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19/09/2008

L'exception qui confirme la règle

J'ai toujours trouvé ça débile, comme expression. Et pourtant, je crois que je commence à comprendre ce que ça veut dire. En un certain sens, du moins. Nos institutions accusées de tous les maux ont toujours recours à une minorité exceptionnelle pour se justifier face aux accusations dont elles sont l'objet. Maintenir un privilège pour une minorité leur permet de montrer qu'elles peuvent procurer ce privilège, et par conséquent que leur existence ne s'oppose pas par nature à ce privilège : elles cultivent le positif pour une exception, ce qui leur permet de justifier le négatif qui est la règle pour la majorité.

Démonstration en pratique :

1. les parvenus à l'école

Certains (Bourdieu, Ivan Illich) disent de l'école qu'elle a pour rôle la justification de la ségrégation sociale. Ainsi, ce que mesure l'école n'est pas l'intelligence, concept totalement fictionnel qui ne signifie rien du tout, mais bien la conformité aux dispositions sociales d'une certaine catégorie (cet énoncé peut sembler brutal, assené comme cela, mais il est très bien justifié dans la reproduction et les héritiers (Bourdieu & Passeron)). Il est intéressant de remarquer que l'on n'est jamais parvenu à créer un test "d'intelligence" ou de "connaissances" qui ne fasse pas appel aux présupposés sociaux d'une certaine catégorie de la population... ceux des individus qui élaborent les tests, en général. Ces tests excluront donc forcément ceux qui n'ont pas les présupposés de la catégorie sociale en question, mais l'exclusion sera attribuée à un "manque d'intelligence". Or, ce n'est pas la conformité aux comportements et représentations du bas peuple qui est évaluée par l'école : on ne demande pas de savoir changer une roue de vélo pour entrer en CM2. La catégorie par rapport à laquelle seront évalués les comportements, c'est celle des dominants, les individus haut placés socialement. Ainsi, la véritable question que posent les interrogations de l'école est la suivante : "partagez-vous les dispositions de la classe dominante ?". Si c'est oui, alors vous réussissez à l'école, et on attribue cela à votre mérite, on dit que vous êtes intelligent, que vous avez bien travaillé, par conséquent vous méritez la promotion sociale qu'est l'autorisation de continuer à monter l'échelle des diplômes. Si la réponse est non, on ne vous dira pas "mais mon pauvre ami, c'est normal que tu n'aies pas réussi, puisque tu appartiens à la plèbe et ce test avait pour rôle de t'exclure", ce que l'on vous dira, c'est que ce n'est pas bien, que vous n'avez pas travaillé, ou peut-être que vous êtes stupide, en tout cas, si vous avez des mauvais résultats, on vous fera bien sentir que c'est de votre faute. Alors, vous vous direz qu'en effet, vous êtes moins bon que celui qui a eu de bons résultats, et donc qu'il mérite sa position sociale privilégiée, et que vous méritez de croupir dans la France d'en bas. Ainsi, l'école justifie l'exclusion puisqu'elle génère une exclusion sociale qu'elle fait passer pour une répartition fondée sur le mérite.

Voilà pour le reproche adressé à l'école : par un certain nombre de mécanismes, notamment celui décrit plus haut (mais pas seulement), elle exclut une certaine partie de la population de l'accès aux études supérieures, et par là à un haut statut social. Elle n'est pas l'ascenseur social que l'on croit, puisqu'en réalité son organisation a pour conséquence de rendre plus difficile le succès scolaire des pauvres que celui des riches. Mais voilà, si l'école annonçait cette ségrégation, c'en serait fini de sa légitimité ! Qu'en serait-il de "l'accès à l'éducation pour le plus grand nombre" ? En réalité, elle doit, pour pouvoir continuer à être crédible, et donc continuer à exister, et continuer à exclure les pauvres, entretenir le mythe de l'égalité des chances. Voici donc ce que cache cette belle formule : la justification morale de cette machine à exclure.

Et comment l'école s'y prend-elle pour entretenir ce mythe ? Elle prend quelques personnages, de préférence pauvres et particulièrement résistants, qui sont parvenus à échapper à son mécanisme d'exclusion, soit du fait d'un énorme travail, ou bien de celui d'une faille dans le système d'exclusion, ou encore à la faveur d'une quelconque rencontre qui a glissé un peu d'humanité dans la machine scolaire. Ces personnages pauvres mais qui ont réussi, elle les monte sur un piédestal, en disant à la population : "Voyez, ceux-là sont pauvres et ils ont réussi ! C'est bien la preuve que l'école permet aux pauvres de réussir. C'est aussi la preuve que si vous êtes pauvres et si vous n'avez pas réussi, alors c'est de votre faute !". Peu importe que le taux des pauvres qui réussissent soit statistiquement inférieur à celui des riches qui réussissent, que nous disposions de données fiables et parlantes pour montrer le caractère discriminatoire de l'école : tout ceci est balayé d'un revers de la main par l'exposition spectaculaire et éhontée de quelques méritants, trop heureux de leur sort pour songer qu'ils sont en fait les instruments de la culpabilisation de leurs frères.

C'est ainsi que l'exception de la réussite de quelques uns confirme la règle de l'exclusion de tous les autres par l'école.

cf. La "grande querelle" de Marc Kravetz avec Bourdieu, en direct sur France Culture

2. les grincheux à l'Université

Certains disent qu'une Université dépendante des finances de l'État ne peut pas engendrer de discours qui remettent sa légitimité en cause : l'État, en dispensant la manne financière, dispose d'un moyen de pression des plus efficaces. Certains ont même le toupet d'en venir à dire qu'une Université qui n'a les moyens de s'exprimer que lorsqu'elle loue l'État et sa grande bonté n'est pas bonne à grand-chose, que peut-être vaudrait-il mieux imaginer des lieux indépendants de création et transmission du savoir. Car cette Université-là ne saurait former que des érudits pour qui l'étude de la philosophie consiste à apprendre par coeur les textes poussiéreux d'Aristote plutôt qu'à réfléchir sur le monde actuel, pour qui les sciences sociales consistent à élaborer des théories sociobiologiques du darwinisme social pour justifier le caractère prédateur du monde de l'entreprise plutôt que d'analyser les rouages cachés des institutions, pour qui la biologie consiste à forger des chimères génétiques plutôt qu'à élaborer des voies pour une agriculture de performance frugale.

Alors, l'État paye quelques grincheux, qu'elle nomme au Collège de France par exemple, et qui sont payés par lui pour dire du mal sur son dos devant une cinquantaine d'étudiants dociles. Ainsi, elle se paye une caution, elle dit aux contestataires : "voyez, l'Université est tolérante, elle ouvre ses portes à ceux qui critiquent l'État et les idées ambiantes". Peu importe les exemples quotidiens de crédits coupés, de laboratoires fermés, de mises au placard, l'Université s'est achetée sa dose minimale de subversion qui légitime la soumission ambiante aux grands dogmes portés par l'État.

Et ces universitaires sont heureux de pouvoir critiquer l'État tout en ayant la reconnaissance sociale de l'enseignant-chercheur et le salaire qui va avec. Il ne leur vient pas à l'idée qu'ils sont en fait payés pour faire taire une critique bien plus profonde que celle qu'ils ont l'impression d'adresser. Et c'est pourtant leur existence qui justifie le maintien d'un système qui fait taire leurs collègues en bien plus grand nombre. À nul moment ne leur vient l'idée d'une contradiction. Ils pensent être ceux qui se jouent de l'État en étant payé par lui pour le critiquer alors qu'ils ne sont que les garants moraux de sa logique d'étouffement de la contestation.

C'est ainsi que l'exception de la critique à l'Université confirme la règle de sa terne conformité idéologique.

3. la culture à la télé

Certains pensent que la télévision ne représente qu'un instrument d'asservissement des masses en leur faisant gober toujours plus de fausses informations sous un caractère solennel au JT, en leur faisant assimiler le bonheur à la triste consommation des plats surgelés et voitures de sport vantés par les blondasses de la publicité, et en les abrutissant à coup de jeux télévisés débiles et avilissants. Certains vont même jusqu'à dire que, tant qu'elle restera dans ce contexte social (des chaînes gérées soit par des grands groupes commerciaux soit par l'État), la télé ferait mieux de disparaître.

Alors, pour justifier l'intérêt de la télévision, on diffuse, entre deux et trois heures du matin, ou pendant l'été, quelques documentaires qui font 2 à 3% d'audimat, et que l'on appelle "culturels", sur la vie privée de François Mitterand ou l'extinction des dinosaures. Ces documentaires font l'objet d'une double page dans Télérama, ainsi que d'un ramdam médiatique incroyable : plus de personnes auront lu un article à leur sujet que regardé les émissions en question. Il existe même des chaînes culturelles que personne ne regarde mais que tout le monde subventionne, destinées à fournir la caution bienséante d'une télévision racoleuse et démagogique.

C'est ainsi que l'on peut, en toute impunité, continuer à corrompre le peuple à coup de programmes débilisants et formatants, justifié que l'on est par la part symbolique de culture que personne ne regarde. Peu importe que l'immense majorité du temps passé devant la télévision le soit à regarder des programmes violents, stupides, de propagande, au service des grands groupes commerciaux et du maintien de l'idéologie en place, l'État peut brandir fièrement son échantillon culturel, avant de noyer sa goutte d'elixir instructif dans le flot ininterrompu de programmes infantilisants.

C'est ainsi que l'exception de l'éclaircie formatrice à la télé confirme la règle du torrent de formatage qu'elle nous fait subir.

***

Méfiez-vous lorsque vous avez l'impression d'introduire un peu de positif dans une institution qui est foncièrement corrompue. Vous êtes peut-être en train de lui fournir la caution dont elle avait besoin.

15/09/2008

Contradiction de l'avant-gardiste

"Bobo ? Ça, c'est un terme de bobos !"

Qu'est-ce que l'avant-garde ? C'est une perpétuelle fuite en avant pour ne pas être rattrapé par ceux que l'on méprise. L'avant-gardiste ne souhaite pas être à la mode : pour lui ce qui est actuellement à la mode est déjà en retard. Ce que l'avant-gardiste souhaite, c'est être dans la position qui demain, sera à la mode. L'avant-gardiste a besoin d'être en avance pour se distinguer des autres. Il ne supporte pas d'être mélé à la masse. Tout ce qui plaît au peuple ne lui semble pas digne de l'intense effort de refléxion dont il se rend capable : l'avant-gardiste ne souhaite décidément pas faire partie de cette société qu'il méprise, il aime être un outsider.

Mais il y a plusieurs manières d'être à l'extérieur de la doxa. On peut être devant, derrière, à sa droite, à sa gauche, au dessus, ou en dessous ! Celui qui se revendique d'avant-garde se place dans une perspective temporelle : il souhaite être avant la masse, avoir les idées qu'elle aura dans 20 ans. En raisonnant dans ces termes, l'avant-gardiste considère de manière sous-jacente que la succession des idées dans le temps est le produit de modes : ce n'est que parce que les idées se succèdent au fil du temps que l'on peut prétendre forger celles qui viendront. Or ce n'est pas cela qui le gène : l'avant-gardiste ne critique pas la mode des idées en tant que processus; la seule chose qui le dérange, c'est ce qui est actuellement à la mode et qui pourrait entâcher de populisme son immaculée intégrité subversive. Non seulement l'avant-gardiste ne critique pas le processus de la mode des idées, mais au contraire il s'inscrit en plein dedans, puisqu'il prétend que c'est grâce à lui si l'on a aujourd'hui les idées qu'il avait hier, et que l'on aura demain celles qu'il a aujourd'hui. L'avant-gardiste se place en créateur de la mode des idées, il se considère comme étant le moteur qui fait tourner la "machine à renouveller les idées". Mais quelle machine fait-il tourner ? S'est-il vraiment un jour posé la question ? L'avant-gardiste est en fait dépendant de ce processus de mode des idées, puisque sans elle, il perd son statut de précurseur temporel. Mais cela, il ne s'en rend pas compte.

Ainsi, l'avant-gardiste n'a pas compris qu'il entretient lui-même ce qu'il prétend dénoncer. Il n'a pas compris non plus que la gloriole dont il se targue est entièrement soumise à ce processus de la mode des idées. Ce processus, il ne le critique que ponctuellement et superficiellement, lorsque le fait d'"être à la mode" risquerait de le mêler à ce si vil bas peuple, mais en se donnant le statut de "précurseur de la mode", il le foritifie en fait jour après jour.

***

Pendant 20 ans, l'avant-gardiste se bat pour des idées qui ne sont pas encore reconnues; puis, le jour où elles le sont, il balaie tout d'un revers méprisant de la main en déclarant : "c'est à la mode en ce moment" : l'avant-gardiste accepte alors de lâcher cette idée qui lui tenait tant à coeur, car s'il la garde il se met à penser comme tout le monde. Comme tout le monde ? Beurk, comme c'est écoeurant ! Pourtant, ce n'est pas sans fierté qu'il explique que, ce que tout le monde pense aujourd'hui, il le défendait à corps et à cris il y a 20 ans, alors que personne n'écoutait. Il est fier d'avoir été un précurseur. Mais voilà, il préfère garder son rôle de précurseur et quitter sa position actuelle pour une position novatrice. La raison qu'il invoquera pour quitter cette idée qu'il avait si durement et si longuement soutenue est bien simple : en se popularisant, elle s'est vulgarisée : forcément, ayant été comprise par la plèbe, elle n'a pu être que mal comprise, dévoyée de son sens premier et de la belle radicalité qu'elle arborait auparavant. Et maintenant que sa belle idée a été dénaturée par ce peuple ingrat, il n'a plus qu'à tout recommencer ! Mais, bizarrement, cela ne semble pas le déranger outre mesure.

L'avant-gardiste éspère-t-il vraiment que ses théories s'appliquent un jour ? Non, car pour qu'une théorie s'applique, il faut qu'elle soit reprise par les masses, or voir sa théorie sortir du petit cercle fermé des branleurs pédants est bien ce qu'il abhorre plus que tout. On ne fait pas la révolution à 5 dans une chambre, mais dès lors que la théorie est adoptée par plus de 5 personnes, ce que pour l'avant-gardiste elle était démagogique, donc mauvaise. Il faut donc tout recommencer, et en attendant, la révolution n'est pas pour demain ! L'avant-gardiste fuit l'appropriation de sa thèse par les masses, qui est pourtant la condition première de son application : il ne souhaite pas changer la société, mais simplement se complaire dans son statut de chic radicalité. L'avant-gardiste préfère s'admirer dans son miroir tous les matins en se félicitant de son "authenticité" plutôt que de véritablement entrer en dialogue avec le peuple qu'il est censé vouloir libérer.

On ne peut pas prétendre affranchir le peuple en le méprisant. Méprisons les méprisants !

Voir aussi Debord trahi