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31/03/2008

Bernays (I) : Qui était Edward Bernays ?

125123738.jpgEdward Bernays (1891-1995) est un nom qui ne vous dit sûrement rien. Presque personne ne le connaît plus aujourd'hui. Pourtant, il est sûrement un de ceux qui ont le plus profondément bouleversé la société au cours du XXème siècle. Non seulement il a poussé les individus à avoir le mode de vie qu'ont les citoyens des pays riches aujourd'hui, modifiant par-là considérablement le poids matériel et financier des industries et des entreprise au sein de notre société, mais il a aussi augmenté leur ascendance symbolique sur le consommateur en créant les techniques pour le pousser à la consommation. Politiquement parlant, il a aussi contribué à façonner l'individu passif et malléable d'aujourd'hui en mettant au point tout un tas de stratégies qui pacifient le citoyen, l'endormissent en le transformant en consommateur de masse. C'est en effet lui qui a mis au point les "relations publiques". Non content d'avoir accompli des exploits spectaculaires en usant de ses techniques de manipulation (cf. ch.II), il est aussi un des théoriciens de l'étouffement de la démocratie par l'assouvissement des pulsions consuméristes des individus. Voilà qui mérite qu'on s'y arrête un instant.

Qui était Edward Bernays ? Le double neveu de Freud. Il connaissait très bien les idées de la psychanalyse puisqu'il avait été immergé très tôt dans ce milieu, de par son environnement familial. Ce sont ces idées qu'il a réutilisées, mais pas vraiment à des fins thérapeutiques... En tant que créateur des "relations publiques", il fut très sollicité par les entreprises pour les aider à vendre leurs produits en touchant les émotions des acheteurs. Observons quelques unes de ses prouesses, puis comment les idées de Freud ont été ré-utilisées afin de soumettre les individus plutôt que les libérer, en les transformant en consommateurs serviles.

Plan :

I. Qui était Edward Bernays ?

  • Introduction
  • Plan
  • I. Épisode 1 : Stars, War

II. Bernays en exploits

  • 1. Bernays a fait fumer les femmes
  • 2. Bernays a fait sourire le président
  • 3. Bernays a fait connaître Freud en Amérique
  • 4. Bernays a rendu le capitalisme démocratique avec une boule blanche
  • 5. Bernays a renversé le Guatemala pour sauver les bananes du communisme
  • 6. Autres faits de Bernays
  • 7. Contemporains de Bernays

IIV. De Freud à Bernays

  • I. La notion d'inconscient
    • I.1. Chez Freud
      • I.1.1. la connaissance de l'inconscient
      • I.1.2. la modification de l'inconscient
    • I.2. La réinterprétation politique de l'inconscient par Bernays
      • I.2.1. l'inconscient prouve que les hommes ne sont pas libres
      • I.2.2. il est possible de manipuler les gens en manipulant l'inconscient
    • I.3. Discussion de l'interprétation de Bernays
  • II. La notion de désir
    • II.1. Chez Freud
      • II.1.1. Désir du superflu
      • II.1.2. Désir intarrissable
    • II.2. L'exploitation du désir par Bernays
      • II.2.1. Pousser à consommer ce dont l'on n'a pas besoin
      • II.2.2. Pousser à consommer toujours plus
    • II.3. Discussion de l'interprétation de Bernays
  • III. D'une utilisation incidente de Freud : la psychologie de comptoir au service de consumérisme

IV. Une lecture de Propaganda

  • I. Organiser le chaos
  • II. La nouvelle propagande
  • IIV. Les nouveaux propagandistes
  • IV. La psychologie des relations publiques
  • V. L'entreprise et le grand public
  • VI. La propagande et l'autorité politique
  • VII. La propagande et les activités féminines
  • IIX. La propagande au service de l'éducation
  • IX. La propagande et les œuvres sociales
  • X. L'art et la science
  • XI. Les mécanismes de la propagande

V. Conclusion

  • I. Quel est le monde que nous préparait Bernays ?
  • II. Pourquoi Bernays est-il beaucoup plus dangereux que Sarkozy ?
  • (Res)Sources

 

I. Épisode 1 : Stars, War

Plutôt que de suivre le chemin que lui avait tracé son père marchand de graine, et de s'engager dans l'agriculture, Bernays opte pour le journalisme. Alors qu'il travaille pour une revue nommée Medical Review of Reviews, Bernays découvre une pièce de théâtre d'Eugène Brieux, Avariés (traduite par "Damaged Goods" en américain). Cette pièce, audacieuse pour l'époque, raconte l'histoire d'un homme atteint par la syphilis, qui le cache à sa fiancée, avec qui il se marie et met donc au monde deux enfants syphilitiques. Il en publie une critique élogieuse dans son journal, puis apprend que le célèbre acteur Richard Bennett est prêt à la faire jouer. La pièce abordant un sujet très controversé à l'époque (les maladies sexuellement transmissibles), Bernays met au point une stratégie pour parvenir à la faire accepter : il monte une fondation, la Sociological Fund Committee de la Medical Review of Reviews, pour donner des airs de noblesse à la cause qu'il compte défendre. Il parvient à convaincre des centaines de célébrités d'y adhérer, et présente la pièce Damaged Goods comme une pièce à vocation informative, pédagogique, et préventive, sur les dangers de la syphilis et les moyens de la prévenir. D'un sujet scandaleux, la pièce traite désormais un sujet honorable, cautionné par des intellectuels influents. C'est ainsi que la pièce sera jouée et très bien accueillie par le public. C'est le premier pas d'une technique que Bernays ne cessera de ré-utiliser : donner des airs de noblesse à un produit pour le faire non seulement accepter par l'opinion, mais surtout l'associer à certaines problématiques qui le travaillent pour lui donner envie de le consommer.

1699691153.jpgAprès ce succès, Bernays décide de devenir agent de presse pour des célébrités. Parmi ses principaux clients, on pouvait compter le célebrissime chanteur d'opéra Caruso, le danseur Nijinsky, les ballets russes. Plutôt que de simplement vanter les qualités de ceux pour qui il travaillait, Bernays s'efforça de relier leur image à des problématiques et des centres d'intérêts de leur public présumé. Le but était de faire en sorte que le public opère une association inconsciente entre le produit et un de ses désirs (on perçoit ici nettement l'influence de Freud).

D'une promotion anecdotique de quelques vedettes de music-hall, la méthode de Bernays changea de registre lorsqu'elle prit une toute autre ampleur et se chargea d'un contenu politique. Au sein de la Commission on Public Information (dite "commission Creel"), Bernays se mit à faire, à l'échelle nationale, de la propagande en faveur de l'entrée en guerre des États-Unis.

Avant la première guerre mondiale, le gouvernement Wilson avait été élu sur la base d'un programme pacifiste. Ainsi, il était fort embarrassé lorsqu'il décida, en 1917, de s'engager dans la guerre, puisque cette décision s'opposait à l'opinion publique. Il fit donc appel à des gens comme Edward Bernays afin de modifier l'opinion publique concernant la guerre, pour rendre la population favorable à celle-ci. Il y parvint en usant de méthodes de propagande.

1541165290.jpgLe travail de propagande se fit tant sur la forme, soit la manière dont on communiquait avec le public pour lui faire changer d'avis, que sur le fond, soit la tenue du discours. Concernant la forme, retenons la fameuse affiche de l'oncle Sam : "I want YOU for US Army", et les four minute men, des célébrités payées par la commission pour proclamer en leur nom et dans des lieux public (réunions, meetings, ...), l'avis du gouvernement. Concernant le fond, une des stratégies utilisées par le président Wilson et ses conseillers fut d'annoncer que les États-Unis n'entraient pas en guerre contre un pays ou pour la restauration d'un ancien Empire, mais pour maintenir un idéal de démocratie, et la propager dans le monde entier (tiens tiens, ce n'est donc pas nouveau comme discours...).

Ce fût pour Bernays le point de départ de sa carrière et de sa démarche : il se dit que, s'il pouvait utiliser ces méthodes de propagande en temps de guerre, pourquoi ne le pourrait-il pas aussi en temps de paix ? Le terme "propagande" étant connoté péjorativement, il convenait en premier lieu de changer de mot, mais pour désigner toujours le même processus. Bernays se mit alors à parler de "relations publiques", terme qu'il fonda.

La suite dans l'article "Bernays en exploits".

Commentaires

Je suppose que tu as du voir The Century of the Self.

Je me permets de te tutoyer. Puis je en fait savoir qui tu es? Il n'y a pas de page de présentation, à moins que j'ai mal cherché..

Je continue à lire tes articles et tes idées, dont je partage la plupart jusqu'a present.

Écrit par : Marine | 02/10/2009

Effectivement Century of the Self est mentionné plus loin dans les articles sur Bernays.

Juste sous le titre du blog, il y a un lien "à propos". La page en question commence à dater (le moment de la création du blog), certaines choses ont changé entre temps, mais l'essentiel y est. Je ne mentionne pas explicitement mon nom, pour ne pas rentrer dans un système centré sur l'égo, mais il n'est absolument pas caché, et très facile à découvrir en observant le blog attentivement.

Pour le reste, le blog est un peu en veille en ce moment, je travaille sur quelques revirements à venir...

Écrit par : Malo | 02/10/2009

Quelle joie de lire ça et là des anciens écrits..Il y a bien longtemps que l'on a rien inventé. En restant assis sur nos lauriers, ils finissent par sécher avec nous.
"Le progrès est partout sauf dans l'Homme."
"La lierté est de faire ce que l'on doit.", et non ce que l'on veut.
Le désir est assassin.
A lire ausi, "L'Homme cet inconnu" du Dr Alexis Carrel; bonne continuité à la connaissance de "la fabrique du consentement" qu'est Propaganda.
A bon entendeur, salut.

Écrit par : Béatrice | 12/03/2011

Excellent article, merci!
Une petite note si vous permetez : IIV. De Freud à Bernays - 3 on le marque comme III et pas IIV :)

Écrit par : anonyme | 07/01/2013