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25/02/2011

Fière modestie : autocritique

Ce texte est la suite critique de "fière modestie".

"Fière modestie" est le texte d'un individu hanté par la peur de devenir prétentieux. Cette hantise en vient à atteindre un point si maladif que l'auteur va jusqu'à chercher, dans sa recherche même d'une non-prétention, des traces d'une prétention. Ce mouvement paradoxal se caractérise par la formule d'ouverture (à propos de la modestie) : "Mais cette démarche est-elle modeste ?".

En son fond, il est contradictoire : car, pour quelle raison critique-t-il la modestie, qui souhaite évacuer la prétention ? Car elle est prétentieuse, donc car il veut encore évacuer cette prétention. Mais si la critique de la prétention est finalement une prétention, alors la critique de la critique de la prétention peut être réduite à une critique de la prétention, qui peut de nouveau être réduite à une prétention. (car si p(A) = A, (ou p est "critique de", et A est "prétention") alors p(p(A)) = p(A) = A). Donc, cette critique de la modestie repose-t-elle encore sur un fondement de modestie, par conséquent, si l'on accepte ce que dit cette même critique, qui assimile la modestie à de la fierté, elle repose encore sur de la fierté. Aussi loin que l'on remonte dans la formule de p(p(p(p(p(p(...., en fin de compte, tout sera toujours réduit à A, à la prétention. Comme dit le texte : "On n'en sortira jamais", "Et on peut continuer longtemps".

C'est ce que touche le texte lorsqu'il se demande : et d'abord, pourquoi faudrait-il critiquer la modestie ? Pourquoi faudrait-il blâmer l'envie de vouloir se présenter sous un jour favorable ? Le texte y répond : le problème n'est pas de vouloir se présenter sous un jour favorable (car c'est une nécessité pour entretenir des relations sociales que d'inspirer la confiance), mais de se croire supérieur. Et de démonter cette idée selon laquelle on pourrait légitimement se sentir supérieur ou inférieur à quelqu'un.

Pourtant, ce n'est pas suffisant : car, dans ce que ce texte appelle "se sentir supérieur", il y a encore deux choses qu'il faut distinguer entre elles, dont l'une ne peut pas être blâmée. D'une part, il y a le fait de considérer que l'on agit selon des valeurs que l'on s'est fixées, que l'on approuve, et que l'on tente de respecter. D'autre part, il y a le fait de vouloir imposer une présentation écrasante de soi-même, une manière d'infiltrer discrètement, dans la conversation, des marques qui seront d'autant plus censées témoigner de notre supériorité qu'elles seront subtiles. Parmi ces deux dimensions, seule la seconde est blâmable.

 

On choisit forcément les valeurs qu'on estime supérieures

Examinons en effet la première condition : "se sentir supérieur", au sens où l'on agit selon des valeurs que l'on estime supérieures à d'autres valeurs (le terme "valeur" est, comme tous les autres, polysémique : dans l'avant dernière partie du précédent texte, il était associé à la possibilité de quantifier et de comparer par un quotient ou un capital, la qualité d'une personne; mais ici il désigne uniquement une notion que l'on souhaite promouvoir comme maxime pour des actions car on l'estime moralement supérieure). C'est en fait la seule condition pour une vie morale. Car on ne peut être moral si l'on ne se fixe pas des valeurs, et l'on ne peut choisir ces valeurs sans devoir les comparer à d'autres, et les juger supérieures : je dois choisir, être gourmand ou raisonnable, joueur ou sérieux, vantard ou discret, quelle sera ma priorité ? On ne peut pas se fixer un programme de vie reposant sur des valeurs si on ne les a pas préalablement comparées entre elles, et si l'on n'en a pas évalué une comme étant supérieure. Car pourquoi préférer la générosité à l'avarice ? Parce que l'on considère que c'est mieux, d'une certaine manière.

Et il n'y a aucune présomption à s'estimer supérieur après avoir été généreux, par rapport à nous-même si nous avions été avare. Si l'on souhaite agir moralement, on est obligé de choisir pour l'action que l'on juge être la meilleure, c'est à dire que l'on doit tendre à ressembler à cet idéal de perfection que l'on se fixe, pour essayer de l'atteindre. Car une valeur ne flotte pas dans le néant : elle se perçoit à travers une action, qui elle-même repose sur une disposition mentale (ce terme "disposition mentale", demeurant volontairement flou, pour éviter d'avoir à choisir si celle-ci est implicite ("non-consciente" comme on pourrait dire), ou bien si elle est explicite (objet d'un choix, ou au moins représentable par celui qui en dispose)), et cette disposition mentale, agrégée à d'autres, forme la totalité d'une personne. Lorsque l'on se représente une valeur, on peut se représenter un acte reposant sur cette valeur, ainsi qu'un choix ou une disposition à effectuer cet acte, ou encore, en dernier lieu, la figure d'une personne (un "caractère") qui possède ou réalise ces choix ou dispositions. Ainsi, de la supériorité de la valeur, peut-on être conduit à remonter à la supériorité du sujet qui agit, choisit, etc. Mais cette supériorité est limitée : puisqu'elle repose sur la supériorité d'une valeur par rapport à une autre, la supériorité atteignant le sujet moral, ne peut servir qu'à comparer une disposition associée à une valeur, par rapport à une autre : on ne peut donc se comparer que du point de vue de la moralité de son action, et uniquement par rapport à ce que soi-même, ou quelqu'un d'autre, aurait fait, si, dans la même situation, l'action de cet autre avait reposé sur une autre valeur ou maxime.

C'est sur cette possibilité que repose le jugement, la louange, ou le blâme : on peut dire qu'il est mieux de ne pas voler que de voler (sans rentrer dans le détail de savoir si le vol est du coté de l'actionnaire qui extorque une plus-value à son ouvrier, ou du coté de l'ouvrier affamé qui doit chaparder pour se nourrir), et comparer ce type d'actions entre elles. À partir de là, on peut toujours comparer la représentation virtuelle d'un sujet agissant selon certaines valeurs, avec celle d'un sujet agissant selon d'autres valeurs : on peut préférer "un saint" à "un brigand", et on peut souhaiter s'identifier à l'un plutôt qu'à l'autre. Mais le type de sujet qui entre dans cette comparaison n'est jamais une personne physique ou concrète : elle est toujours la personne en tant qu'elle agit, ou a agi, selon telle valeur. Elle fait donc office de support virtuel. Ainsi, de cette comparaison entre constructions de sujet moraux, ne peut-on pas déduire pour autant une comparaison directe et complète entre des gens. Ce que l'on compare alors, que l'on peut juger supérieur ou inférieur, ce sont les valeurs telles qu'elles s'expriment concrètement, dans des actions, des choix, des caractères, mais non pas des gens eux-mêmes (car on peut toujours imaginer qu'une personne soit porteuse de certaines valeurs, mais n'ait pas l'occasion de les exprimer, ou encore qu'elle semble agir en conformité avec telle valeur, mais qu'elle agisse en fait selon un motif tout autre (le commerçant qui ne rend la monnaie que parce que cela est dans son propre intérêt)).

On peut donc dire : juger, blâmer ou louer quelqu'un, ce n'est pas se comparer à lui, mais c'est seulement rapporter son action à une valeur sur laquelle on estime qu'elle repose, et se prononcer sur le degré de caution que l'on accorde à cette valeur. Si l'on peut en venir à dire, par raccourci, qu'untel est meilleur qu'un autre parce qu'il est généreux alors que l'autre est avare, ce que l'on entend en fait, c'est surtout qu'untel agit selon des valeurs que l'on trouve meilleure que d'autres valeurs. Ce qui est important ici, c'est que, puisque ce sont des valeurs que l'on compare entre elles, ce type de jugement est exactement le même lorsqu'il est porté sur soi-même et sur quelqu'un d'autre. On peut éprouver moralement autant de réprobation face à un vol que l'on a soi-même commis que face à un vol auquel on a assisté : si l'on est plus porté à se chercher à soi-même des excuses, on constate que, si les mêmes circonstances atténuantes nous sont présentées pour quelqu'un d'autre que nous, on les acceptera de la même manière. La peine que l'on estime juste pour un criminel est celle que l'on aurait accepté de subir si l'on avait soi-même été le criminel en question. C'est la raison pour laquelle ce type d'évaluation selon la moralité est totalement distinct du second type d'évaluation, selon une hiérarchisation sociologique spontanée, puisqu'en effet le jugement moral ne sera pas influencé par l'appréciation sociale d'une personne (pour une même faute commise par deux personnes différentes, quelle que soit la manière dont, socialement, on s'estime placé par rapport à eux, on considérera qu'elles méritent un blâme similaire (et, si l'on s'autorise un laxisme envers une personne que l'on privilégie, cela n'invalide pas la considération morale à propos de son action, cela ne fait que témoigner que l'on cède soi-même sur son propre choix moral, donc que l'on tente d'occulter une considération morale que l'on a précédemment portée)).

Pour en revenir à la modestie, il serait totalement incohérent de dire que l'on choisira exprès l'action la plus susceptible de réprobation, sous prétexte que choisir celle qu'on estime "supérieure" car plus morale serait faire preuve de présomption. D'une part, cela apparaîtrait simplement comme une plate excuse pour pouvoir se soustraire à l'action morale. D'autre part, cette action se contredirait : car en choisissant, par exemple, de privilégier l'avarice à la générosité, sous prétexte que la générosité, associée à un "mieux", serait une forme de prétention, cela reposerait déjà sur un choix qui privilégierait la modestie par rapport à la prétention, et ce choix lui-même, en choisissant une valeur comme "meilleure" qu'une autre (en l'occurrence, celle de modestie), pourrait être taxé de tout aussi prétentieux que le choix opposé. Même le relativisme ne serait pas une solution, car il consisterait malgré tout à privilégier l'indécision comme valeur par rapport à une certaine forme de certitude ou d'assurance (nécessaire pour agir selon des préceptes moraux un tant soit peu durables), privilège qui témoignerait là encore d'une présomption, à laquelle s'ajouterait un autre problème : il y aurait une contradiction entre les proclamations du relativisme, qui professerait de ne rien choisir, et le fait même d'avoir choisi ce relativisme, qui montrerait déjà que cette position n'était pas respectée (tout simplement car elle était impossible), dès l'acte qui la fondait (puisque, si l'on a choisi une position, fut-ce le relativisme, alors on n'est déjà plus relativiste).

Cela signifie que, parmi les deux manières de se sentir supérieur qui ont été distinguées, celle qui consiste à s'identifier à un caractère, lui-même associé à des valeurs que l'on juge supérieures, n'est pas blâmable, elle est même la condition de la vie morale, tout simplement parce qu'il est impossible d'avoir des principes moraux si l'on ne considère pas que tel type d'action est plus louable ou plus blâmable qu'une autre (après quoi, on associe la préférence pour telle valeur à la préférence pour les personnes qui agissent selon cette valeur, et, comme on souhaite en général se soumettre aux valeurs que l'on choisit soi-même, cela conduit, d'une certaine manière, à se préférer soi-même). Il reste maintenant à examiner la seconde manière de "se sentir supérieur", c'est celle qui était vraiment l'objet de la critique dans le texte précédent.

 

Le sentiment de supériorité

La seconde manière de "se sentir supérieur" consiste à projeter une hiérarchie spontanée entre les gens, et à se placer soi-même au sommet de cette hiérarchie, ou du moins assez haut placé. Contrairement à l'autre type d'évaluation, que l'on pouvait appeler axiologique, cette démarche résulte plutôt d'une analyse sociologique spontanée, en ce qu'elle catégorise et classe des types de gens, en comparant des positions sociales. Ici, si la personne s'estime supérieure à d'autres, ce n'est pas parce qu'elle agit selon des principes qu'elle trouve préférables, c'est parce qu'elle s'estime d'une dignité ou d'un rang plus élevés. C'est alors cette attribution d'une position qui peut être soumise aux trois critiques du texte précédent : essentialisme identitaire, impérialisme, réductionnisme quantitatif.

C'est contre cette conception verticale des types de gens qu'il faut lutter. La qualité des gens ne peut pas être classée sur une échelle. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle pourrait être représentée horizontalement, selon une ligne plate. Si on ne peut pas défendre le sentiment de supériorité qui engendre, sans s'en rendre compte, une description du monde social à la faveur de celui qui l'opère, il serait en revanche tout aussi réducteur de défendre une conception égalitariste plate des rapports entre les gens. Les gens entrent en conflits, et témoignent les uns envers les autres de déférence, de mépris, de condescendance, d'admiration, de fraternité, etc. Cette analyse que les gens font de leurs relations sociales ne représente pas une réalité qui existerait en dehors d'eux, pour s'en rendre compte, il suffit de remarquer qu'ils proposent tous des descriptions différentes des configurations relationnelles, et malin serait celui qui prétendrait décréter laquelle est bonne. Si cette analyse spontanée, opérée par chacun, ne représente pas une réalité, en revanche, elle est une réalité, au sens où il est peut-être faux que l'ordre des relations fonctionne selon l'idée qu'ils en ont, mais il est vrai qu'ils ont cette idée, et qu'ils agiront selon elle. Or, leurs actions contribueront très concrètement à constituer la réalité de cet ordre relationnel, mais, puisque ces contributions seront toujours tributaires d'analyse conflictuelles, personne ne parviendra jamais à façonner le monde social tel qu'il le perçoit. La notion de représentation peut être évincée, car elle sous-entend encore un critère de conformité envers une réalité, l'idée d'une concordance entre ce que les gens ont en tête et ce qui "est réellement"; elle peut être remplacée par une idée selon laquelle ce que les gens ont en tête "est" déjà "réellement" quelque chose, et contribuera à façonner ce que "seront réellement" les rapports entre les gens.

Si l'on applique cette réhabilitation des analyses spontanément effectuées par les acteurs au "sentiment de supériorité", on perçoit que quelqu'un qui s'estime supérieur a tort de se percevoir ainsi, mais que cette manière dont il se perçoit, bien que ne représentant pas une certaine réalité relationnelle, possédera malgré tout des effets très concrets : c'est selon la manière dont une personne se perçoit que cette personne tentera d'infléchir les rapports sociaux. Si donc une personne s'estime supérieure, elle aura un comportement visant à réaliser cette position qu'elle s'attribue : elle agira donc de manière à instaurer une domination sur les autres. S'il faut alors critiquer cette seconde forme du sentiment de supériorité, ce ne serait pas parce qu'elle reposerait sur une conception fausse des relations sociales; puisque l'idée de conception fausse, dans le cas des relations sociales, ne veut rien dire, en effet lesdites relations sont réalisées par les conceptions que les gens en ont (si, demain matin, tout le monde arrêtait de croire que Nicolas Sarkozy est le Président de la République, et s'ils agissaient selon leur nouvelle croyance, Nicolas Sarkozy ne serait plus le Président de la République).

La raison de critiquer ce sentiment est donc plutôt qu'il générera un comportement de domination. Dans un tel comportement, la personne cherchera à s'imposer, imposer sa figure, ses préférences. Elle se coupera de tout nouvel apport que l'autre pourrait lui offrir, toute contribution instructive ou même simplement joyeuse. Elle écrasera son prochain, ne s'y intéressera pas, ne le laissera pas s'exprimer, ou ne l'écoutera pas. Cette pauvre personne, isolée dans sa tour d'argent, ne se donnera plus aucun moyen de tirer une joie ou un enseignement de l'apport de l'autre, car tout ce qui est positif, et qui viendra de l'autre, sera considéré comme une menace pour sa stratégie compétitive. Plus aucune ouverture, plus aucune remise en question, le fier se verra obligé de chercher toute source de contentement uniquement en lui-même, puisqu'il aura dévalorisé tout ce qui peut venir de l'autre. Cette position engendre une pauvreté relationnelle affligeante, dans la mesure où le prochain est alors perçu comme une menace, comme quelqu'un potentiellement capable de monter jusqu'à son niveau et de lui ravir un surplomb qu'il est le seul à s'attribuer, donc comme quelqu'un qu'il s'agit d'évincer en étant plus bruyant.

Il vise alors la perpétuelle surenchère ostentatoire, l'homme-fanfare souhaite attirer les regards à lui tout seul, sans réaliser que la musique serait plus belle s'il partageait les instruments avec lesquels il fait son boucan. Il ne se sent plus autorisé à manifester sa faiblesse, de peur que cela ne le dévalorise : alors il pavane et joue le dur en toutes circonstances, se privant par-là du réconfort que peut apporter la présence d'un autre être dans les moments de difficulté. Il ne prête plus à rire avec l'autre, car, perpétuellement sur la défensive, sans cesse préoccupé à garder la face, il passe totalement à coté de la possibilité de l'autodérision, voire de la dérision tout court. La présence de l'autre ne lui apporte aucun bonheur, car il se sent toujours obligé de rester sur le qui-vive, prêt à parer à une attaque de qui dévoilerait face au monde un de ses talons d'Achille. Chaque expérience en société devient une représentation douloureuse où il se sent forcé de faire ses preuves. Alors, le pire du pire, cette personne-là ne peut pas aimer, car il ne se donne pas les moyens de découvrir en l'autre l'imprévu qui le captiverait, la rayonnance qui le séduirait : il se voit forcé de montrer qu'il sait se suffire à lui-même. Sa volonté de s'imposer aux autres délivre le message paradoxal selon lequel il n'a pas besoin d'eux, et plus il souhaite "entrer dans le monde", plus il s'en coupe. Il est tellement fier qu'il en est devenu incapable de se rendre accessible à l'aide, à l'apprentissage, ou à l'amour.

On peut toujours blâmer une personne de ce type. Mais à mon avis, il faut surtout la percevoir comme quelqu'un de très triste.

 

Des dimensions à ce points distinctes qu'elles peuvent s'opposer

Les deux dimensions de la conception de soi, celle axiologique, et celle sociologique, sont à ce point distinctes, qu'il est possible de réfléchir sur leurs entrecroisements. Par exemple, il est tout à fait possible de "se sentir supérieur" en un sens, et non dans l'autre.

 

Supériorité axiologique sans supériorité sociologique

Dans le cas où l'on se sent supérieur axiologiquement mais non sociologiquement, alors on tient une valeur pour supérieure, mais sans se hisser soi-même en haut de sa hiérarchie sociale imaginaire. On peut même appliquer la supériorité axiologique à celle sociologique, en disant que l'on estime moralement supérieur (plus vertueux) de ne pas se sentir socialement supérieur (plus élevé). Ainsi, ces deux dimensions sont-elles à ce point distinctes, qu'il est possible que l'une joue contre l'autre sans contradiction. Dans ce cas simple, on blâme la tendance légèrement impérialiste consistant à mépriser les autres et vouloir s'imposer à eux. On se sent donc supérieur, ou plus élevé, car on agit selon des valeurs que l'on estime plus morales. Et en même temps, on ne se sent pas supérieur, car agir selon ces maximes conduit à blâmer la dévalorisation des autres, et à promouvoir une humilité.

Alors, la contradiction proposée au départ dans la modestie se trouve évacuée : il devient possible de considérer l'humilité comme quelque chose d'axiologiquement ou moralement meilleur sans pour autant que cela signifie que l'on s'estime soi-même comme possédant une position plus élevée. On perçoit alors que l'aspect contradictoire de la modestie reposait sur cette confusion entre le type de supériorité morale qui est légitime pour agir selon les principes que l'on privilégie, et le type de supériorité écrasante du prétentieux qui tente de s'imposer à l'autre plutôt que de s'y ouvrir.

Supériorité sociologique sans supériorité axiologique

Dans le cas où l'on se sent supérieur sociologiquement mais non axiologiquement, alors on se tient pour supérieur par rapport aux autres, au sens où on se représente ainsi, et où l'on essaie d'instaurer cette supériorité, mais on peut en même temps se mépriser soi-même, en constatant que l'on n'agit pas selon des valeurs qui seraient meilleures, ou que l'on n'est pas conforme au modèle de moralité que l'on s'est forgé. Cette situation correspond à ces cas, que l'on rencontre assez souvent, des gens pédants et péremptoires, dont on sent pourtant que tout leur tapage n'est qu'un paravent pour tenter de masquer, face aux autres mais principalement face à eux-mêmes, leur profond manque de confiance en soi, et leur propre auto-dévalorisation. Ces gens s'enferment alors dans la spirale où, n'étant déjà pas sûrs d'eux au départ (se sentant axiologiquement inférieurs), ils tentent de compenser leur inconfort par une présentation d'eux-mêmes qui insiste trop lourdement sur leurs bons cotés : mais face à un tel ostentatoire, ils ne recueillent que la désapprobation d'un entourage qui n'est jamais dupe du petit jeu des prétentions (fussent-elles des prétentions de ceux qui s'auto-dévalorisent), mais surtout, le pire est qu'eux-mêmes, non seulement ne sont pas satisfaits face à une telle parade, qui ne leur a rien apporté, mais, de plus, sont bien conscients de sa vanité, au double sens où elle est pédante et où elle ne sert à rien. Ils se trouvent eux-mêmes encore plus ridicules qu'avant leurs singeries, mais, ne disposant pas d'autre moyen pour se doter d'une bonne estime d'eux-mêmes, ont pour seul échappatoire de grossir encore cette mascarade qu'ils réprouvent en secret. Au fur et à mesure que le pédant mal dans sa peau fait son show se creuse de plus en plus le sentiment de sa propre nullité, et le besoin de grossir les traits pour y échapper, mais il ne voit pas que c'est justement par ses gesticulations qu'il se noie, et que celui s'arrête pour faire la planche flotte au fil de l'eau. Dans ce second cas pathétique et si fréquent, on concilie d'une part un sentiment d'infériorité, qui prend la forme d'une auto-dévaluation, d'un manque de confiance, reposant sur une absence de certitude quant à sa propre qualité morale; et d'autre part une attitude agressive de présentation de soi qui souhaite en déballer les quelques qualités qu'on y trouve, attitude compétitive qui ne supporte pas l'apport d'un autre, sous prétexte qu'il pourrait dévoiler les raisons pour lesquelles on se méprise soi-même.

Ici aussi, la contradiction de départ se trouve évacuée, mais d'une manière un peu triste : il devient possible de concilier l'immodestie, comme tentative impérialiste d'instaurer un ordre relationnel où l'on dominerait, avec le mépris de soi, le manque de confiance en-soi, le mal-être qui engendre cette tentative malheureuse. Encore une fois, on perçoit la contradiction interne à la modestie, en ce que se mépriser soi-même n'est absolument pas une condition qui permette d'agir humblement.

 

Conclusion

En d'autres termes, le texte précédent, bien que présentant déjà une avancée, reposait-il encore malgré tout sur une confusion : dans sa condamnation sans distinction de toute manière de "se sentir supérieur", il confondait, dans cette manière, d'une part, une dimension axiologique ou morale, qui ne s’accommode pas de la relativité (car il est tout simplement nécessaire que l'on choisisse d'agir selon telle valeur avec la bonne raison que c'est parce qu'on la juge (moralement) supérieure à d'autres), et, d'autre part, une dimension sociologique, qui tente subrepticement d'instaurer un rapport de hiérarchie où l'on se trouverait placé plus haut que son interlocuteur. (C'est une erreur de base qu'un médiationniste nommerait "confusion du plan 3 et du plan 4"...). Cette confusion est portée par le terme de "modestie", qu'il faudrait distinguer en, d'une part une humilité vertueuse et heureuse, d'autre part, un mépris de soi aux conséquences malheureuses.

Malgré cette remise en question, dans le texte précédent, l'appel final à la dérision, à jouer le rôle du clown, peut être maintenu, car se moquer de soi-même est peut-être une des meilleures manières d'éviter de se mépriser soi-même. Une autocritique comme celle-ci est aussi un bon moyen d'appliquer ce qui vient d'être dit.