Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/09/2008

L'exception qui confirme la règle

J'ai toujours trouvé ça débile, comme expression. Et pourtant, je crois que je commence à comprendre ce que ça veut dire. En un certain sens, du moins. Nos institutions accusées de tous les maux ont toujours recours à une minorité exceptionnelle pour se justifier face aux accusations dont elles sont l'objet. Maintenir un privilège pour une minorité leur permet de montrer qu'elles peuvent procurer ce privilège, et par conséquent que leur existence ne s'oppose pas par nature à ce privilège : elles cultivent le positif pour une exception, ce qui leur permet de justifier le négatif qui est la règle pour la majorité.

Démonstration en pratique :

1. les parvenus à l'école

Certains (Bourdieu, Ivan Illich) disent de l'école qu'elle a pour rôle la justification de la ségrégation sociale. Ainsi, ce que mesure l'école n'est pas l'intelligence, concept totalement fictionnel qui ne signifie rien du tout, mais bien la conformité aux dispositions sociales d'une certaine catégorie (cet énoncé peut sembler brutal, assené comme cela, mais il est très bien justifié dans la reproduction et les héritiers (Bourdieu & Passeron)). Il est intéressant de remarquer que l'on n'est jamais parvenu à créer un test "d'intelligence" ou de "connaissances" qui ne fasse pas appel aux présupposés sociaux d'une certaine catégorie de la population... ceux des individus qui élaborent les tests, en général. Ces tests excluront donc forcément ceux qui n'ont pas les présupposés de la catégorie sociale en question, mais l'exclusion sera attribuée à un "manque d'intelligence". Or, ce n'est pas la conformité aux comportements et représentations du bas peuple qui est évaluée par l'école : on ne demande pas de savoir changer une roue de vélo pour entrer en CM2. La catégorie par rapport à laquelle seront évalués les comportements, c'est celle des dominants, les individus haut placés socialement. Ainsi, la véritable question que posent les interrogations de l'école est la suivante : "partagez-vous les dispositions de la classe dominante ?". Si c'est oui, alors vous réussissez à l'école, et on attribue cela à votre mérite, on dit que vous êtes intelligent, que vous avez bien travaillé, par conséquent vous méritez la promotion sociale qu'est l'autorisation de continuer à monter l'échelle des diplômes. Si la réponse est non, on ne vous dira pas "mais mon pauvre ami, c'est normal que tu n'aies pas réussi, puisque tu appartiens à la plèbe et ce test avait pour rôle de t'exclure", ce que l'on vous dira, c'est que ce n'est pas bien, que vous n'avez pas travaillé, ou peut-être que vous êtes stupide, en tout cas, si vous avez des mauvais résultats, on vous fera bien sentir que c'est de votre faute. Alors, vous vous direz qu'en effet, vous êtes moins bon que celui qui a eu de bons résultats, et donc qu'il mérite sa position sociale privilégiée, et que vous méritez de croupir dans la France d'en bas. Ainsi, l'école justifie l'exclusion puisqu'elle génère une exclusion sociale qu'elle fait passer pour une répartition fondée sur le mérite.

Voilà pour le reproche adressé à l'école : par un certain nombre de mécanismes, notamment celui décrit plus haut (mais pas seulement), elle exclut une certaine partie de la population de l'accès aux études supérieures, et par là à un haut statut social. Elle n'est pas l'ascenseur social que l'on croit, puisqu'en réalité son organisation a pour conséquence de rendre plus difficile le succès scolaire des pauvres que celui des riches. Mais voilà, si l'école annonçait cette ségrégation, c'en serait fini de sa légitimité ! Qu'en serait-il de "l'accès à l'éducation pour le plus grand nombre" ? En réalité, elle doit, pour pouvoir continuer à être crédible, et donc continuer à exister, et continuer à exclure les pauvres, entretenir le mythe de l'égalité des chances. Voici donc ce que cache cette belle formule : la justification morale de cette machine à exclure.

Et comment l'école s'y prend-elle pour entretenir ce mythe ? Elle prend quelques personnages, de préférence pauvres et particulièrement résistants, qui sont parvenus à échapper à son mécanisme d'exclusion, soit du fait d'un énorme travail, ou bien de celui d'une faille dans le système d'exclusion, ou encore à la faveur d'une quelconque rencontre qui a glissé un peu d'humanité dans la machine scolaire. Ces personnages pauvres mais qui ont réussi, elle les monte sur un piédestal, en disant à la population : "Voyez, ceux-là sont pauvres et ils ont réussi ! C'est bien la preuve que l'école permet aux pauvres de réussir. C'est aussi la preuve que si vous êtes pauvres et si vous n'avez pas réussi, alors c'est de votre faute !". Peu importe que le taux des pauvres qui réussissent soit statistiquement inférieur à celui des riches qui réussissent, que nous disposions de données fiables et parlantes pour montrer le caractère discriminatoire de l'école : tout ceci est balayé d'un revers de la main par l'exposition spectaculaire et éhontée de quelques méritants, trop heureux de leur sort pour songer qu'ils sont en fait les instruments de la culpabilisation de leurs frères.

C'est ainsi que l'exception de la réussite de quelques uns confirme la règle de l'exclusion de tous les autres par l'école.

cf. La "grande querelle" de Marc Kravetz avec Bourdieu, en direct sur France Culture

2. les grincheux à l'Université

Certains disent qu'une Université dépendante des finances de l'État ne peut pas engendrer de discours qui remettent sa légitimité en cause : l'État, en dispensant la manne financière, dispose d'un moyen de pression des plus efficaces. Certains ont même le toupet d'en venir à dire qu'une Université qui n'a les moyens de s'exprimer que lorsqu'elle loue l'État et sa grande bonté n'est pas bonne à grand-chose, que peut-être vaudrait-il mieux imaginer des lieux indépendants de création et transmission du savoir. Car cette Université-là ne saurait former que des érudits pour qui l'étude de la philosophie consiste à apprendre par coeur les textes poussiéreux d'Aristote plutôt qu'à réfléchir sur le monde actuel, pour qui les sciences sociales consistent à élaborer des théories sociobiologiques du darwinisme social pour justifier le caractère prédateur du monde de l'entreprise plutôt que d'analyser les rouages cachés des institutions, pour qui la biologie consiste à forger des chimères génétiques plutôt qu'à élaborer des voies pour une agriculture de performance frugale.

Alors, l'État paye quelques grincheux, qu'elle nomme au Collège de France par exemple, et qui sont payés par lui pour dire du mal sur son dos devant une cinquantaine d'étudiants dociles. Ainsi, elle se paye une caution, elle dit aux contestataires : "voyez, l'Université est tolérante, elle ouvre ses portes à ceux qui critiquent l'État et les idées ambiantes". Peu importe les exemples quotidiens de crédits coupés, de laboratoires fermés, de mises au placard, l'Université s'est achetée sa dose minimale de subversion qui légitime la soumission ambiante aux grands dogmes portés par l'État.

Et ces universitaires sont heureux de pouvoir critiquer l'État tout en ayant la reconnaissance sociale de l'enseignant-chercheur et le salaire qui va avec. Il ne leur vient pas à l'idée qu'ils sont en fait payés pour faire taire une critique bien plus profonde que celle qu'ils ont l'impression d'adresser. Et c'est pourtant leur existence qui justifie le maintien d'un système qui fait taire leurs collègues en bien plus grand nombre. À nul moment ne leur vient l'idée d'une contradiction. Ils pensent être ceux qui se jouent de l'État en étant payé par lui pour le critiquer alors qu'ils ne sont que les garants moraux de sa logique d'étouffement de la contestation.

C'est ainsi que l'exception de la critique à l'Université confirme la règle de sa terne conformité idéologique.

3. la culture à la télé

Certains pensent que la télévision ne représente qu'un instrument d'asservissement des masses en leur faisant gober toujours plus de fausses informations sous un caractère solennel au JT, en leur faisant assimiler le bonheur à la triste consommation des plats surgelés et voitures de sport vantés par les blondasses de la publicité, et en les abrutissant à coup de jeux télévisés débiles et avilissants. Certains vont même jusqu'à dire que, tant qu'elle restera dans ce contexte social (des chaînes gérées soit par des grands groupes commerciaux soit par l'État), la télé ferait mieux de disparaître.

Alors, pour justifier l'intérêt de la télévision, on diffuse, entre deux et trois heures du matin, ou pendant l'été, quelques documentaires qui font 2 à 3% d'audimat, et que l'on appelle "culturels", sur la vie privée de François Mitterand ou l'extinction des dinosaures. Ces documentaires font l'objet d'une double page dans Télérama, ainsi que d'un ramdam médiatique incroyable : plus de personnes auront lu un article à leur sujet que regardé les émissions en question. Il existe même des chaînes culturelles que personne ne regarde mais que tout le monde subventionne, destinées à fournir la caution bienséante d'une télévision racoleuse et démagogique.

C'est ainsi que l'on peut, en toute impunité, continuer à corrompre le peuple à coup de programmes débilisants et formatants, justifié que l'on est par la part symbolique de culture que personne ne regarde. Peu importe que l'immense majorité du temps passé devant la télévision le soit à regarder des programmes violents, stupides, de propagande, au service des grands groupes commerciaux et du maintien de l'idéologie en place, l'État peut brandir fièrement son échantillon culturel, avant de noyer sa goutte d'elixir instructif dans le flot ininterrompu de programmes infantilisants.

C'est ainsi que l'exception de l'éclaircie formatrice à la télé confirme la règle du torrent de formatage qu'elle nous fait subir.

***

Méfiez-vous lorsque vous avez l'impression d'introduire un peu de positif dans une institution qui est foncièrement corrompue. Vous êtes peut-être en train de lui fournir la caution dont elle avait besoin.

28/06/2008

À propos de la redadeg...

Qu'est-ce que la redadeg ? Cela signifie "course" en breton. C'est une grande course de relais sur quelques centaines de kilomètres, partie de Nantes et arrivée à Carhaix, organisée en faveur de la langue bretonne. Le principe est simple : chaque kilomètre de la course est acheté par des individus, des associations, entreprises, etc., qui ont le droit de courir, sur le kilomètre en question, avec le bâton du relais à porter. N'importe qui peut aussi courir gratuitement, sans le bâton. C'est une opération qui offre une grande visibilité médiatique à la cause de la langue bretonne et permet de ramener de l'argent. Elle est inspirée du modèle de la Korrika, au pays basque. Elle a suscité un réel engouement pour sa première organisation cette année. Moi-même j'ai couru un kilomètre, sur une route de campagne dans le trégor à minuit moins le quart. L'argent récolté servira cette année à sortir Diwan (écoles en breton pratiquant l'immersion linguistique) de ses difficultés financières.

Jusqu'ici, tout va bien. Alors, qu'est-ce que j'ai à dire sur la redadeg ? Encore une critique ? Pas exactement, mais presque. Qu'est-ce que c'est, presque une critique ? En fait, le même type de critique que celui qu'on peut adresser à tout type d'action humanitaire en général : elle fournit une béquille face aux insuffisances de l'État.

Commençons par le commencement : qu'est-ce qui a amené certains à ressentir le besoin d'organiser une redadeg ? Principalement, le manque d'argent. La redadeg a en effet permis, comme nous l'avons dit, d'engranger une comme d'argent non négligeable. Mais qui aurait du donné cet argent ? L'État, à partir d'un système équitable (un mot à la mode, en ce moment...) de répartition des richesses que l'on nomme l'impôt, et qui permet à chacun de contribuer à la bonne marche de a société selon ce qu'il peut donner. Si l'argent était venu de l'État, la somme donnée à la langue bretonne par chacun aurait été proportionnelle à ce qu'il était en mesure de donner : nous aurions été en situation d'équité. Au lieu de cela, puisque l'État n'a pas donné d'argent, qui est-ce qui l'a donné ? Des individus, des associations pour la promotion de la culture, et des petites entreprises locales ayant une sensibilité culturelle : pour la plupart, des individus qui ne gagnent pas beaucoup et qui ont déjà l'habitude de donner une part considérable de leur temps et de leur énergie à notre culture. Pendant ce temps-là, l'argent des grands trusts continuait de rentrer dans les poches des actionnaires.

C'est là le problème de toute entreprise caritative en général : pour pallier les insuffisances de l'État, on demande aux plus vertueux de donner encore un peu plus qu'ils n'ont déjà donné. En fin de compte, c'est le smicard altruiste qui ponctionne sur son salaire pour la juste cause alors que le P-DG voit ses charges continuer à baisser.

Dans notre cas s'ajoute une donnée supplémentaire : si l'argent provient de l'État, cela signifie qu'il est reconnu comme quelque chose de légitime que la France contribue financièrement au maintien des cultures locales. Symboliquement, ce n'est pas neutre : chaque subvention publique est en même temps la reconnaissance d'une certaine utilité publique. Au lieu de cela, si les individus se débrouillent d'eux-mêmes pour recueillir l'argent qui leur manque, l'opinion est libre de considérer qu'il s'agit d'un petit groupe qui agit pour ses petits intérêts privés, comme le font les écoles catholiques, le Front National en ce moment, etc.

Est-ce qu'il faut critiquer ces actions, et la redadeg notamment, pour autant ? Bien sûr que non. Dans le contexte actuel, puisque l'État ne donne pas d'argent, et la tendance est à la baisse de l'impôt progressif au profit d'impôts inégalitaires comme la TVA, TIPP, et diverses taxes à la consommation courante, il faut bien trouver soi-même l'argent qui manque. De plus, la redadeg n'aura sûrement pas eu qu'un effet financier : on peut espérer qu'elle aura contribué à diffuser l'image d'une culture bretonne vivante, joyeuse et ouverte. En ce sens, elle aura eu des effets positifs sur l'opinion publique que n'aurait sûrement pas eu une ponction fiscale...

Alors saluons le succès de la redadeg, félicitons les organisateurs et participants, réjouissons-nous de son déroulement, mais surtout n'en souhaitons pas de nouvelle ! La redadeg, avant d'être le signe du dynamisme culturelle breton, est avant tout le signe du mépris centraliste qui nous est affiché, de la misère d'une politique de droite qui ne subventionne pas le maintien de la diversité culturelle, et des petites débrouilles que l'on en vient à mettre en œuvre pour le combler. La redadeg est en même temps un évènement enthousiasmant et le symbole morbide de notre déconsidération bureaucratique. En tant qu'évènement, elle doit être saluée, mais en tant que symbole, elle doit être prise pour ce qu'elle est : un palliatif. La redadeg est la manière dont quelques militants vertueux tentent tant bien que mal de soigner la maladie qu'est la désaffection de notre langue par les autorités. À tout choisir, je préfère tenter d'éliminer la maladie que de développer un médicament. Mais bien sûr, tant que la maladie est là, je prends le médicament, et je fais ce que je peux en sa faveur. Mais je n'oublie pas qu'il s'agit d'un médicament.

N'oublions pas que la redadeg est un médicament, et voyons le symptôme morbide qu'elle tente d'atténuer.

12/03/2008

Et la politique devint anecdote...

I. Pré-texte : que je vous dise un peu ce que je ne vous dirai pas...

Il y a plusieurs manières de critiquer le traitement des mouvements sociaux par les médias.

  • On peut dire que, soumis aux pressions de leurs annonceurs et leurs propriétaires, les journaux ne prennent pas position en faveur de ceux qui entrent en grève car ils ne peuvent se permettre de s'afficher contre ceux dont ils dépendent financièrement.
  • On peut dire que, parce qu'ils se sentent obligés de prendre leurs lecteurs pour des veaux, afin de maintenir un nombre de lecteurs suffisamment élevé, ils n'abordent pas les questions qu'ils jugent trop compliquées et se complaisent dans un infantilisme démagogique de leur lecteur.
  • On peut dire aussi que la concurrence entre les médias pousse chacun à racoler dans le plus spectaculaire et le plus aguicheur. Ceci conduit à une surenchère de l'obscène et du violent dans les journaux, afin d'ébahir et de captiver toujours plus le lecteur/spectateur.

Ces raisons, et d'autres sûrement, ont des effets bien connus sur la manière dont sont abordés les mouvements sociaux : on fait l'impasse sur les réelles revendications de ceux qui entrent en grève ou manifestent, car celles-ci sont jugées trop compliquées ou techniques, et risqueraient de susciter un mouvement de sympathie des lecteurs/spectateurs. À la place, on préfère insister sur les évènements violents, dont on est sûr qu'ils attireront le public; et arborer des analyses simplistes dont on est sûr qu'elles conforteront le lecteur dans ses préjugés. On se contente alors de montrer le mouvement social dans son aspect gênant pour les usagers, ce qui permet de stigmatiser assez vite ses acteurs, qui sont perçus comme des égoïstes gênant la bonne marche de la société pour maintenir/obtenir des privilèges.

Ce sont les manières traditionnelles de critiquer le traitement médiatique des mouvements sociaux. Elles sont justifiées. Mais l'objet de ce texte concerne un autre genre de critique, celle d'une dérive plus insidieuse des médias et de l'opinion publique en général : la clientélisation de la politique, et la banalisation d'un mouvement social. Pour pasticher Durkheim, le fait politique est pris comme une chose, mais pas au sens épistémologique où l'entendait le sociologue : il devient une chose au sens banal du terme, un "truc" parmi d'autres, sans plus aucune valeur symbolique, un "machin" qui cause des désagréments aux usagers de temps en temps, une anecdote parmi les évènements de la journée. Et c'est ainsi que l'on en vient à classer les manifestations dans la rubrique des "routes bouchées", en même temps que les travaux de voirie...

II. Texte :

"Manifestations : comment éviter les bouchons."

Ouest-France titrait ça à la une, l'autre jour, sur les affichettes que l'on voit sur le devant des buralistes. Ils semblent en être fiers à Ouest-France. Et tout le monde passe devant, personne n'y fait trop attention, en tous cas, personne n'est choqué.

Peut-être n'a-t-on pas pris le temps de réfléchir à tout ce que ça signifiait. Peut-être faut-il tout reprendre à zéro.

Une manifestation, c'est des personnes qui se réunissent. Bien, c'est un bon début. Mais ils ne se réunissent pas pour faire la fête, ni pour réparer la chaussée. Ils se réunissent car ils ont un message à véhiculer, des revendications à scander, des informations à diffuser, des exigences à porter. Une manifestation porte en elle un message politique qu'elle souhaite faire connaître aux gens de l'extérieur. Non seulement une manifestation est quelque chose de symbolique, mais quelque chose qui vise à rendre public le message qu'elle porte, à le faire entendre au reste de la population. Donc si des gens manifestent, c'est d'abord parce qu'ils ont quelque chose à dire, et ensuite parce qu'ils estiment qu'ils ne sont pas assez entendus.

Voilà qui devrait faire la joie des médias, si ceux-ci jouaient encore leur rôle. Tout d'abord, ils ont en face d'eux des gens porteurs d'un message, des gens prêts à diffuser largement une information, sur leurs conditions de travail, sur une nouvelle réforme qui passe, ou sur un autre sujet. Mais plus encore, ils ont face à eux des gens qui estiment que le travail journalistique d'information est mal fait (sans quoi ils n'auraient pas besoin de manifester) et qui demandent qu'on le fasse. Ainsi, non seulement on leur mâche le boulot en leur fournissant le sujet politique et les informations, mais on ne demande qu'une chose aux journalistes, c'est qu'ils piochent allègrement dans le travail d'information que l'on a fourni, car la seule chose qui compte pour nous c'est qu'elle soit diffusée.

Mais il faut croire que parler de politique, c'est ringard pour les journalistes de Ouest-France. Prendre un mouvement social par ses revendications, ça risquerait de fâcher et faire perdre des lecteurs. Parler d'un projet de loi, c'est trop compliqué pour les lecteurs. Et, puisque ça ne les concerne pas, ça ne les intéressera pas. D'ailleurs, si ça les avait intéressé, ils seraient allés manifester. "Quoi, comment ça, pour aller manifester, il faut d'abord être informé de la manifestation ? Mais vous ne croyez tout de même pas que c'est le travail d'un journaliste que de faire de l'information ?!"

Bref, il vaut mieux parler d'une manifestation comme d'un désagrément passager, au même titre que les travaux de voirie et les contrôles radars. Là, au moins, on est certain de faire de l'information utile pour le consomm... pardon, le citoyen.

J'imagine un enfant biberonné au Ouest-France, tombant par hasard sur une manifestation dont les brillantissimes recherches du journal ne sont pas parvenues à le protéger. Il découvrira alors avec stupeur que les manifestants sont des gens comme lui. Tiens, et ils ont même des pancartes, et ils disent des choses.

- "Qu'est-ce qu'ils disent maman ?"

- "Ne les écoute pas, ils parlent de politique, c'est obscène"

Il réalisera peut-être qu'une manifestation, ce n'est pas une réunion impromptue de personnes en mal de relations sociales, mais que les gens se réunissent pour une raison. Mais ça, ce n'est pas avec Ouest-France qu'il l'apprendra.

Après les frasques de la politique-spectacle, décrite par d'autres avec brio, on tombe ici dans la politique-anecdote. La politique qu'on contourne en tournant au feu à droite 100m plus tôt que d'habitude. La politique qui dérange un peu parce qu'elle fait du bruit et qu'elle bloque la route, mais surtout pas la politique porteuse d'un message. Alors, d'une vision d'ensemble de la société, vous n'y pensez encore moins !

Et le pire, c'est que personne ne s'en émeut. Tout le monde trouve ça normal de voir la politique ainsi vidée de son essence pour être rabaissée au même rang qu'une route bouchée pour raisons d'innondations ou de fortes chutes de neige. On est presque content de savoir quand une route sera bouchée pour pouvoir faire le détour, parce que "quand-même, c'est bien pratique, on peut prévoir avant".

Un jour, chaque ville disposera d'un terrain vague, un peu à l'écart, pour que les mécontents puissent y manifester autant qu'ils le veulent sans déranger personne. Ouest-France pourra affréter des cars pour que les militants puissent se rendre jusqu'à ce terrain vague. Et tout le monde trouvera ça bien pratique.

III. Après-texte : Ce qui n'était pas dit dans ce qui est dit

Au delà de l'anecdote sur Ouest-France et les manifestations, c'est la transformation de la manière dont est perçue la politique qui est en cause. D'un projet de société fondé sur un certain nombre de valeurs et une démarche collective, dont on discute avec d'autres, et que l'on essaie de mettre en pratique, on passe à un évènement parmi d'autres, susceptible lui aussi d'être agréable ou désagréable pour celui qui le vit individuellement. On ne juge plus un fait politique parce qu'il se fonde sur des valeurs que l'on cautionne, parce que son application se traduirait par une société que l'on jugerait plus juste, désormais on le juge pour l'agrément ou le désagrément immédiat qu'il nous procure. "Je suis contre les grèves car elles me nuisent en tant qu'usager", "Je voterai pour tel candidat parce qu'il a promis tel avantage pour les gens de ma catégorie" Mais est-ce qu'il propose une société juste ? "Ça, je m'en fous !".

On ne se demande même plus "vais-je voter pour une société de l'individuel ou bien une société du collectif ?", car on ne vote même plus pour une société, mais seulement pour son intérêt propre d'individu. L'individualisme (la droite) a triomphé en politique, car il s'est insinué non plus dans le contenu du vote, mais dans sa démarche même. Et, puisque désormais les individus vote pour des motifs individuels, nul doute qu'ils voteront du coté de ceux qui orientent le plus leur discours vers l'individu...

Et la gauche qui croit aux élections est obligée de s'adapter à cette nouvelle conception du politique. Elle doit transformer son message : plutôt qu'un modèle de société, elle doit se mettre elle aussi à proposer des avantages individuels directs. C'est ainsi qu'elle en vient à se couper d'une partie de son électorat traditionnel : ceux à qui le vote à gauche n'est pas susceptible d'apporter d'avantages individuels directs, mais pour lesquels il correspond à leurs convictions. Par exemple, les gens bénéficiant d'un fort taux d'éducation, et gagnant beaucoup, qui paieront plus d'impôts sous un gouvernement de gauche, mais qui défendent l'impôt au nom d'une vision collectiviste de la société. Dès lors que la gauche se coupe de cette vision collectiviste pour se vendre comme un banal prestataire de services politiques, ils n'ont plus d'intérêt à voter pour elle. D'autres concurrents offrent des services plus rentables...

Ce renversement des valeurs était patent pendant la campagne présidentielle de 2007, notamment à travers ce slogan de Ségolène Royal qui m'a choqué : "Plus juste, la France sera plus forte". Ainsi, une France juste n'est plus le but que se donne Ségolène Royal, mais uniquement un moyen pour maintenir la suprématie de la France. "Votez à gauche, c'est elle qui garantit le mieux le maintien de vos privilèges !" Et moi qui croyais que la gauche, c'était l'abolition des privilèges ? Ce slogan peut être critiqué sous plusieurs aspects, notamment par le fait qu'il témoigne d'une idéologie compétitiviste dont on se demande comment elle peut s'accommoder d'une quelconque "justice" : la France doit être juste en interne, pour pouvoir écraser les autres en externe ? Mais surtout, ce que l'on voit, c'est que ce sur quoi la gauche a désormais axé sa campagne, c'est les avantages stratégiques qu'elle prétend proposer, alors que les questions de justice sociale qu'elle devrait mettre au tout premier plan sont reléguées au rang de moyen pour acquérir ces avantages. Puisqu'elle ne croit plus pouvoir nous proposer la justice pour elle-même, la gauche tente de nous la refourguer par la petite porte, comme un bon moyen de garder notre niveau de vie. Et si l'on parvenait à démontrer à Royal que c'est l'injustice qui favorise le maintien de nos privilèges ? Étant donné que ce maintien est devenu prioritaire sur la justice, c'est sans scrupules qu'elle devrait abandonner la justice.

Finalement, le vrai problème tient dans ce renversement des valeurs que l'on attribue à la politique, dans le fait qu'aujourd'hui elle ne soit plus considérée comme un projet global pour une société plus juste, mais comme un évènement parmi d'autres, susceptible d'être agréable ou désagréable. Les médias ou le discours actuel du PS ne sont pas responsables de cet état de fait, ils ne font que traduire une évolution des mentalités. Ce contre quoi il faut lutter, c'est justement cette évolution sournoise et insidieuse : la consumérisation de la politique. Tentons d'abord de comprendre les processus qui mènent à cette consumérisation de la politique, et luttons pour sa repolitisation.

Un bon point de départ pour comprendre : le documentaire "Century of the Self" (en anglais), d'Adam Curtis, et notamment son quatrième volet.

Un bon point de départ pour lutter : une dénonciation véhémente de toute la dépolitisation de la politique menée par le PS et par les "syndicats représentatifs", en rappelant que si l'on doit voter pour quelqu'un, ce n'est pas pour les services qu'en tant que prestataire il nous rendra à nous clients, mais pour les valeurs qu'en tant qu'élu il incarnera en notre nom de citoyens.