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29/01/2008

méditations matinales : doute cartésien du militant, eau du robinet, industrialisme, et raison dans la nature

Le doute du militant

Dans la vie, je consomme des produits locaux, que j'achète au marché aux petits producteurs du coin. Pour ce qui ne se trouve pas chez eux, je vais à la biocoop du coin, avec toutefois de plus en plus de réticences. Je le fais par conviction, et avant tout pour conformer ma pratique à mes idées, et non pas pour d'autres raisons : ça me coûte moins cher (oui oui, ça me coûte moins cher de consommer bio, vous avez bien lu, on y reviendra peut-être un jour...), ça a vraiment du goût, les échanges avec les vendeurs sont beaucoup plus agréables et conviviaux, c'est plus agréable que la nourriture toute prête et dégueulasse des super-marchés, c'est meilleur pour la santé, etc. Déjà, c'est un gros "pan!" dans les dents de ceux qui associent la décroissance à une austère et ascétique frugalité. Pourtant si je consomme comme je le fais, ce n'est pas pour toutes ces raisons. Mais voilà : elles sont là quand-même. Qu'on le veuille ou non, consommer bio et local c'est à la mode, c'est chic, c'est mieux, c'est meilleur pour la santé, c'est prouvé. Du coup, il faut bien avouer, ça m'arrange bien d'avoir les idéaux que j'ai ! Finalement, j'ai des opinions bien confortables ! Et ça permet aussi à certains de se draper derrière des beaux principes pour consommer quelque chose simplement parce que ça sert leur petite personne. Mais qu'est-ce qui me prouve que je ne fais pas partie de ces gens-là ?

Vous voyez venir, petit à petit,la question ravageuse, le terrible doute métaphysique hyperbolique, digne de celui de René Descartes : si ma manière de consommer était respectueuse de l'environnement, mais me coûtait cher, me poussait à consommer des produits fades et insipides, me poussait à avoir des relations inexistantes ou désagréables avec les producteurs, était mauvaise pour la santé, et j'en passe, consommerais-je malgré tout ainsi ? Suis-je vraiment certain que c'est uniquement par conviction que je fais ce que je fais, ou alors parce que je me suis habitué à bien manger et à apprécier les bonnes choses ? Suis-je un de ces égoïstes qui justifie son attitude par des convictions militantes pour mieux excuser ses petits caprices quotidiens ? Ai-je trouvé la doctrine ad hoc pour pouvoir me bâfrer en toute allégresse ?

Mince alors, j'en suis arrivé à avoir mauvaise conscience de manger des bonnes choses !

Parfois, pour me rassurer, je me dis : dans ce monde où la consommation respectueuse de l'environnement serait désagréable, autrement dit où l'on devrait choisir entre consommer selon ses opinions ou pour son bon confort, car les deux ne seraient pas liés, tous les bobos-bourgeois-qui-consomment-bio-parce-que-ça-fait-chic se trouveraient un autre dada, et serait alors révélé au monde entier (enfin, à ceux qui regardent...) l'ampleur de leur hypocrisie; mais moi, moi, le dernier des résistants, des mohicans, je resterai intègre et je continuerai à consommer écolo, au détriment de ma santé, de mon plaisir, car mon seul plaisir et ma seule santé seraient de rester intègre envers mes engagements, et dans 100 ans on m'élèvera des statues, pour "celui-qui-s-est-sacrifié-pour-notre-bien-à-tous", et ce sera la gloire ! (je vous rassure, je ne pense jamais comme ça...)

Preuve de la bonté de l'homme par l'eau du robinet

La preuve ? Je bois de l'eau du robinet. Plus fort que la preuve cartésienne de l'existence de Dieu par l'idée d'infini en moi, la preuve de la bonté de l'homme par l'eau du robinet en moi. Qu'est-ce que vient faire l'eau du robinet dans la consommation écolo ? C'est simple, elle illustre le cas où une attitude écolo ne rime pas du tout avec une consommation agréable. Pourquoi est-ce écolo de boire de l'eau du robinet ? Tout simplement parce, pour que vous puissiez boire de l'eau en bouteilles, il faut énormément de plastique, ce que signifie du pétrole extrait, des transformations chimiques polluantes, et des déchets à foison après chaque goulée, il faut transporter cette eau de la source à l'usine, de l'usine au magasin (imaginez des camions 35 tonnes remplis... d'eau !), du magasin à chez vous, puis la bouteille vide de chez vous à la déchetterie, et tout ça, ça fait du pétrole. Sur le sujet, plus d'infos ici : L'eau en bouteille, une ressource qui coûte cher à l'environnement, Pour la fin de l’eau en bouteille, L’eau en bouteille, pas si claire…, Les capitalistes n'aiment pas le progrès (çuila il est plus drôle que les autres). Donc, d'accord, consommer de l'eau du robinet, c'est plus écolo. Par contre, c'est aussi beaucoup plus désagréable : elle a mauvais goût, et on se pose des questions sur ce qu'elle contient (mais renseignez-vous à propos de ce que contient l'eau des bouteilles, vous aurez des surprises...). Donc, boire de l'eau du robinet, c'est une preuve de vertu de ma part, c'est le signe que je sacrifie mon petit plaisir personnel en faveur de mes convictions, et c'est bien ce qui prouve que, dans un monde où la consommation écolo serait désagréable, je privilégierais mes opinions à mon confort.

Ça y est, me voilà rassuré, je suis quelqu'un de bien parce que je bois de l'eau du robinet. Pourtant, bizarrement (n'est-ce pas ?), je ne suis pas entièrement satisfait de ce résultat. Est-ce que ça suffit vraiment ? L'eau du robinet n'est-elle pas ma petite dose quotidienne de sacrifice pour pouvoir continuer à me vautrer avec bonne conscience dans le luxe ascétique (oui oui, parfaitement, le luxe ascétique) du mode de vie du militant ?

N'existe-t-il pas une manière plus certaine de me tirer des frasques du doute sur le caractère désintéressé de mon engagement, une manière qui me permettrait enfin de dormir en paix ? Je pourrais me dire que le fait de ne pas dormir constitue la gage d'inconfort nécessaire qui me permettra de supporter le confort de mes opinions, mais ça paraît un peu compliqué : si mal dormir me permet d'avoir bonne conscience, alors je me mettrai à bien dormir, ce dont j'aurai mauvaise conscience !

La révélation

Et voici ce qui, ce matin (enfin, vers 14h, mais c'était le matin pour moi ce jour-là), m'a enfin permis de quitter ces tribulations hantantes : on ne peut pas séparer le fait qu'un produit soit fabriqué selon des processus industriels que je ne cautionne pas et le fait que ce soit un mauvais produit. Ainsi, il est impossible que consommer selon mes convictions revienne un jour à consommer contre mon plaisir. Il y aurait comme une raison dans la nature, qui associerait obligatoirement les deux formes de dégueulasse : le dégueulasse éthique et le dégueulasse tout court.

Il est sûrement  nécessaire que je m'explique un peu sur ce qui paraît un postulat brumeux de philosophe mal réveillé. En fait, il s'agit d'un raisonnement que l'on peut faire dans les deux sens :

  • Pourquoi est-ce que je ne cautionne pas certains produits ? Parce qu'ils sont fabriqués par des grosses entreprises aux principes et agissements plus que douteux, sur un mode industriel qui humilie les travailleurs et qui ravage notre environnement. Parce qu'ils répondent à une logique du toujours plus : produire toujours plus, gagner toujours plus, dépenser toujours plus, déchettifier toujours plus, au détriment de question sur la nature, le sens, et les conséquences de ce qu'on produit. Or, un tel mode de production, que peut-il produire ? Inéluctablement, de la merde. Étant donné le procédé de fabrication, la qualité du produit ne peut être qu'une conséquence logique.
  • Pourquoi est-ce que je n'aime pas certains produits ? Parce qu'ils sont fades et insipides, pâteux et non nourrissants, tristes et conformes, ... Et pourquoi sont-ils comme ça ? Parce qu'ils sont issus d'une production industrielle, celle justement que je ne cautionne pas. Ce n'est donc pas non plus un hasard si les produits de merde sont produits par des procédés discutables, puisqu'il n'y a que l'industrialisme pour pouvoir produire quelque chose comme ça. Autrement dit, étant ce qu'ils sont, ils ne pouvaient être produits que par ce genre de procédés.

Ainsi, il existe une raison dans la nature : l'industrialisme ne pourra toujours produire que de la merde. Il y a un lien nécessaire entre les deux, puisque la piètre qualité du produit est la conséquence nécessaire de son mode de production.

Tout comme Descartes, nous voilà assurés de la bienveillance de Dieu : il a bien fait les choses, en faisant en sorte que tout ce que je n'aime pas coïncide aussi toujours avec ce que je ne cautionne pas. C'est ainsi que le Bon Dieu récompense les justes qui se battent pour une cause : ce qu'ils mangeront sera bon. Ainsi, inutile d'envisager une hypothétique situation où être moral ne serait pas bon pour moi : être moral sera toujours bon pour moi ! De là à en conclure que faire ce qui est bon pour moi sera toujours moral...

Tant mieux pour moi... Et pour les bobos. Amen

Commentaires

Hmmmm... ça marche pas vraiment quand même cette affaire... Je suis pas sûr que tu voies ce blog comme un espace de débat mais bon, tant pis, j'écris quand même.
ça marche pas parce que les aliments issus d'une production industrielle ne sont pas automatiquement "fades et insipides, pâteux et non nourrissants, tristes et conformes". De fait. Ou alors c'est prétendre que la majeure partie de la population à de la merde dans la bouche, à tel point quel a perdu le sens du gout. Ou bien qu'elle apprécie le caractère fade et insipide d'un aliment, ce qui est soit un non-sens soit l'affirmation que fade = bon... Bref on s'y perd un peu, là. Et tu ne peux pas prouver que ton goût est meilleur que celui du voisin, si? Ce serait un peu violent quand même, ça mérite d'être développer. Je crois. Bon petit-dèj demain matin!

(Quelle prétention de ma part, si ça se trouve tu va me clouer le bec en 2 minutes!) :-)

Écrit par : Ivi Kromm | 03/02/2008

J'étais tellement perdu dans le caractère fade de ce qui est bon et vice versa que j'en ai oublié mon orthographe à deux reprises! Honte sur moi et ma descendance! Zut.

Écrit par : Ivi Kromm | 03/02/2008

1 : le ton plus léger de ce texte invite peut-être à le prendre avec plus de recul que les autres.

2 : je ne vais pas m'en tirer comme ça pour autant... Je pense en effet que toute nourriture produite en usine est vouée à être dégueulasse. Je constate la différence entre ce que je mange, chez moi, et ce que je mange quand je rentre chez ma mère. Or elle achète la nourriture de grande surface que la plupart des gens achètent. Par conséquent, je pense effectivement que la plupart du temps, les gens mangent des choses dégueulasses. Les conserves sont dégueulasses, la cantine est dégueulasse, les surgelés sont dégueulasses, les gâteaux suremballés sont toujours trop sucrés pour cacher leur fadeur.

Pourquoi n'accepte-t-on pas de dire que ce qu'on mange tous les jours est dégueulasse ? Sûrement parce que ça ne doit pas être bien agréable à avaler, mieux vaut avaler du cassoulet en conserve.

Il y a un lien entre la production industrielle d'un produit et son goût final : comment veux-tu faire quelque chose de savoureux quand :
- tes actionnaires te poussent à rogner sur les matières premières, le temps passé à la production, pour augmenter les bénéfices,
- la concurrence t'oblige encore à augmenter cette baisse des dépenses, pour vendre le produit à un prix compétitif,
- ton produit sera emballé dans du carton, du plastic, ou de la ferraille pendant au moins plusieurs jours, le temps de faire son trajet en avion/camion, d'être servi sur les rayons du supermarché,
- pour garantir au consommateur que leur produit aura toujours le même goût, tu es obligé de fuir comme la peste tout ce qui pourrait introduire une différence dans la saveur du produit (une huile d'olive plus fruitée une certaine année à cause des aléas météorologiques, ...)
-...
?

Après, la question de l'affirmation de sa supériorité dans son goût, à mon avis c'est une autre question. Pourquoi les gens acceptent-ils de manger du dégueulasse ? On ne peut pas y répondre en invoquant un seul facteur. Il y en a sûrement plusieurs.
- Premièrement, peut-être qu'on imagine que le bon goût devrait être réservé aux jours de fête pour les gens du peuple, et que ce serait vraiment trop demander que d'avoir une pitance quotidienne correct. On en vient à voir comme déplacé une revendication aussi basique.
- Deuxièmement, peut-être tout le monde n'a-t-il pas le temps de cuisiner. Il faut aussi regarder Vidéo Gag, ça prend du temps...
- Troisièmement, les industriels utilisent les "grosses ficelles" pour rendre acceptable leurs produits, en jouant sur les sentiments primaires du plaisir gustatif : sucré, salé, etc. Ça doit contribuer à faire accepter le caractère dégueulasse de ce qui est servi.

Il y a surement d'autres raisons à invoquer, on n'a pas besoin de tomber dans l'élitisme.

Écrit par : Malo-net | 17/02/2008