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28/11/2009

revendication ecologique partie 2

II. "L'écologie" comme distraction

Si l'on a bien compris que tout désordre écologique n'apparaît jamais comme une cause contre laquelle il faudrait lutter, mais comme une conséquence dont il faut chercher la cause, alors on peut se demander à quoi sert "l'écologie". La science nommée "écologie" sert à constater les désordres, le mode de vie dit "écologique" sert à les résorber, mais la revendication "écologiste" ? La revendication "écologiste" possède bien une utilité, mais celle-ci ne consiste ni à nous éclairer sur notre situation, ni à nous proposer des pistes d'action : elle permet de récupérer un problème devenu indéniable pour permettre à un certain système de se maintenir en place.

II.1. Se concentrer sur les effets pour ne pas voir les causes

Tant que l'on en reste à faire de "l'écologie", on s'empêche de voir les réelles causes des problèmes soulevés par les écologues. On focalise sur le nombre de lapins disparus de nos fossés, le nombre de fossés disparus, la quantité d'hormones présentes dans les poissons, en oubliant ainsi de se demander ce qui les cause. On élève des lapins en captivité pour les ré-introduire dans la campagne, on reconstruit des fossés, et à défaut de pouvoir prescrire un lavage gastrique à tous les poissons, on installe une usine qui filtre l'eau de la rivière. Comme si une agriculture productiviste avec des fossés n'était plus une agriculture productiviste. Comme si les lapins avaient disparu d'eux-mêmes, comme si le problème venait de ces imbéciles de poissons qui ne savent pas trier ce qu'ils ingèrent. Heureusement, avec l'évolution, ils s'adapteront... Ou pas. Et s'ils ne s'adaptent pas, pensera-t-on un jour à réduire les émissions à la source ? En fin de comptes, "l'écologie" empêche de voir d'ou vient le problème. Bien sûr, ce n'est pas parce que l'on cherche le problème que l'on s'abstient alors d'en corriger les effets, en attendant, mais la correction des conséquences, lors de la suppression de la cause, n'a qu'un statut de provisoire. "L'écologie", c'est du provisoire qui dure. C'est à dire qu'à défaut de supprimer la cause, on se condamne à réparer perpétuellement les conséquences. "L'écologie" est le rocher de Sisyphe de la myopie politique.

Pendant que le peuple a les yeux rivés sur les gouttes d'eau qui tombent une à une et s'affaire à les éponger, au moins personne ne regarde le robinet, et ceux qui trouent le joint pour profiter de la fuite peuvent continuer en paix. Étant parvenus à river tous les yeux sur les conséquences de leurs actes que sont les problèmes écologiques, ils ont détourné notre regard des causes de ces problèmes, et peuvent reverdir leur blason en nous assurant que leurs actions n'engendreront plus de problèmes "écologiques". "L'écologie" rassure tout le monde : elle rassure le bon peuple, convaincu que les efforts parviendront bientôt à résorber les désordres, de même qu'elle rassure les scélérats, convaincus que, tant qu'ils respectent les normes environnementales, ils pourront continuer leur travail de sape en toute impunité. La seule contrainte qu'on leur fixe désormais est que l'industrie dégueulasse qu'ils nous vendent engendre ses désordres ailleurs que sur le domaine écologique, ou alors sur des domaines que l'on n'a pas encore découverts (comme les perturbateurs endocriniens présents dans les "nouvelles générations" de plastiques...).

II.2. De la compréhension sociale au jugement individuel

Après avoir caché les choix politiques et industriels présents derrière les conséquences écologiques, "l'écologie" permet de transférer le fardeau de la responsabilité. Une fois masquées les réelles origines des problèmes écologiques, il devient plus facile de les déplacer... sur le méchant pollueur du peuple.

L'écologie se transforme alors en un nouveau catéchisme moralisateur, dans lequel on vante les "vertus" individuelle de celui qui installe des panneaux solaires contre les "vices" de celui qui va chercher son pain en voiture. Cette posture vise à condamner plutôt qu'à comprendre, et en se centrant sur les actions individuelles, elle détourne de la possibilité de fonder une théorie générale de l'ensemble des comportements. Il s'agit du triomphe de la description individualiste, qui, en considérant toutes les personnes comme des atomes isolés et en les jugeant séparément, empêche de concevoir qu'il existe du social, et que les comportements, qu'ils soient pro- ou anti-écologie, sont soumis à des normes sociales générales. La capacité à vivre de manière écologique n'est pas une vertu en état de lévitation sociale attribuée par un Dieu et permettant un jugement au tribunal du Carbone : elle est le produit de déterminations sociologiques qui ont poussé chacun à se comporter de telle ou telle manière.

Comment ceux qui vivent d'une manière respectueuse de l'environnement en sont-ils venus à adopter leurs attitudes ? Par tout ce que la sociologie décrit : socialisation (en apprenant des choses dans la famille, à l'école, dans d'autres environnements), rencontres, débats, lectures, prises de conscience plus ou moins fortuite. Il faut en effet avoir suivi une sacrée sensibilisation aux questions environnementales afin de se permettre de vivre à rebours d'un système qui pousse perpétuellement à la surproduction, surconsommation, surefficacité, etc. Comment ceux qui vivent de manière (né)faste en sont-ils venus à vivre ainsi ? Leur consommation est un produit de la publicité, leurs habitudes quotidiennes façonnées par les clichés, notamment télévisuels, et chaque aspect de leur vie jusqu'au plus intime a été, au moins partiellement forgé par le marketing, lobbying, benchmarking, storytelling, les valeurs implicites présentées comme allant de soi dans tous les discours médiatisés, les évidences de leur environnement social, etc. Pourquoi ne changent-ils pas de manière de vivre ? D'une, parce qu'ils sont sous l'emprise de ces mécanismes sociaux, de deux, parce qu'ils n'ont pas le privilège d'avoir accès à une information assez forte pour leur permettre de se libérer de cette emprise.

Il n'y a pas de gentils et de méchants, il y a ceux qui ont pu bénéficier d'un rapport privilégié à l'information, et ceux qui doivent se contenter d'une propagande consumériste de masse. Le vertueux "écologique", du haut du capital-vert(u) qu'il a empoché dans les endroits qu'il a eu la chance de fréquenter, oublie sa position de favorisé, et retourne la situation, en décrivant le pollueur populaire quotidien comme un méchant gaspilleur. La prise de conscience, qu'elle porte sur le mode de vie écologique ou sur d'autres aspects, n'est pas le signe d'une bonté intrinsèque de son porteur, mais celui du milieu social qu'il a fréquenté.

Deuxième contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas de dire que l'information écologiste ne serait pas encore passée dans tous les milieux : Nicolas Hulot est peut-être aujourd'hui aussi populaire dans tous les milieux que Zinédine Zidane. Mais il serait simplement naïf de croire qu'une bribe de discours moralisateur assénée pendant quelques minutes sur un écran de télévision par un animateur dans son hélicoptère serait suffisamment forte pour retourner tous les mécanismes sociaux qui forgent un mode de vie. Ce qu'il faut pour faire quelqu'un modifier pleinement son comportement, c'est un traumatisme, une remise en question de fond, et non une séance de catéchisme cathodique où Gaïa a remplacé la vierge Marie. Seulement instillé par bribes culpabilisatrices au sein d'un environnement qui continue à façonner en vue de la frénésie consumériste, le discours "écologiste" ne peut avoir d'effet que contre-productif, faisant intérioriser à son spectateur son statut de méchant-par-nature-parce-qu'il-pollue, sans lui fournir les outils nécessaires pour le faire changer. Bien sûr que le discours "écologiste" est aussi présent dans les milieux populaire, mais la manière dont il est présenté et le contexte qu'il ne supprime pas ne peuvent contribuer qu'à favoriser l'infériorisation du pollueur au détriment de son émancipation pratique.

II.3. Le nouveau discours de la méritocratie verte

L'écologiste qui n'a pas compris que son comportement résulte d'une chance dont il a bénéficié peut alors forger le discours culpabilisateur envers le démuni de l'information écologique. L'exhortation légitime à modifier son comportement de manière à réduire son impact environnemental se transforme en Croisade verte visant à la conversion des impie-toyables pollueurs. Un nouveau système de valeurs se forge, où la sobriété environnementale remplace l'ancien ostentatoire bling-bling, tout en en conservant la fonction : il faut pouvoir se les payer, les panneaux solaires... Le nouveau discours focalise sur les comportement individuels, qu'il pare des attributs de vertueux ou vicieux selon son bilan carbone, ce qui permet de détourner les esprits des décisions collectives, de la répartition de la possibilité de les prendre, des valeurs que l'on communique de manière sous-jacente, de la vision de l'humain prônée par ces discours, ... Il est toujours plus simple de désigner des boucs émissaires, surtout lorsque ceux-ci sont défavorisés (pas forcément financièrement ni en termes de position sociale ou de culture générale (notre bling-bling-Président en est bien la preuve, du moins pour les deux premiers paramètres...), mais défavorisés quant à l'information qui permet un mode de vie "écologique") que de s'interroger sur les mécanismes qui façonnent en profondeur les comportements et les valeurs que l'on trouve derrière ces mécanismes.

Ce nouveau discours de la vertu écologique reprend en fait l'idéologie méritocratique du self-made man, en l'appliquant à la nouvelle valeur de notre société qu'est l'impact environnemental. Que l'impact environnemental devienne une nouvelle valeur aussi importante que celles de justice et d'égalité, il n'y a là aucun problème, bien au contraire. Le problème survient lorsque cette valeur sert à discriminer les "méritants" des "individualistes", comme l'est par exemple la valeur Travail. Prétendre que l'attitude écolo-soutenable et l'ascension sociale relèvent tous deux du seul mérite personnel, c'est faire dans les deux cas un constat du même acabit : il s'agit de soutenir une idéologie de droite prétendant occulter toute part de détermination sociale dans la situation des personnes pour la remplacer par un discours qui naturalise cette position en la faisant passer pour une qualité intrinsèquement détenue par son porteur.

Si tu n'es pas PDG, cela n'a rien à voir avec le fait que tu sois fils d'ouvrier, c'est simplement que tu es nul, et que tes parents t'ont transmis le gène de la nullité. Si Jean Sarkozy est présenté comme apte à diriger l'E.P.A.D., c'est qu'il a hérité des "qualités génétiques" (comme le dit si bien Brice Hortefeux) de son père que sont "la passion et la raison". De la même manière, si tu n'agis pas comme un écolo, cela n'a rien à voir avec le fait que tu aies eu accès ou non à un certain niveau de sensibilisation présent dans les milieux bobo-chébrans ou les milieux vraiment politisés, c'est simplement que tes ouvriers de parents t'ont transmis le gène de l'individualisme.

Le nouveau discours méritocratique de l'écologie fait passer la manière d'agir de chacun comme dépendant uniquement de sa volonté, son altruisme, sa capacité à renoncer par sacrifice pour les autres à une opulence présentée comme un bonheur. En d'autres mots, c'est le discours du mérite et de la vertu que l'on entend si souvent pour distinguer entre "celui qui a réussi car il travaille beaucoup" et "celui qui profite des sacrifices que les autres font pour lui", entre le travailleur qui se lève tôt le matin et l'immigré polygame qui l'incommode par le bruit et l'odeur et profite des allocations familiales; c'est ce discours que l'on nous ressert aujourd'hui pour expliquer que, si les pauvres s'enlisent dans une fascination pour l'opulence matérielle et l'ostentatoire, c'est par un vice congénital qui se situe sur le même chromosome que le gène de la pauvreté, et non en raison d'un conditionnement social.

On pourrait se poser la question suivante : "pourquoi les classes populaires, malgré ce qu'elles savent de l'impact de McDonald's sur leur santé, sur l'environnement, et des pratiques sociales du groupe, continuent-elles à fréquenter cet établissement ?". Cette question très intéressante mériterait une étude sociologique qui mettrait à jour les mécanismes par lesquels cette couche de la population est attachée à ce mode de consommation : habitudes, implantation géographique, horaires étendues, tarifs, rapidité, dispositifs pour les enfants, mais surtout, une communication énorme. Tous ces mécanismes destinent entièrement le lieu à une certaine couche sociale de la population. Comment s'y prennent-ils pour, sinon les faire oublier, du moins faire passer les critiques à l'arrière plan ? Au lieu de se poser ces questions, on se contente de juger le choix individuel de celui qui mange chez McDonald's. Comme si l'on allait de son plein gré manger de la merde, consommer des produits contestables. La critique contre tous ce genres d'établissements est légitime, mais elle restera myope tant qu'elle se contentera de stigmatiser ceux qui les fréquentent, sans tenter de voir par quels mécanismes habiles la fréquentation est produite, et maintenue en place face aux scandales que les établissements produisent. Comment McDo a-t-il riposté au scandale de la vache folle ? Pourquoi désormais propose-t-il des salades et des fruits sous sachets plastique ? Quelle image d'elle-même la chaîne cherche-t-elle à donner par ses campagnes publicitaires à ceux qui la fréquentent ? Autant de questions qui échappent au moralisateur, qui se contente de juger les incultes, du haut de sa "sensibilisation écologiste".

Troisième contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas ici de dire que les industriels, politiciens, syndicats agricoles, etc., ne sont jamais remis en cause par les écologistes, loin de là. Simplement, lorsqu'ils dénoncent par exemple les choix d'expansion de telle grande entreprise, ou le lobby d'un trust sur nos décideurs, on peut dire que les écologistes ne font alors plus de "l'écologie", mais de la politique, encore que leurs dénonciations ne visent trop souvent un problème qu'au nom de ses conséquences écologiques, soit ni au nom d'autres conséquences (sociales, par exemple !), ni en son nom propre comme concrétisation d'un système de valeur.

Il existe deux manières d'aller manifester contre un projet de construction d'incinérateur. La première consiste dans la démarche que l'on nomme "NIMBY" (Not In My BackYard, pas dans mon jardin), où l'on manifeste contre le projet car il aurait des conséquences écologiquement néfastes à quelques kilomètres à la ronde. La seconde consiste à replacer le projet dans son contexte politique général, et à s'y opposer en raison de l'idéologie qu'il représente. Cette seconde démarche, pour être cohérente, implique alors de se mobiliser aussi contre toute autre concrétisation de cette idéologie, qu'il s'agisse de la construction d'autres incinérateurs, ailleurs, mais aussi de l'alimentation de tous les maillons de la chaîne qui permettent, en dernier ressort, d'évoquer le besoin d'un incinérateur. Certaines luttes écologistes peuvent reprendre fortuitement les arguments politiques afin de renforcer leur argumentation sans pour autant pousser la démarche jusqu'à étendre la contestation vers toutes les cibles que viserait un questionnement politique. La pratique consistant à amonceler des arguments d'origines différentes sans se soucier de la cohérence de la démarche est relativement courante, et pousse, dans le sens inverse, certains militants luttant contre les OGM pour des raisons politiques pertinentes à reprendre hypocritement des arguments démagogiques à propos de la santé en raison de leur plus grande capacité à mobiliser l'adhésion populaire.

Quatrième contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas non plus, lorsque l'on dénonce la culpabilisation du citoyen moyen, de considérer qu'un questionnement politique de réelle envergure exempterait totalement celui-ci de toute responsabilité face à ses actes - ceux qui connaissent mon mode de vie au quotidien sont bien placés pour le savoir. Mais on peut pousser un citoyen à agir en faveur de l'environnement, même de manière très poussée, sans tomber dans le préchi-précha moralisateur des médias. Pour prendre un exemple concret, on passe du "bouh ce n'est pas bien, tu n'as pas encore acheté le nouveau frigo qui consomme moins d'électricité" (tiens, au fait, en passant : on en a consommé combien pour le fabriquer, l'apporter jusque chez toi ? On en consommera combien pour détruire l'ancien qui fonctionnait bien ? Et, problème de l'électricité mis à part, on fait quoi des déchets et émanations produits par la fabrication du neuf et la mort de l'ancien ?) à une revendication comme "tu sais que, quand tu achètes tel produit, tu cautionnes symboliquement et financièrement une entreprise qui a viré des peuples indigènes et détruit une forêt primaire pour implanter une mine à ciel ouvert ?". Critiquer la culpabilisation n'est pas prôner une inaction et s'opposer à toute sorte de démarche visant à aider les prises de conscience. C'est simplement s'adresser d'une manière différente aux gens. Alors que le discours "écologique" culpabilisateur des pollueurs pseudo-reconvertis de fraîche date s'adresse à des consommateurs pour les pousser vers l'achat de produits de luxe dont l'emballage a verdi et le prix a doublé pour un impact écologique dont les effets se sont simplement déplacés vers les domaines non comptabilisés du désastre écologique, le discours politique, quant à lui, s'adresse à des citoyens, qui ont la possibilité de cautionner ou non, par leurs choix une industrie dont ils sont conscient des choix idéologiques comme de leurs conséquences dans la pratique. Dénonçons la culpabilisation, celle qui vante le "bio-consomm'acteur", ce monument du double-langage orwellien qui tente de nous faire oublier par un oxymore des plus laids que la consommation c'est précisément la passivité, et qu'un "acteur" ne pourra réduire son empreinte écologique qu'en sortant de la consommation, et non pas en glissant vers une consommation néo-bobo qui vend de la bonne conscience en doublant le prix du produit.

Dire que le comportement écologique est déterminé par un contexte social ne consiste pas à déplacer la responsabilité de l'acteur vers un système dont on ne voit rien d'autre que le large dos. L'individu, même conditionné par un système, est toujours considéré comme responsable de ses actes, et par conséquent de son impact écologique. Mais il ne l'est plus en raison d'une volonté supposée soustraite à toute influence de son environnement social, il l'est pour sa contribution au maintien d'un environnement mental qui possède cette influence. En effet, l'individu est certes influencé par un système, mais ce système n'est pas une chape éthérée, structure sociale en lévitation sur la tête des acteurs : le "système" est construit par les individus eux-mêmes, et en ce sens, même si l'on reconnaît que l'individu est poussé à la pollution par son environnement social, il est néanmoins possible de reprocher à quelqu'un de reproduire l'environnement mental qui engendre un tel conditionnement poussant à la pollution.

Et c'est justement sur ce point que la culpabilisation écologique est contre-productive du point de vue environnemental : alors qu'elle semble pousser les individus à l'action en faveur de l'environnement, en vérité elle ne fournit aucun moyen de lever les puissants leviers qui contribuent à leur inaction, en même temps qu'elle reproduit un discours, qui en installe de nouveaux. Le discours selon lequel les pratiques polluantes relèvent d'une vertu intrinsèque pousse en fait l'individu à culpabiliser sur sa propre essence à laquelle la Providence n'a pas daigné accorder de mérite écologique, et le conduit alors à l'inaction résignée.

Lorsque l'on condamne les pratiques personnelles en en renvoyant à un mérite providentiel, on propage l'idée d'une essence individuelle immuable; lorsque l'on analyse les rouages par lesquels un système influence ses membres, on laisse ouverte la possibilité de faire changer ce système. D'un coté, la résignation de ceux qui ont accepté la naturalisation de leur comportement, de l'autre, une analyse militante qui pointe du doigt les mécanismes de la société à modifier pour modifier les comportements en conséquence. Lequel des deux discours pousse le plus à l'inaction ?

Pour que la revendication écologique fasse place à celle politique-1/5

Introduction

Cet article voudrait être une critique de l'écologie, entendue non comme la science des populations et environnements (présentée sans guillemets dans le texte), mais comme la revendication de leur sauvegarde (présentée comme "l'écologie", avec des guillemets). Plusieurs précautions doivent être prises avant d'entrer dans le sujet.

D'une part, s'il s'agit de critiquer "l'écologie", ce n'est pas pour nier les données des climatologues, écologues, géologues, et autres spécialistes qui constatent le réchauffement climatique, la disparition des espèces naturelles, la pollution, l'épuisement des ressources fossiles, etc. Je suis d'accord, et plus que d'accord avec tous ces constats, et n'irai pas chercher des données qui les contredisent, comme le ferait un Claude Allègre. Je me suis intéressé à Marion King Hubbert, et trouve pertinent les arguments de ceux pour qui le pic pétrolier a été atteint en 2006.

D'autre part, si l'on accepte ces constats, on se voit obligé d'accepter aussi l'idée qu'il faut faire quelque chose contre ces évolutions : on ne pourrait pas se contenter d'observer que le monde souffre de déséquilibres graves, sans vouloir les atténuer. Cet article n'est donc pas non plus un appel à la passivité, au laisser-faire, etc. Dans ma vie quotidienne, je suis souvent perçu par mon entourage comme un "intégriste écolo attardé" : mon studio meublé était équipé d'un réfrigérateur que j'ai débranché pour ne pas dépenser trop d'électricité, je n'allume le ballon d'eau chaude que deux heures par jour, me nourrit essentiellement de produits achetés sur le marché à des agriculteurs bio du coin, produit assez peu de déchets pour ne vider mes poubelles qu'environ une fois tous les deux mois (sauf le compost), etc.

Une fois que l'on a compris que cet article n'a pour but ni de nier le désastre écologique, ni de s'opposer à un changement d'attitudes (bien au contraire), alors nous pourrons nous demander : sous quel angle l'écologie y est-elle critiquée ? On ne trouvera dans cet article une critique de l'écologie que comme revendication, mais c'est déjà beaucoup.

La thèse est que le constat des dérives quant au climat, l'extinction biologique, la pollution, ou à l'épuisement des ressources (qu'on résumera ensuite par "les désordres") ne doit pas être mis au compte de "l'écologie", de même que les actions pour contrer ces désordres. "L'écologie" est un mot d'ordre dont on peut bien se passer, et une fois cela fait, on peut alors vraiment avancer dans l'analyse des causes des désordres écologiques, et dans les actions à mener. Il est même possible d'aller plus loin : non seulement on peut se passer de la revendication "écologie", mais même, il est indispensable de s'en passer si l'on veut véritablement parvenir à comprendre ce qui se passe et à agir efficacement : l'écologie, actuellement, n'est qu'un étendard brandi par les scélérats qui ont causé les désordres et qui souhaitent désormais nous enrôler parmi eux pour en causer de nouveaux.

L'écologie, c'est l'arbre qui cache la forêt, la distraction qui permet de ne pas voir tout le reste. Aujourd'hui, la revendication "écologique" ne sert qu'à cela : détourner les regards des causes réelles de dysfonctionnements de notre société, pour les braquer vers une conséquence parmi d'autres de ces causes, les désordres écologiques, afin que, celui-ci réglé, le reste du système tout entier puisse continuer à fonctionner.

L'écologie comme constat et comme pratique est nécessaire; mais comme revendication, elle est dangereuse : elle n'est que l'outil du maintien d'un système causant des désordres bien plus larges.

 

Plan

Introduction

Plan

I. Il n'y a pas de "problème écologique"

I.1. Les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes

I.2. La solution ne provient pas de "l'écologie"

Premier contre-sens à éviter

I.3. Les problèmes du "problème" écologique

Intermède : il était une fois... le tri des déchets

II. "L'écologie" comme distraction

II.1. Se concentrer sur les effets pour ne pas voir les causes

II.2. De la compréhension sociale au jugement individuel

Deuxième contre-sens à éviter

II.3. Le nouveau discours de la méritocratie verte

Troisième contre-sens à éviter

Quatrième contre-sens à éviter

IIV. "L'écologie" comme déplacement des problèmes

IIV.1. Généalogie d'un retournement

IIV.2. Le commerce de la mauvaise conscience

L'émergence d'une nouvelle valeur : la valeur de conscience

Position polaire de la valeur de conscience

Double-pensée et abdication critique

Fond de culpabilité et valeur salvatrice

Première distinction de la valeur de conscience : calculable et affichée

Seconde distinction : évaluation spontanée et évaluation stimulée

De quelle valeur de conscience voulons-nous ?

Cinquième contre-sens à éviter

IIV.3. Le nouvel élitisme vert

La distinction par le vert

La simplicité derrière laquelle le riche se cache

Marchandisation de la vertu écologique

Un retournement de valeur

Sixième contre-sens à éviter

IV. "L'écologie" cause des désordres écologiques

IV.1. Critique et contre-critique

IV.2. L'industrie de la pollution

IV.3. Symptomatologie écologique et étiologie politique : les différences concrètes

V. Oui mais, ... vous proposez quoi ?

V.1. La différence n'est que dans le mot d'ordre

V.2. Se préoccuper de l'environnement sans faire de l'écologie

Le développement durable

La décroissance

L'écologie politique

Une écologie toujours indépendante

Septième contre-sens à éviter

Conclusion

Précaution quant aux termes employés

contre-productivité

système

industrie

 

I. Il n'y a pas de "problème écologique"

Voilà une petite phrase un brin provocatrice. Ici, elle n'a pas le même sens que dans la bouche d'Allègre. Pourquoi dire qu'il n'y a pas de "problème écologique" ? On constate des désordres écologiques déjà mentionnés, on se rend compte de toutes leurs conséquences néfastes, en ce sens, on peut dire qu'il y a un problème car il existe une situation critique et imminente qu'il faut régler. Pourtant, les choses ne sont pas si simples.

Si l'on dit ici que les désordres écologiques ne sont pas des "problèmes", c'est dans le sens où ils ne sont que des conséquences du fonctionnement de notre société. Un problème arrive par lui-même, et c'est à lui-même qu'il faut s'attaquer pour le résoudre. Or, dans le cas de l'écologie, cette double condition ne fonctionne pas : les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes, mais comme conséquences de choix politiques et d'un fonctionnement industriel, et si l'on veut les résoudre, ce n'est pas à eux-même qu'il faut s'y prendre, mais aux choix de société qui y aboutissent.

I.1. Les désordres écologiques n'arrivent pas par eux-mêmes

Prenons un exemple de quelque chose qui arrive par lui-même et que je dois résoudre : il y a une tache de tomate sur mon pull, je dois le laver. La tache est une conséquence, puisqu'elle provient de la chute d'un morceau de tomate sur mon pull. Je peux même dire que ce morceau est tombé parce que je mangeais ma tomate sans assiette, sans précaution, sans serviette, etc.. Je peux observer les conditions qui ont rendu possible l'émergence du problème, pourtant, la chute du morceau de tomate est accidentelle. Qu'elle soit une conséquence, et qu'elle soit gouvernée par un certain nombre de lois (par exemple, la pesanteur), n'empêche pas qu'elle soit un problème, car elle est survenue par elle-même, fortuitement : la tache est là, sur mon pull, et je dois la laver. Puisque l'évènement qui l'a causé est révolu (j'ai fini de manger ma tomate), je ne peux plus agir dessus et je n'ai plus qu'à me concentrer sur le problème : comment nettoyer la tache ? Éventuellement, je peux aussi en tirer des leçons sur ma manière de manger des tomates la prochaine fois, afin de diminuer les circonstances qui facilitent l'accident, mais je ne peux rien contre un accident.

Prenons un exemple de quelque chose qui n'arrive pas par lui-même : des gouttes d'eau tombent régulièrement et constamment de mon évier. Ce qui m'embête, c'est cette chute régulière de gouttes d'eau, pourtant je sais que le problème ne vient pas des gouttes qui, accidentellement, tombent une à une, mais qu'il provient d'une fuite d'eau. Dans ce cas, le symptôme est la chute des gouttes, mais la chute des gouttes n'est pas un problème : le problème vient d'un robinet mal fermé, ou d'un joint à changer, d'un tuyau percé, ou de quelque chose de ce genre, ce qu'on appelle une "fuite". La "fuite" ne désigne pas la chute de chaque goutte, contrairement à la chute du morceau de tomate, ici elle désigne la configuration technique qui aboutit obligatoirement à des chutes incessantes. Alors que dans le cas précédent, certaines conditions pouvaient éventuellement augmenter la probabilité qu'un morceau de tomate soit projeté par hasard sur mon pull, dans ce cas-ci, les choses sont différentes : un mauvais joint engendre immanquablement une chute régulière de gouttes d'eau.

Lorsque l'on se trouve face à une projection accidentelle de bout de tomate, il s'agit d'un problème. Lorsqu'il s'agit d'une chute régulière de gouttes d'eau, pour appréhender la situation il faut, si l'on peut dire, remonter à la source, et trouver quel défaut antérieur constitue le problème, la fuite, dont la chute des gouttes n'est alors qu'une conséquence.

Quelle est la différence fondamentale entre le problème de la tache, et la chute des gouttes d'eau, qui n'est pas en lui-même un problème ? C'est que, dans le cas de la tache, je ne peux pas agir sur la cause, mais seulement sur les conséquences : la cause est quelque chose qui est arrivé ponctuellement et qui depuis a disparu. En revanche, dans le cas de la chute des gouttes d'eau, je peux agir sur la cause, quelle qu'elle soit (trou, joint, etc.), puisque la cause est un phénomène chronique qui continue à se perpétrer en même temps qu'il fait sentir ses conséquences. D'où la mise en lumière d'une règle assez simple que nous appliquons habituellement dans notre comportement : face à un évènement gênant, si ce qui l'a causé est révolu, je considère l'évènement comme un problème et je tente de le résoudre; par contre si ce qui l'a causé continue de fonctionner, alors je le considère comme la conséquence d'un problème, et non comme un problème lui-même, et mon action ne sera réellement efficace que si c'est à sa source que je remonte pour le supprimer.

Les "problèmes" écologiques tiennent du cas de la chute de gouttes, et non de celui de la tache de tomate. Une tempête, un tremblement de terre, une éruption volcanique, une glaciation, sont des "problèmes" écologiques, événements sui generis bien que totalement déterminés. La pollution de l'air, de l'eau, de la terre, l'apparition des algues vertes sur les plages, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, l'épuisement des réserves naturelles, etc., ne sont pas des "problèmes", pris en ce sens, puisqu'ils ne surviennent pas d'eux-mêmes. Tout comme pour les gouttes qui tombent, on peut, pour cette seconde catégorie d'évènements, remonter à la source qui génère ces problèmes. On se rend compte alors que ces évènements sont les conséquences de choix politiques, ou de facteurs plus larges comme le choix d'un modèle industriel et agricole, ou d'autres facteurs. Ces facteurs peuvent être complexes et entremêlés : par exemple, l'augmentation de l'usage de la voiture a d'abord remodelé les territoires, les habitudes de vie, les trajets types d'une journée, les distances moyennes acceptables pour certaines tâches, les exigences professionnelles, et désormais c'est cet ensemble complexe de facteurs qui pousse vers un usage accru de celle-ci. Mais quelque complexes qu'ils soient, ils possèdent malgré tout une caractéristique : ils résultent de choix humains, et sont des causes chroniques de dérèglements.

Revue Silence, n° 372, p.16 : on y lit qu'un appel d'offre lancé par la commune de Lambesc pour sa cantine, dans lequel la commune demande aux fournisseurs de procurer de la nourriture bio et locale, est contesté par le Préfet. La commune passe alors devant le Tribunal Administratif. Motif ? "Inclure une notion de distance dans l'approvisionnement est illégal car cela contrevient aux règles européennes de la libre concurrence". La commune perd le procès. C'est un système économique reposant sur l'axiome de la "concurrence libre et non faussée" qui a contraint la commune à renier ses prétentions à une fourniture locale. Alors, le problème est-il vraiment écologique, ou bien est-il politique ?

I.2. La solution ne provient pas de "l'écologie"

Pour pouvoir considérer un évènement comme un "problème", au sens que nous lui avons donné, outre le fait d'être survenu par lui-même, ou pour le dire avec plus de rigueur, causé par une cause devenue inaccessible, la seconde condition est que l'action à effectuer pour l'enrayer soit dirigée vers l'évènement lui-même.

C'est le cas pour une tache de tomate : pour résoudre le problème, je nettoie la tache, c'est à dire que l'évènement qui m'embête et l'évènement sur lequel j'agis sont identiques. Dans le cas des gouttes d'eau qui tombent, une telle attitude consisterait à éponger une par une chaque goutte qui tombe, indéfiniment : on voit que ce ne serait pas très fructueux. Dans ce cas, il faut agir non pas sur l'évènement qui m'embête mais sur celui qui le produit : il est plus utile de fermer le robinet ou changer le joint que d'éponger chaque goutte qui tombe. Rien n'empêche d'ailleurs de s'occuper aussi des gouttes qui tombent, qui peuvent devenir gênantes si elles sont trop nombreuses, mais on voit bien qu'il serait stupide de s'occuper seulement d'elles.

Si l'on accepte l'analogie selon laquelle les évènements déjà mentionnés tels que la pollution de l'air, de l'eau, de la terre, l'apparition des algues vertes sur les plages, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, l'épuisement des réserves naturelles, etc., sont plus de l'ordre de la chute de gouttes d'eau que de celui de la tache de tomate, alors il faut aussi en tirer la conclusion : si "problème" il y a qu'on voudrait vraiment régler, alors la solution ne consistera pas à agir à chaque fois de nouveau sur un nouvel évènement préoccupant, mais bien plutôt agir sur ce qui les produit. Comme nous l'avons dit, cela ne signifie pas qu'il faudrait négliger les tentatives de dépollution, stockage de carbone, sauvegarde des espèces, prospective en vue de nouvelles réserves, etc., mais simplement, que, tant qu'on se contente de ce type de mesures, on ne fait rien d'autre qu'éponger les gouttes d'eau. Si l'on cherche l'équivalent du robinet mal fermé ou du joint défaillant, on tombe sur les éléments déjà mentionnés, et dont il ne faut pas négliger la complexité : des choix industriels, politiques, sociaux, d'aménagement du territoire, etc. Bref, la solution véritablement utile pour régler les problèmes "écologiques" à la source n'est pas d'ordre écologique : il ne s'agit pas de maintenir en place des éléments naturels assaillis en permanence par un système, mais bien plutôt de supprimer les assauts. Or ces assauts proviennent de choix politiques.

Premier contre-sens à éviter

Il ne s'agit pas de dire que les solutions à court-terme visant à réduire l'impact écologique immédiat du système actuel sont à bannir. Les solutions qui visent à réduire les symptômes écologiques de nos choix politiques sont sûrement utiles, peut-être même que certaines sont nécessaires, mais en tous cas elles ne sont pas suffisantes. Ce qui est critiqué, ce n'est pas de vouloir remettre l'environnement dans un état d'équilibre, c'est seulement de penser qu'il est possible d'ignorer ce qui cause les déséquilibres. Or, comme nous le verrons, le véritable problème est là : en proposant des actions qui n'abordent que les conséquences écologiques de surface, et en présentant celles-ci comme des solutions au problème "écologique", un système politique et industriel ne fait qu'augmenter sa légitimité en redorant son image, avant tout pour continuer à fonctionner et produire les causes de ces désordres écologiques. Et lorsque le traitement des désordres en devient même un business, partie prenante du système en question, les désordres deviennent tout simplement nécessaires à la thérapeutique environnementale : le maintien d'un patient dans un état de souffrance prolongée assure au nouveau "médecin de la Terre" autoproclamé la pérennité de ses honoraires.

L' "écologie", c'est l'art de ne traiter volontairement que des conséquences pour pouvoir continuer à en produire les causes tout en produisant du bénéfice et une image légitime.

I.3. Les problèmes du "problème" écologique

Nous voyons alors quels dangers il peut y avoir à considérer les "désordres" causés par l'humain comme des "problèmes".

Premièrement, la notion de "problème" laisse à penser qu'ils sont arrivés spontanément, c'est à dire à gommer la dimension de la responsabilité humaine en éludant leur caractère de conséquences d'un choix humain. La pollution d'une usine ne peut pas être comparée à celle d'un volcan. Si la seconde est un problème, la première est plus que cela : elle ressort de notre responsabilité.

Deuxièmement, la notion de "problème" laisse à penser que la solution consisterait à réduire les conséquences (stocker le carbone excédentaire, dépolluer l'eau, trier les déchets) plutôt qu'à supprimer les causes (arrêter les émissions excessives de carbone, les industries polluantes, la production des déchets). Bien évidemment, nous en sommes arrivés à un tel état de délabrement que réduire les conséquences environnementales de nos actes est devenu une nécessité. Le but de cet article n'est pas de s'opposer à ces "solutions". Mais il nous faut simplement garder à l'esprit qu'elles ne peuvent être que provisoires, et elles ne doivent pas nous cacher la véritable source des troubles en question.

Prenons l'exemple du tri des déchets. De la même manière que pour l'écologie, le but de cet article n'est pas de nier un constat (en disant par exemple : "les cartons et plastiques peuvent être mélangés sans problèmes"), ni de pousser à l'inaction (en disant : "arrêtez de trier vos déchets !"). Par contre, il existe une certaine tendance à croire que le tri des déchets est une solution suffisante, et presque définitive, au problème posé par l'existence de déchets en telles quantités. Et sur ce point, il est possible de critiquer ceux qui défendent le tri des déchets (qui le vantent trop fort, et qui le présentent comme la panacée). En réalité, le tri des déchets n'est qu'un palliatif temporaire à la question de leur existence. Mais lorsque le palliatif s'enracine trop longtemps, la souche infectieuse s'immunise... et le tri des déchets se retourne contre son but. Les déchets sont comme les gouttes d'eau, et les trier est comme éponger les gouttes. Fermer le robinet, ce serait supprimer le système tout entier qui en vient à leur production. Mais ce système est grand et complexe : il couvre aussi bien le mode de production industriel, que le système économique rendant l'importation moins chère que la production locale, le système de transports permettant des échanges sur grandes distances, ou les avancées technologiques permettant une conservation des produits frais, et aussi la publicité intégrée au support (l'emballage). Le déchet est le produit final d'une convergence de données complexes, voilà pourquoi il semble plus simple de traiter la gêne apparente que de remonter à la source qui le cause : cette démarche oblige à s'en prendre à un monstre énorme, terriblement complexe, mettant en jeu un très grand nombre de contraintes, d'acteurs, etc. À la place, on préfère faire de "l'écologie", c'est à dire s'en prendre à la manifestation superficielle sur le terrain de l'environnement.

Arrêtons de nous contenter de décrire des symptômes, il est temps de passer à l'étiologie. L'écologie est à la politique ce que le DSM-IV est à la psychologie.

Intermède : il était une fois... le tri des déchets

On commence par produire trop de déchets, alors on cherche une solution, et on se propose de les trier, ainsi, une certaine partie d'entre eux pourra être revalorisée sous une autre forme, et ne pas croupir comme déchet. Cette revalorisation étant de forme différente selon le type de matière, on entrevoit la nécessité de séparer les différents déchets afin de pouvoir les recycler ou les brûler. Le tri se met progressivement en place, et on incite les gens à trier leurs déchets. Alors on dit aux gens qui ont trié leurs déchets : "c'est bien, bravo, continuez, merci, vous sauvez la planète !". Et à aucun moment il ne vient à l'esprit qu'on pourrait aussi tenter de réduire les déchets à la source, ou de choisir des manières de produire et d'acheter qui n'en génèreraient pas. La question du tri occupe tous les esprits et fait diversion.

Une industrie se met en place. Elle possède une image verte, puisque c'est l'industrie du tri des déchets. Seul problème : son existence même dépend de l'existence des déchets. Alors, est-ce les nouveaux spécialistes du tri qui vont nous pousser à supprimer ce qui fait leur gagne-pain ? L'industrie du tri engage des experts en communication. Elle lance une campagne : "le tri des déchets, c'est écologique". Elle a raison : le tri des déchets, c'est de "l'écologie", et c'est justement là tout le problème. L'idée rentre dans la doxa, par le biais des mêmes supports publicitaires que ceux qui nous font acheter des yaourts suremballés et des kinder pour nos gamins. Les gens se sentent écologistes parce qu'ils mettent quotidiennement leurs 3 Kgs de cartons, plastiques, et autres, dans des poubelles de couleur différentes. Ils ne savent pas qu'une grosse partie de leurs déchets sera simplement brûlée pour produire de l'énergie avec un rendement de moins de 30%, et des gaz nocifs avec un rendement beaucoup plus élevé. Ils ne savent pas non plus que le contenu de leurs poubelles sera transporté en camion jusqu'en Allemagne, où il sera revendu à une entreprise privée.

Pendant que tout le monde s'affaire à trouver de nouvelles zones pour implanter des décharges, et à construire de nouvelles usines d'incinération, le volume global des déchets continue d'augmenter dans les chaumières. On ne parvient plus à imaginer qu'il serait possible de vivre sans des produits enrobés de carton et de plastique, jetés journalièrement. On oublie qu'ailleurs dans le temps, on a vécu de cette façon, et qu'ailleurs dans l'espace, beaucoup vivent encore sans avoir besoin de jeter un actimel dans un sac plastique tous les matins. Ce sont des attardés, de toutes façons. L'existence de produits voués à devenir déchets est devenue une évidence, une certitude inébranlable, de celles que l'on se contente de vivre tous les jours sans plus jamais l'observer ni s'interroger sur ses modalités d'existence (la bouteille d'eau en plastique est-elle nécessaire ? Est-elle contingente ? La question ne se pose même plus : elle est , tous les jours depuis tellement longtemps. Pourquoi irais-je imaginer faire autrement ? Qu'est-ce qui me pousserait à réaliser qu'il y a peut-être trente ans, elle n'existait pas dans les foyers, et qu'aujourd'hui, elle n'existe que chez dans les nations de privilégiés dispendiaires ?). Cette certitude est devenue d'autant plus précieuse qu'elle permet de maintenir le train-train, ennuyeux à mourir mais bien douillet, dans lequel on s'est englué.

Alors, quelqu'un vient critiquer le tri des déchets. Il dit que ce n'est pas si écologique que cela, que le tri permet avant tout à une industrie de continuer à fonctionner, qu'elle se donne une image plus légitime en prétendant résoudre un problème, mais que ce n'est qu'une prétention de surface, et que le traitement des déchets crée écologiquement de nouveaux désordres, qui seront tus jusqu'à ce qu'il devienne impossible de les ignorer. Il dit que l'industrie fondée sur le tri des déchets court à sa perte, car elle en engendre toujours plus, jusqu'au point où elle deviendra incapable d'en gérer les flux. Mais les nouveaux gestionnaires du rebut domestique n'y voient que de nouvelles opportunités de marché. Ils attendent avec impatience la sortie du nouveau rasoir à cinq lames, les nouvelles normes européennes de conditionnement. Et lorsque le petit homme arrive, avec ses arguments, face à cette industrie devenue géante, et face à une population aux certitudes ancrées, il est nécessairement taxé de réactionnaire. C'est un vilain passéiste qui veut retourner au temps où l'on enveloppait son poisson dans du papier journal cancérigène. Désormais, le papier journal est recyclé via une dépense énorme d'énergie et de produits synthétiques, le poisson part en farines pour animaux, et les deux couches qui l'enveloppent sont "valorisées" dans un incinérateur aux émanations douteuses. Ça doit être ça, le "progrès". Le "petit homme", avec ses arguments, veut passer pour un écologiste radical, mais il ne se rend pas compte qu'il propose l'impossible. Et critiquer le tri des déchets, si c'est pour ne rien faire, hein. Et puisque je vous dit que j'en ai besoin, moi, de mes sucreries industrielles en paquets.

Donc on en reste là. Et on continue à produire de plus en plus de déchets, à les recycler de plus en plus, à dégager de plus en plus de gaz et autres "externalités" sympathiques, à augmenter encore et toujours les distances, les volumes, les surfaces.

C'est sûrement ça, "l'écologie"...

08/02/2008

"Colorless green ideas sleep furiously"

Connaissez-vous cette phrase ? Elle a été formée par Noam Chomsky, philosophe, linguiste, et militant. Dans un texte technique de linguistique (Syntactic Structures), il l'a utilisée pour montrer qu'on pouvait faire une phrase syntaxiquement correcte, mais qui n'avait pour autant aucun sens. Ce n'est pas la polémique linguistique qui nous intéresse ici; mais remarquons que cette phrase a une signification, elle prend même tout son sens dans le contexte écologique actuel.

"Les idées vertes incolores dorment furieusement" : voilà qui pourrait illustrer aujourd'hui le dégoût d'un écologiste engagé face à la teneur du discours écologique qui se lit dans les grands médias.

Ceux-ci, ainsi que les dominants, ne peuvent plus nier la situation écologique actuelle, pourtant ils parviennent encore à occulter les conséquences que l'on devrait nécessairement tirer de cette situation. Au lieu de voir que le cataclysme écologique actuel est le fruit du mode de fonctionnement de notre société industrialisée et hiérarchisée, qu'il est le symbole le plus flagrant de sa déconfiture et de sa dangerosité, et que par conséquent il oblige à le remettre totalement en question, ils parviennent, pour l'instant encore avec quelque crédibilité aux yeux du public, à l'intégrer dans leur système de pensée. L'écologie ainsi dévoyée devient un élément parmi d'autres dans une théorie économique vouée au profit et à la compétitivité : les idées vertes deviennent incolores, puisqu'elles sont vidées de tous leurs présupposés et leurs conséquences.

Nous pourrions aussi dire que les idées vertes deviennent indolores, puisqu'on s'arrange pour éluder tout ce qui, dans les conséquences à tirer de l'état de l'environnement, nous est défavorable. Un constat qui devrait nous pousser à nous remettre en question est ainsi lavé de toutes ses implications subversives ou qui pourraient en quelque manière être douloureuses pour le système industriel d'aujourd'hui.

Pendant ce temps-là, on évite de poser les vraies questions qui font débat (jusqu'où pourrons-nous pousser la croissance du PIB ? est-il possible de continuer à utiliser un système de transport qui s'appuie sur des ressources limitées ? Les perpétuelles exhortations à la consommation ont-elles réellement pour but le bonheur du citoyen ou bien le maintien de la santé du portefeuille des actionnaires ?) : toute question qui gêne est passée à la trappe : les idées vertes dorment.

On dépense une énergie considérable pour faire taire ou déformer les propos de ceux qui osent remettre en question le dogme de la production et la compétition à tous prix, pour désinformer le citoyen, ou pour le maintenir dans la bulle apaisante et rassurante d'un infantilisme consumériste : c'est furieusement que l'on fait dormir les idées vertes.

Ainsi, cette phrase de Chomsky, "les idées vertes incolores dorment furieusement" est, quoi qu'il en pense, chargée d'un lourd sens, et pourrait être reprise comme le credo des vrais écologistes actuels. De retour dans le domaine de la linguistique, et notamment de la sémantique, voilà donc qui devrait nous faire méditer : il est toujours possible de trouver un contexte dans lequel la phrase la plus tordue peut trouver un certain sens. En l'occurrence ici, nous aurions préféré ne pas avoir à le trouver.