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28/11/2009

revendication ecologique partie 5

V. Oui mais, ... vous proposez quoi ?

V.1. La différence n'est que dans le mot d'ordre

Concrètement, les changements à opérer chez les écologistes qui accepteraient les arguments présentés plus haut seraient pratiquement invisibles. Il s'agirait toujours de constater et dénoncer les désordres, de faire en sorte de ne pas y contribuer, et de faire pression sur ceux qui y contribuent pour qu'ils arrêtent ou le fassent moins. Simplement, les revendications auraient changé de statut : on ne lutte pas contre les désordres "pour la planète", ni au nom de l'écologie. À la place, on prend conscience que ces désordres sont le fruit de positions politiques (même si le réseau entre la position politique et la conséquence est très complexe et passe par tout un tas de médiateurs). Ce sont alors ces positions qui passent au premier plan. Si l'on continue à lutter contre les désordres écologiques, c'est parce que l'on est conscient de l'état d'urgence qu'ils impliquent : ils revêtent une priorité chronologique. Par contre, on considère désormais que, même s'il faut lutter contre eux dans le présent, ils ne constituent pas en eux-même le problème : ils n'en sont que la conséquence. Le problème en lui-même consiste en un système de valeurs qui dicte des choix politiques et industriels, c'est contre celui-ci qu'il faut lutter avant tout : il revêt une priorité logique. Bref, on peut continuer à lutter contre le réchauffement climatique, la pollution, la disparition des ressources, l'extinction des espèces, mais on ne le fait plus "pour les dauphins", "par écologie". On considère désormais que "l'écologie" est la valeur derrière laquelle veulent nous rallier les décideurs, financiers et industriels que l'on conteste pour pouvoir continuer leur travail de sape en déplaçant le mal avec notre assentiment.

V.2. Se préoccuper de l'environnement sans faire de l'écologie

Alors que l'on entend aujourd'hui dire de plus en plus souvent "l'écologie est détournée, elle est éloignée de ses sources par des profiteurs", "pour éviter le greenwashing, il nous faut élaborer une écologie radicale", le présent article va à rebours de ces constats. La vraie leçon à tirer d'une "écologie" qui se voudrait radicale, c'est qu'il faudrait arrêter de faire de la symptomatologie écologique, pour se mettre à faire de la politique. Le vrai détournement de l'écologie, ce n'est pas le passage de René Dumont à Hélicolas Hulot, mais celui d'un constat scientifique véridique et alarmant vers une revendication geignarde, culpabilisatrice, apolitisée, qui sublime les industriels repentis en sauveurs de l'humanité et rehausse encore de moralité les privilégiés de l'action écologique.

La tendance écologiste est actuellement divisée en deux : d'une part, les tenants d'un "développement durable", annonçant une doctrine qui, se voulant à la fois écologique, sociale, et économique, semble ne pas tomber dans le panneau décrié ici; d'autre part, les tenants d'une "décroissance", qui, en critiquant à juste titre le premier bord sous prétexte qu'il ne permettrait pas de remettre en cause le système en son fond, semble proposer un raisonnement proche de celui-ci. Alors, si aucun écologiste ne semble visé par le propos de cet article, quelle est son utilité ? D'une part, effectivement, le but de cet article n'est de "viser" personne, au sens où, s'il constate un désaccord, il ne conçoit pas comme manifestation d'une stupidité ou d'une mauvaise foi inhérente à l'interlocuteur, mais d'une autre manière de voir qui a aussi son intérêt. Pourtant, cet article s'oppose en fait autant aux revendications du "développement durable" que de la "décroissance", celles-ci étant dans les deux cas limitées à l'écologie (répétons que s'opposer aux revendications n'empêche pas un accord sur les constats et les manières d'agir : on peut être d'accord sur l'état de la planète, sur les manières concrètes de remédier au problème, tout en faisant reposer ces constats sur d'autres interprétations et ces actions sur d'autres revendications). Le courant de l'écologie politique semblerait ne pas être atteint par ces critiques, mais là encore, il continue en fait à se revendiquer de l'écologie.

Il existe en fait déjà certaines positions très proches de celles de cet article, qui ne fait finalement que récolter des idées dans l'air du temps. Par exemple, Hervé Kempf ou Paul Ariès ont déjà rappelé qu'il était impossible de dissocier la question écologique des problèmes politiques. Cet article ne fait finalement que développer cet argument, en poussant le bouchon jusqu'à l'affirmation provocatrice selon laquelle il ne faut plus faire d'écologie. Trop "d'écologie" tue l'écologie.

Le développement durable

Le développement durable divise son flou théorique en trois domaines : écologique, social, économique. Ainsi, peut-on penser, re-situe-t-il la question écologique au sein d'un ensemble cohérent englobant d'autres types de facteurs. Sur la question de la place l'écologie au sein de son système théorique, il est vrai qu'il marque un point. Mais le contenu théorique du système est contestable à plusieurs autres égards.

Tout d'abord, nous pouvons faire remarquer que "développement durable" est encore un monument de notre double-pensée orwellienne : un oxymore qui tente de concilier par les mots deux entités inconciliables par les faits, comme le sont aussi "commerce équitable" et "consomm'acteur", déjà mentionnés. L'avantage de le faire par les mots, c'est que l'on peut toujours déformer suffisamment leur sens pour que leur doctrine paraisse justifiable. Mais le sens n'est déformé que temporairement, au moment de la justification, et dans la vie quotidienne, le matraquage d'une association comprenant ces deux termes, que l'on prend alors en leur sens commun, laisse à penser que "développement" est compatible avec "durable". Lorsque l'on critique ces termes, il convient alors de bien avoir à l'esprit lequel des deux sens est visé : le sens casuistique de la glose conceptuelle ou le sens commun de la persuasion par la répétition. Si une telle précaution n'est pas prise, le développementiste peut s'en sortir par une pirouette sémantique en disant simplement "vous avez raison, mais ce n'est pas de ce développement-là dont je parlais".

Ainsi, que signifie "développement durable" ? Dans un cas, le terme "développement" peut signifier "croissance économique du PIB" : il s'agit de dire que l'écologie ne doit pas remettre en question le dogme du toujours plus de production et de consommation, idée qui, on l'aura compris, est contestée ici. Dans un sens plus large, "développement" peut s'associer à l'idéologie du progrès, dont les grands principes sont, rappelons-le, d'une part que l'humanité avance toujours vers le mieux, d'autre part que certains avancent plus vite que d'autres, et que ces attardés de sauvages sont terriblement en retard par rapport à nos laves-vaisselles et Ipods. Ainsi, le concept de "développement", pris en ce sens vague et indéterminé d'une certaine forme d'épanouissement progressif, repose-t-il sur une vision évolutionniste de la culture, mais aussi une vision impérialiste considérant qu'"être développé", c'est "être occidental". Que ce soit en son sens restreint, celui de la croissance économique, ou en son sens plus large, celui de la progression des peuples, le terme de "développement" est contestable.

Qu'en est-il maintenant du terme "durable" ? Ce terme repose sur l'idée implicite que certaines pratiques (l'agriculture intensive, etc...) ne sont pas faites pour "durer", puisqu'elles épuiseraient trop les ressources de la planète et seraient donc inscrites dans une vision à court terme de l'intérêt. L'idée de "durable" évoque donc une vision à long terme, quelque chose qui peut se perpétuer dans le temps en raison de son caractère raisonné. Remarquons que ce terme de "durable" semble en fait ne s'appliquer qu'à la dimension écologique, puisque les dimensions sociales et économiques peuvent tout à fait concilier iniquité et durabilité (comme en témoignent les théories de la reproduction, ou le troisième Reich qui "devait durer mille ans"...). Il s'agit donc d'une première prise en défaut d'un concept qui s'annonce comme englobant trois dimensions alors que la notion de "durabilité" ne dit rien du caractère souhaitable ou non d'un système en ses termes économiques et sociaux. La critique va même plus loin. En effet, si nous acceptons l'idée que c'est la même industrie qui produit en même temps, et pour les mêmes raisons, la pollution, le iniquités, et la marginalisation, alors nous pouvons voir dans l'idée de "durabilité" une envie d'effacer la dimension qui pourrait la compromettre à court terme, celle de l'environnement, afin de pouvoir maintenir sur le long terme les autres dimensions. L'idée que l'industrie devient "durable" n'a donc rien de réjouissant, s'il s'agit pour elle de se pérenniser en limitant sa sollicitation environnementale, afin de pouvoir maintenir en place un système toujours aussi inégalitaire et marginalisant. Or que signifie "durable", sinon le fait que l'industrie souhaite pouvoir se garantir qu'elle pourra continuer à fonctionner en paix, toujours selon les mêmes lois de la concurrence, toujours en méprisant ses employés, toujours en créant des besoins fictifs pour écouler ses produits ? Le terme de "durable" s'oppose à une remise en question de fond du problème, il souligne la volonté de s'accommoder des nouvelles exigences imposées par l'écologie tout en touchant le moins possible aux principes fondamentaux du système. Le pire qui puisse arriver à "l'écologie" est alors qu'elle soit complice de ce mouvement par lequel la question environnementale est phagocytée par la doctrine néo-libérale pour mieux pouvoir continuer son travail de destruction sociale. Plutôt que d'être un élément qui montre les dysfonctionnements du système et fournit une bonne raison de le critiquer dans son ensemble, elle devient un garant de sa bonne foi par lequel il cache ses méfaits sociaux.

Nous voyons ainsi que le concept de "développement durable" souffre d'une contradiction dans les termes : alors qu'il est annoncé comme couvrant des dimensions aussi bien environnementales que sociales ou économiques, il renferme une notion de "durable" qui n'a un caractère positif que dans la dimension environnementale (une oppression "durable" n'en est pas mieux pour autant, bien au contraire...), et qui désigne en fait la volonté de modifier la dimension de son fonctionnement dont on constate qu'elle ne peut être pérenne, afin de maintenir en place les autres dimensions contestables, celles de l'oppression sociale et économique. Le développement durable est le conatus industriel agrémenté d'un soupçon de verdure. Le "développement durable" signifie : nous allons continuer à fonctionner comme avant, en nous contentant de modifier les paramètres qui auraient pu nous en empêcher.

Ces critiques du "développement durable" ne sont pas nouvelles. On trouve dans les textes de Georgescu-Roegen ou d'Illich (notamment le chapitre IIV de "La Convivialité") des idées qui permettent de critiquer cette notion. Aujourd'hui, le courant de la décroissance avance lui aussi des arguments pertinents contre cette notion de "développement durable".

Conclusion : le "développement durable" est une chimère théorique forgée par ceux qui sentent que la nécessité se fait sentir d'intégrer au moins un semblant d'intérêt écologique à leurs préoccupations, mais qui ne voudraient pas que cette composante les oblige à remettre en question l'ensemble de leurs habitudes. Ainsi pensent-ils imposer un ensemble conceptuel qui laisse à croire que leurs pratiques sont conciliables avec une salubrité environnementale et inter-humaine. Le "développement durable" n'est qu'une manière d'exploiter la revendication écologiste de durabilité pour maintenir en place un système social inégalitaire reposant sur un arrière-fond d'impérialisme nauséabond.

La décroissance

Les tenants de la décroissance ne partagent pas cette vision progressiste et continuiste du développement durable. Ils font savoir que, selon eux, la question environnementale oblige à remettre en question un des principes de l'économie : celui de la croissance perpétuelle du PIB. Leur maxime est la suivante : "une croissance infinie est impossible dans un monde fini", ainsi trouvent-ils leurs sources chez les auteurs qui ont étudié l'incompatibilité du modèle d'une croissance infinie au sein du système clos qu'est la terre : Marion King Hubbert pour les ressources énergétiques qui s'épuisent, Nicholas Georgescu-Roegen arguant à partir du principe d'entropie que la quantité d'énergie disponible sous sa forme utilisable ("libre") est vouée à diminuer, et que les théories économiques doivent s'adapter en conséquence, le club de Rome. Sous cet aspect, les tenants de la décroissance sont bel et bien dans la démarche d'utiliser la question écologique dans le but d'une remise en question globale des principes de notre système.

Le problème de la revendication de décroissance est le suivant : les termes "croissance" et "décroissance" ne désignent que des indicateurs économiques. Or il n'est pas pertinent de s'opposer à un indicateur économique, sauf pour montrer qu'il n'est pas pertinent (cf. "De quelle (dé)croissance parle-t-on ?"). On rirait au nez de quelqu'un qui milite pour la baisse du taux de chômage : on lui dirait qu'à part trafiquer les données comme le fait l'État, la seule manière de faire effectivement baisser le taux de chômage consisterait à prendre des mesures politiques (contre les délocalisations, les licenciements, ou, selon une autre vision, en baissant les charges patronales et flexibilisant l'emploi...). C'est la différence entre militer pour la baisse du taux de chômage et militer contre la baisse du chômage. Bref, il n'existe pas de revendication statistique, il n'y a que des visions politiques qui se proposent d'avoir ensuite des effets que les statistiques pourront révéler. On ne prend pas de mesure quant aux chiffres affichées, on prend des mesures politiques qui se répercutent sur les chiffres. Or, c'est de ce problème dont souffre la revendication de la décroissance.

Souvent, le terme employé est simplement "décroissance", sans qu'il soit précisé ce que l'on entend faire décroitre. La lecture des textes en faveur de la décroissance montre bien de quoi il s'agit : décroître la production, la consommation, le temps de travail. Le terme est utilisé pour s'opposer à celui de "croissance" qui revient en permanence dans les médias. Or, la "croissance" des médias, c'est celle du PIB, indice économique qui mesure justement la somme dégagée par les activités de production et consommation. Ainsi, "la décroissance" est en fait une "décroissance du PIB" qui souvent s'ignore. Or, on ne peut pas militer pour que le PIB décroisse. On peut militer en faveur d'un nouveau mode de calcul qui le fera revoir à la baisse, on peut militer contre l'utilisation du PIB comme indicateur du bonheur d'une population, ou on peut militer pour des mesures politiques qui auront pour conséquence des modifications du PIB. C'est d'ailleurs ce que les tenants de la décroissance ont la plupart du temps en tête, mais cette idée n'est pas révélée par une revendication telle que celle de "décroissance". Mais alors, si les tenants de la décroissance ont une vision politique en tête, pourquoi faire semblant de leur attribuer une visée seulement centrée sur les indicateurs ? Est-ce qu'il s'agit de chipoter sur les termes ? Non, il s'agit de préciser la revendication : dans un cas, on s'oppose stérilement à un indicateur économique qui ne fait que relever les tendances d'une société, dans un autre, on propose un programme politique. Tant qu'à avoir une conception politisée de la question, autant l'afficher dans ses revendications.

Il ne s'agit pas ici de critiquer le courant de la décroissance sous prétexte qu'il ne serait pas politique. Il faudrait plutôt le pousser à clarifier son message : puisqu'il possède généralement un contenu politique, alors il doit abandonner cette revendication de "décroissance du PIB" qui n'est pas pertinente pour son propos. Il s'agit simplement de s'assumer en politique. La critique faite au courant de la décroissance serait simplement qu'il arbore une revendication qui ne rend pas compte de la dimension politique des questions qu'il propose. C'est justement parce que la revendication de "décroissance" est limitée au domaine de l'économie et n'intègre donc pas de composante politique qu'il est aussi possible de trouver une décroissance de droite voire d'extrême droite. Certains écologistes de gauche passent alors leur temps à tenter de se démarquer d'une "mauvaise décroissance" en prônant une "version saine de la décroissance", sans se rendre compte que c'est justement l'ambiguïté d'un mot d'ordre seulement économique tel que celui de "décroissance" qui a pour conséquence presque constitutive de ce mot d'ordre qu'il soit utilisé à toutes les sauces politiques, sauce rouge, mais aussi sauce blanche ou sauce brune. Les "écologistes de gauche" tels que ceux qui écrivent dans le journal "la décroissance" ou "silence" feraient donc mieux d'abandonner ce mot d'ordre forcément ambivalent car apolitique, pour assumer clairement l'aspect politique de leurs revendications. Ils pourraient défendre les mêmes idées, mais cette fois sous un mot d'ordre cohérent.

Avoir pour mot d'ordre "la décroissance" laisse à penser que la priorité est la baisse de l'indicateur économique. Mais l'important n'est pas de croître ou de décroître, l'important tient dans les raisons pour lesquelles on décroit, et la manière dont cela a lieu. On peut imaginer une récession économique accompagnée d'une déflation et d'une baisse de salaires conséquente, ce qui aurait pour conséquences de mettre dans la misère économique les personnes qui ont emprunté de l'argent avant la récession (puisqu'ils doivent toujours payer la même somme fixe qu'avant la récession, mais leur salaire ayant décru en raison de la déflation, cette somme représente désormais une proportion plus grande de leurs revenus). C'est exactement le cas de la crise des subprimes, qui voit la faillite des familles américaines endettées, et leurs maisons rachetées pour une bouchée de pain par des riches sans scrupules. Ce cas représente un exemple de décroissance économique, qui n'est évidemment pas celui que prône le courant de la décroissance. Mais tant que l'on s'en tient, avec la revendication de "décroissance", à la mesure d'un indicateur économique, on ne peut pas faire la différence entre une "bonne" et une "mauvaise" décroissance. La seule manière d'y parvenir est d'entrer en politique, c'est à dire d'établir des critères d'une vie souhaitable, auxquels on peut comparer la situation, ainsi qu'un programme qui décide de quels changements de société auront pour conséquence une décroissance : s'agira-t-il d'une baisse des crédits de l'armée, ou la disparition de la Sécurité Sociale ? Du point de vue des chiffres, les deux choix auraient pour conséquence une décroissance, mais pas du point de vue politique. Un indicateur économique des fluctuations du PIB ne saurait être une revendication souhaitable car il ne permet de rendre compte ni des principes politiques qui ont engendré ces fluctuations ni des conséquences sociales de ces fluctuations.

En vérité, les principes proposés par cet article sont concrètement assez proches de ceux qui peuvent être prônés par la décroissance, en ce sens qu'ils poussent à utiliser les désordres écologiques comme un indicateur de premier ordre des dysfonctionnements d'un système qu'il faut alors remettre en question dans sa totalité. Les principes dénoncés sont, dans les grandes lignes, les mêmes : un certain état d'esprit qui pousse les masses à s'épuiser dans une production et une consommation frénétiques et avilissantes, pendant que les possédants s'enrichissent de ce fourmillement besogneux et peuvent se vautrer dans un luxe ostentatoire, toutes ces pratiques reposant sur une assimilation du bonheur à la possession matérielle. Rares sont les tenants de la décroissance qui en restent à une vision économique ou écologique de la question : la plupart abordent en fait un réel questionnement politique. À ce titre, il n'est pas anodin que le journal "La décroissance" soit lancé par "casseurs de pub" : la critique de la publicité est une analyse des processus qui façonnent l'imaginaire consumériste dans ses fondements. Certains penseurs de la décroissance se revendiquent même d'un héritage de contestataire politique comme celui d'Illich, avec ceci de cocasse qu'Illich a virulemment critiqué une mise en exergue de la question écologique qui ne l'ancrerait pas dans un socle politique profond, ce que pratiquent justement certains parmi ceux qui s'en réclament. Il est assez ironique qu'un certain nombre d'écologistes dépolitisés critiqués ici se cherchent une Père fondateur dans la figure d'Illich alors qu'une bonne partie des arguments de cet article provient de la lecture d'Illich.

Le paradoxe du courant de la décroissance peut alors être formulé ainsi : alors qu'un certain nombre de ses penseurs propose un raisonnement qui a le mérite d'insister sur les déterminations politiques et sociologiques des désastres environnementaux, ils le font sous la bannière d'une revendication économique ambigüe qui ouvre donc la porte à tous les amalgames politiques possibles (ce dont ses détracteurs savent bien se servir). Ce paradoxe de la décroissance illustre donc bien l'importance d'une clarté dans les revendications : elles ne sauraient être "écologiques" ni économiques, elles doivent être politiques. Le parti-pris de cet article est de faire sien un certain nombre des réflexions théoriques des penseurs de la décroissance à la seule condition qu'elles soient clairement situées dans le cadre d'une dimension politique de la revendication.

L'écologie politique

Il semblerait qu'un certain nombre d'arguments similaires à ceux de cet article, insistant sur la nécessité de politiser l'écologie, aient déjà été formulés par un courant qui porte justement le nom d'"écologie politique". Pourtant, le présent article se distingue de ce courant, puisqu'il propose carrément de se départir du terme "écologie" au sein de ses revendications. En vérité, la démarche est plus ou moins la même que celle de l'écologie politique, il est vrai, mais cet article pousse simplement le raisonnement jusqu'au bout en disant qu'une écologie qui accepte d'entrer entièrement dans un raisonnement politique doit en tirer la conséquence de la nécessité de sa disparition comme écologie pour faire place à la politique. Il ne s'agirait alors plus de parler d'"écologie politique", mais de "politique de l'écologie". C'est un renversement, mais il change tout. De même que pour la décroissance, il est possible de garder des éléments de la réflexion de ce courant tout en les situant dans une revendication plus claire : parler "d'écologie politique", c'est continuer à focaliser sur les problèmes environnementaux, pour lesquels on remonte jusqu'aux causes politiques, mais qu'on ne lie pas aux problèmes que ces causent génèrent sur d'autres dimensions. Parler de "politique de l'écologie", c'est avant tout faire de la politique, tout en précisant que l'on a choisi de se spécialiser sur les questions liées à l'environnement. On n'accorde à ces questions ni un primat logique ni une indépendance par rapport aux autres questions politiques, on admet que le système produit la même pollution sociale qu'il produit de la pollution environnementale, mais on choisit simplement d'insister sur la dimension environnementale des choix politiques, soit parce que l'on est plus calé sur le sujet, ou plus directement concerné par celui-ci, ou encore parce que l'on considère qu'il possède une forme de priorité chronologique sur les autres questions (thèse qui consiste à affirmer que les prolos pourront bien attendre quelques années pour leur libération, mais que le climat, lui, ne le pourra pas : c'est discutable, mais c'est une position qu'il est possible de défendre et d'entendre, surtout en ce moment).

Il en est de même de ce que l'on peut appeler "l'écologie radicale" : nous pourrions dire qu'être vraiment radical, c'est abandonner la revendication "écologique" et se mettre à faire de la politique.

Une écologie toujours indépendante

La conséquence des arguments avancés dans cet article est que l'écologie devrait perdre son indépendance pour devenir un élément d'un cadre politique cohérent de critique. D'un point de vue interne, l'écologie y gagnerait en ce que son discours ne pourrait plus être faussé par des éléments inégalitaires, et d'un point de vue externe, le cadre en entier y gagnerait, en ce que l'écologie ne pourrait plus être utilisée pour entretenir un système inéquitable. Tous les courants écologiques abordés ci-dessus possèdent beaucoup d'éléments intéressants, mais ils gardent souvent le défaut de défendre une théorie écologique distincte d'autres dimensions. La plupart d'entre elles soulignent que les problèmes écologiques sont liés à des problèmes politiques, mais pour considérer deux choses comme liés, il faut encore penser qu'il en existe deux. Or ici, ce que nous avançons, c'est qu'il n'y a pas deux choses, mais une seule : ce n'est pas que les problèmes écologiques soient liés à des problèmes politiques, les problèmes écologiques sont des problèmes politiques.

Il ne suffit pas d'accepter des liens entre deux éléments que l'on tient malgré tout pour distincts, mais bien de dire qu'il n'y a en fait qu'un type d'objet. L'écologie ne devrait tout simplement pas être perçue comme spécifique par rapport à la question politique.

Septième contre-sens à éviter

Cette nouvelle conception ne nie pas complètement le fait que, parmi les questions politiques, celles qui traitent d'environnement nécessitent une approche qui correspond au domaine particulier où elles s'appliquent. Il ne s'agit pas d'occulter le fait que, pour répondre aux questions politiques dans les cas où elles s'appliquent à de l'environnemental, il faudra faire appel à des biologistes, chimistes, physiciens, etc., et les luttes devront intégrer des données qui ne ressemblent pas à celles que l'on utilise dans le cas d'une lutte pour la réquisition des logements vides, ou pour l'égalité entre hommes et femmes. Simplement, cette particularité sera désormais perçue comme la particularité d'un sous-ensemble à l'intérieur de l'ensemble politique, et non comme une indépendance (même tissée de quelques liens) entre deux sphères distinctes, celle de l'écologie et celle de la politique.

Conclusion

Cet article est-il réellement une critique de l'écologie, dans la mesure où il n'attaque ni les constats des écolologues ni les pratiques des écologistes ? On pourrait dire que non. Il s'en prend seulement à la revendication écologiste, considérée comme une limitation de vue de la part des militants, qui empêche de passer du constat des écologues à la recherche des causes de ce qu'ils constatent, et qui circonscrit l'ampleur des actions possibles à une symptomatologie. Aujourd'hui, les seuls ayant encore intérêt à nous faire concentrer toute notre attention sur les conséquences écologiques d'une démarche politique plutôt que sur leurs causes, ce sont justement ceux qui se situent au niveau des causes. Aujourd'hui, une entreprise qui veut continuer à fonctionner est obligée de porter des revendications écologiques. Cela lui permet de maintenir ses pratiques contestables au point de vue économique et social, et même de continuer à polluer en proclamant le contraire. Le loup, sommé de montrer patte verte depuis le rapport du GIEC, se badigeonne les griffes de farine animale. Ne soyons pas la caution de ces pratiques-là. Aujourd'hui, il est possible de s'informer quant à l'état des choses du point de vue écologique, et d'agir efficacement, que ce soit individuellement ou en faisant pression au sein d'un collectif, sans pour autant porter une bannière "verte" qui n'est plus qu'un étendard creux, empêchant de traiter le fond du problème, et dédouanant les responsables.

Si nous voulons résumer les arguments de cet article, nous pouvons relever les griefs suivants envers la revendication "écologique" : Premièrement, elle n'a pas lieu d'être, puisque faire de "l'écologie" consiste à se contenter de constater des faits sans pouvoir identifier la cause, politique. Deuxièmement, non contente de ne pas permettre de localiser la cause du problème, elle est utilisée par ceux qui se situent justement au niveau des causes comme une couverture afin de contenir les revendications dans un domaine superficiel. Troisièmement, elle engendre une nouvelle forme de commerce, le commerce de la mauvaise conscience, qui présente les produits écologiques comme un luxe et relègue ceux qui n'en ont pas les moyens dans le domaine du péché environnemental. Quatrièmement, le fait de focaliser sur les conséquences engendre une nouvelle industrie, l'industrie de la pollution, qui se contente de réduire certaines nuisances superficielles, tout en créant par ailleurs d'autres types de nuisances et engendrant un système industriel qui devient dépendant de la pollution comme matière première à laquelle attribuer sa plus-value. Cinquièmement, elle génère une confusion politique à propos des revendications tout en étant inutile à une pratique qui serait véritablement respectueuse de l'environnement. Puisque ne plus parler au nom de "l'écologie" permet d'être concrètement autant sinon plus respectueux de la planète tout en gagnant en profondeur théorique d'analyse, il faut en conclure que le remplacement de la revendication "écologique" par une revendication politique offre un certain nombre d'avantages.

En ce qui concerne les constats faits par les scientifiques, la politisation de la question permet de situer les désordres relevés au sein d'un cadre plus large, comme étant déterminées par un certain nombre de facteurs relevant des choix humains de société : elle permet de remonter la chaîne causale d'un maillon. Si l'écologie comme science est en mesure de décrire les conséquences, l'explication des causes est politique : la science écologie peut décrire les conséquences de la déforestation sur la survie des espèces animales, mais elle ne permet pas de comprendre les choix, jeux de pouvoirs, valeurs sous-jacentes, conflits d'intérêts, etc., qui dictent la déforestation.

En ce qui concerne les revendications, la politisation a le mérite de replacer la question légitime de la sauvegarde de l'environnement au sein d'un ensemble cohérent de positions. Les désordres écologiques sont alors pris comme une des conséquences parmi d'autres d'un mode de fonctionnement qu'il faut remettre en question dans sa globalité. Le fait qu'elle devienne un des aspects parmi d'autres du déséquilibre ne lui ôte pas son primat et son caractère de priorité : bien au contraire, intégrer la question environnementale dans une réflexion politique tout en insistant sur son urgence fournit un levier qui permet de proposer comme imminente la remise en question générale du fonctionnement socio-économique. Les maux environnementaux deviennent alors un prétexte pour ouvrir le raisonnement à une critique globale de notre système économique dont il font sentir l'impérieuse nécessité.

En ce qui concerne l'action pratique, l'intégration de la revendication "écologique" au sein d'un questionnement politique plus large n'empêche pas d'agir concrètement, que ce soit individuellement ou en groupe, en faveur de l'environnement, elle change simplement le mot d'ordre sous lequel l'action est effectuée. La seule chose qui change est que cette intégration permet d'éviter les perversions d'une revendication légitime qui engendrent le commerce de la mauvaise conscience et l'industrie de la pollution.

Une des lacunes de cet article pourrait être la suivante : il insiste sur le fait que les constats et actions en faveur de la sauvegarde d'une environnement vivable doivent être intégrés au sein d'une conception politique, car lorsqu'ils sont autonomes de toute politisation, ils ne peuvent qu'être récupérés pour créer une revendication factice, ectoplasmique, schizophrénique, la revendication écologique. Très bien, mais si l'on accepte de remplacer la revendication écologique par une revendication politique englobant les questions politiques dans un cadre cohérent qui les met en rapport avec les autres troubles sociaux, dans quel schéma politique faut-il la placer ?

C'est volontairement que cet article aborde pas cette question. Une fois rentrée dans l'arène politique, il est normal que la question écologique devienne alors un lieu de plus dans lequel pourront se manifester les oppositions politiques, manifestations fructueuses lorsqu'elles soulèvent un débat et portent à réfléchir. Bien entendu, lorsque la question écologique ne sera plus en état de lévitation théorique, mais aura été appropriée comme un problème politique par les militants (impliquant que ses causes ne sont pas d'ordre naturel, mais politique, et que comme conséquence d'un choix politique, elle n'est qu'un exemple parmi d'autres de la revendication à porter), alors, certains s'en trouveront dépossédés. Comment l'UMP peut-elle prétendre "faire de l'écologie" aujourd'hui, alors que si elle devait vraiment prendre les questions écologiques à leur racine, elle se verrait obligée de renier ses principes politiques fondateurs ? Elle ne peut le faire que parce que l'écologie n'est aujourd'hui encore abordée que comme une symptomatologie superficielle : c'est ce qui lui permet de galvauder un message, négliger ses fondements profonds, et l'accommoder dans son système de valeurs. Le jour où la revendication écologique sera devenue politique, alors ne sera plus permise la tartufferie qui consiste à se prétendre écologiste tout en se reposant sur des valeurs telles que la concurrence, la surproduction, la surconsommation, le crédit, le pouvoir aux gros possédants plus qu'aux personnes localement impliquées par les choix, etc. En gros, la droite sera exclue de l'écologie, car l'exigence de creuser les questions jusqu'aux valeurs de fond qui les soutiennent révélera que les principes de droite et les principes qui ont pour conséquence une défense de l'environnement sont contradictoires. Il se peut même que la gauche sociale-démocrate soit elle-même touchée : le keynesianisme s'accorde-t-il avec la sauvegarde de l'environnement ? Ce sont des questions qu'il faudra poser lorsque les revendications écologistes auront disparu et auront été remplacées par un questionnement politique.

Donc, le but de cet article est seulement de dire que les problèmes écologiques doivent être pris dans leur dimension politique, et donc que l'écologie peut avoir un sens comme constat ou comme pratique, mais pas comme revendication. Dire cela, c'est déjà dire beaucoup, et quant à la question de savoir quelles valeurs politiques s'accordent mieux avec les constats et pratiques en faveur de l'environnement, c'est une autre question qui restera ouverte et qui devra faire l'objet des débats politiques à venir. Bien sûr, à travers cet article, on peut déceler de manière implicite quelles valeurs sont considérées comme compatibles avec une pratique écologiquement viable, et surtout quelles valeurs sont exclues : concentration du pouvoir, mercantilisation des esprits et de la conception du bonheur, concurrence et règles du "libre échange", réductionnisme économique, polarisation des moyens d'action, etc. Mais tout cela demeure sujet à débat, un débat qui ne pourra avoir lieu qu'en ayant pour préalable un passage de la revendication écologique à celle politique.

Précaution quant aux termes employés

Contre-productivité

Dans ce texte est employé assez souvent le terme de "contre-productivité", ou un terme équivalent, dans plusieurs arguments du même type selon lesquels la revendication écologique (ou sociale, ou sanitaire) va en fait contre son but lorsqu'elle n'est pas intégrée au sein d'un système politique plus général. Ce terme de contre-productivité peut faire penser aux arguments d'Illich selon lesquels, lorsqu'une institution se développe énormément et en vient à détenir le monopole de la définition de sa finalité, alors elle se retourne contre le but pour lequel elle avait été créée au départ. Les deux arguments peuvent effectivement être rapprochés l'un de l'autre, puisque nous pouvons dire que la contre-productivité intervient dans l'écologie lorsque celle-ci est érigée comme une réalité en elle-même qui possède sa propre finalité, et n'est plus considérée comme dépendant de choix politiques et devant répondre à des principes avant tout politiques. En ce qui concerne les raisons pour lesquelles les institutions, se développant à outrance, deviennent contre-productives chez Illich, nous pouvons proposer une interprétation particulière selon laquelle un tel développement pousse à un déplacement de la finalité de l'institution, du rôle politique qu'elle est censée jouer vers un simple conatus, c'est à dire l'effort pour persister dans son être. C'est lorsque l'on ne défend plus une volonté de former les jeunes, mais que l'on ne veut plus que permettre à l'institution école de continuer à exister exactement de la même manière qu'actuellement, que son but consistant à ne plus faire que se reproduire peut alors conduire à des pratiques totalement antipédagogiques. C'est lorsque l'on ne défend plus la valeur de la mobilité des personnes, mais une vision très située de cette mobilité, la définissant comme capacité à rouler à grande vitesse sur une route en bitume dans une boîte de fer d'une tonne, que cette nouvelle définition peut en arriver à s'opposer à la valeur mobilité sur laquelle elle a, un temps, reposé. C'est lorsque l'on passe de la revendication politique de sauvegarde des environnements de vie, à la réification d'un nouveau type de profession chargé d'évaluer les impacts environnementaux des produits industriels, que cette nouvelle entité peut en venir à jouer contre la revendication qui la fondait.

Dans tout ces cas, puisque les cristallisations institutionnelles peuvent toujours se revendiquer de la valeur sur laquelle elles ont été fondées bien qu'elles la contredisent désormais, leur critique est toujours ardue, car elles répondent alors toujours que critiquer l'institution, c'est critiquer la valeur qui l'a fondée. C'est alors une argumentation très développée qu'il faut parvenir à développer pour pouvoir montrer qu'il est possible de critiquer la cristallisation institutionnelle justement au nom de la valeur sur laquelle elle prétend être toujours fondée. C'est ici toute la difficulté argumentative de cette critique de "l'écologie", dont on aura bien compris qu'elle ne s'oppose pas aux valeurs sur lesquelles reposent les pratiques écologiques, mais qu'elle part justement de ces valeurs, en rappelant leur dimension politique, pour critiquer la cristallisation institutionnelle qu'elles ont pu connaître en se trouvant prises aux mains des ingénieurs, publicitaires, industriels, et autres profession qui prétendent disposer du monopole du droit de choisir pour les autres.

Il est à noter que l'on ne peut parler de contre-productivité que si l'on part de cette valeur de départ. En effet, du coté des industriels, cette vision consumérisée de la revendication écologiste n'est absolument pas contre-productive, puisqu'elle leur permet au contraire de s'assurer un nouveau domaine de développement tout en affichant une vertu. Et le fait que cette vision de l'écologie conduise en fait à des pratiques qui ne font finalement qu'augmenter les désordres écologiques n'est pas non plus considéré par eux comme contre-productif, puisque cela augmente encore l'extension du domaine qu'ils pourront exploiter sous l'étendard de l'écologie. L'industriel écologiste ressemble à cette figure de quelqu'un qui exploiterait un certain catastrophisme pour augmenter sa propre contribution à la catastrophe, augmentation dont il se réjouirait car elle lui permettrait de crier encore plus fort à la catastrophe afin d'exploiter encore plus le catastrophisme et augmenter toujours plus la part de catastrophe qu'il cause lui-même.

Système

Ce texte emploie souvent le terme de "système", dans deux sens différents. Le premier sens est une forme de raccourci pour désigner la société dans son ensemble, englobant aussi bien les pratiques de ses membres que leurs buts, leurs valeurs, positions sociales, modes de production et de consommation, imaginaires, rapports sociaux, etc. Le second, employé seulement dans la partie IV.1., ne s'applique qu'à une entreprise et la conçoit, l'espace d'un instant, de la même manière qu'un métabolisme, c'est à dire un mécanisme de régulations des valeurs d'entrée et de sortie, celles-ci pouvant être économiques, matérielles, symboliques, environnementales, etc.

Si le second sens ne consiste qu'en une analogie dans un but de présentation, le premier sens pourrait poser problème s'il était pris au pied de la lettre. Je n'emploie le terme "système" que comme un raccourci pratique pour dire que toutes ses composantes énumérées plus haut sont reliées entre elles de manière complexe et interdépendantes. Il s'agit donc seulement de sous-entendre une manière d'aborder les questions sociales qui insiste sur les interactions entre différents domaines que l'on aurait autrement tendance à séparer. Dans ce cas précis, il s'agit évidemment de souligner que les questions écologiques sont déterminées par des facteurs sociaux et politiques, et non en état de lévitation sociale comme la revendication "écologique" le laisse penser.

La précaution quant à ce terme est la suivante : en aucun cas mon emploi d'un terme comme "système" ou encore "société" ou quelque autre chose de ce genre ne présuppose que je considère ces termes comme désignant des entités réifiées. Concrètement, il n'existe pas "un système" ou "une société", qui fonctionneraient de manière homogène et cohérente, que l'on pourrait attraper et mettre dans une grande poubelle, pour les remplacer par un autre. Il existe un réseau complexe de relations entre divers acteurs, et le terme "système" n'a ici aucun autre but que de désigner la complexité de ces relations : il n'a donc aucune substance.

Cette précaution consiste en une certaine manière à prendre en compte des mises en garde comme par exemple celles de Bruno Latour.

Industrie

Le terme "industrie" est souvent employé dans ce texte, comme désignant ce qui doit être critiqué. Qu'il soit bien clair ici que l'objet de la critique n'est pas un mode de fabrication en usine, mais un ensemble plus large intégrant diverses composantes telles que : l'impératif de produire toujours plus à un moindre coût, la soumission aux lois de la concurrence, l'utilisation de la publicité et des méthodes dites de "relations publiques", le primat de l'impératif de rentabilité sur tout autre type de considération, etc. Il s'agit donc d'un réseau complexe comprenant des objets concrets qui peuvent être des usines, mais aussi des ateliers pour produits de luxe, ou les bureaux des prestataires de services, et reposant sur un système de valeurs abstraites qui peut être désigné rapidement par le terme d'"idéologie néo-libérale".

Le mode de production en usine ne saurait être critiqué par lui-même. Dans certains cas, l'usine peut permettre une rationalisation de la production qui minimise les impacts environnementaux, la quantité de travail nécessaire, et augmente l'accessibilité sociale d'un produit. Par exemple, le mode de déplacement à vélo nécessite que des vélos soient produits en grandes quantités, qu'ils soient abordables. Le fait de les produire à la chaîne permet des économies d'échelle, que ce soit dans son aspect énergétique ou financier. Le problème n'est pas que certains objets soient conçus en usine, mais que les conditions de travail de ces usines particulières soient déplorables. Il existe des ateliers de fabrication d'accordéons en série qui ne ressemblent pas à une usine Citroën remplie d'OS automatisés.

Le problème, plus que l'usine, est celui de la généralisation de certaines valeurs qui pousse à "rationaliser" toute forme de production comme devant être produite en usine. Si l'idée d'une usine peut être défendable pour la production de vélos, elle ne l'est que pour un ensemble limité d'outils de ce genre. La confection de nourriture en usine témoigne d'un travers de mentalité qui a généralisé l'état d'esprit "industriel" à des domaines où ce n'est pas justifié. De la même manière, les meubles produiraient plus de richesse sociale, de stimulation économique locale, et engendreraient un impact environnemental moindre s'ils étaient produits par des ébénistes locaux plutôt que par un géant nordique.

La question des usines ne s'applique pas seulement aux produits qui pourraient être fabriqués de manière artisanale, ou domestique, ou en usine; elle pose aussi la question de l'émergence de nouveaux produits qui doivent leur existence aux conditions de fabrication en usine. Sans usine ne seraient jamais nés les appareils électroniques. Mais c'est une épineuse question, qui doit être réglée au cas par cas, de savoir quels sont les produits électroniques réellement indispensables, pour lesquels la fabrication en usine est défendable, et lesquels sont des purs produits de l'industrialisme. L'opposition entre l'artefact et le gadget n'en a pas fini de faire parler d'elle... Dans le cas d'une remise en question généralisée de l'industrialisme, on pourrait imaginer des assemblées palabrant sans fin sur le statut ambigu du grille-pain, de la machine à laver, et de l'ordinateur : doit-on y consacrer des usines en raison de leur utilité sociale, ou bien sont-ils à classer, parmi Ipods, consoles de jeu, sèches-cheveux, stations météo domestiques, au rang des objets dont la seule utilité est de faire tourner les usines qui les fabriquent et d'exhiber le statut social de leur propriétaire ?

Dans la plupart des cas, l'application de la critique de "l'industrie" ou de "l'industrialisme" ne consisterait donc pas dans la suppression des usines, mais dans un renversement des valeurs guidant la production de certains objets : on pourrait continuer à produire des véhicules motorisés tout en se détachant de l'image de la capsule individuelle rapide au profit de véhicules collectifs, lents et robustes, permettant de transporter les lourdes charges de chacun sur de grandes distances sans déformer le rapport à l'espace, comme le propose Illich. De même, on pourrait arrêter la fabrication de laves-linges individuels ultraperfectionnés et hyperfragiles au profit des machines que l'on trouve dans les laveries, celles-ci devenant publiques à la manière d'un four banal dans certains endroits du Maghreb, et permettant à une collectivité de bénéficier d'un mécanisme simple, efficace, et peu coûteux, tout en faisant passer la production d'une unité par tête renouvelée fréquemment, à une unité par communauté, qui serait réparée plutôt que jetée en cas de dysfonctionnement.