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16/12/2010

Fière modestie

Qui est le modeste ? Le modeste est celui qui ne souhaite pas se mettre excessivement en valeur, qui ne possède pas une estime démesurée de lui-même, ou qui du moins ne l'affiche pas. Il ne se vante pas de ses réussites, et ne cherche pas à prouver qu'il serait supérieur aux autres.

Mais cette démarche est-elle modeste ?

Si le modeste ne met pas en évidence ses qualités, il n'en demeure pas moins qu'il pense avoir des qualités. De plus il estime qu'il est supérieur de ne pas manifester ses qualités que de les manifester, par conséquent, lorsqu'il s'affiche modestement, il propose en fait la vision de lui-même qu'il estime être la plus favorable, par rapport à son idéal. Le modeste souhaite bien présenter, et il sait que pour cela, il ne devra pas apparaître trop prétentieux. Ainsi non seulement le modeste souhaite entretenir une vertu, c'est à dire opter pour un comportement qu'il juge supérieur au comportement immodeste, mais, de plus, il choisit de proposer un affichage de lui-même, son propre comportement, sa propre personne, sous l'angle qui lui sera le favorable, si l'on accepte ce système de valeurs. Et si, finalement, le modeste n'était que celui qui a suffisamment saisi les subtilité de la relation et de la présentation de soi, pour présenter une forme de fierté au second degré ?



La modestie comme valeur jugée supérieure

Pourquoi le modeste n'aime-t-il pas les gens qui se mettent trop en avant ? Il juge cela vulgaire. Il n'aime profondément pas les gens qui possèdent un ego démesuré et s'affichent partout. Il les trouve prétentieux. Finalement, il méprise ses gens qui souhaitent donner une trop haute image d'eux-mêmes. Souvent, il arrive qu'il trouve ridicule ses gens qui souhaitent se mettre en avant alors qu'ils n'ont pas de quoi; mais il arrive parfois que, témoignant de sa reconnaissance envers une personnalité qu'il admire, il juge que, même si cette personne le mérite, néanmoins elle pêche en s'exhibant trop.

Le modeste observe ces gens qui courent après la reconnaissance, et qui sont tellement aveuglés par l'image qu'ils veulent donner d'eux qu'ils ne se rendent pas compte que leur petit jeu est bien trop voyant, qui ne réalisent pas que tout le monde perçoit les grosses ficelles qu'ils mettent en œuvre, et trouve cela ridicule. Le modeste les voit s'embourber dans la fange de la complaisance de soi, il méprise leurs manières grossières de se valoriser. En fait, le modeste est trop imbu de lui-même pour s'abaisser dans l'ostentatoire.

Car le modeste a, paradoxalement, une haute estime de sa propre personne. Il ne veut pas s'engluer dans les marais de l'autosatisfaction : c'est l'apanage des gens de piètre qualité. Pour lui, s'estimer supérieur aux autres, ce serait faire preuve d'un déplorable sentiment. Ces clinquants qui brillent, il compare leur petit jeu à de la prostitution (il a par ailleurs peut-être le présupposé que ce sont les prostituées qui sont immorales, et non les maquereaux qui les exploitent), et lui, il ne veut pas jouer ce jeu-là. Ce serait s'avilir que de se vanter de manière trop voyante : ça manquerait de classe, de goût. Non, il veut mieux manifester sa supériorité, justement en exhibant une absence de tendance à vouloir se montrer supérieur, alors que tout le monde souhaite justement se montrer supérieur.

Tout cela n'est pas pour lui. Car lui, en effet, il est simple, humble. Il le dit et il le montre. Mais que fait-il alors ? En érigeant la simplicité, l'humilité, comme valeur supérieure, et en s'exhibant comme tel, il ne fait finalement que reproduire l'attitude de celui qu'il méprise, qui érigeait une valeur d'un autre type (force physique, "intelligence", érudition, relations, reconnaissance, bref, tout ce dont un pédant peut se vanter) comme étant une valeur supérieure, et en s'exhibant comme porteur de cette valeur. La modestie n'est donc qu'un pédantisme de second degré, vantardise où il est bon ton de remplacer un critère trop visible pour sa propre mise en valeur par celui, plus subtil car dialectique, de la simplicité. Le modeste se met en valeur par le fait qu'il ne cherche pas à se mettre visiblement en valeur.



Mystère et assurance

Ce faisant, il opère deux choses : non seulement, là où le clinquant de premier degré affiche directement sa masse musculaire, son érudition, ou quelque apparat qui soit le sien, lui, clinquant de second degré, a choisi, parmi les apparats à exhiber, d'afficher celui de l'humilité. Mais, de plus, en exhibant ce qu'il cache, c'est à dire en agissant de manière à montrer qu'il possède bien des qualités, mais qu'il ne souhaite pas les montrer, il entretient le mystère. Quelles sont ces qualités qu'il possède, mais qu'il choisit de ne pas nous montrer ? Elles sont sûrement légion. Oui, sûrement. Car ceux qui s'exhibent trop facilement, ce sont finalement ceux qui n'ont pas confiance en eux, et la moindre petite parcelle de mérite qu'ils possèdent, ils se sentent obligés de la proclamer face à la foule. Comme ces filles, qui, n'ayant aucun fond par lequel se mettre en valeur autrement, se rabattent sur l'art consommé du décolleté. Si le modeste est une fille, il préférera s'habiller d'un sac à patates, pour montrer que l'on peut séduire par des artifices d'une subtilité tellement plus grande et spirituelle.

Au contraire, si le modeste n'affiche ses qualités qu'avec la parcimonie des gens distingués, c'est qu'au fond, il est sûr de lui, et qu'il n'éprouve pas le besoin, pour se rassurer, de sombrer dans un ostentatoire vulgaire qui lui assurerait un intérêt primaire mais immédiat. Le modeste préfère passer pour la personne riche d'un grand nombre de qualités, qui nous les dévoilera petit à petit, comme par inadvertance. Le modeste entretient le mystère sur sa richesse intérieure. C'est justement qu'il pense posséder une richesse intérieure. Il pense que ceux qui s'engouffrent dans le tapage vaniteux sont obligés de ressasser à toutes les sauces le vernis de mérite dont ils peuvent se prévaloir, pour combler la vacuité de ce qu'ils ne pourraient pas montrer d'autres. Le modeste aime cette phrase de sa grand-mère : "la culture, c'est comme la confiture, moins on en a, plus on l'étale" : cela lui permet, lorsqu'il ne possède aucune culture à étaler, de faire comme si c'était justement parce qu'il en possède beaucoup.



La parade subtile

Le modeste, au contraire, présente ses qualités de la manière délicate, raffinée, qu'il estime convenir à la trempe de personnes à laquelle il pense appartenir.

Le premier aspect de son art consiste à nous priver d'informations à son sujet. Pour passer pour le plus intelligent d'une conversation, il suffit de ne pas ouvrir le bec. En dire le moins possible, juste tendre quelques perches sur lesquelles se jetteront les prétentieux en mal de prétexte pour leurs péroraisons ennuyeuses. Celui qui ne parle pas, c'est celui qui ne prononce rien d'ennuyeux : on se plaît alors à fantasmer sur l'intelligence des potentialités qui pourraient sortir de la bouche de quelqu'un qui sait si bien se contenir.

Le second aspect consiste à ne jamais rien prononcer qui puisse fournir une image positive de lui. Sinon, il donnera en fait l'image négative de celui qui cherchait un prétexte pour se vanter. Même les gens qui font semblant de prononcer quelque fanfaronnade avec naturel ("comme je le disais l'autre jour à mon grand ami Machin... (remplacez par le personnage prestigieux que vous voulez...)"), il jugera simplement cela comme une tentative incompétente pour masquer leur orgueil. Lorsque la conversation s'y prête, s'il est habile, il peut sous-entendre quelque chose de ses activités qui pourraient servir à le glorifier, mais cela devra d'abord être incompréhensible : il faudra alors que quelqu'un lui demande des précisions sur ce qu'il dit, pour qu'il puisse lâcher, comme à contrecœur, le détail qu'il voulait tant caser, mais qu'il faisait semblant de vouloir dissimuler jusqu'à ce que l'incompréhension ou le voyeurisme des autres l'oblige finalement à l'avouer ("ah oui, désolé, j'avais oublié de vous dire : en fait, c'est parce que je discutais avec Machin..."). Alors, sa vantardise produira un double effet : en plus de l'influence, relative, que possède n'importe quelle vantardise, on admirera celui dont l'humilité l'avait poussé à ne pas en parler plus tôt, à la mentionner seulement lorsque cela était nécessaire pour la compréhension du reste.

Car la meilleure manière pour le modeste de montrer ses qualités, c'est de travailler sur sa démarche. Il est assez perspicace pour avoir remarqué que les bravaches sont ennuyeux et ridicules, aussi lui préférera-t-il témoigner, directement par ses actions, de ses vertus : il se montre à l'écoute, compatissant, discret, etc. Pas besoin de dire que l'on possède des qualités lorsque l'on peut simplement les employer dans la conversation ! Dût-on pour cela intégrer un peu, contre ses tendances premières, le rôle de l'interlocuteur modèle, pour que puissent être louées nos vertus conversationnelles. "Comme il est gentil ! Ah oui, et très simple, en plus !" Car il s'agit avant tout, plutôt que de l'être, de jouer la personne délicate, discrète, attentive, etc. Mais après tout, si cela nous pousse à le devenir, tant mieux ! Le modeste se comporte dans la vie quotidienne comme le gendre que l'on présente à sa belle famille : il baisse les yeux, il est impressionné. En un mot, il sait se tenir à carreau.



L'acteur qui joue le rôle d'un mauvais acteur

Le modeste se rit de ces gens qui se sont attribués le beau rôle, mais qui sont des mauvais acteurs. Pour sa part, il préfère se donner le rôle de celui qui s'est donné le mauvais rôle (car on ne se donne jamais directement le mauvais rôle), et dont toute la subtilité consistera à cacher qu'il est, dans le fond, plein de qualités. Le personnage que se donne le modeste, c'est celui du mauvais acteur, qui ne parvient jamais totalement à cacher ses qualités, tellement elles débordent de sa personnalité.

"Non mais quand même, vous êtes méchants, les copains, de vous moquer de Machin. S'il est comme ça, c'est sûrement qu'il a des problèmes" : le modeste a poussé la mise en abîme au troisième niveau :

  • premier niveau, le gugus qui se la joue, et qui fait rire tout le monde par son cirque malhabile;

  • second niveau : les moqueurs qui se délectent en se gaussant des frasques pittoresques du gugus. Ceux-ci sous-entendent : nous, on est lucides, on ne se met pas en avant, on perçoit le ridicule de ce mauvais acteur;

  • troisième niveau : le modeste, qui trouve que, quand-même, ce n'est pas très gentil de se moquer du gugus. Ne joue-t-il aucun rôle ? Son exhortation exhibe en fait le message suivant : "non seulement, tout comme vous, j'ai perçu l'imbécilité de ce vantard, et ses grosses ficelles, non seulement, moi aussi, je me place à un point de vue où ces gesticulations narcissiques sont jugées minables, mais, contrairement à vous, mes amis, qui êtes restés au niveau 2, je suis assez moral pour ne pas en vouloir au gugus. Je suis par rapport à vous ce que vous êtes par rapport à lui : je vous démasque, comme vous le démasquez, car il est facile de se moquer à peu de frais d'un frimeur trop bête pour voir la nullité de son jeu, puis je vous blâme, comme vous le blâmez, car vos moqueries servent finalement à montrer qu'en ne vous montrant pas comme supérieurs, vous vous sentez supérieurs. Et moi, je m'affiche comme étant encore supérieur à vous, car j'ai perçu cela et je ne joue pas ce jeu. "

  • Et moi, je suis au quatrième niveau : je montre que le modeste, en faisant comme s'il fallait excuser un branleur de pacotille, trouve lui aussi le moyen de manifester, à peu de frais, sa supériorité par rapport à ceux qui se moquent trop directement du branleur en question. Je prétends aussi le démaquer, je prétends aussi le surplomber : je suis donc encore pire que lui. On n'en sortira jamais.

  • Et toi, si tu réfléchis un peu, tu te situes au cinquième niveau : "mais quel plaisir malsain l'auteur de ce texte trouve-t-il à manifester sa supériorité sur celui qui manifeste sa supériorité sur celui qui... ?". Tu peux aussi me psychanalyser si tu veux, et te prétendre supérieur à moi. Et moi, j'aurai déjà prévu que tu le feras, et je te ferai remarquer que, toi non plus, tu ne sors pas de ce petit jeu.

Et on peut continuer longtemps. Dans toutes les situations, il s'agira toujours de se manifester comme étant le plus vertueux, le plus humble, le plus lucide, et ce, en exhibant toujours plus ce luxe de détails et de raffinement dans l'analyse, la réflexivité, qui caractérise les valeurs de nos mondanités intello.



Sortir de la modestie ?

Ainsi la modestie n'est-elle finalement qu'un retournement sophistiqué de prétentions que l'on méprise lorsqu'elles sont trop tapageuses. Mais plus l'on progresse en raffinement, plus le jeu devient certes difficilement visible pour beaucoup de gens, mais en même temps il sombre dans la perversité. Les plus haut degrés de modestie ne seraient finalement que l'orgueil porté vers les cimes du second, troisième, quatrième degré, où elle se complexifie, elle se dissimule. On joue toujours un certain jeu de séduction en espérant être, face à l'autre, au degré supérieur, dans lequel il ne remarquera pas nos ficelles. D'où le haut degré de censure et de subtilité que peut prendre ce petit jeu où l'on cache ses ficelles, entre gens civilisés (névrosés, goffmaniens, ...), contre les strings apparents du degré zéro (celui où l'on n'a même pas de quoi fanfaronner). L'objectif est toujours de se présenter sous son jour le plus agréable, tout en faisant comme si ce n'était pas le cas (où justement, ce qui nous rend agréable est qu'on semble ne pas vouloir l'être). Plus l'observateur est pénétrant, plus il faudra ruser pour avancer ses pions.

La modestie ne fait que donner une tournure dialectique à la parade, elle ne l'abolit pas. On ne peut pas abolir la parade. Qui souhaiterait se présenter sous son jour le plus mauvais ? (le seul cas que je connaisse, est celui d'une relation d'amour impossible, où l'un des deux préférera passer pour un monstre, pour éviter à l'autre personne l'impression qu'elle a raté quelqu'un de bien, mais je pense que peu de personnes peuvent sacrifier l'image qu'ils donnent d'eux-mêmes au profit de la quiétude d'âme de leur être aimé). Et d'ailleurs, pourquoi le faudrait-il ?

La modestie repose sur la condamnation de la parade, soit le présupposé qu'il ne faudrait pas vouloir se présenter sous son meilleur jour. Mais pourquoi devrait-on cacher ses qualités ? D'où provient ce présupposé, selon lequel il serait immoral de chercher à être apprécié ? On peut opérer des distinctions casuistiques : il est bon et sain de vouloir inspirer la confiance ou la sympathie, mais il est malsain de vouloir forcer l'admiration. Car ce dont il s'agit, ce n'est pas d'être apprécié, mais d'être admiré. Ce qui est blâmé, ce n'est pas de vouloir être traité comme un alter ego avec qui une relation sociale est possible : le problème vient du moment où l'on souhaite paraître supérieur à l'autre. En fait, tous les gens se sentent supérieurs aux autres, mais certains ont compris qu'il ne fallait pas le montrer : ce sont les modestes.

Ils ont compris qu'il s'agit d'une erreur stratégique, car si l'on montre que l'on se pense supérieur aux autres, on sera méprisé par ceux qui se sentent supérieurs à nous, et on passera pour l'impérialiste qui souhaite imposer ses valeurs. Aussi, plutôt que d'affirmer nettement ce par quoi nous serions supérieur aux autres, et risquer de prétendre l'imposer, le modeste choisit une voie plus stratégique : il préfère le suggérer, et laisser les autres le conclure par eux-mêmes. Ainsi, tout l'enjeu stratégique tient-il dans le fait qu'il ne faut absolument pas montrer que l'on chercherait, d'une manière ou d'une autre, à manifester une supériorité. Nous chercherons pourtant à concrétiser cette intime conviction qu'a chacun de sa propre supériorité sur les autres, mais il faudra alors le faire avec le plus possible de subtilité, afin de ne fournir aucune prise. Il ne faut pas que l'autre puisse penser que l'on a cherché à se présenter comme supérieur à lui. C'est alors qu'intervient la modestie, comme retournement stratégique qui dilue nos impérialismes individuels dans les subtilités de la dialectique consistant à paraître celui qui ne cherche pas à paraître.



Le modeste, prisonnier de la concurrence

Mais est-on condamné à se croire supérieur aux autres, et à tout tenter pour imposer cette vision de la manière qui se verra le moins possible ? Les relations humaines doivent-elles être ce perpétuel jeu de duperie ? La modestie n'est le travestissement stratégique de l'apparat que pour celui qui demeure emprisonné dans un monde où tous les autres sont perçus comme des êtres inférieurs, à qui je ne dois pas manifester mon sentiment de supériorité, aussi dois-je le leur dissimuler sous une apparence subtile. Triste monde, en réalité. Le monde est-il vivable lorsque je considère mon prochain comme celui à qui je veux m'imposer tout en lui montrant que je ne veux pas m'imposer à lui ? Est-on condamné à cette hypocrisie perpétuelle, envers des gens envers qui l'on s'estime supérieur, et à qui l'on souhaite toujours le montrer, précisément, en le cachant ?

En réalité, la modestie résulte d'une perversion du rapport à soi et aux autres. Le présupposé fondamental de la modestie, c'est la possibilité de comparer les valeurs de personnes entre eux : tel n'est pas modeste car il pense posséder telle valeur, tel est modeste car il manifeste qu'il possède cette valeur. Ceci repose sur une définition où notre congénère est réduit à une essence fixe, à laquelle on peut attribuer une valeur, une fois pour toute. Cette valeur repose sur une échelle universelle d'évaluation dont l'existence est présupposée. Et implicitement, cette "valorisation" des gens repose sur une appréhension quantitative. Conception fixiste, simpliste, et puriste des personnes, prétention à une comparaison sur la base de critères universels, appréhension quantitative des relations entre les gens : voilà les trois faux présupposés qui dictent l'entreprise visant à comparer des personnes entre elles. Essentialisme identitaire, impérialisme, réductionnisme quantitatif : ces trois défauts sont ceux de la réduction de la personne dans la richesse de son être, à l'individu réduit à sa dimension économique, qui capitalise dans tout un tas de dimension (capitaux économique, culturel, symbolique, quotients intellectuel, émotionnel, sexuel, ...) que l'on pourra comparer.

Si l'on prend en compte la pluralité à l'intérieur d'une même personne, la relativité des critères possibles selon lesquels chacun évalue l'autre, et l'impossibilité de réduire la richesse d'une personne à une dimension quantitative, alors on sape les fondements d'où naît cet étrange besoin de se comparer à l'autre. Sans comparaison, la péroraison, tout comme sa version dégénérée qu'est la modestie, sont devenus caduques. Il n'y a plus lieu de savoir si telle personne est justifiée dans l'estimation de sa propre valeur dès lors que l'on reconnaît qu'une personne, contrairement à un tableau vendu aux enchères, n'est pas porteuse d'une "valeur" que l'on pourrait estimer.



Pratiques immodestes d'auto-dévaluation

Pourtant, il demeure que, même si l'on perçoit l'imposture existant dans le fait d'évaluer soi-même et l'autre en le considérant comme une essence fixe, que l'on pourrait placer sur une échelle universelle et graduée de la valeur des humains (avec, éventuellement, la correspondance en dollars), il demeure que l'humain témoigne d'un besoin de pouvoir se situer, de se fournir une appréciation de ce qu'il est lui-même, et de comprendre sa place parmi les autres.

En ce qui concerne le rapport à l'autre, nous venons de voir que les personnes ne sont pas comparables entre elles. Toute tentative de comparer les personnes entre elles repose sur ces trois faux présupposés : essentialisme identitaire, impérialisme, réductionnisme quantitatif. La seule manière d'appréhender le rapport à l'autre repose donc sur la relation que nous souhaiterons établir avec cet autre. Nous avons déjà vu que les attitudes de présentation positive de soi n'étaient pas blâmables lorsqu'elles visaient simplement à rendre possible la sociabilité, c'est à dire à se présenter comme un pair fréquentable, en offrant des titres de fiabilité et de sympathie.

Voilà ce qu'il en est pour le rapport à l'autre : l'analyse de la présentation de soi à mettre en œuvre pour assurer une relation sociale est légitime, celle qui vise à attribuer une valeur à quelqu'un est illégitime. Pour ce qui est du rapport à soi, sans plus prendre en compte la place de l'autre, il existe donc trois manières possibles de se percevoir :

  • Se penser en rapport à un être transcendant : il s'agit de toutes les pratiques religieuses, où les humains relativisent leur dimension en la mettant en rapport avec un être suprême par rapport auquel toute comparaison devient impossible. Il en résulte la réelle humilité de l'humain pieux, où l'homme ne peut plus s'attribuer aucune valeur, car ce à quoi il cherche à se comparer est l'infini (quelle que soit ma valeur x, lorsque je me place dans le rapport / ∞, alors le résultat de ce rapport est = 0).

  • Assumer sa tendance impérialiste : il s'agit d'une forme de scepticisme de l'estime de soi, où l'on accepte en même temps l'idée que l'on se tient en haute estime, et l'idée que le jugement que l'on porte sur soi-même est forcément biaisé. On vit alors dans le paradoxe assumé d'une prétention qui est consciente de ne reposer sur aucun fondement. Dans la vie quotidienne, il permet d'agir avec assurance sans jamais se prendre au sérieux. Mais c'est une démarche risquée, dans la mesure où il est possible que l'on finisse par s’accommoder de cette prétention, et que, bien qu'étant conscient de ne pas être en position de dicter sa position, on en vienne, pour les besoins de la pratique, à oublier que cet avis favorable sur soi est totalement injustifié, pour finalement agir toujours comme s'il était justifié.

  • La dérision : à mon avis il s'agit de la manière la plus saine de s'appréhender soi-même. La dérision exige un décentrement d'envers soi-même : il faut être capable de se percevoir comme si l'on se trouvait deux pas derrière soi-même. Il devient possible de se penser dans un rapport, mais cela n'implique pas de devoir se comparer aux autres, puisque l'on ne se pense que dans un rapport de soi comme agissant, à soi comme critique de ses propres actes. Cette posture est celle où l'on se moque perpétuellement de soi-même : on se perçoit comme un acteur, engagé dans le jeu permanent des mondanités, et l'on se moque des singeries que l'on effectue perpétuellement. Le soi qui juge s'estime supérieur, le soi jugé est dévalorisé, le soi total y trouve un équilibre. Il devient possible d'aborder ses propres actes sous l'angle ludique : tant qu'à faire des pitreries pour avoir à vivre au sein du monde, autant le faire à fond. Cette position permet de rire de sa propre situation dans tous les cas, d'être conscient, à chaque moment, d'être un acteur jouant un rôle, pour pouvoir choisir celui du clown.

Rire de soi-même permet en même temps de s'infliger l'humiliation nécessaire pour ne pas sombrer dans la suffisance, et de briller pour soi-même par sa propre lucidité, le tout dans un rapport ludique qui évite que tout ce petit jeu des relations entre les humains n'engendre le marasme.