rend stérile la plante, et oblige ainsi l'agriculteur à racheter ses semences tous les ans à l'entreprise, là où avant il gardait une partie de sa récolte pour la re-semer l'année suivante. On peut donc parler de prolétarisation de l'agriculteur, puisqu'il ne dispose plus de ses moyens de production. Une fois que l'agriculteur est bien fidélisé, l'entreprise est libre d'augmenter les prix à sa guise...

Ces problèmes sont beaucoup plus graves que ceux évoqués plus hauts, en ce qu'ils introduisent une véritable hégémonie alimentaire des entreprises de semenciers, qui s'arrogent une propriété sur le vivant, ou qu'il soit, et rendent le producteur dépendant de leur bon vouloir.

II.3. À propos des deux types d'argumentation :

Or, quelle est la différence entre les deux types d'arguments ? Les premiers sont faibles, car ils se contentent de dire "vous dites que les OGMs ont tel avantage, ce serait bien mais en fait ce n'est pas vrai", mais non seulement ne soulignent en rien la réelle nocivité des OGMs, ni les véritables motifs de la tentative pour les généraliser, mais ne font que renforcer la logique selon laquelle effectivement, ce serait bien si les OGMs pouvaient être performants et rentables, car c'est bien connu, nos valeurs sont la performance et la rentabilité. Les seconds, en revanche, non seulement démontrent où se situe le vrai danger des OGMs car ils sortent de l'argumentation technique des promoteurs des OGMs, et abordent le domaine socio-économique, mais surtout contestent la logique-même et l'état d'esprit qui ont abouti à proposer les OGMs comme quelque chose de bénéfique.

Non seulement il a fallu quitter le domaine technique pour aborder le domaine économique, mais ceci n'est pas anodin, car ceci nous fait rentrer du coup dans un autre type d'argumentation, proprement engagé. En effet, on considère que la racine du problème est d'ordre politico-économique, en ce qu'on tente d'imposer à l'ensemble des cultures une soumission à certaines entreprises à qui le brevet sur les gènes garantit le monopole. Pour un militant, démonter quelque chose comme les OGMs, c'est donc avant tout parvenir à sortir la réflexion sur leur sujet du carcan idéologique dans lequel ils nous sont présentés et dont ils sont une application directe pour parvenir à critiquer ce carcan-même. Il s'agit alors de prendre le mal à la racine (donc, être radical) plutôt que de continuer à raisonner à l'intérieur de l'emballage idéologique dans lequel il nous est fourni.

Les OGMs ne sont pas là par hasard, ils sont les fruits d'une certaine volonté, d'une certaine manière de raisonner qui domine actuellement, et c'est à celle-ci qu'il faut s'attaquer à travers le problème qu'ils soulèvent, plutôt que de garder les yeux rivés sur l'émanation accidentelle de cette logique qu'ils constituent. Si votre poche est trouée, soit vous ramassez à chaque fois ce qui en tombe pour le remettre dedans, soit vous recousez la poche. Et alors, pour la devinette ?

IIV. D'autres application de la radicalité

IIV.1. La faim dans le monde

Nous pouvons appliquer cette manière de raisonner à d'autres choses. Ainsi, nous avons parlé plus haut de la faim dans le monde, la présentant comme un problème technique (pas assez de productivité de l'agriculture), alors qu'il est beaucoup plus pertinent de la voir comme un problème politique.

Il est très facile de montrer que ce n'est pas un problème de rendements agricoles, mais de répartition sociale de la production et des richesses : il y a largement de quoi nous nourrir tous, même (surtout) avec une agriculture bio (voir aussi ici, ici, ici), et les pays occidentaux détruisent chaque jour des stocks outranciers de nourriture car elle ne parvient pas à écouler sa surproduction et doit maintenir des prix suffisamment élevés pour le producteur. Et de toutes façons, lorsque cette surproduction est écoulée au Sud, elle nuit en fait à l'agriculture locale, car elle dérégule les prix, et empêche les producteurs locaux de pouvoir vendre leur marchandise. Ils doivent alors arrêter leur travail d'agriculteurs, ce qui fait entrer leur marché dans une relation de dépendance accrue envers les poubelles des pays du Nord. Vous ne pensez vraiment pas que le sac de riz de Kouchner était gratuit, si ? Il se vend contre la promesse de devenir dépendant des prochains sacs de riz, que l'on fera payer !

Ainsi, soit l'on dénonce la faim dans le monde, elle-même issue d'une logique de marché et de surproduction, en pensant que c'est par une logique de marché et de surproduction qu'on résoudra son problème, soit l'on considère qu'elle est la conséquence de cette logique, et que donc c'est à cette logique qu'il faut s'en prendre.

IIV.2. L'expulsion des immigrés

De même, j'ai entendu l'autre jour quelqu'un qui pensait avoir trouvé l'argument suprême contre les centre de rétention et les reconduites à la frontière : une reconduite à la frontière coûte plus cher que l'examen d'une demande de visa. Tout d'abord, cet argument oublie que, si l'on exclue quelqu'un, alors il n'est plus sur le territoire (ça c'est fort comme raisonnement !), et donc on n'aura plus rien ni à lui payer ni à lui prendre; alors que si on lui accorde un visa, il faudra examiner combien il coûte et combien il rapporte en restant en France. Mais surtout, ce qu'il y a de fallacieux dans cet argument, c'est qu'il évalue les raisons d'expulser ou non un immigré innocent en fonction du prix que ça coûte, ce qui amène à des raisonnements complètement délirants comme ceux de la phrase précédente. Ainsi, si tous comptes faits, c'est l'expulsion la solution la plus économique pour l'État, est-ce une raison pour expulser les immigrés ? On voit bien que non. Or comment peut-on utiliser dans un sens un argument qu'on ne recevrait pas dans l'autre sens ? Le problème de cet argument est le même que pour les autres évoqués plus haut : plutôt que de critiquer les expulsions pour l'idéologie qui les sous-tend, on les critique à l'aune de critères de rentabilité et de calculs d'intérêts qui ne font que fortifier cette même idéologie.

C'est encore cette même logique que l'on retrouve lorsqu'on dit qu'une bonne raison d'accueillir les immigrés est qu'ils combleront le déficit démographique et renforçant la base de notre pyramide d'âges, et permettront ainsi de payer nos retraites. Les accueille-t-on pour l'argent qu'ils vont nous rapporter ou parce que nous sommes un pays censé être une "terre d'accueil", "la patrie des Droits de l'homme" ? Est-ce la cupidité où l'hospitalité qui motive notre acceptation des immigrés ? Pour ma part, j'ai choisi mes raisons de les accueillir ici.

Après tout, si l'on en reste dans la logique de cet argument, on peut très bien dire qu'on n'accueillera pas les immigrés retraités ! Voyez à quelles aberrations cela nous mène !

IV. Conclusion

C'est tout ce qu'il faut entendre par radicalité : attaquons-nous à la logique sous-jacente des phénomènes plutôt qu'à eux-mêmes. Partons du principe que, si certains de nos problèmes aujourd'hui sont les effets de certaines logiques dominantes, c'est en renversant ces logiques que nous réglerons ces problèmes, et non pas en critiquant certaines mesurettes sous prétexte qu'elles ne seraient pas encore assez dans ces logiques.

"Être radical", ce n'est donc pas "être un extrémiste borné", comme le sous-entendent Ouest-France et TF1, c'est prendre les problèmes par leurs causes et non par leurs effets. L'inconvénient (ou l'avantage, diront certains (devinez qui ?)), c'est que l'on ne peut plus critiquer un fait comme la LRU, les OGMs, ou la faim dans le monde sans remettre en même temps en question l'ensemble du système qui les produit. Car la cause des OGMs, de la LRU, de la faim dans le monde est aussi la cause du fonctionnement et du raisonnement des nos sociétés dans leur ensemble, et critiquer cette cause, c'est alors critiquer ce fonctionnement et ce raisonnement dans leur ensemble.

Merci à Fabrice et à P. Gaborieau de m'avoir permis de mieux saisir ces questions.

Voir aussi comment la radicalité se marie avec le fromage : le blues du fromager, suivi de le culte de la santé

Voir un exemple de critique pertinente des OGMs : http://www.amisdelaterre.org/Le-genocide-OGM.html