Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Debord trahi | Page d'accueil | méditations matinales : doute cartésien du militant, eau du robinet, industrialisme, et raison dans la nature »

29/01/2008

Radicalité ?

OGM, LRU, et domaines d'argumentation

J'ai récemment, et plusieurs fois, entendu la même remarque faite à des militants, que leur manière de critiquer une mesure restait en fait dans la logique officielle et superficielle selon laquelle cette mesure était présentée, et ne montrait pas assez ses soubassements idéologiques. En un sens, ce serait une critique pas assez radicale, car elle n'irait pas à la racine du problème, et ce contenterait d'une réponse qui reste dans la logique qu'elle dénonce.

Quelques exemples pour y voir plus clair.

I. Dans le débat sur la LRU

On a souvent entendu que la LRU était utile dans le sens où elle permettrait notamment aux étudiants de mieux s'insérer sur le marché du travail, en évoquant l'exemple des licences pro, ... J'ai alors moi-même, et ce à plusieurs reprises, utilisé un type d'arguments consistant à dire : "les licences pro ne permettent pas de mieux s'insérer sur le marché du travail : en effet, des études montrent que le taux d'employabilité des licences pro est supérieur à celui des licences générales, mais uniquement pendant les trois premières années après l'obtention du diplôme, après quoi la tendance s'inverse".

Bon, c'est très propre comme argument. Mais qu'est-ce que ça montre, au fond ? Qu'on considère que l'université a pour but uniquement de permettre aux étudiants d'être ensuite facilement embauchés par des entreprises, et, qu'en comparant les solutions, la licence pro n'en est pas une bonne. Ainsi, si l'on défend la licence générale au profit de la licence pro, ce n'est pas, par exemple, car elle permettrait d'offrir un socle de culture générale, d'esprit critique, et une vision globale, mais uniquement car finalement c'est elle qui permettrait de mieux s'insérer sur le marché de l'emploi.

Alors, bien sûr qu'on critique la licence pro, mais au nom de quoi la critique-t-on ? On ne la critique pas comme le symptôme d'une idéologie ambiante attribuant un rôle avant tout utilitaire à l'Université, mais on la critique car elle ne permet pas à l'Université de bien insérer ses étudiants sur le marché de l'emploi. Finalement, on enlève la mesure, mais on garde sa logique. Allons même plus loin : on enlève la mesure car selon nous elle entre moins dans la logique actuelle de professionnalisation de l'université que le statut quo.

Ainsi, on évite de poser les questions fondamentales : que veut-on faire de l'Université ? Et eux, que veulent-ils en faire ? Quelle logique y-a-t-il derrière cette volonté d'une Université servant uniquement à former de la main d'oeuvre pour les entreprises ? N'est-ce pas plutôt cette logique-là qu'il faut critiquer, plutôt que les mesurettes qui paraissent (ou non) la servir ?

II. Les OGMs :


Petite devinette : pour arracher un OGM, faut-il l'attraper par la racine ou par ses fruits ?

II.1. Arguments techniques, superficiels, officiels :

Les OGMs nous sont vantés pour leurs mérites sur le plan technique :

  • ils amélioreraient la productivité et permettraient ainsi de lutter contre la faim dans le tiers-monde,
  • ils seraient bénéfiques pour la santé humaine car ils pourraient intégrer des gènes aboutissant à la synthèse de protéines bénéfiques,
  • ils nécessiteraient un moindre usage de produits phytosanitaires (engrais, pesticides, fongicides principalement),
  • ...

Or, face à cela, que répond bien souvent un militant anti-OGM ? Du point par point, sur le plan technique :

  • des études prouvent que les OGMs donnent beaucoup moins de récoltes que prévu dans les pays du Sud, car les expérimentations pour les mettre en place ont été menées dans le Nord, dans des conditions spécifiques (climat différent, ajouts d'intrants, ...)
  • les OGMs ne sont pas bons pour la santé humaine car ils font ingérer à des humains des substances auxquelles leur organisme n'a jamais été confronté (une protéine de poulpe ou je ne sais quoi...), et les risques d'allergies ne peuvent être dépistés pour cause de manque de clarté sur les emballages (si vous ne savez pas que la crème à la vanille qui vous a rendu malade contient une protéine de poulpe, vous ne risquez pas de deviner que vous y êtes allergique ! et si par hasard vous l'apprenez, mais que vous ne savez pas qu'on en trouve aussi dans un gâteau sec, vous serez aussi malade en mangeant le gâteau sec...)
  • les OGMS ne nécessitent pas moins de produits sanitaires car ils sont plus fragiles sur certains points, la disparition de la biodiversité (toutes les plantes d'un même immense champ avec le même génotype) augmentant au contraire le risque d'une propagation de la contamination si une plante du champ venait à être contaminée, et cela oblige à augmenter les doses de pesticides et fongicides... De plus, la plupart des OGMs sont actuellement conçus pour sécréter eux-même les protéines défensives que l'on n'a alors plus besoin d'injecter, ou alors pour être les seules plantes à ne pas mourir lorsqu'on leur verse un pesticide hyperpuissant sur la tronche ! (Au passage, si par pollinisation elles transmettent ce gène de résistance à la mauvaise herbe voisine, pas besoin de vous faire un dessin...)

II.2. Arguments socio-économiques, radicaux, engagés :

Ces arguments sont bons, et ils sont très recevables. Mais que veulent-ils dire quant au fond ?  Qu'on reproche aux OGMs de ne pas être encore assez performants ? Encore un effort, Monsanto, tu réussiras à faire quelque chose de bien ! On voit que ce genre d'arguments, bien que pertinents, restent en fait dans la logique de ce à quoi ils s'opposent, car ils se battent sur le même plan. Or, se bat-on vraiment contre les OGMs car ils font encourir des risques à notre santé ou ne sont pas assez productifs ? Non, le problème ne vient pas de là. Les vraies raisons de s'oppser aux OGMs sont d'ordre économique et social :

  • Puisque les entreprises qui fabriquent les OGMs ont déposé des brevets sur les gènes, elles sont propriétaires des plantes possédant ce gène. Cela signifie que lorsque le gène se dissémine ailleurs que sur le champ cultivé (par le vent, les bebêtes, les mélanges avec d'autres graines, les transports en camions, avions, bateaux dans des soutes mal vidées, ...), l'entreprise devient officiellement propriétaire des plantes possédant le gène que l'on retrouve ailleurs. Ainsi, si votre champ est contaminé par des OGMs, il ne vous appartient plus. De plus, puisque les OGMs sont conçus pour avoir un avantage évolutif sur les organismes non-modifiés, cela signifie qu'ils tendent à supplanter les populations locales car ils sont plus résistants qu'elles (cf. le processus de sélection naturelle de Darwin). Ainsi, les OGMs rendent petit-à-petit des entreprises comme Monsanto propriétaires de plus en plus de plantes, un peu partout dans le monde, sans aucun contrôle possible... Bien sûr, il faut effectuer des tests pour manifester cette propriété, et Monsanto n'en a bien souvent rien à cure. Mais il arrive qu'elle entame des procès à des agriculteurs dont les champs ont été accidentellement et involontairement contaminés par des OGMs en leur demandant de lui payer les droits pour pouvoir exploiter le brevet des plantes dont elles sont propriétaires.
  • Le second problème : les OGMs rendent les agriculteurs dépendants des grosses firmes qui les produisent, puisqu'elles font en sorte que les plantes doivent être traitées avec tel ou tel produit phytosanitaire spécifique qu'elles produisent, ou bien introduisent dans leurs plantes le fameux gène Terminator, qui rend stérile la plante, et oblige ainsi l'agriculteur à racheter ses semences tous les ans à l'entreprise, là où avant il gardait une partie de sa récolte pour la re-semer l'année suivante. On peut donc parler de prolétarisation de l'agriculteur, puisqu'il ne dispose plus de ses moyens de production. Une fois que l'agriculteur est bien fidélisé, l'entreprise est libre d'augmenter les prix à sa guise...

Ces problèmes sont beaucoup plus graves que ceux évoqués plus hauts, en ce qu'ils introduisent une véritable hégémonie alimentaire des entreprises de semenciers, qui s'arrogent une propriété sur le vivant, ou qu'il soit, et rendent le producteur dépendant de leur bon vouloir.

II.3. À propos des deux types d'argumentation :

Or, quelle est la différence entre les deux types d'arguments ? Les premiers sont faibles, car ils se contentent de dire "vous dites que les OGMs ont tel avantage, ce serait bien mais en fait ce n'est pas vrai", mais non seulement ne soulignent en rien la réelle nocivité des OGMs, ni les véritables motifs de la tentative pour les généraliser, mais ne font que renforcer la logique selon laquelle effectivement, ce serait bien si les OGMs pouvaient être performants et rentables, car c'est bien connu, nos valeurs sont la performance et la rentabilité. Les seconds, en revanche, non seulement démontrent où se situe le vrai danger des OGMs car ils sortent de l'argumentation technique des promoteurs des OGMs, et abordent le domaine socio-économique, mais surtout contestent la logique-même et l'état d'esprit qui ont abouti à proposer les OGMs comme quelque chose de bénéfique.

Non seulement il a fallu quitter le domaine technique pour aborder le domaine économique, mais ceci n'est pas anodin, car ceci nous fait rentrer du coup dans un autre type d'argumentation, proprement engagé. En effet, on considère que la racine du problème est d'ordre politico-économique, en ce qu'on tente d'imposer à l'ensemble des cultures une soumission à certaines entreprises à qui le brevet sur les gènes garantit le monopole. Pour un militant, démonter quelque chose comme les OGMs, c'est donc avant tout parvenir à sortir la réflexion sur leur sujet du carcan idéologique dans lequel ils nous sont présentés et dont ils sont une application directe pour parvenir à critiquer ce carcan-même. Il s'agit alors de prendre le mal à la racine (donc, être radical) plutôt que de continuer à raisonner à l'intérieur de l'emballage idéologique dans lequel il nous est fourni.

Les OGMs ne sont pas là par hasard, ils sont les fruits d'une certaine volonté, d'une certaine manière de raisonner qui domine actuellement, et c'est à celle-ci qu'il faut s'attaquer à travers le problème qu'ils soulèvent, plutôt que de garder les yeux rivés sur l'émanation accidentelle de cette logique qu'ils constituent. Si votre poche est trouée, soit vous ramassez à chaque fois ce qui en tombe pour le remettre dedans, soit vous recousez la poche. Et alors, pour la devinette ?

IIV. D'autres application de la radicalité

IIV.1. La faim dans le monde

Nous pouvons appliquer cette manière de raisonner à d'autres choses. Ainsi, nous avons parlé plus haut de la faim dans le monde, la présentant comme un problème technique (pas assez de productivité de l'agriculture), alors qu'il est beaucoup plus pertinent de la voir comme un problème politique.

Il est très facile de montrer que ce n'est pas un problème de rendements agricoles, mais de répartition sociale de la production et des richesses : il y a largement de quoi nous nourrir tous, même (surtout) avec une agriculture bio (voir aussi ici, ici, ici), et les pays occidentaux détruisent chaque jour des stocks outranciers de nourriture car elle ne parvient pas à écouler sa surproduction et doit maintenir des prix suffisamment élevés pour le producteur. Et de toutes façons, lorsque cette surproduction est écoulée au Sud, elle nuit en fait à l'agriculture locale, car elle dérégule les prix, et empêche les producteurs locaux de pouvoir vendre leur marchandise. Ils doivent alors arrêter leur travail d'agriculteurs, ce qui fait entrer leur marché dans une relation de dépendance accrue envers les poubelles des pays du Nord. Vous ne pensez vraiment pas que le sac de riz de Kouchner était gratuit, si ? Il se vend contre la promesse de devenir dépendant des prochains sacs de riz, que l'on fera payer !

Ainsi, soit l'on dénonce la faim dans le monde, elle-même issue d'une logique de marché et de surproduction, en pensant que c'est par une logique de marché et de surproduction qu'on résoudra son problème, soit l'on considère qu'elle est la conséquence de cette logique, et que donc c'est à cette logique qu'il faut s'en prendre.

IIV.2. L'expulsion des immigrés

De même, j'ai entendu l'autre jour quelqu'un qui pensait avoir trouvé l'argument suprême contre les centre de rétention et les reconduites à la frontière : une reconduite à la frontière coûte plus cher que l'examen d'une demande de visa. Tout d'abord, cet argument oublie que, si l'on exclue quelqu'un, alors il n'est plus sur le territoire (ça c'est fort comme raisonnement !), et donc on n'aura plus rien ni à lui payer ni à lui prendre; alors que si on lui accorde un visa, il faudra examiner combien il coûte et combien il rapporte en restant en France. Mais surtout, ce qu'il y a de fallacieux dans cet argument, c'est qu'il évalue les raisons d'expulser ou non un immigré innocent en fonction du prix que ça coûte, ce qui amène à des raisonnements complètement délirants comme ceux de la phrase précédente. Ainsi, si tous comptes faits, c'est l'expulsion la solution la plus économique pour l'État, est-ce une raison pour expulser les immigrés ? On voit bien que non. Or comment peut-on utiliser dans un sens un argument qu'on ne recevrait pas dans l'autre sens ? Le problème de cet argument est le même que pour les autres évoqués plus haut : plutôt que de critiquer les expulsions pour l'idéologie qui les sous-tend, on les critique à l'aune de critères de rentabilité et de calculs d'intérêts qui ne font que fortifier cette même idéologie.

C'est encore cette même logique que l'on retrouve lorsqu'on dit qu'une bonne raison d'accueillir les immigrés est qu'ils combleront le déficit démographique et renforçant la base de notre pyramide d'âges, et permettront ainsi de payer nos retraites. Les accueille-t-on pour l'argent qu'ils vont nous rapporter ou parce que nous sommes un pays censé être une "terre d'accueil", "la patrie des Droits de l'homme" ? Est-ce la cupidité où l'hospitalité qui motive notre acceptation des immigrés ? Pour ma part, j'ai choisi mes raisons de les accueillir ici.

Après tout, si l'on en reste dans la logique de cet argument, on peut très bien dire qu'on n'accueillera pas les immigrés retraités ! Voyez à quelles aberrations cela nous mène !

IV. Conclusion

C'est tout ce qu'il faut entendre par radicalité : attaquons-nous à la logique sous-jacente des phénomènes plutôt qu'à eux-mêmes. Partons du principe que, si certains de nos problèmes aujourd'hui sont les effets de certaines logiques dominantes, c'est en renversant ces logiques que nous réglerons ces problèmes, et non pas en critiquant certaines mesurettes sous prétexte qu'elles ne seraient pas encore assez dans ces logiques.

"Être radical", ce n'est donc pas "être un extrémiste borné", comme le sous-entendent Ouest-France et TF1, c'est prendre les problèmes par leurs causes et non par leurs effets. L'inconvénient (ou l'avantage, diront certains (devinez qui ?)), c'est que l'on ne peut plus critiquer un fait comme la LRU, les OGMs, ou la faim dans le monde sans remettre en même temps en question l'ensemble du système qui les produit. Car la cause des OGMs, de la LRU, de la faim dans le monde est aussi la cause du fonctionnement et du raisonnement des nos sociétés dans leur ensemble, et critiquer cette cause, c'est alors critiquer ce fonctionnement et ce raisonnement dans leur ensemble.

Merci à Fabrice et à P. Gaborieau de m'avoir permis de mieux saisir ces questions.

Voir aussi comment la radicalité se marie avec le fromage : le blues du fromager, suivi de le culte de la santé

Voir un exemple de critique pertinente des OGMs : http://www.amisdelaterre.org/Le-genocide-OGM.html

Commentaires

Ahlala! Quelle merveille ce nouveau blog c'est un puits ou le militant peu venir se désaltérer quand il est bout de force! :-)
Juste une question, par rapport à la conclusion. Ne peut-on pas justement trouver un autre nom à cette logique fort séduisante ma foi de radicalité? Car comme tu le soulignes, TF1 et Ouest-France ne la voient pas sous cet angle et, TF1 et Ouest-France regroupant à peu près toute la population, ce mot est connoté assez négativement, tout comme extrême, décroissance etc... Ce sont des mots qui font peur.
Alors, un autre nom? Qui s'accorderait mieux avec ta démonstration logique et qui échapperait aux connotations? C'est possible ça? Lequel? Ben je sais pas... Je demande...

Écrit par : Ivi Kromm | 03/02/2008