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28/06/2008

Bernays (V) : Conclusion

Série Bernays, partie V, (I II IIV IV).

V.I. Quel est le monde que nous préparait Bernays ?

À mon avis, l'image même du monde organisé selon les vœux et les méthodes de Bernays, c'est Le meilleur des mondes, celui du roman d'Aldous Huxley. Voici plusieurs points saillants :

  • L'utilisation de la psychologie pour comprendre le fonctionnement de l'humain, générer en lui les désirs que l'on veut qu'il ait, et neutraliser les déviances : dans Le meilleur des mondes, on retrouve clairement ces tendances : le conditionnement néo-Pavlovien pour faire associer certaines émotions à certains objets aux individus, pour qu'ils aient les goûts pour lesquels ils sont prédestinés, les maximes hypnopédiques répétées aux enfants pendant leur sommeil pour qu'ils intériorisent l'ordre social, etc.
  • L'exhortation à la consommation perpétuelle : avec ce slogan que l'on répète hypnopédiquement : "mais les vieux habits sont affreux, nous jetons toujours les vieux habits", "plus on reprise, moins on se grise; plus on reprise, moins on se grise; plus on reprise, moins on se grise", "mieux vaut finir qu'entretenir; mieux vaut finir qu'entretenir; mieux vaut finir qu'entretenir;", "comme j'aime avoir des vêtements neufs ! comme j'aime avoir des vêtements neufs ! comme j'aime avoir des vêtements neufs !"
  • Le sacrifice de toute les autres dimensions de l'humain au profit de celle de la satisfaction de son désir : comme le slogan "happyness machines" de Bernays résonne bien avec les propos de Mustapha Menier !


Il y a aussi, bien sûr, des grosses différences entre le meilleur des mondes et celui de Bernays. Alors que le monde de Bernays repose sur l'entretien permanent de la frustration, celui d'Huxley repose sur sa suppression : ne jamais resentir de manque, consommer du soma en cas de tristesse, ...

Il est intéressant de savoir qu'Aldous Huxley a beaucoup travaillé sur les stratégies de manipulation des masses. Son livre, Retour au meilleur des mondes, fournit une bonne occasion de faire un pont entre Le meilleur des mondes et Propaganda.

V.II. Pourquoi Bernays est-il beaucoup plus dangereux que Sarkozy ?

Plutôt que de toujours parler de Sarkozy, mieux vaudrait parler de Bernays et de ses comparses. Pourquoi ? La raison est simple : vaut-il mieux penser que, si tout va mal dans ce monde, c'est de la faute à un méchant monsieur, ou a des processus économiques qui se sont généralisés et des manières d'agir qui ont été intériorisés par la majorité de la population ? Vous devinez quelle réponse je préfère.

Sarkozy n'est qu'un pantin, une marionnette, au service d'intérêts qui le dépassent largement et qu'il ne comprend sûrement même pas. Le seul véritable danger qu'il représente est qu'il sert d'écran à la critique politique : son rôle est de couvrir l'ensemble de la surface médiatique pour que toutes les critiques fusent sur ses actions anecdotiques et spectaculaires (ses montres en or et son "casse-toi pauvre con !"), pendant que, derrière, certains propagent la véritable politique réactionnaire en modelant nos désirs et nos actions. Sarkozy est une diversion déstinée à nous empêcher de nous intéresser à des gens comme Bernays et à tenter de lutter contre eux.

Bernays, au contraire, a été l'artisan de la propagation du système tel qu'on le connaît actuellement. Bernays a eu énormément plus d'influence sur notre siècle que n'importe quel politicien, puisqu'il a façonné les manières d'agir de la masse. Observons rapidement les changement que lui et ses collègues ont introduits dans notre siècle :

  • D'un point de vue très concret, il a poussé au développement de l'industrie dans les pays riches : il fallait que celle-ci trouve un désir de consommer chez les masses pour pouvoir écouler sa production et prospérer. Si les gens avaient continué à consommer comme il y a cent ans, non pas qualitativement (consommer les mêmes produits et se priver des avancées de la science), mais quantitativement (consommer autant de produits, avec les mêmes critères de durabilité, mais des produits qui peuvent être issus des avancées technologiques), les industries n'auraient tout simplement pas pu se développer comme elles l'ont fait, la majorité de la population d'une certaine époque n'aurait pas travaillé en usine, certaines avancées qualitatives n'auraient pas vu le jour, le paysage et l'urbanisme n'auraient pas été les mêmes, etc. Le développement du désir de consommer toujours plus de produits industriels chez les masses a été un des leviers qui ont façonné le monde tel qu'il est aujourd'hui.
  • Du point de vue des représentations qu'ont les acteurs sociaux, son rôle a été considérable : il a généralisé l'idée que le bonheur s'épanouissait dans la consommation, celle que la bonne santé de la démocratie reposait sur l'industrie, celle que les masses sont soumises à des pulsions irrationnelles qui obligent à les gouverner sans qu'elles s'en rendent compte, et d'une manière générale, a développé l'attitude consumériste. L'attitude consumériste est celle de l'individu qui se comporte désormais en client non seulement dans un magasin, mais aussi par ce qu'il demandes aux politiques, la manière dont il agit dans son cercle privé, dans un mouvement social, etc. Ces représentations sont d'autant plus indécrottables aujourd'hui qu'elles sont désormais perçues comme des évidences, or on le sait bien : plus une idée est évidente, moins on s'arrête sur elle pour l'examiner.

(Res)Sources :

  • Propaganda, le livre de Bernays qui expose les principes de sa stratégie, est disponible sur internet, en français (voir aussi le bonus) et en anglais. La traduction française comporte une bonne préface de Normand Baillargeon dont sont tirées un certain nombre d'informations de cet article. Elle comporte en outre une bibliographie et "internetographie" très complètes. Il est aussi possible de l'acheter en librairie.
  • Citons aussi deux émissions de §§là-bas si j'y suis§§ consacrées à Bernays, à télécharger sur internet : Propaganda, d'Edward Bernays, Chomsky et Cie (2), et Petit cours d'auto-défense intellectuelle.
  • Il existe aussi un excellent documentaire (en anglais malheureusement) /Century of the Self/, d'/Adam Curtis/. Seuls les deux premiers volets concernent Bernays, mais les deux autres aussi sont excellents. Bon nombre d'informations présentes dans cet article viennent de ce documentaire, elles ont été ici traduites en français et mises à l'écrit pour ceux que la compréhension orale de l'anglais rebuterait.
    • Le tome 1 concerne exclusivement la vie de Bernays jusqu'à la seconde guerre mondiale.
    • Le tome 2 concerne le développement des relations publiques aux États-Unis après la seconde guerre mondiale, les considérations politiques sous-tendues par ses promoteurs (notamment Bernays), la vision d'Anna Freud sur l'utilisation de la psychanalyse pour le contrôle de l'individu.
    • Le tome 3 concerne le mouvement de contestation du consumérisme comme produit des relations publiques à partir de 1968 et plus tard, puis la manière dont ces revendications ont été finalement récupérées par les publicitaires et autres contrôleurs des masses.
    • Le tome 4 concerne la manière dont cette vision du consumérisme a forgé un individu consommateur au détriment de l'individu citoyen, et comment la gauche anglaise et américaine, en voulant s'adapter à cette nouvelle personnalité, s'est fourvoyée dans une conception clientéliste de la politique qu'elle ne parvient plus à dépasser aujourd'hui.
  • Vous trouverez quelques articles sur Bernays, notamment ici, et ici. On trouve aussi des choses sur le bog de Normad Baillargeon, notamment sa préface de Propaganda (la même que sur Zones) et un extrait du film Chomsky et Cie où il parle de Bernays.
  • Enfin, certaines informations ont été glanées ça et là sur internet, notamment sur wikipedia.

Commentaires

Merci pour votre long article qui m'en apprend beaucoup sur cet extraordinaire personnage et ses méthodes.
P. R.

Écrit par : Renault philippe | 04/07/2009