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02/01/2010

Terroirisme ?

Voici un texte que j'ai d'abord mis sur un forum de fest-noz, qui entend discuter l'usage actuel de la notion de "terroir" en musique traditionnelle.

Dans quelle société est née la notion de "terroir" ?
La notion de "terroir" est associée au mode de vie traditionnel : on bougeait relativement peu, même d'une génération à une autre on reprenait le "ménage", par un méchant garçon.séquent les distinctions locales entre les usages étaient très marqués (c'est une règle en sociolinguistique que plus une région connait des transits, plus ses usages sont homogénéisés avec les régions voisines, au contraire plus elle est isolée, plus elle acquiert un "caractère", pour l'application au breton cf. Falc'hun : on peut aussi l'appliquer à d'autre usages que ceux qui sont verbaux, les usages musicaux par exemple).
À cette époque, la musique ne jouait pas le même rôle : elle était omniprésente et encadrait un certain nombre de rituels de la vie quotidienne. On peut dire que sa pratique était "domestique", c'est à dire qu'il y avait assez peu de musiciens professionnels, et c'était avant tout des gens qui avaient un autre métier qui prenaient le biniou pour jouer un air du coin à la fête des battages ou je ne sais quoi.
Ces deux paramètres, d'une le fait qu'on se déplaçait peu, de deux le fait que la musique se jouait dans le foyer et donc que les gens n'allaient pas prendre leur voiture pour "consommer de la fête" à l'extérieur, faisaient que les types de morceaux, danses, phrasés, paroles, etc., étaient assez localisés.

Notre société est-elle encore celle du "terroir" ?
Si nous considérons que l'existence des terroirs était dépendante des deux facteurs mentionnés plus haut, nous pouvons dire qu'elle devrait ne se maintenir que si ces facteurs se maintiennent aussi. Or il est facile de voir que ce n'est pas le cas.
D'une part, on se déplace aujourd'hui beaucoup plus qu'avant. On peut très bien naître dans un endroit, puis nos parents déménagent une fois ou deux dans notre enfance, enfin on va dans un lycée un peu loin pour prendre une spécialité qui nous intéresse, puis dans une grande ville voire plus pour faire ses études, éventuellement un an ou quelques mois à l'étranger, et enfin on s'installe quelque part, et là encore on peut déménager. Pendant tout ce temps, on part en vacances ici, à un festival là-bas, chez des copains, en stage, etc. Bref, ce n'est qu'une banalité de dire qu'aujourd'hui beaucoup de gens sont très mobiles dans leur vie. Sans compter ceux que leur travail amène à se déplacer, ou ceux qui habitent loin de là où ils travaillent. Avec ça, difficile de se trouver localisé dans un terroir !
En ce qui concerne le deuxième paramètre, on voit aussi une grosse différence : le rôle social de la musique a beaucoup changé. Aujourd'hui, certains festivals ou gros festoù-noz font se déplacer beaucoup de gens (je regarde la partie covoiturage pour le fest-noz de ce soir à Séglien, qui possède une affiche correcte mais n'est pas un truc énorme : des gens partent de Rennes, Brest, Langonnet, Saint-Brieuc, soit les 4 départements de la Bretagne administrative, et il n'y a là que ceux qui ont mis leur nom, je connais même un gars qui vient souvent de Paris en Bretagne !), les musiciens eux-mêmes peuvent être amenés à se déplacer dans toute la Bretagne, leurs groupes peuvent être composés de gens venant de lieux différents (un groupe au hasard : un musicien venant du Trégor, passé par Brest, Amiens, Nantes, Rennes, puis finalement Iffendic, une autre venant de Rennes, ayant passé beaucoup de temps dans le coin de Redon et en Centre-Bretagne, vivant à Saint-Brieuc, puis un troisième musicien venant de Saint-Brieuc, ayant passé du temps à Plijidi, Carhaix, puis Rennes, avant de surement bouger encore. Ce groupe a joué dans plein d'endroits différents de Rennes à Brest : il est censé faire de la musique de quel "terroir" ?).
Bref, on voit bien que le contexte de vie de notre société actuelle contredit totalement celui dans lequel est née la notion de "terroir", et il lui ôte toute valeur. Pourtant, plutôt que de simplement abandonner cette notion, on continue à s'y accrocher. Pour quelles raisons ?

Comment est entretenue la notion de "terroir" ?
La notion de "terroir" est l'application, quand on parle des usages musicaux, de celle, plus générale de "pays" (pays Fañch, pays Fisel, etc.), qui regroupe plusieurs types d'usages (musicaux ("terroirs"), verbaux("dialectes"), vestimentaires (cf. Falc'hun qui superpose la carte des coiffes aux cartes de l'Atlas Linguistique de Basse Bretagne), culinaires ("c'est une galette ou une crêpe ?"), etc.). Elle a donc été forgée au moment où l'on souhaitait relier ensembles la question des différences d'usages selon les "pays" et celle des pratiques musicales : au moment des collectages. On a fait des "cartes des terroirs" pour montrer qui chantait quoi, et ou. Mais ces cartes, plutôt que d'être prises comme représentant l'état des choses en une certaine année, dans un certain contexte social, ont été érigées en cartes des choses immuables telles qu'elles sont et doivent rester.
Aujourd'hui, on n'a plus de recul sur la notion de terroir : on l'accepte comme une évidence, c'est tout. On ne prend pas la peine de se demander comment elle a été fabriquée, à quelle époque, dans quel contexte, pour quels besoins, et si tous ces paramètres sont encore vivants. On ne réalise pas non plus que les terroirs, s'ils avaient été récoltés 200, 400, ou 600 ans plus tôt, auraient été radicalement différents : on attribue une valeur d'authenticité à un truc parce qu'il est vieux, mais ce n'est pas parce qu'il est vieux qu'il est là de toute éternité, et ce n'est pas parce que nous sommes ignorants de l'histoire ancienne de la musique bretonne que nous devons croire qu'elle n'en a pas.
Bref, aujourd'hui, la notion de "terroir" est appliquée de manière aveugle comme désignant quelque chose qui a été de tous temps (ce qui est faux) et qui devrait le rester (alors qu'on voit bien que cela ne fonctionne plus). Les diplômes et les concours restent ancrés sur cette notion, certains programmateurs, musiciens, cercles celtiques, bagadoùs, danseurs, aussi. Par leurs pratiques, ils contribuent un peu à réfréner l'évolution qui aboutit à la disparition des terroirs, et les actions des gens qui croient encore dans son existence lui confèrent finalement encore une certaine forme d'existence. Mais, dans quelle finalité ? Et pour encore combien de temps ? Rester cramponné sur cette notion est un frein à l'évolution naturelle de la musique, poussée par son contexte social. Et le risque, lorsqu'une pratique se trouve trop éloignée du contexte social qui l'entoure, c'est qu'elle soit alors abandonnée : tout simplement parce que, si les gens d'aujourd'hui ne comprennent pas cette référence perpétuelle à une notion qui n'a plus lieu d'être, ils risquent de se détourner de l'ensemble des pratiques qui y sont liées.

Et ça, ce serait bien dommage.

Commentaires

Emouvante conclusion, je verse une larme!
Détournement des gens d'aujourd'hui? Mais c'est déjà fait, désolé, ces "pratiques" n'existent que dans un micro-microcosme folklorique et les quelques musiciens qui vont dans ton sens ont un auditoire tout de même assez... limité, tu en conviendras!

Je vais moi aussi faire une conclusion émouvante:
Mort aux cercles celtiques! Mort aux bagadoùs!
(pour reprendre cette forme drôlement orthographiée...)

A bientôt, ceci étant, j'ai un texte à te faire lire ehehe

Écrit par : Yann | 11/01/2010

"l'évolution naturelle de la musique, poussée par son contexte social", écris-tu.

... le problème, c'est justement que cette poussée est aussi faible que ce contexte social...
Il n'y a donc pas d'évolution naturelle. Du coup, l'intérêt de ce genre de musique a tendance à être rongé, attaqué par l'acide des volontaristes de l'évolution.

Personnellement, je concentre mon énergie (euh, enfin, bon, j'essaye...) sur deux terrains contradictoires, et c'est volontaire (a-t-on jamais vu une pile avec deux (-) ou avec deux (+) ?) :
- conservation, recherche sur les styles (styles personnels de certains interprètes que je trouve "de référence", styles de danses en particulier, et... styles de certaines zones géographiques que je n'appelle pas terroir pour rester chic, mais en fait c'est quand même de ça qu'il s'agit...)
- invention désespérée de contextes sociaux. Désespérée parce que ces deux termes(contextes, sociaux) sont aujourd'hui à la limite de l'impensable... Invention parce que ce mot est dans son sens originel la "mise au jour de trésors" qui sont donc pré-existants. Refus de la revendication de Création (je laisse ça aux Dieux des croyants !), qui serait un acte de production à partir du néant.

Quant aux cercles et bagadous évoqués (oh, le vilain qu'il est méchant !) par Yann, je pense qu'ils sont des bouées, flottant dans un océan de danses individuelles et de musiques classico-romantico-industrielles. Voyantes, avec des couleurs criardes, mais robustes et bien pratiques pour rejoindre d'honorables navires dans un 2e temps...

Écrit par : Burbanof | 15/03/2010