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10/03/2008

De quelle (dé)croissance parle-t-on ?

Un des malentendus fondamentaux dans le débat entre croissance et décroissance consiste dans la nature de ce que l'on voudrait voir croître ou décroître. Dès que l'on confond la définition que les économistes donnent de la croissance avec n'importe quelle autre définition fantaisiste qu'on veut bien lui donner, alors il est facile de faire passer les objecteurs de croissance pour des passéistes. "Vous voulez la décroissance de la qualité de vie, de l'éducation, de la santé, etc." peut-on entendre à l'égard des objecteurs de croissance. D'un autre coté, ceux-ci ne sont bien souvent pas capables de préciser de quelle décroissance ils parlent. C'est pourquoi il peut être utile de s'arrêter un peu plus précisément sur ce à quoi correspond la fameuse "croissance économique" dont les médias nous parlent à longueur de journée, mais qu'on ne définit jamais véritablement.

Pour mesurer le taux de croissance d'une société, on mesure l'augmentation de son PIB (produit intérieur brut), qui correspond principalement à ce qui est produit par l'industrie de cette société. Pour obtenir le PIB, on mesure la valeur ajoutée des entreprises de la société étudiée, et on y ajoute son solde commercial.

Ceci pose deux problèmes :

  • Premièrement, en ne mesurant que la production des entreprises, on occulte un certain nombre de données, comme tout ce qui est créé dans le cadre d'un ménage, des associations, bref, ce que l'on appelle "l'économie informelle". Selon la boutade d'Alfred Sauvy, il suffit de se marier avec sa cuisinière pour faire baisser le PIB.

Or justement, ce que promeut le mouvement de la décroissance, c'est d'augmenter la part de ce qui provient de ce type d'économie informelle, au détriment des produits de l'industrie classique. On trouve dans les milieux décroissantistes des appels pour court-circuiter l'économie traditionnelle, jugée inhumaine, au profit de solutions alternatives : produire soi-même ce que l'on peut, développer les relations d'aides et de services mutuels dans un cadre informel (une manière de comprendre le terme "convivialité"), ou dans un cadre formel (les SEL, ou "systèmes d'échanges locaux" voir aussi sur wikipedia),...

Bref, on voit qu'il est possible d'appeler à une décroissance des échanges commerciaux classiques sans pour autant que cela rime forcément avec austérité, frugalité et ascétisme. Ne plus acheter de crêpes dégueulasses dans des emballages plastiques en grands surfaces, ça fait baisser le taux de croissance du PIB, mais ça n'empêche pas de manger quand-même des crêpes, par exemple celles qu'on fait soi-même avec les oeufs de ses poules, le lait du voisin, et de la farine achetée directement au producteur sur le marché.

Le mouvement de la décroissance en appelle finalement plus à modifier la structure des échanges économiques qu'à renoncer à ce que l'on obtient par ces échanges. Manger des crêpes qu'on a faites soi-même plutôt que celles en plastique : si c'est ça la privation, alors je veux bien me priver plus souvent !

Si la décroissance appelle effectivement à un certain renoncement, celui-ci ne survient qu'après coup : c'est une fois que l'on a quitté le système standard des échanges marchands que l'on réalise l'inanité de certains achats que l'on faisait au sein de ce système. Autrement dit, lorsqu'on passe sa journée à discuter avec d'autres personnes plutôt qu'à se promener dans un supermarché et à être bombardé par la publicité, on sent subitement moins le besoin d'acheter le dernier baladeur mp3 qui vient de sortir.

Pour cet apport de l'économie informelle, on peut le Le Chômage Créateur et Le Travail Fantôme d'Ivan Illich (ces ouvrages se trouvent dans le tome II de ses oeuvres complètes, Fayard 2004).

  • Deuxièmement, en ne mesurant que ce qui est produit par l'industrie, le PIB ne rend pas compte de la totalité du cadre de vie des individus, notamment parce que celui-ci est aussi déterminé par des contraintes naturelles. Ainsi, un cataclysme naturel engendrera une croissance du PIB, puisqu'il conduira à produire plus pour la reconstruction, mais ce n'est pas parce que le cataclysme a fait augmenter le PIB qu'il a rendu les gens plus heureux. Sans parler de la question de savoir si le bonheur se trouve ou pas dans le confort matériel, on constate que le cataclysme aura fait baisser le confort des individus, alors qu'il aura fait augmenter la "croissance". Sur ce point, voir le Sophisme de la vitre cassée (1850) de Frédéric Bastiat (cf. le texte sur wikisource). Le PIB a ceci de frauduleux qu'il ne prend en compte dans son évaluation que les biens qui auront été produits pour reconstruire ce que la tempête a détruit, mais pas ceux qui auront été détruits par la tempête !

Ce second point est aujourd'hui crucial lorsqu'il est appliqué au contexte écologique. En effet, une destruction du contexte écologique génère une croissance économique du PIB, puisqu'il faut reconstruire artificiellement ce que nous avons détruit. Pour autant, cela ne signifie pas, au contraire, une augmentation du niveau de vie. Dans la problématique actuelle de la situation écologique, le contexte est un peu différent de celui de la vitre cassée ou du cataclysme : le cadre de vie n'est pas détruit par accident, c'est l'industrie qui le détruit elle-même pour pouvoir générer du profit sur sa reconstruction.

C'est ainsi qu'il existe aujourd'hui toute une industrie dont le fonds de commerce est justement la destruction de l'environnement et sa reconstruction : c'est le développement durable. Prenons l'exemple de la dépollution de l'eau. Il existe aujourd'hui des entreprises qui se prétendent écologiques car elles dépolluent l'eau. Nul doute qu'elles rendent ainsi un service, et qu'elles améliorent l'environnement. Mais ce que l'on oublie de préciser, c'est que la condition pour qu'elles puissent faire du profit, c'est que l'eau soit polluée. Elles n'ont donc aucun intérêt à la réduction de la pollution à sa source, car celle-ci détruirait son fonds de commerce. Or, puisque les entreprises qui dépolluent l'eau (Veolia notamment) sont grandes et influentes, elles ont les moyens d'exercer quotidiennement des pressions, sur les collectivités territoriales notamment, pour que l'eau continue d'être polluée, et pour pouvoir ainsi continuer à faire du lucre en la dépolluant. Alors, la dépollution de l'eau est-elle vraiment écologique, ou n'est-elle qu'un business qui entretient la pollution pour pouvoir continuer à dépolluer ? Il serait sûrement plus judicieux d'envisager le problème sous l'angle de la réduction de la pollution à sa source, c'est à dire une décroissance des activités qui polluent...

 

Ainsi, à partir de ces éclaircissements sur le PIB, nous avons levé deux contresens qui pesaient sur le débat entre croissance et décroissance. Premièrement, puisque le PIB ne mesure que l'économie industrielle, il est faux de dire qu'une décroissance du PIB correspond à une décroissance de toute création de valeur, il vaut mieux dire qu'elle tend à créer de la valeur par d'autres voies que celle des échanges commerciaux traditionnels. En ce sens elle n'est nullement une privation. Deuxièmement, puisque le PIB ne mesure que ce qui est produit par une industrie, et non la qualité du cadre de vie, il est faux de dire que la croissance du PIB correspond à l'amélioration du cadre de vie. Au contraire, elle repose aujourd'hui dans une certaine mesure sur sa destruction.

Commentaires

Très intéressant ;)

Écrit par : Ludovic | 14/03/2008

Bonjour à vous,
je pense qu'il est sage de rappeler quelques fondamentaux de la décroissance. En effet, la décroissance ne signifie pas la décroissance de tout et de tous. C'est bien d'un changement du quantitatif vers le qualitatif dont il s'agit. Pour reprendre les mots de P. Ariès, si le PIB à augmenter de 3% par an pendant 10 ans, est-ce à dire que notre bonheur a fait de même ? Cette seule phrase montre la dimension idéologique de la notion de PIB. Votre texte a le mérite de souligner l'imposture du "moral des ménages" : les français ne vont pas bien, ils consomment moins !
Bref, votre texte est éclairant. Sinon, je me suis inspiré du même jeu de mots pour mon propre blog... Si ça vous intéresse : http://ex-croissance.over-blog.org/
Cordialement
Alexandre

Écrit par : Alexandre | 20/03/2008

Bonjour,

Plus d'infos sur le Décroissantisme sur Ekopedia.org.

Meilleures salutations
Jean-François Jaudon

Écrit par : Jaudon | 24/01/2009