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09/05/2009

Bouffons sacrés

I. Mouvements du sacré

Croire que le sacré a disparu de nos sociétés contemporaines témoigne d'un aveuglement. Le sacré véritable demeure aveugle aux yeux de ses adorateurs, sans quoi il perd sa valeur de sacré. Lorsque les balivernes chrétiennes sont démasquées, elles perdent leur caractère sacré, mais celui-ci ne disparaît pas : il se déplace simplement sur un autre support. De même que les bantous ou les sociétés d'antan n'expliquent pas leurs mythes et rites comme un processus social arbitraire, mais comme le produit d'un ordre divin, nos sociétés contemporaines ne verront pas leurs idoles comme un produit social, elles ne sauront que justifier son existence par des arguments dotés d'un caractère mythique qu'elles ne sauront percevoir. Une société est incapable de voir ce qu'elle tient pour sacré, il faut que cela soit relevé par un observateur extérieur. Mais si celui-ci lui communique ses résultats, il montre à la société en question que les objets déifiés ne sont que le fruit d'un fétichisme communautaire appliqué à un objet arbitraire : le sacré est alors démasqué, et la société pense perdre pour un temps ses grands mythes, tandis que l'invariant du sacrément cherche simplement une nouvelle figure dans laquelle s'incarner incognito, une nouvelle niche.

Le sacré est un invariant nécessaire à la constitution de toute société, aussi ne saurait-il disparaître. C'est lui qui permet un partage homogène des valeurs sans recourir à la coercition. Le sacré est la manière la plus économique d'assurer l'ordre social autour de certaines valeurs, car assurer par la force l'assentiment des récalcitrants coûte plus cher que de le façonner en amont. Ces valeurs seraient-elles discutables par un esprit critique, le sacré les soustrait à l'entendement, en ce qu'il les érige en évidences indiscutables, il les place dans ce bon vieux sens commun donné d'avance sur lequel on ne se retourne jamais. On ne peut pas réfléchir à propos des catégories tenues pour sacrées, tout simplement parce que l'on réfléchit à l'intérieur de ces catégories. Pour que le malvoyant puisse voir ses lunettes, il faut d'abord qu'il les enlève de ses yeux, puis qu'il mette d'autres lunettes (puisque le malvoyant ne peut voir sans lunettes), et ce n'est qu'alors que ses anciennes lunettes peuvent passer de ce par quoi il regardait à ce qu'il regarde. Il est donc sot de penser que le sacré a disparu de nos sociétés. Il y est tout aussi présent qu'avant, tout aussi implicite, il façonne toujours autant notre pensée.

Parfois, les contingences historiques d'une époque exigent que l'on renverse les valeurs sacrées en place. Cela ne laisse jamais vide la place du sacré, mais se contente d'y placer d'autres valeurs. Le christianisme a remplacé le paganisme, et fût lui-même remplacé par d'autres valeurs que nous peinons à percevoir car ce sont nos valeurs sacrées d'aujourd'hui. Les Lumières n'ont pas fini le travail, il faut le recommencer dès que les valeurs qu'elles nous ont inculquées ne représentent plus un progrès pour notre époque. C'est le cas aujourd'hui. Le sacré contemporain est dans un cul de sac. Ses valeurs doivent être remplacées par d'autres. Nous ne devons pas avoir la prétention de démystifier le monde, mais simplement de nettoyer une place encombrée de catégories poussiéreuses, pour que s'installent les nouveaux mythes provisoires de notre époque.

La difficulté d'une telle entreprise provient du caractère non-dit du sacré : tout sacré démasqué perd en même temps son caractère sacré. Aussi ne pouvons-nous pas nous occuper d'instaurer les nouvelles valeurs : les nommer, ce serait les déformer et leur empêcher de jouer leur rôle de concepts aveugles et implicites du raisonnement. Les nouvelles valeurs s'instaureront d'elles-mêmes, par le jeu des déterminismes sociaux. Notre rôle actuel doit se limiter à évacuer les vestiges des rituels obsolètes de notre société. Pour cela, il suffit de nommer le rituel comme rituel, de décrire une valeur comme sacralisée, et, lorsque l'on réalisera par quel processus un objet arbitraire a été érigé au rang de support inconditionnel de l'adoration, alors l'arbitrarité du processus sautera aux yeux et rendra caduque toute absolutisation de la valeur. Mais c'est aussi parce que le sacré est tabou qu'il est difficile de le percevoir, et que se débarasser des mythes d'aujourd'hui en les nommant n'est pas une entreprise aisée. Le jour où les rites peuvent être perçus, c'est en général qu'ils ne sont déjà plus des rites.

Le système scolaire et le permis de conduire sont nos nouveaux rituels initiatiques. L'accomplissement professionnel notre nouveau paradis. La capitalisation est notre nouveau cadre de pensée : notre corps possède un capital santé, notre peau un capital solaire, notre démarche un capital de séduction, notre journée doit inclure un capital sommeil, la planète possède un capital de ressources naturelles à ne pas exploiter excessivement. La productivité est la nouvelle dimension de l'évaluation : tout temps qui n'est pas exercé à une activité stimulant la croissance du PIB, par la production d'un produit ou par la consommation d'un service, est considéré comme du "temps perdu". La flânerie, la poésie sont considérés comme improductifs. La bourse est notre nouvelle magie, et la société toute entière a les yeux constamment rivés sur les expérimentations de ses chamans-traders, qui font perpétuellement apparaître et disparaître de nouveaux capitaux. La contemplation passive de la télévision, trois heures par jour, assure la livraison à domicile de la prière quotidienne. Le supermarché est le temple d'un nouveau pèlerinage. Chaque société possède ses rituels, ses cérémonies, ses valeurs sacrées, ses concepts, sa magie, ses prières, ses temples, et ses fétiches. Il faudrait étudier la mythologie contemporaine sous tous ses aspects.

Les tentatives d'une ethnologie de notre monde se sont contentées d'observer les reliquats de magie noire campagnarde ou les nouveaux rituels des Cités. Cela permet surtout de se voiler la face quant aux véritables mythes qui environnent notre société toute entière : on ne fait que reléguer les campagnes et les Cités à l'archaïsme païen des sociétés animistes, ce qui permet de se croire supérieur car délivré des sornettes crédules d'un autre temps. À la naïveté de se croire débarassé à tout jamais des mythes s'ajoute la prétention de pouvoir objectiver le voisin, auquel on attribue la superstition que l'on ne sait percevoir en soi-même. Ce qu'il faut faire, c'est au contraire commencer par l'humilité de se prendre soi-même pour un mystifié. Ensuite, il faut chercher le plus commun du sens commun, réfléchir sur le plus évident.

II. L'artiste, figure du sacré

Parmi les évidences modernes s'en trouve une qui sera abordée ici : la dévotion envers "l'artiste". L'"artiste" d'aujourd'hui est le veau d'or d'antan. Il est celui qui prétend se trouver en dehors des valeurs communes (il ne passe pas huit heures de sa journée à s'ennuyer au travail pour le profit de son employeur), alors qu'il incarne justement leur sacralisation. L'érection de l'artiste au rang de fétiche procède de trois mouvements : d'une part, l'organisation économique de notre société le produit de toutes pièces; ensuite, l'artiste érigé à son rang glorieux prétend incarner les vélléités contestataires de la population; enfin, en canalisant la contestation par une voie qui ne permet de réfléchir que dans les cadres de pensée de la société qui l'a créée, l'artiste contribue au maintien du système qui l'a vu croître. Dans les deux derniers mouvements, il incarne le rôle joué autrefois par le bouffon. Pour le premier mouvement, il constitue le nouveau fétiche. Pour cette raison, l'artiste est le bouffon sacralisé.

L'artiste, pur produit de consommation

Dans notre société et dans ce texte, parler de "l'artiste", ce n'est plus parler de quelqu'un qui s'adonne à une activité créative. Le chanteur d'aujourd'hui qui gratouille sur une guitare sèche les trois accords qu'un autre a écrit pour lui ne fait pas dans l'artistique : il se contente de répéter mécaniquement des gestes que l'on peut apprendre en deux heures de cours de guitare, et de s'adonner à une activité pratiquée spontanément par tout le monde : le chant. Que ces gestes aboutissent à l'émission d'un son, et que ce son soit considéré comme "artistique", ne provient pas d'une prétendue inspiration créatrice de l'auteur, mais bien de mécanismes sociaux qui transforment le "son" en "produit artistique" : c'est le statut social de la personne qui chante, l'infrastructure matérielle qui l'environne, et l'idéologie régnante, qui font l'"artiste" au sens que nous lui donnons ici, et pas la créativité de la pratique. Le chant sous la douche et dans la rue possède les mêmes propriétés acoustiques que le chant sur scène. Pourtant, le second est considéré comme artistique, justement parce que celui qui chante se trouve sur une scène, devant des spectateurs, alors que ce n'est pas le cas du premier. Que le premier aît été en train de composer ou d'improviser une musique révolutionnaire sous sa douche, alors que le second fournira une reprise mal avisée de Brassens n'y changera rien : c'est toujours le second que l'on désignera aujourd'hui comme un "artiste".

L'"artiste" d'aujourd'hui n'est donc pas le créateur, le transformateur, l'inspiré, l'interprète : l'artiste est celui qu'un producteur a "produit" (comme on dit si bien) sur un "spectacle". Lorsque celui qui se donne en spectacle est aussi un créateur, il peut arriver que les sens étymologique et actuel du terme "artiste" coïncident, mais aujourd'hui, cela n'est plus nécessaire. Pour être "artiste", on n'a plus besoin de faire de l'art, il suffit de faire du spectacle.

Mais il n'est pas donné à n'importe qui d'être un "artiste" que "l'on produit" sur scène (ou dans une exposition, ...). L'"artiste" est séléctionné par l'industrie du divertissement à prétention culturelle, en fonction d'un certain nombre de critères : il doit en même temps donner l'impression d'une superficielle nouveauté tout en reconduisant les catégories ésthétiques auxquelles sont habitués les auditeurs, il doit avoir les dents blanches, "bien présenter", savoir répondre à des interviews, ne pas choquer les spectateurs par son aspect physique ingrat ou surprenant tout en possédant éventuellement une caractéristique physique qui puisse faire son "originalité" (car c'est bien connu que l'originalité artistique provient de l'apparence physique, c'est la moustache de Piazzolla qui faisait son talent, et c'est à ce titre que l'industrie du divertissement d'aujourd'hui cherche toujours quelques stigmates goffmaniens surmontés dans une résilience cyrulnikienne pour voiler la conformité des autres artistes. C'est pourquoi il est toujours utile d'avoir sur un plateau un Chabal barbu (car la définition actuelle de l'artiste est à ce point éloignée de l'activité proprement artistique qu'elle inclut Chabal), une Mimie Mathy naine, un Gilbert Montagné aveugle, un Carlos obèse, un Lagaff' chauve, ou quelques noirs, bossus, boutonneux, et autres pour contrer l'accusation de conformisme et donner l'illusion de "personnages de caractère". Ces exceptions peuvent faire croire par l'industrie du divertissement qu'elle ne choisit pas selon des critères physiques, alors qu'elle a simplement l'espace d'un instant, modifié ses critères physiques de sélection pour ne pas paraître trop monotone et ségragative), etc. L'individu qui remplit tous ces critères est alors soumis à un conditionnement, ou une formation, il est hissé sur une scène, équipé de musiciens. Son emploi du temps est prévu pour lui, et il est bringuebalé de lieu en lieu, comme un objet, par une industrie qui revendique la propriété de son produit et empoche les bénéfices financiers et symboliques.

C'est ainsi qu'une partie du budget des ménages est prévue pour être dépensé chaque mois dans des "produits culturels" toujours renouvellés par une industrie qui se contente de fournir une nouvelle tête et un nouvel habillage au même conformisme. À l'intérieur de son caddie de supermarché, parmi le même shampooing, les mêmes bières, frites surgelées, serviettes hygiéniques, et produits d'entretien que le client achète tous les mois, on trouve aussi le même CD acheté tous les mois, mais avec un visage différent sur la pochette. C'est aujourd'hui ce que les supermarchés et la télévision appellent "art" ou "culture", et l'artiste là dedans en est le pur produit : il est l'employé de l'industrie chargé de donner un visage et un corps concrets aux pseudo-nouveautés qu'elle a produites.

La prétention critique de l'artiste

L'"artiste" moderne, pris en ce sens non pas de créateur d'art, mais de figure façonnée par l'industrie culturelle, doit manifester son originalité, comme nous l'avons vu. Toute l'habileté de l'industrie du divertissement tient en ce qu'elle parvient aujourd'hui à créer à merveille des orginialités conformes. Paradoxalement, elle habille la plus dédéspérante des banalités sous les oripaux de la nouveauté. Une des caractéristiques par lesquelles l'"artiste" prétend se distinguer du commun des mortels tient dans son mode de vie et son rapport à l'argent. L'"artiste", en effet, n'a pas besoin de travailler huit heures par jour au profit d'un employeur qu'il ne connaît pas. Libéré artificiellement des contraintes matérielles qui sont imposées, tout aussi artificiellement d'ailleurs, au reste de la population, il peut s'adonner aux "choses essentielles" de sa vie d'artiste. Son aisance matérielle créée par l'industrie du divertissement à prétention culturelle lui permet d'afficher un certain dédain envers les préoccupations bassement terre-à-terre de la plèbe qui cherche à se nourrir. Lui, l'"artiste", peut proclamer son mépris de l'argent et dénoncer l'avarice des grands et des petits, en oubliant l'espace d'un instant que c'est justement parce qu'il est plein de fric qu'il peut le faire, et parce que ce sont les cupides que sa petite prose bien-pensante dénonce qui l'ont installé à sa place.

Lorsqu'il est riche, l'"artiste" se permet "des folies", qu'on lui excuse par son humeur de créateur. Il possède tellement d'argent qu'il n'en mesure plus la valeur. Il affiche donc son indifférence à l'égard de l'argent, mais ce n'est pas l'indifférence de la pauvreté librement consentie, car son dédain à lui dépend en fait de l'argent que lui donne l'industrie culturelle. Curieuse indifférence ! Pour lui, cette indifférence semble la distinction ultime de celui qui s'est hissé au sommet de la pyramide des besoins et n'a plus qu'à se soucier de peinturlurer un tableau ou gratouiller trois accords, pour le peuple, elle a l'allure de l'indécence et du paradoxe.

L'"artiste" possède une vie de rêve. Il ne s'aliène pas au travail, il est liberé du besoin d'être productif car il est "créatif". Il peut passer son temps à faire des "rencontres", des "voyages", ou à "travailler son art". L'artiste semble incarner des valeurs essentielles, authentiques. Il est le modèle de ce que pourrait faire le travailleur s'il n'était pas aliené à son bureau ou à sa chaîne de production. Il ne se rend pas compte qu'il est lui-même l'employé de l'industrie culturelle, qui le charge de faire le mariole et d'endosser provisoirement la paternité des produits industriels qu'elle confectionne. L'"artiste", en offrant un autre rapport au temps et à l'argent, montre l'idéal d'une société où les gens s'épanouieraient dans une créativité et seraient libérés de la nécessité (artificiellement créée) de travailler huit heures par jour. L'"artiste" semble donc, par son mode de vie, posséder une dimension subversive dont il se glorifie : il montre "qu'un autre mode de vie est possible", "que certaines valeurs sont plus importantes que l'argent", etc.. Mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, l'artiste, comme tout objet sacré, est un puissant moyen de conservation du système actuel en l'état.

L'"artiste" conservateur

L'"artiste" permet le maintien du système en place pour deux raisons : la première est qu'il est le fétiche dans lequel s'incarnent les valeurs de notre société qu'il ne fait pas remettre en question, celles qui ont la dimension du sacré. La seconde est que, tout comme le loto, il permet de canaliser les frustrations populaires, en manifestant l'infime probabilité d'une richesse soudaine et inopinée.

Les valeurs qu'il supporte

L'"artiste" participe à sacraliser les axiomes du capitalisme. L'"idole" porte tout à fait bien son nom : il est la figure de l'adoration de notre société contemporaine. L'"artiste" d'aujourd'hui est voué à un culte, sacralisé, sanctifié. On le considère comme un demi-Dieu. On va même jusqu'à le considérer comme supérieur à un Dieu : après tout, (les) Dieu(x) n'a/ont créé que le monde matériel, alors que l'"artiste", quant à lui, crée du spirituel ! Sa création est assimilée à l'opération d'un démiurge qui sort une nouvelle matière du néant. Le problème n'est pas ici que cette vision de la création artistique soit totalement érronnée, même si c'est aussi le cas. Le problème vient plutôt du statut que cette posture attribue à l'"artiste" : on en fait un objet moderne d'adoration. La fanattitude est à ce titre totalement symptomatique de ce nouveau mouvement : les jeunes d'aujourd'hui n'ont plus dans leur chambre de Christ sur une croix, mais des posters de Kurt Cobain. L'apparence a (un peu) changé, mais le rôle demeure le même : il s'agit de se prosterner devant un corps que l'on a doté de valeurs divines.

L'"artiste" porte en sa chair les valeurs mythiques de nos jours :

  • la réussite individuelle du self-made man : l'"artiste" donne l'exemple du discours méritocratique, selon lequel c'est la "valeur travail" qui permet l'ascension sociale. Pendant que Cecil Taylor et Thelonious Monk mangent des pâtes des années durant, on nous ressort le discours du parvenu, qui, par la force de son "caractère" et de son "talent", s'est hissé au sommet de la "gloire". Que la promotion soit principalement l'effet du piston, que les grands créateurs soient dédaignés car la nouveauté choque l'oreille de l'habitué, le discours méritocratique de l'artiste n'en a cure : il se contente de montrer les exemples factices de personnes parvenues, uniquement de leur propre chef, à la gloire.
  • l'arbitraire de la gloire : La Nouvelle Star et les autres sornettes pseudo-artistiques mettent la carrière d'artiste sur le même plan que la gain au loto : il ne s'agit que d'un coup de bluff. Dans chaque ville, des milliers d'individus sans aucune fibre créatrice s'amassent devant les portes d'un rituel chargé de désigner les nouveaux Élus. Entre l'aléatoire traditionnel des entrailles de poulet ou de l'astrologie et l'arbitraire moderne de la loi du Marché se situe le coup de dés qui décide qu'un individu commun quittera un jour sa triste banalité pour accéder un jour au statut sanctifié d'artiste. La mythe MySpace contribue aussi à cette logique de contes de fées, où un jour, un producteur providentiel passera, sur son cheval blanc, par le profil d'une Cendrillon de l'art dont il tombera amoureux et qu'il transformera en princesse. Le soupirant artiste fignole son profil si banal tout en fantasmant la visite miraculeuse d'un messie artistique qui "remarquera son originalité", et, sous l'effet d'un coup de foudre, décidera de le "produire" en tant qu' "artiste". Et pendant ce temps-là, il donne de l'argent à Murdoch pour élaborer sa propagande raciste et impérialiste.
  • l'occultation des processus sociaux au profit d'une sanctification du "caractère" : L'"artiste" est un personnage de caractère, qui se joue de la société. Les déterminismes de la sélection sociale semblent n'avoir aucune prise sur lui. L'"artiste" est le prétexte facile pour occulter tout type de mécanismes par lesquels les classes dominantes conservent le pouvoir, et les remplacer par la vision d'un monde régi par les "coups de tête" et "coups de cœur" (aïe) de l'artiste, électron libre de la société qui "fait ce qu'il veut", comme s'il était aujourd'hui possible de "faire ce que l'on veut", et comme s'il l'était de décider ce que l'on veut vouloir faire.
  • La personnalisation : l'artiste accepte de prendre sur lui l'admiration des foules. Il souhaite être le support sur lequel sera projetée cette admiration. Tout comme, pour d'autres raisons, l'idéologie actuelle préfère nous rendre fiers de notre équipe de foot, notre président (c'est raté), et préfère faire focaliser les communautés d'origine africaine sur l' "exemple de la réussite" qu'est Rama Yade, et celles maghrebines sur Rachida Dati (encore raté), il nous faut un autre support en personne pour projeter nos sentiments d'admiration. Lorsque l'on veut cacher un processus social, il faut bien trouver quelqu'un pour faire écran, que l'on rend responsable d'un état. Ce peut être Sarkozy, ou Johnny.
  • l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle : pourquoi considère-t-on que l'"artiste" a réussi ? Car il est devenu riche, car il fréquente les grands de ce monde, car son temps est important, il se déplace loin et à grande vitesse, et possède des privilèges dus à son rang. Il semble que la création de quelque produit "artistique" n'aît été qu'un prétexte pour avoir une vie que l'on qualifie de "réussie", ce que l'on assimile au fait de se bâfrer dans la débauche d'un luxe indécent et fréquenter les canailles puissantes de ce monde. Aux yeux de cette mythologie, il semble que l'artiste qui parvient à vivre chichement de son art mais qui peut s'y épanouir n'a pas vraiment réussi tant qu'il n'a pas joué au Zenith ou à l'Olympia, devant 20 000 minets et minettes dans l'état de transe mystique propre à nos cérémonies modernes. La différence est flagrante entre celui qui se sert d'un pseudo-art pour justifier une ambition démesurée et celui qui se contente de s'épanouir dans une activité créatrice en ne demandant que les moyens nécessaires pour y continuer.
  • l'inégalité de départ entre les humains : l'"artiste" possède du "talent", faculté inégalement répartie entre les humains. Certains en effet n'ont pas de "talent", ils ne pourront donc jamais devenir des "artistes". Le "talent", vu comme capacité innée, inégalement répartie entre les individus, ouvre la porte à un discours qui prétend justifier les inégalités sociales sur des inégalités prétenduement naturelles. Celui qui est prêt à admettre la validité du concept de "talent" est alors prêt pour accepter celui d'"intelligence", de "mérite", de "volonté", et croire que l'école permet d'évaluer ces "capacités" présentes d'avance (dans le code génétique !) chez les humains. La vision de l'"artiste" comme "doté de talent" est la fable moderne, qui remplace la théorie des âmes de plomb, d'argent et de fer chez Platon, par une théorie plus moderne en termes de "capital" : à sa naissance, l'individu est doté par une Providence de certains "capitaux" : un "talent", une "intelligence", un "charme". L'idée que ces produits soient en fait déterminés par le contexte d'éducation s'efface devant celle d'une loterie originelle, distribution aléatoire des chances, que l'on ne peut alors qu'accepter comme une fatalité. La déduction logique qui s'impose alors est qu'il faut se résigner devant les inégalités sociales, qui ne fait que retraduire cette "inégalité des chances", inéquitable par Nature. Que le fils de Johnny Haliday devienne chanteur ne dépend ni du réseau de connaissance de son papa, ni du milieu dans lequel il a été élevé : il a simplement eu la chance d'hériter du "capital talent" de son père, sous la forme du gène de la guitare.
  • l'émancipation inaccessible : en faisant passer l'art pour la pratique d'une capacité innée, l'"artiste" renforce un autre aspect de la ségrégation sociale : il fait croire que quiconque n'est pas doté de cette capacité ne pourra jamais exercer de l'art, ni même véritablement le comprendre. Il ferme la porte de la prétention artistique au commun pour ne laisser entrer dans sa boîte de nuit que ceux que l'industrie avait affublé du "génie créatif". L'art de cet "artiste" n'est pas accessible par une éducation : il est la pratique qui s'offre naturellement à ceux à qui la société a attribué la capacité. Tout comme le chaman d'antan est le seul à pouvoir faire de la magie, l'"artiste" est le seul à pouvoir faire "de l'art", puisqu'il est doté de la "créativité artistique", nouvel emblème de ces pouvoirs que l'on attribuait autrefois aux sorcières. C'est d'ailleurs ce qui explique ses frasques : c'est parce qu'il est "quelqu'un d'exceptionnel" que l'artiste peut en même temps, selon le mythe romantique du XIXéme siècle toujours aujourd'hui en vigueur, créer une matière ex nihilo, et qu'il possède un caractère capricieux et imprévisible. D'où les bonbons dans les loges. L'artiste est le nouveau sorcier de nos sociétés, qui crée par un processus que personne ne comprend une matière qui fait peur. La création artistique n'est alors plus ce libre exercice de la créativité, capacité potentiellement disponible pour chacun, pourvu qu'elle soit développée, elle devient alors l'exercice incompréhensible d'une sorte de rituel magique accessible aux seuls initiés.
  • L'admiration du dépossédé enveurs son dépossesseur : Le peuple, dépossédé de sa créativité, ne peut plus extérioriser son énergie positivement. Il en est réduit à une forme dégénérée de l'expression de son énergie créatrice, la seule qui lui est autorisée dans un monde où l'on a sacralisé l'artiste : la vénération. Plutôt que de s'exprimer lui-même, il en est réduit à une sorte de transe mystique emplie d'énergie sexuelle mal assumée, que l'"artiste" s'empresse d'accepter pour devenir un nouveau fétiche sexuel autorisé et vivant. La frustration du peuple dépossédé de sa créativité se retourne en une adoration scabreuse envers celui qui accepte d'être transformé en totem mobile et sonore. L'artiste se déhanche dans les postures les plus ridicules car il sait que ce sera considéré comme un objet d'admiration pour ses "fans", qui verront ces postures comme autant d'occasions de vénérer leur fétiche, comme autant d'expression divine d'un art qu'ils auraient en fait pu pratiquer eux-mêmes, mais d'une manière nettement moins vulgaire.

Ces valeurs peuvent être contradictoires entre elles : la réussite individuelle semble incompatible avec l'arbitraire de la gloire, l'assimilation de la réussite à l'aisance matérielle semble contredire le rôle critique auquel prétend l'artiste. Pourtant, le discours sacré n'a jamais peur des contradictions, puisqu'il n'entre pas dans le domaine du logique, mais celui de l'implicite. La particularité du mythe est qu'il peut toujours éloaborer des fables pour s'auto-entretenir : les paradoxes théologiques de l'incarnation et des limbes étant perçus comme signe d'une grandeur qui échappe à l'entendement humain (qui ne peut donc que les trouver illogiques), les paradoxes du mythe artistique actuel, lorsqu'ils sont remarqués, ne font que renforcer l'idée que l'art se soustrait aux déterminismes de notre société, quand bien même il en est un des produits les plus archétypiques.

Le rôle de canalisation des frustrations

Une des différences entre la mythologie ancienne et la mythologie moderne est qu'aujourd'hui, l'idolâtrie a pour objet le bouffon. Le bouffon n'est pas seulement celui qui a pour rôle de divertir, il sert aussi à faire diversion, c'est à dire à faire dériver la critique, de critique sérieuse qu'elle pourrait être, en un simple farce : alors que l'ancien bouffon bénéficiait d'un statut social privilégié, il s'en servait pour se moquer du roi, d'une manière subtile, à peine voilée, et il permettait ainsi de donner corps à la contestation tout en la canalisant, par le ridicule. Tout en faisant mine de divertir, l'ancien bouffon critiquait. Mais en critiquant discrètement et par le rire, il imposait l'unique voie d'une contestation possible en évitant en même temps toute forme de contestation un tant soit peu sérieuse ou rigoureuse du pouvoir monarchique.

Le bouffon moderne fait de même : lorsqu'il se targue de vivre en dehors du système marchand, d'être au dessus des nécessités quotidiennes d'une plèbe trop occupée à payer son pain quotidien, il représente l'ébauche d'une critique de l'aliénation au travail et de l'enrichissement pécuniaire comme finalité. Le bouffon incarne pour cette plèbe l'espérance d'une autre vie, il montre qu'il y a toujours une possibilité de devenir riche et heureux sans s'échiner à une tâche ingrate. Ce n'est que par cette espérance que la plèbe parvient encore à accepter son statut. En donnant au peuple l'image d'une porte continuellement entr'ouverte, mais qui ne s'ouvrira jamais pour lui, l'artiste empêche le peuple de réaliser qu'il se trouve dans une prison aux murs fermés.

Le peuple peut alors plutôt rêver de gagner au loto ou de devenir un artiste plutôt que de se poser la question d'améliorer ses conditions de vie dans le monde réel. L'"artiste" et le gagnant du loto ouvrent un imaginaire de richesses tombées du ciel, qui, outre le fait de faire assimiler bonheur et richesse pécuniaire, permet aussi au frustré de continuer à rêver d'un monde meilleur au lieu d'agir en conséquence, de continuer à penser que l'amélioration des conditions de vie ne peut être l'objet que d'une de ces fables modernes, et non d'une prise en main concrète.

***

L'"artiste" est donc un des piliers de notre société. Il n'est pas celui qui exerce une activité artistique, mais le produit d'une industrie pour les besoins de la consommation d'une de ses franges qu'elle nomme "culturelle". Il offre l'image de quelqu'un qui remet en cause la nécessité de travailler et la course vers l'argent. Cette remise en cause est déjà paradoxale en soi, puisqu'elle repose sur une industrie qui le délivre de son travail et lui donne son argent, mais quand bien même elle fonctionnerait malgré tout, elle ne sert en fait qu'à renforcer le système actuel. L'artiste est un fort élément conservateur, en ce qu'il réifie puis déifie les valeurs que la société industrielle veut nous inculquer. Enfin, par l'espoir illusoire qu'il offre de pouvoir vivre autrement, il permet à la plèbe de supporter son mal-être quotidien en s'envolant dans un imaginaire doré.