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23/01/2009

La sagesse impérialiste

Il arrive parfois que l'on croise des individus tenant un discours sur la morale, la sagesse, l'épanouissement, le bien-être, la vie bonne. Heureusement, on n'en croise pas souvent : à la sortie des départements de philosophie, des lieux de culte, des asiles, ou dans les milieux gauchistes guindés (pas ceux du caviar, mais plutôt les milieux tautonomes des discours sur le quotidien). L'épanoui moderne est l'avatar laïque du pudibond vertueux d'antan. On trouve même des traités d'éthique, des livres qui vous apprennent à être heureux, à vous développer dans la vie. Or tout traité qui prétend fournir une connaissance nouvelle en éthique prétend implicitement qu'il fallait attendre son arrivée providentielle avant que les gens ne deviennent bons. Pauvres ancêtres ! Quoi qu'il en est, j'ai toujours voué une grande admiration à ces gens qui savaient comment faire pour être heureux, et qui, dans leur grande bonté, souhaitaient partager leur recette.

Le donneur de leçons part du présupposé initial que celui à qui il s'adresse est inférieur à lui sur le plan moral, et qu'il faut l'initier aux principes de la vie bonne, à la fois heureuse et vertueuse. D'où justifie-t-il ce présupposé ? De ce qu'il possède la sagesse. Qu'est-ce que sa sagesse ? Une vertu qui l'élève au dessus des autres. En se disant "sage", le donneur de leçons commence par déconsidérer celui à qui il parle. Rassurez-vous, vous avez quand-même de la chance (mais est-ce vraiment une chance ?), le sage daigne vous parler malgré votre infériorité, et il vous donnera les moyens de le rattraper. Le sage détruit une relation interlocutive d'égal-à-égal pour installer une échelle en haut de laquelle il se place et qu'il prétend vous aider à gravir. Ceci dit, il ne vous déconsidère jamais suffisamment pour vous considérer indigne de son enseignement. Dans sa grande magnanimité, il accepte de passer sa vie à tenter d'éduquer des individus qu'il a défini comme n'en valant pas la peine. Sans vous connaître, partant de l'a priori que lui confère sa sagesse, selon lequel c'est lui qui a des choses à vous apprendre, il s'impose comme le maître et vous confère, sans vous demander votre avis, le rôle de disciple. Est-ce en vertu d'une grandeur d'âme, ou plutôt d'une grandeur d'ego ? Qui a besoin de qui ? Est-ce le profane immoral qui a besoin du maître pour s'élever dans les Hautes Sphères de la Moralité, ou bien le maître qui a besoin de la fervente flamme de ses disciples pour gonfler la mongolfière de sa fatuité ?

Ainsi le sage vous dit-il ce qu'est une vie "qui vaut la peine d'être vécue" (c'est gentil pour les autres). Il vous donne quelques préceptes tout simples : il faut "faire de sa vie une oeuvre d'art" (au passage, je ne suis pas certain que le créateur de cette phrase apprécierait de la voir se trouver dans ce genre de discours...) (et je vous déconseille de prendre Guernica pour modèle), "se détacher des choses superficielles" pour "se consacrer à ce qui est vraiment important dans la vie". Facile, Basile ! Mais pourquoi diantre n'y avais-je pas pensé plus tôt ? Comment ai-je pu passer ma vie à croire que ces choses, qui en fait ne sont pas importantes, l'étaient tant ? Et comment ai-je pu négliger à ce point ce qui l'était vraiment ? Peut-être qu'en fait, pour moi, ces choses auxquelles je tenais étaient importantes. Et pourquoi devrais-je privilégier ce qui est important pour mon moralisateur à ce qui l'est pour moi ? Parce qu'il tient un discours de "sagesse", et pas moi. En parlant de "sagesse", mon moralisateur ne fait rien d'autre qu'élever au rang de priorités absolues les priorités qu'il défend. Les priorités ne sont plus relatives à chaque individu, elles deviennent, par la rhétorique de la sagesse, celles qu'il faut atteindre : on n'admet plus que certains veuillent s'épanouir dans leur travail, d'autres dans leur vie familiale, dans l'art, les relations sociales, ou que certains aient même le toupet de ne pas vouloir s'épanouir et veulent simplement profiter du temps qui passe (quels ingrats !), le seul idéal à atteindre est désormais la sagesse, conciliation de la vertu et du bonheur. L'invocation de la sagesse possède un effet rhétorique : celui d'imposer un but dans la vie à ceux à qui on s'adresse. Peut-on choisir face au sage ?

En vertu de quoi peut-il prétendre apprendre aux autres comment ils doivent vivre ? Car il le sait, votre vie actuelle ne vous rend pas heureux. Vous vous fourvoyez dans des vélléités mondaines au lieu de vous adonner aux joies de la méditation réflexive. Et vous avez tellement le groin dans cette fange où vous aimez tant vous rouler que vous ne vous en rendez même pas compte ! Vous êtes bien trop myope pour voir, à quelques mètres de là seulement pourtant, le beau gazon fraîchement décapité par la tondeuse d'un maniaque, tellement plus chiant homogène, régulier et ordonné ! Heureusement qu'il est là pour vous éclairer de sa vessie lanterne, lui le clairvoyant. Heureusement qu'il sait à votre place ce qui vous rend vraiment heureux ! Mais au fait, comment le sait-il ? Car sa sagesse lui permet de sonder les tréfonds de l'humanité, son entendement fluorescent et miraculeux lui permet de vaincre les ténèbres qui siègent dans les abîmes de votre âme ! Le sage, par une chance inouïe (ou plutôt par son incommensurable vertu), possède un accès direct aux Clés De La Vie, et connaît les principes du bonheur absolu. Il sait ce qui rend les gens vraiment heureux, il connaît la recette qui fonctionne pour tout le monde (il paraît que c'est la même), en l'occurrence c'est la sienne (quel heureux hasard !). Vous auriez tort de vous passer des services de quelqu'un d'aussi intelligent ! Assurez-vous de bien comprendre son message, ce sera sûrement un peu dur, pour vous. Heureusement, votre maître est pédagogue, et fort de ses aphorismes, il vous permettra de saisir petit-à-petit les subtilités de sa pensée si profonde. Il vous donnera accès, à vous aussi, au savoir universel. Alors, vous aussi serez capable de savoir mieux qu'eux-mêmes ce qui rend les gens heureux ! Vous pourrez alors, vous aussi, mépriser ces vils individus qui préfèrent se rouler dans la fange, ces marionnettes enchaînées dans la Caverne de Platon qui se plaignent lorsque la lumière les éblouit. Au fait, peut-
être que certains préfèrent la boue pour son humus, la racine de l'humilité ? On ne voit pas d'humilités pousser sur le gazon du sage : elles sont décapitées avant par sa tondeuse de maniaque.

Quelles sont les vertus prônées par le sage ? Cela dépend, il y en a de toutes sortes : la frugalité, l'hédonisme; le travail, le repos; l'indifférence aux évènements, une sensibilité exacerbée et artistique face au monde; la tolérance, l'intégrité; l'ouverture au monde, le repli en ermite ou en communauté; le courage, la tempérance; la maîtrise de soi, l'écoute de ses envies, etc. En fait, il y a pratiquement autant de morales qu'il y a de bergers moralisateurs. Comment choisir dans ce supermarché de la vertu ? Faites comme eux, c'est très simple : prenez vos dispositions et humeurs naturelles, et érigez-les en vertus cardinales à faire adopter par tout le monde ! Fréquentez des gens d'humeur opposée à la votre, et expliquez-leur qu'ils sont inférieurs car ils ne possèdent pas encore vos vertus. Si ces personnes ne sont pas assez crédules raisonnables, trouvez-vous quelqu'un d'humeur opposée à la votre, et à tendance quelque peu impérialiste, et estimez-vous inférieur à lui car vous ne possédez pas encore toutes ses vertus. C'est ainsi que par un extrême coïncidence, les sages ont toujours la grande chance que les dispositions qu'ils considèrent comme morales sont justement celles qu'ils appliquent dans leur comportement. Normal, me direz-vous : ils ont adapté leur comportement à leur conception de la moralité. Êtes-vous certain que c'est dans ce sens-là que les choses se passent ?

Qu'est-ce qui prouve au profane que c'est selon le rituel du sage qu'il faut vivre ? La réponse est simple : de par sa perfection, le sage vous fournit un exemple des sommets de moralité et de bonheur que vous pourrez atteindre si vous suivez sa voie. En effet, lui, il est il épanoui, et c'est là la meilleure preuve du succès de ses préceptes. Si vous acceptez de le suivre, peut-être un jour aurez-vous la chance de lui ressembler, de devenir aussi serein, aussi bon, aussi heureux que lui. Ainsi, pour vous convaincre des bienfaits de sa pharmacopée de l'âme, s'érige-t-il en parangon de la vertu et du bonheur. Il est l'exemple vivant du succès de sa théorie, lui le sage, il est le canon et vous le boulet; il est le témoin que ses préceptes fonctionnent à merveille puisque le voilà paré de toutes les vertus. Sauf, peut-être, la modestie ?

La "sagesse" fait partie de ces termes dont l'invocation suffit à établir une hiérarchie et une adhésion tacite ; tout comme les discours "au nom de la liberté" (c'est drôle, dans les polémiques, chacun prétend défendre la liberté, vous n'avez jamais remarqué ? Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle liberté, c'est celle dont on impose sa définition à l'autre, un spécimen de liberté particulièrement remarquable !), le "respect", etc. Toutes ces grandes valeurs, tant qu'elles ne sont pas définies, n'ont pour autre but (honorable !) que de clouer le bec à l'interlocuteur : en général, il n'est pas très "sage" d'invoquer la sagesse, pas plus qu'on ne "libère" son interlocuteur en prétendant défendre la liberté, ou qu'on le "respecte" en se drapant derrière un "obéis-moi" qui ne veut pas dire son nom et qui préfère se grimer en "respect". La sagesse oblige à l'acceptation : qui prétendra être contre la sagesse, la liberté, le respect ? Personne, en utilisant ces termes, on force l'adhésion de l'interlocuteur : on lui ôte sa liberté et on lui manque de respect. Est-ce bien sage ?

Le sage se considère d'emblée comme supérieur à vous, c'est ce qui justifie son discours, il vous impose ses directives de vie, prétend savoir mieux que vous ce vers quoi vous tendez vraiment, érige son mode de vie en modèle de vie, se présente par sa bonté comme un exemple flamboyant de la pertinence de son éthique, et vous impose, par son vocabulaire, d'accepter son discours.

Avez-vous vraiment des leçons à prendre d'un tel individu ?

22/01/2009

La naïveté et l'abstentionniste

Lors des élections, on trouve ceux qui vont voter, et ceux qui n'y vont pas. Il peut y avoir plusieurs raisons pour ne pas aller voter : ne pas voir été inscrit sur les listes électorales, ne pas s'intéresser à la politique, ne pas avoir pu se déplacer se rendre au bureau de vote où l'on est inscrit, et ne pas y aller, de manière délibérée, pour signifier que l'on ne croit plus aux élections. C'est à ce dernier type de personnage, l'abstentionniste volontaire, que nous nous intéresserons.

Pour quelles raisons exactement celui-ci ne va-t-il plus voter ? Pour signifier qu'il désapprouve les élections, soit dans leur organisation actuelle (il ne se trouve pas représenté par des candidats qu'il n'a pas choisi), soit les élections tout court (il défend des principes libertaires, et s'oppose donc aux élections par principe). Ainsi donc, nous voyons deux choses : d'une part, il désapprouve les élections, d'autre part il veut le faire savoir. (Pierre Bance, dans un article intitulé "l'abstentionnisme est un acte politique", dans le journal Libération du 07/02/07, dit : "Refuser d'exercer son droit de vote, c'est casser la légitimité du pouvoir fondée sur un épisodique lien électoral et affirmer sa souveraineté individuelle dans un avenir collectif.")

I. L'abstentionniste désapprouve les élections

Nous l'avons dit, l'abstentionniste ne croit plus dans les élections : on l'entendra parler d'une parodie de démocratie dont il ne souhaite pas être dupe. Dans cette parodie, la bureaucratie de partis dégénérés propulse des candidats sur lesquels la masse n'a pas son mot à dire; le candidat élu l'aura été à la suite de guerres intestines au sein du parti, qu'il faudra tout de suite oublier sitôt qu'il est désigné pour arborer l'unanimité de circonstance; les éventuelles décisions d'unions ou de scissions dépendent de considérations scabreuses concernant le nombre d'élus à gratter et l'argent de l'État à racler; les oppositions n'ont plus lieu au nom de grands idéaux mais pour des raisons stratégiques qui autorisent les plus basses des attaques ad hominem; la droite défend des "mesures sociales", et la "gauche" parle d'insécurité, de compétitivité, et se fait l'apologète du travail, alors que "l'extrême gauche", si certaine de sa défaite, ne craint plus de multiplier ses candidatures jusqu'à la dérision; les discours des candidats ne suivent plus la ligne du parti mais les mesures d'opinions effectuées par les cabinets d'experts en relation publiques, sondages, et communication (cf. Century of the self, Adam Curtis, 4ème partie). Face à cette mascarade, l'abstentionniste rit de ceux qui croient encore changer les choses en allant voter. Voter ne sert à rien, les élections ne sont pas démocratiques, et peu importe le candidat, les mêmes mesures passeront, tantôt vétues de bleu, tantôt de rose, ou de marron. Et c'est précisément pour le dire qu'il entend ne pas aller voter : au moins, lorsque les voix seront comptées, on réalisera que tout le monde ne se plie pas à la tartufferie politico-médiatique.

Et c'est là que ça devient drôle.

II. L'abstentionniste veut manifester sa désapprobation

L'abstentionniste pense-t-il vraiment qu'un jour, en comptant les voix, lorsque les politiciens réaliseront que la moitié des français ne vont plus voter, ils se remettront en question ? Pense-t-il vraiment que l'absence de sa voix constitue un message fort ? Qu'un fort taux d'abstention poussera spontanément des individus vertueux, prêts à l'autocritique, et soucieux du bien commun, à quitter leur système gangrené pour laisser le peuple monter une société plus juste ? Les snobinards ventripotents de la droite décomplexée et de la gauche caviar en ont-il quelque chose à foutre du nombre de personnes qui n'ont pas voté ? Tout ce qui les intéresse, c'est le pourcentage, parmi les votants, de ceux qui les ont choisis.

Mais il arrive que l'on parle de l'abstention. Enfin, ce n'est pas vraiment pour souligner son mérite critique. Lorsque le discours médiatique évoque l'abstention, c'est toujours dans une perspective moralisatrice au sein d'un discours pseudo-engagé politiquement qui refuse de voir ses propres insuffisances : "la démocratie c'est important, vous n'avez pas le droit de laisser ça tomber". Sempiternel uppercut rhétorique : "vos ancêtres se sont battus pour elle, certains en sont même morts !". D'une part, certains se sont vraiment battus pour la démocratie, non pour la farce éléctoraliste actuelle. Deuxièmement, s'ils étaient plutôt morts du tabac, cela ne m'aurait pas incité à fumer. Quelque pitoyable que puisse être le discours sur l'abstention, il n'en reste pas moins que c'est celui qui domine, et le seul que l'on entend (en dehors du cercle fermé de ceux qui se gargarisent entre eux de leur clairvoyance...). C'est le seul message que pourra transmettre publiquement une abstention : corrompu par les médias, il n'est plus celui de la critique mais celui de la nonchalance égoïste.

***

L'abstentionniste raille la crédulité des votants. Mais sa crédulité n'est pas moindre lorsqu'il pense que son acte possède une quelconque valeur symbolique. C'est comme s'il avait limité le spectre de sa critique au phénomène des éléctions, alors que les mêmes mécanismes qu'il décrie s'appliquent ailleurs : dans le complet dédain des politiques envers ceux qui ne leur apportent rien, et dans le traitement médiatique de l'abstention par un système médiatique myope, corrompu, et moralisateur.

Cela signifie-t-il qu'il faut voter ? Peu importe. Si une action est vraiment inutile, alors la faire ou ne pas la faire ne changera rien. Voter et s'abstenir sont tout aussi inutiles : on ne peut se contenter de refuser les élections sans refuser le cadre dans lequel elles s'inscrivent, car l'abstention s'inscrit finalement tout autant dans ce même cadre. Ce qu'il faut remettre en question, c'est le cadre plus général. Arrêter la myopie. Ce qui est critiqué ici n'est pas de ne pas aller voter, mais de croire que cela est plus utile que d'y aller.